Sauvés par la grâce et non par ses bonnes œuvres
L'évangile nous fait faire un long chemin de conversion : « conversion du Dieu justicier et vengeur que nous avons dans la tête vers ce Dieu qui tend la main à tous ceux qui semblent disqualifiés, et qui nous disqualifie justement nous-mêmes dès lors que nous récriminons sous prétexte que nous serions quand même plus méritants. » (Louis-Marie Chauvet, Un Dieu « renversant »). Saint Paul dit que nous sommes sauvés par la grâce et non pas par nos bonnes œuvres.
Voici l'éclairage donné par Jean-Marie Martin, spécialiste de saint Jean et saint Paul (Qui est Jean-Marie Martin ?). Il est parti d'une réflexion sur le fait que l'évangile est une parole qui, d'être entendue, sauve ! Au fil des questions qui lui sont posées, on découvre : qu'il est bon de penser en termes d'espaces (il y en a deux) et non de sujets ; que pour Paul on est sauvé par la grâce au travers de la foi ; que ce qui se dévoile en Christ c'est la grâce et non la rétribution ; et que c'est peut-être proche de ce que disent les bouddhistes avec leur notion de karma puisqu'en aucun cas le bon karma ne constitue l'éveil !
Ce sujet a été abordé sous d'autres angles dans DOSSIER. Dieu serait-il injuste, arbitraire ?
Sauvés par la grâce et non par ses bonnes œuvres
Jean-Marie Martin
L'Évangile est une annonce, mais il désigne à la fois la chose annoncée et l'annonce de la chose. L'Évangile n'est pas une parole qui enseigne sur la façon de se sauver, c'est une parole qui, d'être entendue, sauve. C'est ce que dit Paul : « L'Évangile est dunamis (une énergie) de Dieu pour le salut de tout homme qui croit » (Rm 1, 16). Ici le mot “croire” n'a pas le sens que nous lui donnons aujourd'hui. Croire est un entendre, c’est-à-dire un laisser venir qui est au-delà de la distinction de l’actif et du passif.[1]
L'Évangile est un dire et ce dire est un montrer – c'est l'origine du mot deiknumi en grec, dicere en latin, dire en français – un donner à voir. C'est à la fois donner que cela vienne et que du même coup cela se voie. Autrement dit la parole d'Évangile est une parole active… sauf qu'elle nous arrive d'abord "désactivée", c'est un mot de Paul en Rm 7 ; littéralement il emploie le mot "désœuvrée". Effectivement chez nous la parole est quelque chose qui commente plutôt que quelque chose qui fonde ou qui agit. Or la parole de l'Évangile "opère" ce qu'elle dit.
L'Évangile a été reçu à l'âge apostolique dans une expérience qui est l'expérience de l'énergéia divine, de la mise en œuvre. C'est une annonce qui dit « Jésus est mort et ressuscité pour nous », et qui ne dit rien d'autre. Comment une annonce de ce genre, du fait d'être entendue, peut-elle être "salut" pour l'homme qui la reçoit, qui l'entend ?
L'Évangile est la parole qui annonce, et c'est aussi l'événement même qui est annoncé. En effet, cet événement qui est pour nous un avènement de parole, n'est pas simplement une parole qui annonce, ce n'est pas une parole qui disserte, ce n'est pas une parole qui agit, qui fait ce qu'elle dit. La parole qu'est l'Évangile est une parole donnante, œuvrante.
Tous les verbes essentiels du Nouveau Testament sont subordonnés à l'idée de donation, et de donation gratuite. Le terme charis (prononcer kharis) qu'on traduit par grâce désigne ce qui est gracieux au double sens de aimable et de gratuit ; Il est très fréquent chez Paul. Par ailleurs didômi (je donne) est un verbe majeur de l'évangile de Jean, et il désigne la même chose que la grâce.
L'Évangile n'est pas une parole qui enseigne sur la façon de se sauver, c'est une parole qui, d'être entendue, sauve. C'est une parole qui annonce l'éveil c'est-à-dire la Résurrection du Christ mais, pour autant que j'acquiesce à cette parole, j'en suis du même coup éveillé moi-même. L'Évangile est une parole qui, d'être entendue, me ressuscite maintenant.
Est-ce que ça vous étonne ?
► Est-ce que vous pouvez revenir sur le fait que "croire" c'est "laisser venir" ?
J-M M : Le terme radical pour dire l'accueil de l'Évangile quand il est considéré comme "quelque chose qui vient", c'est "recevoir" (lambanein). Et cette réception de ce qui vient, c'est ce que l'ensemble de la première Église a appelé foi.
Ce qui reçoit la Résurrection, c’est la foi. Rien d’autre que la Résurrection ne reçoit la foi, et la foi ne reçoit rien d’autre que la Résurrection, ce sont deux mots qui s’entre-appartiennent. Et ici le verbe "recevoir" ne dit pas "recevoir une opinion sur quelque chose", mais c’est laisser que la Résurrection s’installe. Or, ce laisser-là n’est pas un laisser inerte, un laisser passif mais pour autant, je ne dis pas qu’il est actif. Autrement dit, la distinction du passif et de l’actif n’est sans doute pas de mise dans ce cas.
● Penser en termes d'espaces (il y en a deux), et non de sujets
► Tu nous as dit que la foi est le recueil de la résurrection. Est-ce qu'on peut penser qu'on va de recueil en recueil ?
J-M M : Absolument. Et derrière ça, il y a une idée importante, c'est bien de me donner l'occasion d'en parler. Je dis souvent qu'il faut penser la situation de l'homme à partir des questions “Qui règne ?” et “ Quelle est la qualité de l'espace dans lequel nous sommes ?”
Nous savons qu'il y a deux espaces, deux royaumes (celui du Christ-Roi et celui du Prince de ce monde) qui correspondent à l'opposition de la chair et du pneuma, mais pneuma et sarx (esprit et chair) ne s’entendent pas ici comme deux parties composantes de l’être humain. Tout le problème est de savoir quel espace nous est ultimement réservé.
Les noms majeurs se réfèrent à ces deux espaces et pas d'abord à des individus. Par exemple :
– "ce monde-ci", celui de la chair, est caractérisé par la haine (entendue au sens générique) et la fermeture. C'est l'espace de la mort et du meurtre.
– "le monde qui vient", celui du pneuma, est caractérisé par agapê (qui est une qualité d'espace) et par la joie expansive, et on peut nommer cet espace "espace de résurrection".
Mais cette distinction peut être catastrophique à entendre si on la pense comme une caractérisation définitive. En réalité on ne cesse à certains égards d'appartenir à l'un et à l'autre espace, on ne cesse de passer. Comme ils sont contraires, on ne peut en fait en même temps appartenir à l'un et à l'autre, et cependant ce que nous appelons un sujet est susceptible d'être lu comme appartenant à l'un et à l'autre. Autrement dit l'homme n'est jamais caractérisé de manière définitive sinon dans le mouvement "de foi en foi" comme dit Paul en Rm 1, 17. Et Paul peut dire aux Romains (ou aux Corinthiens) : « Vous, vous êtes spirituels maintenant, vous appartenez à la région du pneuma » ; mais il peut leur dire aussi : « Vous êtes charnels, vous n'y comprenez rien », et il dit cela aux mêmes. Ce sont des extrêmes, mais ceci réclame de notre part une grande attention. C'est tout le problème créé par la différence qui existe entre le texte et notre oreille.
En général nous entendons tout cela en posant un individu comme sujet radical, un individu clos sur quoi s'appuie la phrase. Mais la phrase de Paul n'est jamais appuyée sur "je", c'est-à-dire que les "je" de Paul sont des "je" fluides. Les pronoms personnels sont fluides. Quand Paul veut parler d'Adam, il dit parfois "je", ou bien "il", ou bien encore "ils" au pluriel ; et aussi au chapitre 7 il étudie de très près une chose très difficile à entendre pour notre mentalité psychologique, et qu'on risque d'entendre mal, c'est la distinction des deux "je" : le "je" qui veut et le "je" qui fait.
Les textes de Paul, pas plus que ceux de Jean, ne sont répartiteurs entre des sujets. Le conflit, car c'est un conflit sans doute qui existe en quiconque, c'est le conflit du christique et de la mort. C'est de cela que Paul parle : il ne recense pas ceux qui sont d'un côté et ceux qui sont de l'autre. Ça c'est très difficile à voir parce qu'il ne prend pas soin de le dire. La difficulté est dans notre oreille, c'est-à-dire que notre culture pose comme soubassement, comme su-jet, le "je" comme modèle de ce qu'est le sujet grammatical de la phrase, ce qui est justement conçu par opposition à ob-jet. D'où l'importance d'entendre que le conflit est entre deux princes.
Et c'est pourquoi, indirectement, je parle de moi quand je dis que « Il (le Christ) est ressuscité ». Les choses les plus urgentes, dans la foi, on a l'air de les dire sur le mode du "il" : il est arrivé quelque chose à quelqu'un ce jour. Mais le "il" du « Il est ressuscité » est plus intime à moi que les "je" que je prononce toute la journée. Vous voyez cela ?
À ce niveau-là, plus que saint Jean, saint Paul est un bon lieu pour dénouer les nœuds qui nous constituent, mais ne croyez pas que nous allons habiter un autre espace de langage !
● Entrer dans l'intelligence du don
► Vous avez parlé de la grâce (ou de la donation) puis des deux espaces. Est-ce que par hasard l'espace du pneuma ne serait pas la région du don ?
J-M M : Tout à fait… mais que signifie le mot "don" puisque Jésus dit : « Je ne donne pas comme le monde donne » (Jn 14, 27) ?
C'est de cela que Paul parle au début de l'épître aux Romains. « Connaissant Dieu… ils ne l'ont pas eucharistié. ». Ça ne veut pas dire qu'ils ne sont pas allés à la messe ! Ça veut dire qu'ils ne lui ont pas rendu grâce, autrement dit qu'ils ne sont pas entrés dans l'intelligence du don qui est attesté par l'action de grâces : ils n'ont pas eu une connaissance eucharistiante. Ils sont au monde en rencontrant des choses qui se trouvent là, mais non pas des choses qu'ils considèrent comme données, comme donnant lieu à eucharistie. Donc c'est une posture de l'humanité, une posture préhensive, la même que nous trouvons dans le texte de Philippiens 2[2].
Il faut bien entendre ce que dit Paul. En effet on pourrait traduire : bien qu'ils aient connu Dieu, cependant ensuite, ils n'ont pas eu la bonne volonté de dire merci. Eh bien non. En fait ils n'ont pas connu comme il convient, ils n'ont pas véritablement connu parce qu'eucharistie dit quelque chose qui est comme le fondamental de toute connaissance. C'est quelque chose comme le tonos premier. Ça correspond à quelque chose comme le stimmung dont parlent les Allemands et que l'on traduit par "disposition". On voit cela quand on lit quelques textes de Heidegger. Par exemple qu'est-ce que la philosophie ? Il commence par dire qu'il faut, pour répondre à cette question que, premièrement, cette question nous touche. Apparemment cela met la philosophie du côté du sentiment alors qu'elle est réputée plutôt être du côté rationnel. Vous voyez cette espèce de mauvaise objection. Mais ici nous ne sommes pas dans une répartition du sentiment et du rationnel, nous sommes précisément dans ce tonos qui est le point à la fois le premier mais aussi le plus intelligible, même si ça se dit en un langage qui pour nous est un langage du sentiment, d'être touché par.
● Sauvés par la grâce au travers de la foi. Galates 3, 6-14
► Il s'agit donc d'être dans l'espace du don. Est-ce que ce n'est pas cela que Paul vise quand il dit qu'on n'est pas sauvé par les œuvres mais par la foi ?
J-M M : C'est en effet un leitmotiv de Paul. Par exemple : « 8C'est par la grâce que vous êtes sauvés au travers de la foi, et ceci ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu, 9et cela ne vient pas des œuvres, afin que personne ne se glorifie (ne se vante) » (Éphésiens 2, 8-9).
Pour développer cela, nous allons lire Galates 3, 6-14 où Paul médite la figure d'Abraham comme figure de la foi.
v. 6. « Abraham eut foi en Dieu et cela lui fut compté comme justice » (Paul cite Genèse 15,6). C'est en effet la foi qui fait d'Abraham un juste, c'est-à-dire un bien ajusté : on est sauvé (ou ajusté) à Dieu et à autrui, par la foi et non pas par la pratique des commandements.
Abraham a une descendance, il est le père de la promesse. En lui non seulement le peuple d'Israël, mais aussi les nations de la terre seront nombreux comme les grains de sable de la plage et les étoiles du ciel. Isaac est le monogênès, c'est-à-dire le fils un (unique) dans lequel se recèlent les semences de la totalité des descendants. D'une part "le fils unique" est un titre du Christ (cf. Jn 1, 14), et d'autre part, les descendants d'Abraham ne sont pas seulement les descendants selon la chair (le peuple juif) mais ce sont tous les hommes qui croient puisqu'Abraham est le père de la foi. « Les vrais fils d'Abraham sont les croyants. » (v. 7).
Deux choses ici qui constituent l'évangile (la bonne nouvelle) de Paul :
- c'est la foi et non pas la pratique de la loi ;
- cela n'atteint pas simplement le peuple juif, mais la totalité de l'humanité.
Paul traite les deux choses de façon simultanée.
Le mot "loi", on l'a juste après. Il est à prendre au sens hellénisé mais aussi au sens du judaïsme hellénistique c'est-à-dire du judaïsme qui n'est pas proprement biblique, donc au sens du mot nomos (loi) qui est fondé sur la rétribution, mais pas au sens du mot torah.
► Quelle différence y a-t-il entre la loi comme nomos et la loi comme torah ?
J-M M : La différence ne réside pas simplement dans l'emploi des mots
Les juifs auxquels Paul a à faire prennent la loi au sens grec de nomos c'est-à-dire au sens de législation (loi / infraction / sanction). Il est vrai que cela coïncide avec des désirs qui sont spontanés dans l'humanité, en particulier le désir de rétribution, que chacun soit rétribué (jugé) selon ses actes. Mais le concept de rétribution est très ambigu. Au niveau de l'histoire on peut considérer qu'il est un progrès c'est-à-dire "œil pour œil" (la loi du talion) c'est un progrès par rapport à "50 personnes pour un œil", ce qui serait sans proportion.
Par contre le mot hébreu torah signifie quelque chose qui est plus près d'un enseignement que d'une loi. Le problème est que dans la traduction grecque de la Septante, torah a été traduit par nomos (loi), et son sens premier n'est pas forcément entendu dans ce mot, surtout à partir de notre concept occidental de loi.
La loi comme "loi" et pas comme "torah" n'est pas un chemin de salut. La difficulté quand on lit Paul c'est qu'il ne désigne pas toujours la même chose par le mot nomos (loi) car parfois chez lui ça désigne la torah entendue en son sens originel.
v. 8-10. « L'Écriture, prévoyant que Dieu justifie les païens par la foi, par avance a annoncé cette bonne nouvelle à Abraham : “En toi seront bénies toutes les nations” (Gn 12, 3) – voici pour l'ampleur de la foi. – de sorte que ceux qui sont issus de la foi sont bénis avec le croyant Abraham. Quant à ceux qui sont (qui vivent) selon les œuvres de la Loi (de Moïse), ils sont soumis à la malédiction ; en effet il a été écrit – citation de Dt 27, 26 – “ Maudit soit celui qui ne s'attache pas à faire tout ce qui est écrit dans le livre de la Loi ”. » Voilà une phrase qui devrait étonner.
En effet la pratique de la loi n'ajuste pas à Dieu. Ailleurs Paul en donne la raison : c'est que, de son propre, personne n'est capable d'obéir à tous les commandements de Moïse. Avec le Christ vient cette énergie, cette mise en œuvre, cette vigueur de l'Esprit Saint qui seule donne à l'homme d'être agréable à Dieu.
L'Évangile est contre le principe même de la loi : l'essentiel n'est pas dans le "tu dois" mais dans l'acte de donner que je puisse faire et que je fasse effectivement. C'est donc la notion même de grâce, de donation gratuite. Ce qui est très curieux, c'est que dans le dogme chrétien, la doctrine de la grâce est conforme à ce que dit Paul, mais que la pratique pastorale a été la proclamation de la loi, et même de la loi sous la menace de sanctions, la loi au sens où nous la vivons – loi / infraction / sanction – donc dans la gestion de la peur.
► Qu'est-ce que c'est que cette histoire de malédiction ?
J-M M : Il est dit ici que ceux qui se réclament de l'obéissance à la loi de Moïse sont atteints par la malédiction dont parle l'Écriture quand elle dit : “Maudit soit celui qui ne s'attache pas à mettre en pratique tout ce qui est écrit dans le livre de la Loi ” ». Cela ne signifie pas que mettre en pratique tout ce qui est écrit dans le livre de la Loi est en soi malédiction ; mais cela signifie que, l'homme n'ayant pas les ressources par lui-même d'obéir pleinement à la Loi, cela devient une sorte de malédiction. La Loi devient ainsi une sorte de malédiction puisque nul n'est susceptible de pratiquer les commandements de par ses propres ressources, c'est ce que Paul dit après.
v. 11. « Il est d'ailleurs clair que par la Loi personne ne devient juste auprès de Dieu puisque l'Écriture dit : “C'est par la foi que le juste vivra” (Habaquc 2, 4) » Paul est constamment contre cette prétention de pouvoir être juste de par soi-même. Tout est dans la grâce, dans la donation gracieuse, gratuite de Dieu aux hommes. En Rm 4 qui correspond à ce passage, il y a ceci : « il justifie par la foi pour que ce soit par grâce (par donation gratuite) ».et il explique que si le salut était obtenu comme un salaire, un mérite, l'homme pourrait se glorifier, ce qui n'est pas le cas. Paul met ainsi en évidence que la grâce (comme donation gratuite) se distingue et du salaire et du mérite. La foi n'est pas un acte de mérite, elle est simplement un accueil.
v. 13. « Le Christ nous en a rachetés de la malédiction de la Loi en devenant lui-même objet de malédiction pour nous sauver – le Christ est mort pour nous sauver de la mort ; le Christ est objet de malédiction pour nous sauver de la malédiction – en effet, il est écrit : “Maudit soit celui qui est pendu au bois (du supplice)” » : la croix est non seulement douloureuse, infamante, mais encore objet de malédiction. Et de même que Jésus retourne la signification de la mort, parce que ce n'est plus pour lui une servitude mais qu'il y accède librement, de même il retourne le sens de la malédiction en bénédiction pour l'ensemble de l'humanité.
v. 14. Le Christ fait cela « pour que la bénédiction d'Abraham (figure de la foi), s'étende aux nations païennes dans le Christ Jésus, et qu'ainsi nous recevions grâce à la foi l'Esprit promis (par Dieu) » : l'Esprit (le pneuma) est cette énergie qui se demande et qui se donne et qui est seule capable de nous ré-ajuster, de faire de nous des justes.
Aucune justification ne provient donc des œuvres humaines. Ce n'est pas à partir de l'œuvre, mais dans la reconnaissance du don comme don que se fait la justification.
● Ce qui se dévoile en Christ : grâce et non rétribution.
J'en profite pour revenir sur les deux espaces dont nous avons parlé. Vous pourriez penser qu'ils sont fondés sur la distinction entre le bien et le mal. Eh bien non. La première distinction n'est pas celle-là. La première distinction c'est la distinction d'entre la grâce et la rétribution. La thèse fondamentale de Paul est le dévoilement que Dieu n'est pas essentiellement rétributif.
Concevoir la rétribution comme un mauvais sentiment humain de vengeance, ça on s'en défait, mais on le reporte en général sur une certaine idée de justice qui comporte sa propre rétribution et qui exige cela.
En effet ce qui se dévoile en Christ est grâce et non pas rétribution. Et parce que la grâce est gratuite, la grâce est au cœur de l'Évangile. Et pour cette raison-là, le mode d'être à cette venue se nomme eucharistie, le mot qui est central dans le premier chapitre de l'épître aux Romains. Seule la posture d'eucharistier est entendre l'annonce de l'Évangile ; elle seule est valide. C'est la même chose que de ne pas entendre, de ne pas recevoir et de ne pas eucharistier.
● En bouddhisme aussi, le bon karma ne constitue pas l'éveil
► L'Évangile est donc la révélation qu'en rester à la rétribution ce n'est pas entendre l'Évangile. Chez les bouddhistes aussi on parle de rétribution à propos du karma.
J-M M : D'une certaine manière, chez les bouddhistes, la roue[3] de la rétribution, cette roue du destin, est ce qui gère le samsâra[4] : que le karma soit bon ou mauvais, cela a des conséquences, mais en aucune façon le bon karma ne constitue l'éveil. Je ne sais si ce que je dis vous éclaire. Nous avons là une espèce de proximité fondamentale des deux traditions, même si, par ailleurs, tout est différent. Et c'est peut-être la "même" chose, mais ce n'est pas "pareil". Par exemple, dans l'idée de samsâra est impliquée l'idée de réincarnation, mais c'est secondaire parce que la réincarnation pour les orientaux ne coïncide pas avec ce qu'on laisse croire aux Occidentaux.
Et ce qui est important ici, c'est que, pour les bouddhistes, le circuit de la rétribution est cassé par l'éveil. Or éveil et libération sont deux mots qu'on trouve dans l'Évangile. Egeireïn veut dire s'éveiller, et c'est un des mots qui disent ressusciter ; littéralement c'est se réveiller. Et là, mon propos n'est pas de faire un parallélisme facile et hasardeux. Mais voyez pourquoi j'indique cela, parce que quelquefois, prendre ne fut-ce qu'un ou deux pas de distance par rapport à sa propre tradition, cela peut être une excellente façon pour la revoir autrement que dans les ornières habituelles. Rien n'est pareil mais on aperçoit toutefois des analogies de configuration, un bon mode d'approche, mais sans plus.
[2] Voir le message Ph 2, 6-11 : Vide et plénitude, kénose et exaltation .
[3] Le mouvement cyclique de cette roue représente le cycle de la vie dans le monde, il comprend la naissance, la mort et la renaissance. Le tanka de la version tibétaine est connu. « Les Roues de la vie illustrent en effet le processus complexe de la transmigration : trois poisons du désir, de la haine et de l'ignorance, existences intermédiaires, mondes de renaissance (enfers, êtres affamés, animaux, humains, divinités), douze liens de causalité et "monstre de l'impermanence" qui enserre les êtres dans ses griffes pour les empêcher d'échapper au cycle. » (Extrait de la présentation du livre de Guy BELLOCQ, La Roue de la vie bouddhique - Le cycle des renaissances illustré et commenté, Ed Le Prunier - Sully 2022).
[4] Samsâra est un mot sanskrit qui signifie "errance". C'est un terme du bouddhisme qui désigne le flux des vies successives. Comme le dit Dennis GIRA, « la forme sous laquelle un être renaît dépend de la qualité des actes qu’il aura posés dans ses vies antérieures, et la manière dont il se comporte dans sa vie actuelle aura une influence sur ses existences à venir. C’est là le déroulement inexorable de la « loi karmique » (le karma est l’acte avec les conséquences qu’il entraîne). » L'homme peut « essayer de poser des actes positifs qui lui assureront une naissance ultérieure moins malheureuse. Ou, mieux encore (infiniment mieux selon le bouddhisme !), il peut chercher la vérité qui lui permettra de sortir définitivement du cycle des naissances et des morts. C’est en effet cette vérité libératrice que le Bouddha a trouvée après une longue aventure intérieure et qu’il a décidé de dévoiler pour le bénéfice de tous. » Source : D Gira, Le bouddhisme à l'usage de mes filles. Dennis Gira, un chrétien spécialiste du bouddhisme et en 1992 J-M Martin a co-animé avec lui une session sur "Christ et lotus" à l'Institut Catholique de Paris. D. Gira a participé à des sessions de J-M Martin.