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La christité
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  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
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1 mars 2026

L'anthropologie de Paul, oreille, cœur, bouche, pieds

On ne peut pas entendre les textes de saint Paul sans une référence à une symbolique de l'homme qui se dit en langage corporel où les mots comme cœur, bouche, pieds… ne sont pas des parties composantes, car chacun désigne la totalité de l'homme.

Ce qui est mis ici est extrait en grande partie d'un commentaire de Jean-Marie Martin sur Rm 10, 6-17 (cf. tag épître-Romains)

 

 

L'anthropologie de Paul,

sa façon de désigner l'homme

 

Romains 10.

Ne dis pas en ton cœur : "Qui montera au ciel ?" -c’est faire descendre Christ ; 7ou : "Qui descendra dans l’abîme ?" -c’est faire monter Christ d’entre les morts. 8Mais que dit-elle ? "Près de toi est la parole, dans ta bouche et dans ton cœur", celle-ci est la parole de la foi que nous proclamons : 9si tu professes de ta bouche Jésus [comme] Seigneur et que tu croies dans ton cœur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, tu seras sauvé. 10Car du cœur on croit pour la justification (l'ajustement), et de la bouche on professe pour le salut.

11Car l’Écriture dit : "Quiconque croit en lui ne sera pas confondu". 12Car il n’y a pas de différence de Juif et de Grec, il est le même Seigneur de tous, riche envers tous ceux qui l'invoquent ; 13"car quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé".

14Comment donc invoqueront-ils celui en qui ils n’ont point cru ? Et comment croiront-ils en celui dont ils n’ont point entendu parler ? Et comment entendront-ils sans quelqu’un qui prêche ? 15Et comment prêcheront-ils, à moins qu’ils ne soient envoyés ? selon qu’il est écrit : " Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent de bonnes nouvelles". 16Mais tous n’ont pas obéi à la bonne nouvelle car Isaïe dit :" Seigneur, qui a cru à notre annonce ?". 17Ainsi la foi vient de l'entendre (l'écoute), et l'entendre par la parole du Christ. »

 

D'après le verset 17, la foi vient de l'écoute (de l'entendre)la foi est d'essence, de provenance acoustique ; bien sûr, pas acoustique au sens restreint que nous pouvons donner à ce mot aujourd'huiet l'écoute par la parole du Christ. – Le mot "foi" est lié ici au mot "entendre", et ceci est très important pour ne pas se borner à considérer le mot "foi" au sens courant d'opinion. La foi n'est pas avoir une opinion sur quelque chose. Il s'en faut de beaucoup qu'elle ait ce sens restreint,

 

Au verset 9 nous avons deux stiques comme deux vers, et de même au verset 10. À chaque fois les deux vers disent sensiblement la même chose avec un léger décalage. Si je regarde verticalement pièce à pièce :

  • professer de bouche /croire de cœur ;
  • Jésus est Seigneur /Dieu l'a ressuscité ;
  • croire de cœur pour l'ajustement / professer de bouche pour le salut.

À chaque fois, les termes s'égalent, ils disent la même chose :

– Professer et croire c'est la même chose.

– La bouche et le cœur c'est le même, à condition que la bouche soit fidèle au cœur.

– « Jésus est Seigneur » ou « Jésus est ressuscité » c'est la même chose car c'est de la Résurrection que se tire le sens authentique des grands titres de Jésus : il est Seigneur en tant que Ressuscité c'est-à-dire qu'il acquiert la maîtrise sur la mort en traversant la mort par la Résurrection.

– Ajustement et salut sont deux mots pour dire la même chose

 

Donc, d'après les versets 9-10 la bouche et le cœur disent le même. Ceci nous ouvre une première réflexion sur l'anthropologie paulinienne, c'est-à-dire sur ses modes de désigner l'homme.

Dans la langue hébraïque il y a un très grand nombre d'expressions doubles comme par exemple les reins et le cœur, la chair et l'os (« voici l'os de mes os, la chair de ma chair » Gn 2,23), la chair et le sang. Il y a d'autres désignations doubles qui sont un peu différentes comme l'esprit et la chair. Il faut que nous les regardions attentivement parce qu'ils ne disent en aucune façon ce que nous entendons à partir de notre discours usuel.

Regardons ce qu'il en est du cœur et de la bouche :

  • Le cœur ne se pense pas comme le cœur sentimental, cordial. Il ne se pense pas non plus comme le cœur anatomique, cardiaque. En hébreu lev (le cœur) c'est la façon de dire le centre de l'être,
  • et la bouche c'est la façon de dire la manifestation extérieure et l'accomplissement de ce centre. Je conçois de cœur, je proclame de bouche.

Il y a donc le dedans et le dehors ; le centre et l'accomplissement du centre. Voilà un mode symbolique. Ce sont bien deux choses, le centre et l'extérieur, mais justement c'est la condition même pour que ce soit un. Autrement dit, ce qui est visé, c'est que la bouche proclame ce qui est au cœur. Ce n'est pas la mauvaise distance du mensonge, ça situe l'unité non pas dans une uniformité première mais déjà dans un accord constitutif. C'est en ce sens-là que c'est le même.

 

C'est donc l'image d'un homme qui est esquissée dans tout ce passage. Il y est question

    – du cœur, de la bouche comme nous venons de le voir,

    – mais aussi de l'oreille puisqu'il s'agit d'écouter, d'entendre (v. 16-17)

et c'est une chose tout à fait essentielle que ce complexe symbolique cardio-auriculo-buccal.

    – et il est question aussi des pieds (v. 15).

Le pied c'est la façon de dire comment on marche, comment on se porte, comment on se comporte. Les juifs post-chrétiens distinguent l'aggadah qui recueille les récits des enseignements, et puis la halakhah qui est le mode de comportement. La halakhah c'est ce qu'on appellerait la morale mais de façon erronée, bien qu'il y ait sans doute déjà une influence occidentale dans cette distinction-là, car ils ne sont pas indemnes non plus de cette influence dominante. Nous n'en sommes pas à la distinction du théorique et du pratique, de la doctrine et de la morale… parce que, je vais vous le dire tout de suite : il n'y a pas de morale dans l'Évangile. C'est une chose que nous aurons à voir, et cela pose problème aujourd'hui.

 

Dans ce que vous dites, il n'y a donc plus l'opposition classique entre l'écoute de la parole (par l'oreille) et sa mise en pratique (par les mains, les pieds…) ? 

J-M M : Tout à fait ! Nous vivons aujourd'hui sur l’opposition de la théorie et de la pratique qui n’existe pas dans le Nouveau Testament. C'est dans les Bibles en français que nous lisons “mettre en pratique” mais c’est une traduction à l’occidentale.

Ce que Jésus dit, c'est : « Celui qui entend ma parole et la garde… »

Tout commence par l'ouverture qu'il y a chez nous et qui est du côté de l'oreille. D'ailleurs on naît par l'oreille, c'est ce que Molière dit dans l'École des Femmes : Agnès est naïve et croit que les enfants viennent par l'oreille. Et ce n'est rendu possible dans le discours de Molière que parce que cela a la signification profonde du fait qu'on vient au monde par l'écoute. C'est la même chose que de dire : on est homme du fait d'entendre, c'est entendre qui donne d'être.

Ensuite, "garder la parole entendue" c'est la tenir en garde par le cœur en tant qu'il est le centre de l'être (pas le cœur sentimental) ; et alors cette parole régit la main et le pied, c’est-à-dire nos manières, nos actions et nos démarches (symbolique du pied), donc tout le comportement.

Donc, "entendre la parole" et "la garder", ça ne fait pas deux régions, comme s’il y avait une écoute théorique, puis d’autre part, la mise en pratique, ça, c'est la prédication de la morale et c’est l’horreur…

Regardez ce qui est à propos de Marie en Luc 2, 19 : « Marie gardait avec soin ces paroles, les symbolisant (symballousa) dans son cœur. »

 

Ce qui nous intéresse ici, c'est de voir qu'on ne peut pas entendre ces textes sans une référence à une symbolique de l'homme qui se dit en langage corporel, où les mots comme cœur, bouche…  ne sont pas des parties composantes, car chacun désigne la totalité de l'homme. Nous verrons à plus forte raison que "esprit" et "chair" ne sont surtout pas des parties composantes mais des parties opposées, conflictuelles… et encore bien d'autres choses à ce sujet[1].

 

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