Canalblog Tous les blogs Top blogs Religions & Croyances
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La christité
La christité
  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
  • Accueil du blog
  • Créer un blog avec CanalBlog
Newsletter
Visiteurs
Depuis la création 1 162 697
Archives
19 décembre 2025

Réflexions sur le corps du Christ chez Paul, par J. Pierron

"Vous êtes le corps du Christ" nous dit saint Paul. Mais par quel cheminement en est-il venu à parler ainsi, et quels sont les sens qu'il donne à cette expression de "corps du Christ" ? en particulier qu'en est-il du corps eucharistique, et dans la parole du Christ : "Ceci est mon corps", que désigne le mot "ceci" ?

Ce qui est mis ici est extrait d'une lecture suivie de Colossiens 1, 15-29 en 1993-94 à l'église saint Merri. Joseph Pierron est décédé le 27 décembre 1999, il avait été professeur d'Écriture Sainte au séminaire des Missions Étrangères (cf. Qui est Joseph Pierron ?). Il était ami de Jean-Marie Martin à qui le présent blog est dédié. Le texte est issu d'une transcription faite à partir d'enregistrements audio, il n'a pas été relu par J. Pierron, tous les titres ont été ajoutés.

 

Réflexions sur le corps du Christ chez Paul,

Par Joseph Pierron

 

Paul au début, voit le corps du Christ comme le corps individuel de Jésus, mais ensuite "le corps du Christ" devient d'une part "le corps du Ressuscité", d'autre part "le corps eucharistique" et enfin "le corps de l'Église". C'est au travers de cette notion de corps que la pensée de Paul se structure.

 

● Où Paul prend-il ce mot de corps ?

Le mot "corps" a été beaucoup développé dans la philosophie et en particulier chez les stoïciens. Pour eux le monde comme un ensemble, comme un corps animé, l'âme du monde étant Dieu. Cette âme du monde a éclaté et elle a été dispersée sous forme d'étincelles dans chacun des êtres vivants, en particulier dans les hommes. Il faut donc revenir à l'unité du monde. De ce fait, dans la pensée grecque, on trouve très souvent une comparaison sous la forme de l'apologue des membres et du corps tel qu'on le trouvait chez un disciple d'Esope. C'est une première source, Paul s'y réfère[1], mais il ne faut probablement pas axer uniquement sur ce côté grec.

[…]

Paul ne reprend pas le mot de "corps" à l'Ancien Testament [Joseph a expliqué auparavant ce qu'il en était du mot "corps" en grec, en hébreu mais c'est relativement long et ce n'est pas transcrit ici]

 Paul se tourne vers ce qu'il en est pour lui du christianisme et il en fait un des thèmes majeurs de sa pensée théologique. C'est surtout dans les épîtres des Éphésiens et des Colossiens que le mot "corps" prend toute sa dimension, en étant lié aux mots "tête" et "plérôme".

Mais, avant d'apparaître dans ces deux épîtres, on le trouve déjà dans la première aux Corinthiens et dans Romains.

 

● Différence entre le corps et la chair chez Paul.

Ce que je mettrai en premier, c'est que, pour Paul, le mot "corps" est d'un réalisme fondamental. Ce n'est pas une image, ce n'est pas une métaphore. Le corps est le symbole premier. Paul a bien perçu que le corps indiquait ce qui pouvait être le fondement de la relation.

Pour lui, autant le mot "chair" désigne l'homme enfermé dans sa pauvreté, autant le mot "corps" est ce qui permet la relation entre personnes. Et donc chez lui le mot "corps" n'est pas dévalorisé[2].

 

● "Le corps du Christ" : différents sens chez Paul

La formule la plus chère à Paul c'est de dire "dans le Christ" et cela veut dire "être inséparable du Ressuscité". Le corps du Christ devient ce qu'il en est de l'Église et de tous les croyants… Paul n'abandonne pas un pouce de l'anthropologie biblique, il ne vient jamais à la croyance en l'immortalité de l'âme. Il ne sait peut-être pas ce qu'il en est du corps, mais il sait et il croit que c'est là que se trouve le fondement de la communion….

 

Du côté du "corps du Christ", le premier sens utilisé par Paul, c'est le "corps du crucifié". Paul reprend ce qui commande les récits de la Passion.

Mais ces récits sont axés sur un paradoxe[3] puisqu'il est question de deux corps :

  • d'une part il y a le "corps du crucifié qui disparaît", le corps qui diminue, le corps qui va mourir, donc une diminution de la présence,
  • d'autre part, en même temps, dans les creux, dans le silence, dans les neutres du récit, il y a l'indication d'un "corps nouveau qui est en train de naître" : il y a un nouveau mode de présence qu'on appelle toujours le corps mais qui ne sera jamais le cadavre.

Pour Jean comme pour Paul, le cadavre n'est rien, c'est quelque chose qui se perd. Les femmes pourront bien être en quête du cadavre, mais il faudra qu'elles redécouvrent le corps, donc une autre présence, au travers de la foi.

Cela c'est un courant qui est fondamental, et là il y a véritablement métaphore, parce qu'est injectée dans la foi chrétienne, la foi en la Résurrection. Il y a là un changement qui n'était jamais apparu dans le courant de la pensée grecque, qui apparaissait à peine dans la pensée sémitique à travers le thème de la résurrection des morts. Mais le thème de la résurrection des morts, ce n'est pas encore la résurrection du Christ.

Ici on a le corps de Jésus de Nazareth et spécialement le corps du crucifié ; et c'est dans l'acte, dans l'événement de la mort du Christ que ce corps disparaît et qu'apparaît un autre corps qui n'est pas du même mode de présence.

On a donc déjà deux sens du mot "corps" en dehors même du fait d'utiliser ce mot pour indiquer un ensemble, chose qu'on trouve dans la pensée grecque.

 

À ce thème du corps du Christ va être lié un troisième sens : c'est le corps eucharistique. Ce thème du corps eucharistique va être d'un très gros poids dans le développement de la pensée paulinienne. On a là le thème d'une autre naissance, d'une autre réalité. Je vais en parler tout à l'heure.

 

Et puis on a encore une autre donnée qui intervient, c'est le thème du "corps du Nouvel Adam". Autrement dit, au travers du corps du Christ, le sens de la création va réapparaître. Il ne s'agit plus simplement du corps de l'individu Jésus, mais il s'agit du corps des hommes, donc de ce qu'il en est de l'humanité. Cela concerne la façon de comprendre ce qu'il en est d'être un corps et de vivre. Ce thème du nouvel Adam est extrêmement important dans l'épître aux Romains.

Un autre sens, c'est le fait que le corps du Christ est "l'ensemble des croyants" : il n'y a plus de "Je" du Christ, s'il n'y a pas le "nous" de l'Église. Il est impossible après la résurrection de penser Jésus Christ comme un individu. Il est bien en quelque sorte une personne, mais c'est une personne autre que celle qui est en face d'un "tu", et donc en face d'un "nous". Le corps du Christ n'est autre que le corps des croyants, que l'assemblée des croyants. Le corps ressuscité du Christ est ce mode de présence qu'il s'est donné et qui est la présence de toute l'Église.

 

Textes de Paul correspondant aux sens du "corps du Christ"

 

Je vais essayer de montrer comment tout ce que je viens de dire joue dans les thèmes pauliniens.

 

● Le corps stoïcien

À propos du corps stoïcien, il y a un texte de Paul où cela paraît évident, 1 Cor 12, 12-30, on y trouve une pensée très archaïque. Il y a des dissensions dans l'Église de Corinthe et Paul reprend la vieille comparaison du corps et des membres. C'est donc cet apologue qui est d'origine stoïcienne et qui est réutilisé là :

« Comme le corps est un et a plusieurs membres, et comme tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu'un seul corps, ainsi en est-il de Christ…. Si le pied disait : Parce que je ne suis pas une main, je ne suis pas du corps, ne serait-il pas du corps pour cela ? Et si l'oreille disait : Parce que je ne suis pas un œil, je ne suis pas du corps, ne serait-elle pas du corps pour cela ? Si tout le corps était œil, où serait l'ouïe ? S'il était tout ouïe, où serait l'odorat ? … L'œil ne peut pas dire à la main : je n'ai pas besoin de toi… »

Il y a donc cette reprise par Paul de la conception stoïcienne mais, si on regarde bien la conclusion, Paul dépasse déjà ce qui peut apparaître comme une allégorie. En effet, quelle est sa conclusion ? Il leur dit : « or vous, vous êtes le corps du Christ » (v. 27). Il ne dit pas : « vous êtes un corps dans le Christ » mais il dit : « vous êtes le corps du Christ ». Autrement dit, le corps du Ressuscité n'est pas ailleurs que dans ces communautés qui se constituent. Le corps de la résurrection, il est dans cette présence-là. C'est une présence réelle, mais qui reste bien dans la zone du mystère, de ce que l'on ne peut pas saisir. Et c'est là qu'apparaît pour la première fois, dans 1 Cor, le thème du corps du Christ.

 

● Corps eucharistique et corps ecclésial ; "Ceci est mon corps"

C'est aussi dès cette époque-là que le thème du corps du Christ est lié à l'explication du pain, donc à la pratique eucharistique. On trouve cela très nettement dans 1 Cor 11, 24 :

« 17Je n’ai pas à vous féliciter : vos réunions, loin de vous faire progresser, vous font du mal. 18Tout d’abord, lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions, me dit-on, et je crois que c’est en partie vrai : 19il faut même qu’il y ait des scissions parmi vous afin qu’on voie ceux d’entre vous qui résistent à cette épreuve. 20Mais quand vous vous réunissez en commun, ce n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez. 21Car, au moment de manger, chacun se hâte de prendre son propre repas, en sorte que l’un a faim, tandis que l’autre est ivre. […]23En effet, voici ce que moi j’ai reçu du Seigneur, et ce que je vous ai transmis – Paul se situe donc, pour une fois, dans la tradition apostolique en faisant allusion à la vie de Jésus, ce qui n'arrive que deux fois : ici un propos du mémorial, et ailleurs à propos du thème de la résurrection – le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain, 24et après avoir rendu grâce, il le rompit et dit : “Ceci est mon corps, qui est pour vous, faites cela en mémoire de moi.”… »

Dans le “Ceci est mon corps", l'accent du "ceci" n'est pas mis sur la substance, sur la corporéité, mais sur le fait de l'action qui est indiquée.

En effet, on pense souvent que "ceci" concerne le morceau de pain que Jésus désignait. Si c'était le cas, puisque le pain est un nom masculin en grec, on devrait avoir houtos ("ceci" au masculin) : "ceci (ce pain) est mon corps". Or dans le texte biblique, "ceci" (touto) est un neutre, donc il ne désigne pas le pain.

Personnellement, je crois que dans les récits de la Passion le Père est présent comme absent, le Christ est au centre, et l'Esprit qui est un mot neutre (c'est le mot pneuma) est dans les mots neutres : to soma (le corps), to eïma (le sang), et dans le touto (ceci). Donc le touto désigne le pain transfiguré par l'Esprit. Quand le Christ présente le pain, il ne leur dit pas : "ce bout de pain va devenir mon corps", mais ce qu'il dit, c'est : "Ceci (ce geste que je pose avec du pain) transfiguré par l'Esprit c'est mon corps " (l'Esprit est donné à la Résurrection, mais Passion et Résurrection sont les deux faces du même événement).

Le "ceci" désigne donc le pain transfiguré par l'Esprit, transfiguré par la Résurrection, mais que veut dire "transfiguré" et surtout, quel est ce corps du Christ ?

Si le sang indique le don de soi, le pain indique la nécessité de la solidarité dans la communauté, la nécessité d'être vraiment en action. Si bien que le mot de "corps du Christ" ne désigne pas une substance comme le pain, et jamais Paul ne pose le problème d'une transsubstantiation. Le corps ici est un nom d'action, c'est un nom de réalisation : c'est l'action qui s'est passée sur la croix qui est réactualisée ; le corps crucifié du Christ est réellement présent dans la mémoire de la communauté. Et quand la communauté se souvient, le Christ crucifié est là présent, et en même temps, c'est là qu'il ressuscite. Et alors, c'est là le lieu de la libération, le lieu de la bénédiction, le lieu de la communion. C'est ce qui permet à Paul de dire : « Vous êtes le corps du Christ ».

 

Si on regarde ses premiers écrits, on voit que  Paul s'est d'abord tourné vers la Résurrection, il l'a toujours mise au début de son expérience. Mais la Résurrection n'étant pas quelque chose qu'il puisse posséder, pour s'approcher de l'idée de Résurrection, il a été obligé de se rapprocher de la parole de la croix. Mais, s'étant approché de la parole de la croix, il a été obligé de se référer au corps du crucifié. Or, le corps du crucifié, il l'a bien eu au travers de récits, mais en fait, il ne l'a véritablement eu qu'au travers de la pratique de l'Eucharistie. Si bien que le thème de Paul est devenu de plus en plus complexe.

 

● « Vous êtes le corps du Christ »

Paul utilise l'expression de "corps du Christ" pour indiquer ce qu'il en est de l'union des chrétiens. En effet l'union des chrétiens n'est pas un rassemblement quelconque, elle n'est pas le fait d'être un groupe qui croit aux mêmes idées, ce n'est pas d'abord un groupe qui aurait une série de commandements nouveaux. Le groupe des croyants est formé de ceux qui accueillent et qui recueillent le corps du Ressuscité dans la foi, et donc dans la pratique eucharistique.

Si bien que le thème du corps du Christ va être utilisé comme étant l'expression de ce qu'il en est de la gratuité de Dieu, ce qu'il en est de la gratuité qui doit jouer entre nous.

On a ça en 1 Cor 10, 17 :

« 14C'est pourquoi, mes bien-aimés, fuyez l'idolâtrie – c'est-à-dire ne vous faites pas d'idoles, même pas vos idées, car vos idées ce sont des idoles, c'est une façon de posséder Dieu – 15je vous parle comme à des personnes raisonnables (logikoï) – c'est-à-dire comme à des personnes qui ont véritablement reçu la parole : ce ne sont pas des personnes "sensées" mais des personnes qui ont bien écouté ce qu'il en est du kérygme, ce qu'il en est du message – jugez vous-même de ce que je dis : 16la coupe de bénédiction que nous bénissons n'est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons n'est-il pas communion au corps du Christ ? 17Puisqu'il y a un seul pain, nous sommes tous un seul corps, car tous nous participons à cet unique pain. »

Voilà je pense, un des lieux où l'on approche le mode de compréhension de Paul.

 

● L'histoire d'un homme qui devient Dieu, ou l'histoire d'un Dieu qui devient un homme ?

Paul a devant lui l'expérience qu'il a faite du Ressuscité, et il est obligé de se demander : qui est-il et que sommes-nous ?

Or qu'est-ce qu'est le Ressuscité ? Paul ne peut pas le définir ni par ce qu'il en est de Dieu, ni par un plan de Dieu qui viendrait de l'extérieur. Il ne peut pas le définir non plus de l'intérieur malgré l'expérience de la Résurrection qui reste la Résurrection. Mais il peut suivre un chemin, il a un lieu d'interprétation : il y a le corps de celui qui était un vivant et qui devient crucifié mais qui leur a remis un signe. Il s'agit donc bien d'un événement, il s'agit bien d'une histoire, mais cette histoire est orientée : Paul part de Jésus de Nazareth, et le mouvement est alors celui d'un homme qui se révèle Dieu, d'un homme qui, par son Corps, se constitue "le Fils de Dieu".

C'est très important parce que c'est le point sourciel vers lequel les théologiens, protestants ou catholiques, sont obligés de revenir aujourd'hui. En effet, au concile de Nicée on était soucieux de démontrer que le Christ était vraiment Dieu et qu'il est devenu un vrai homme, et on a inversé l'histoire, on n'est pas partis de Jésus de Nazareth comme le fait Paul. On a mis au départ le Verbe de Dieu préexistant et on a supposé qu'on avait une connaissance de ce qu'il arrivait à ce Verbe de Dieu : il s'incarnait, et, s'incarnant, il devenait un homme…. On a alors, non plus l'histoire d'un homme qui devient Dieu, mais l'histoire d'un Dieu qui devient un homme, et on bute sur cette recherche. Et cela s'est prolongé jusqu'à Chalcédoine et jusqu'à la grande théologie de Thomas d'Aquin. On dit : c'est une personne avec deux natures, et c'est là-dessus qu'on bute sur des séries d'interrogations dont on n'est pas sorti. […]

 

Corps et sang dans la célébration eucharistique.

Dans la célébration eucharistique il est question de corps et de sang : « Ceci est mon corps… ceci est mon sang » et il s'agit, dans les deux cas, de la présence.

Dans le "ceci" il s'agit toujours de la présence réelle du Christ dans son Esprit mais sous deux formes :

  • d'une part sous la forme du pain, sous la forme du corps, donc sous la forme de la communauté telle qu'elle doit être unifiée d'être assemblée,
  • d'autre part sous la forme du sang, donc sous le mode de ce qui doit être répandu, de ce qui doit être dans l'état de donation et de liberté.

On retrouve ici ce qui est le spécifique chrétien : essayer d'entrevoir ce qu'il en est de la donation divine, ce qu'il en est du don gratuit. Nul ne sait ce que c'est que donner « Moi, je donne, mais je ne donne pas comme le monde donne. » (d'après Jn 14, 27).

 

[1] Saint Paul est originaire de Tarse en Cilicie, dans la période où le stoïcisme est la pensée et la morale la plus populaire.

[2] J. Pierron avait montré (ce n'est pas transcrit ici) que chez Platon le corps est dévalorisé, c'est le tombeau de l'âme.

[3] Ce paradoxe se retrouve par la tension dialectique bien résumée par Paul : « Vous êtes morts… mourrez donc ! » (Col 2, 20 et 3, 5)

Commentaires