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La christité
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  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
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20 janvier 2026

Penser la création à partir de la résurrection

Une partie de l'histoire du salut est souvent racontée de façon un peu mythique : Dieu crée le monde, puis il crée l'homme ; or l'homme pèche, donc pour sauver l'humanité Dieu envoie son Fils, celui-ci meurt sur la croix puis ressuscite. Mais plutôt que penser la résurrection en prenant comme départ une certaine idée de création, ne faut-il pas plutôt penser la création à partir de la résurrection ?

C'est ce que faisait Jean-Marie Martin. Voici un extrait de l'un de ses enseignements en session.

 

Penser la création à partir de la résurrection

 

Le mot grec pneuma désigne le "souffle", le "vent", l'"esprit". On peut penser que dans certains cas il désigne plus particulièrement le vent, et dans d'autres cas le Saint Esprit ou l'Esprit de résurrection. En fait, quand il est employé dans l'Écriture, il touche pratiquement toujours à l'Esprit de résurrection : c'est le souffle créateur mais aussi le souffle de résurrection.

Et du reste, c'est à partir du souffle de résurrection qu'on peut penser le souffle créateur et non pas l'inverse.

En général on promeut l'idée d'un dieu créateur qui est philosophiquement hautement improbable. Ce dieu-là est mort et il ne faudrait pas qu'il entraîne avec lui le Dieu de l'Évangile qui n'est pas fondé sur l'idée de création.

Mais justement, c'est à partir du souffle qui se dévoile dans la Pentecôte, c'est-à-dire dans le donner à resurgir, à vivre dans la foi, c'est à partir de ce souffle que nous pouvons comprendre quelque chose à ce que nous appelons la création, cette création qui n'est pas une fabrication mais une donation.

Il faut lire la création à partir de la résurrection et non pas l'inverse.

 

► Parler de Dieu créateur, c'est un concept qui ne vous intéresse pas ?

J-M M : Par rapport au "Dieu créateur" tel que dans la Bible, il y a deux difficultés : d'abord, au début de la Genèse il est dit « Bereshit bara Elohim… (Au commencement Dieu "créa…") » mais on ne sait pas ce que veut dire le mot bara en hébreu ; et ensuite, chez nous, le mot "créateur" signifie « causalité efficiente », ce n'est sûrement pas son sens dans la Bible.

► On dit pourtant « Je crois en Dieu créateur » ?

J-M M : Dans le Credo, le mot "créateur" n'a pas le sens de causalité efficiente. Par ailleurs vous semblez dire que tout commence à la création (« Je crois en Dieu créateur »). Mais pas du tout. « Je crois en Dieu Père, Tout-puissant, Créateur » : voilà trois noms différents, et "Créateur" vient en troisième, après Père et Tout-puissant.

Dans le Nouveau Testament lui-même, la Genèse n'est pas lue comme récitant la création du monde. Le Fiat lux (Lumière soit) de la Genèse est toujours lu comme étant la théophanie archétypique, comme l'archétype de toute théophanie.

► Que signifient ces mots : "théophanie" et "archétypique" ?

J-M M : Une théophanie c'est une monstration : Dieu se montre, Dieu se donne à voir. Phaïneïn (montrer), c'est la magnifique racine grecque pha qui a donné phôs (lumière) et qui donne tous les mots en "phanie" c'est-à-dire en manifestation, en luisance.

De plus, dans la Bible, toute réalité est pensée à partir de son archétype, c'est-à-dire de sa première apparition. Prenons l'exemple de la mort. Quel est le premier mort ? C'est Abel qui est tué par son frère. La première mort est donc un meurtre. Et c'est parce que la mort et le meurtre surgissent simultanément que la vie (la Résurrection) et l'agapê se manifestent comme le même. Dire "Jésus est ressuscité" ou "Aimez-vous les uns les autres comme il vous a aimés" ça dit la même chose.[1]

De même, toute théophanie est "selon la théophanie archétypique", cette première théophanie étant le "Fiat lux" du début de la Genèse.

 

Lecture du début de la Genèse aux deux premiers siècles

Je vais vous donner un petit indice pour attester ce que je vous ai dit. Vous savez, j'ai fait l'étude des lectures des premiers versets de la Genèse dans les trois premiers siècles, attentivement, aussi bien chez les gnostiques que chez les orthodoxes (les chrétiens de la grande Église). Or, c'est au début du IIe siècle qu'on commence à lire le début de la Genèse comme fabrication du monde. La raison en est simple, c'est que le IIe siècle est très marqué par la lecture du Timée de Platon. Or dans le Timée on a la description mythique de l'activité du démiurge (c'est-à-dire du formateur sinon créateur) qui constitue un cosmos, qui ordonne le monde.

Dans le Nouveau Testament, c'est chez saint Paul que nous trouvons la seule exégèse explicite du début de la Genèse. Elle se trouve aussi dans le début de l'évangile de Jean, mais c'est plus clair en 2 Cor 4, 6 :

« Car le Dieu qui a dit "Lumière luise d'entre les ténèbres", c'est lui qui fait luire dans nos cœurs pour la connaissance de Dieu sur le visage du Christ. »

 Le lieu de la Genèse c'est dans nos cœurs, le « Fiat lux » c'est la naissance de la connaissance de Dieu en nous, c'est la théophanie en nous. Cette théophanie a lieu de façon explicite dans la foi au Christ comme le texte le dit explicitement.

Donc au IIe siècle le Fiat lux c'est la naissance du Fils de Dieu dans nos cœurs, c'est donc la foi.

 

Les deux naissances de Jésus dans le premier Évangile.

Ce que je dis là n'est pas selon notre usage.

En effet l'usage de la théologie est de distinguer deux naissances de Jésus :

– une naissance éternelle du sein du Père en tant que Fils de Dieu,

– et puis la naissance du sein de la vierge Marie en tant qu'homme.

Le premier Évangile, lui, connaît deux naissances mais pas celles-là. En effet il s'articule à la résurrection, et il y a alors deux naissances :

– la résurrection c'est la naissance du Christ,

– et cette naissance est "selon" la naissance du « Fiat lux ».

C'est en effet à la Résurrection que le Fils est engendré, on trouve cela dans le discours de Paul à Antioche de Pisidie :

« Nous vous annonçons une bonne nouvelle : Dieu a pleinement accompli sa promesse faite aux pères, pour nous les enfants, quand il a ressuscité Jésus comme il est écrit dans le psaume 2 : “ Tu es mon fils, moi aujourd'hui je t'engendre” » (Ac 13, 32-33). Cet "aujourd'hui" n'est pas un instant du passé, mais c'est l'aujourd'hui de Dieu.

Et cette naissance du Christ est selon le "Fiat lux" dont j'ai dit que qu'il était lu comme la théophanie archétypique, comme l'archétype de toute théophanie. Le "Fiat lux" qui est la première parole de Dieu, c'est le fait que le Verbe de Dieu soit proféré au-dehors, comme le dit par exemple Tertullien : « “Dieu dit : 'Fiat lux', et la lumière fut”, c'est-à-dire le Verbe » (Adversus Praxeas XII).

 

Pourquoi la figure des deux naissances n'est pas la même pour le Nouveau Testament et pour la théologie ultérieure ? Parce que la théologie se construit comme une négociation entre les possibilités d'écoute de l'Occident et la parole originelle qu'est le Nouveau testament. En effet, à un moment donné, ce qui a régi la théologie d'Occident, c'est la distinction entre incréé et créé, la distinction entre l'éternel et l'économie[2] au sens biblique du terme, c'est-à-dire l'histoire du salut.

Le lieu où l'on aperçoit le passage de la lecture dans le sens originel dont j'ai parlé, à ce qui deviendra une lecture dominante en Occident, c'est un petit opuscule de Tertullien (début du IIIe siècle) qui s'intitule Adversus Hermogenem (Contre Hermogène), Hermogène étant un hérésiarque (si on veut) du IIe siècle. Dans cette polémique[3] Tertullien garde à la fois des éléments de la structure antérieure et inaugure la nouvelle structure de pensée. Cela entraîne une grande incohérence dans son discours, mais c'est cette seconde articulation qui prendra le pas et qui rendra possible la question du concile de Nicée, la dogmatique etc.

Ce que nous appelons la création est donc à entendre à partir de la Résurrection. Le mot de création signifie la volonté de Dieu de se manifester, donc de se susciter des hommes qui le reconnaissent et avec qui il entre en relation.

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