La figure de Thomas dans l'év. de Jean
Thomas est nommé 7 fois dans l'évangile de Jean, preuve que sa figure est importante ! Il intervient à plusieurs moments, le plus connu étant sa demande de toucher les plaies de Jésus lors de l'apparition le soir de la résurrection : voir pour croire ? On a souvent fait de Thomas le symbole du doute, mais de quel doute s'agit-il et pourquoi son nom signifie-t-il "jumeau" ?
Voici un mini parcours reprenant plusieurs commentaires de Jean-Marie Martin. Du fait de la provenance différente des passages il peut y avoir des redites. Le 3°) est extrait en grande partie de la session sur la Résurrection (tag JEAN 20-21. RÉSURRECTION). L'énumération des 7 occurrences a été faite lors de la lecture de Jn 11, 16.
Ceci s'ajoute aux autres études de figures dans l'évangile de Jean (tag figures) : les figures féminines, la figure pétrine, Pierre et Judas, Jean-Baptiste, Pierre et le disciple bien-aimé, Nicodème, Nathanël…
La figure de Thomas dans l'évangile de Jean
Jean-Marie Martin
Dans l'évangile de Jean les figures (la figure du disciple bien-aimé, celle des différents couples de proximité…) ne sont jamais à prendre dans un sens banal. Ainsi Marie-Madeleine n'est pas banalement l'épouse de Jésus et cependant en Jn 20 elle est dans la figure de l'épouse. Avec Thomas en Jn 20, nous avons explicitement la figure de la fratrie, il est le frère, et même le frère jumeau[1].
1°) Jn 11, 16. La parole de Thomas
« 16Thomas donc, celui qu'on appelle Didyme, dit à ses condisciples : "Allons, nous aussi, pour mourir avec lui." »
Comme le suggère Thomas, Jésus va à la mort. Il y a d'autres indices au verset 8 dans la parole des disciples, et nous savons qu'aller à Jérusalem, c'est aller vers la mort. Ce qui nous est raconté dans le chapitre c'est la mort même de Jésus.
C'est Thomas qui parle. Nous savons que les disciples sont toujours à regarder comme des figures qui sont assez constantes. Vous pouvez aller voir les moments où Thomas apparaît dans l'évangile, il y a une constante.
Thomas est nommé 7 fois dans l'évangile de Jean :
- 1 fois en Jn 11, 16 où il dit : “Allons, nous aussi, pour mourir avec lui.”
- 1 fois en Jn 14, 5 Thomas lui dit : “Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin ?”
- 4 fois en Jn 20, 24-29 au jour octave de la Résurrection
- 1 fois en Jn 21 dans la liste des 7 disciples présents : « Étaient ensemble Simon-Pierre, Thomas ce qui signifie Didyme (jumeau), Nathanaël qui est de Cana de Galilée, et ceux de Zébédée et deux autres d'entre ses disciples. »
Nous verrons qu'il est donné à Thomas de poursuivre l’action créatrice du Christ, de devenir lui-même christique, à sa mesure et à sa façon.
2°) Jn 14, 5-6. La question de Thomas et le "Je suis" de Jésus
Au début du chapitre 14, il est question du lieu (“Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures”), puis Jésus ajoute : « Et là où je vais, vous savez le chemin. » (v. 4). Le rapport du lieu et du chemin, c'est-à-dire de la demeure et de l'aller et venir, sont en question ici. Au fond, le lieu est le recueil des chemins, l'ouverture est l'aboutissement des chemins. Habiter, c'est avoir la possibilité de marcher, car le chemin dit la libre habitation.
Cette mention du chemin permet à Thomas de poser sa question : « 5 Seigneur, nous ne savons pas où tu vas, comment pouvons-nous savoir le chemin ? » Nous entrons ici dans une question.
« 6Jésus lui dit : "Je suis le chemin et la vérité et la vie" »
« Je suis le chemin » : c'est donc le point de la réponse qui importait ici. Certaines personnes trouvent que Jésus exagère, et veulent corriger un peu ce qu'il dit : elles pensent qu'il aurait dû dire : « Je suis un chemin » puisque qu'il y a d'autres chemins, le bouddhisme est un autre chemin… Là on rejoint une question très importante de nos jours. Or, Jésus est tout à fait fondé à dire : « Je suis le chemin ». Est-ce que d'autres au monde sont fondés à dire « Je suis le chemin » ? Je n'en sais rien. Je dis simplement que je n'en sais rien mais je ne dis pas non.
De même, la difficulté est d'entendre la suite du verset : « Personne ne vient vers le Père, sinon par moi ». Cela a l'air de contracter, de crisper sur un petit fait historique le désir spontané d'aller à Dieu qui occupe, pensons-nous, les aspirations et les soupirs de toutes les poitrines du monde. Il y a une différence entre cet universel-là et cette prétention crispée. Vous connaissez cette question mais ce n'est pas la nôtre aujourd'hui, même si ce verset est un lieu à partir de quoi elle peut se développer. Et c'est une question importante pour notre monde aujourd'hui.
Pour Jésus, "être le chemin" ne signifie pas être l'itinéraire sur la carte, ni être le chemin tel que tracé sur le sol. Comme pour tous les "je suis", je vous invite à penser le chemin à partir de l'infinitif[2]. “Je suis le chemin” ça signifie : Je suis le frayer le chemin, Je suis le marcher le chemin. Je suis le chemin, c'est-à-dire je suis la marche, je suis marcher. Il donne lieu, il donne route. Il est que nous marchions.
3°) Jn 20, 26-29. Thomas le jumeau
Le cas de Thomas est exemplaire parce que nous sommes au jour octave (Jn 20, 26). Par rapport au premier jour (celui de l'apparition à Marie-Madeleine puis aux disciples sans Thomas), le jour octave est celui de l'accomplissement total par rapport à l'arkhê (l'origine). Donc Thomas, c'est le jumeau de Jésus, c'est-à-dire l'humanité. En effet, Thomas signifie jumeau, comme le dit explicitement Jean. Donc nous sommes ici dans la symbolique de la fratrie et du frère jumeau.
Cependant Thomas est inférieur à Marie-Madeleine et surtout à Jean.
En effet, pour Jean (le disciple que Jésus aimait) il est dit : « il vit, il crut » (v. 8), et ce n'est pas "il vit pour croire" puisqu'il ne voit rien, il voit le tombeau vide. Et il croit, pourquoi ? Parce qu'il lit cela selon les Écritures. « Auparavant, ils ne savaient pas l'Écriture, selon laquelle il (Jésus) devait ressusciter d'entre les morts » (v. 9). Autrement dit, il lit dans l'écoute, il voit dans l'écoute de l'Écriture la signification de l'absence, de la vacuité. Il faudrait voir le texte même qui le dit.
Ce n'est donc pas Jean qui est visé quand Jésus dit à Thomas : « Bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru » (v. 29) puisque voir et croire, chez saint Jean, c'est une hendyadis, c'est-à-dire qu'il voit du fait de croire. Croire et voir, c'est la même chose, ce n'est pas voir pour croire. Les signes chez saint Jean ne sont des signes que pour celui qui a déjà la foi. Ce ne sont jamais des preuves. Ceci est très important.
D'après le verset 24, Thomas est appelé Didyme c'est-à-dire "frère jumeau". Je ne partage pas l'orientation des études sur la gémellité, le double supplémentaire et indu, sur les cultures qui suppriment les jumeaux, sur la hantise du clone etc., comme dans les études de René Girard. Je pense qu'ici c'est une étude de la fratrie comme telle, et pas simplement jumelle, qui déjà par elle-même est le lieu initial de la compétition au mauvais sens du terme.
La fratrie n'a pas d'intelligibilité. Par contre, le premier deux qui est celui du père et du fils, et le deux de l'époux et de l'épouse, ces deux qui sont des duels et non pas des pluriels chez les Anciens au point de vue grammatical, ont de l'intelligibilité intérieure. Les frères peuvent être deux, peuvent être quinze, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de raison pour qu'il y en ait autant. Et c'est pourquoi, dans l'Écriture, le meurtre émerge avec les frères, c'est le meurtre de Caïn sur Abel. Le meurtre a sa racine en Adam, mais il ne s'accomplit que dans la fratrie. Or c'est justement le lieu du meurtre qui est le lieu du plus haut don qui est le pardon.
C'est huit jours après que Jésus vient vers Thomas (v. 26), et je pense que ce qu'ajoute le thème du huitième jour, c'est de souligner l'aspect selon lequel le don culmine dans le pardon, qui est le plus haut moment du don. Du même coup ce qui va être traité ici à travers la figure du frère, c'est la figure du pardon.
En effet : « 25Les autres disciples lui dirent donc : "Nous avons vu le Seigneur". Et il leur dit : "Si je ne vois dans ses mains le typos (la marque, la trace) des clous et ne lance mon doigt vers le typos des clous, et ne lance ma main vers son côté, je ne croirai pas. » Nous avons ici quelque chose qui a, pour moi, toute la signification du chantage à la foi, la mise de conditions à la foi : je croirai à condition que, je pose les conditions. Et Jésus fera ce que demande Thomas sur ce mode-là, mais ce sera la marque d'un don qui, en plus, doit être ici un pardon. Thomas est le seul qui figure une attitude qui, par sa forme de chantage ("je crois à condition que"), fait que Jésus ne devrait pas pouvoir y accéder car il y a une pseudo-façon de demander qui ne permet pas la réponse positive.
C'est un trait important dans l'ensemble de l'Évangile et dans l'attitude de Jésus par rapport aux questions qu'on lui pose : à ceux qui posent une question qui n’est pas une authentique demande dans le sens d'erôtaô (je questionne, je demande) mais qui viennent pour le prendre, pour le surprendre, pour le prendre en défaut, à ceux-là Jésus d'ordinaire ne répond pas. Car cette attitude-là n'a pas de réponse, ou s'il répond, il répond par un faux-fuyant.
Je remarque aussi que la demande de Thomas n'est pas une demande qui porte simplement sur le toucher : « si je ne vois dans ses mains la marque des clous et ne lance mon doigt … et ne lance ma main... », car la notion de toucher s'indique dans un verbe assez étonnant qui est le verbe lancer (balleïn) qui est de la famille du ballon : lancer le doigt, lancer la main. Ce verbe est celui qu'on trouve dans symbolos, diabolos. La racine du verbe balleïn (lancer) est une racine qui a une grande importance dans les langues anciennes et qui a à voir avec le thème de la perspective, de la visée, de l'action à distance, qui indique donc quelque chose par rapport à la distance.
► Vous êtes parti sur le chantage et vous avez dit que ça se situait dans un espace de pardon, et là je ne le vois pas.
J-M M : Bien sûr, j'ai même dit qu'ordinairement le chantage donnait lieu à une non-réponse alors qu'ici il donne lieu à une réponse. Comment interpréter la réponse qui est la capacité de toucher sinon précisément comme le pardon qui dévoile donc l'ampleur du don ? C'est cela mon cheminement.
v. 26. « Alors, huit jours après – nous avons donc une période entre le débat suscité par Thomas et puis cette scène proprement dite qui commence maintenant – à nouveau (palin), étaient ses disciples à l'intérieur, Thomas avec eux. Vient Jésus, les portes étant fermées et il se tint debout au milieu et il dit : "Paix à vous". » Nous avons à nouveau la méditation, dans les mêmes termes, de la situation archétypique qui dit le thème de la résurrection et qui est réitérée ici : palin (à nouveau). Nous allons donc méditer un aspect de la posture de résurrection, à nouveau ou en revenant sur cette situation qui est, néanmoins, située précisément à un octave de distance.
v. 27. « Ensuite il dit à Thomas : "Porte ton doigt ici et vois mes mains, et porte ta main et lance-la vers mon côté, et ne sois plus apistos, mais pistos." » Thomas n'est pas ici véritablement le modèle des légitimes doutes et légitimes recherches. Son attitude et sa parole sont caractérisées comme apistos, comme le contraire de la foi, et nous avons dit : comme à la limite peccamineux, au sens de la surdité ultime. Et ce qui fait l'ampleur de ce passage, c'est que cela donne lieu, non pas à non-réponse ou à réponse dilatoire, mais donne lieu paradoxal à ce qui est demandé, c'est-à-dire que cela est pardonné.
L'usage que l'on fait de Thomas, dans le langage courant ne correspond pas à sa figure dans l'Évangile. Thomas c'est le doute, et on n'a pas l'impression d'être tout à fait en dehors d'une écoute respectueuse de Jésus quand on dit : « Oh moi je suis comme Thomas, je demande à voir », mais cela édulcore l'intelligence de cette situation. Il ne faut pas diminuer ou adoucir l'erreur de Thomas. Elle n'est pas encore explicitée, on n'a pas encore dit en quoi elle consiste, sinon que nous l'avons caractérisée comme ayant la tonalité du chantage, de la condition posée à la foi, et que cela demande à être pardonné. Or la donation de Jésus, lorsqu'il lui dit « Touche », ré-indique, une fois supplémentaire s'il le fallait, que notre toucher est nativement meurtrier, sinon dans la parole qui dit : « eh bien, touche-moi » c'est-à-dire dans la donation. Sans cette parole, c'est la prise, la prise violente. C'est un point qui court tout au long de notre chapitre.
Donc Jésus donne qu'il le touche. Et ce don-là est un pardon, il donne que Thomas, qui était apistos (sans foi) devienne pistos. Le mot "infidèle" qu'on trouve dans l'usage courant ne traduit pas ce qui est en question ici puisque la foi, c'est essentiellement reconnaître le Ressuscité ; donc Thomas est apistos tant qu'il ne reconnaît pas Jésus dans sa dimension de résurrection, et il devient pistos, nous allons voir à quel point et comment.
v. 28. « Thomas répondit et lui dit : "Mon Seigneur et mon Dieu." » Il est le premier qui, sur le mode de la confession, confesse Jésus, non pas simplement comme Rabbouni, non pas simplement comme Seigneur, mais précisément comme Dieu : « Mon Seigneur et mon Dieu. » C'est la profession de foi la plus élevée.
Cette figure de Thomas est très ambiguë et très intéressante, en ce sens que Thomas, en tant que jumeau accompli, a la situation d'une certaine façon la plus élevée : il est celui qui confesse de la façon la plus haute ; il est l'accomplissement ; il est le huitième jour ; il est la figure de la plénitude, car la grâce, la donation ultime, suppose un débordement. La grâce est essentiellement surdébordement (« en surdébordement par rapport à »), c'est la thèse paulinienne essentielle. Il est de l'analyse de la grâce qu'il y ait dans son concept de la gratuité, de la donation gratuite qui n'est pas la rémunération de ce qui est dû.
La dernière phrase : « Jésus lui dit : "Parce que tu as vu, tu as cru. Bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru." » (v. 29) Ceci semble mettre au contraire Thomas en-dessous d'un certain nombre d'autres, et c'est exactement cela : il est en-dessous des autres, et c'est pourquoi il peut être au-dessus, manifestant que la grâce n'est pas une simple donation, mais une par-donation, un pardon, un sur-don.
Il faut voir en effet que Thomas a une place éminente dans l'évangile de Jean. Pour le voir, vous pourriez rechercher les lieux d'émergence de sa figure.
- Il se retrouve dans les sept qui sont retenus au chapitre 21 où il est nommé le deuxième après Pierre.
- Dans notre chapitre 20, il est en rapport avec Jean puisque de Jean il est dit : « Il vit et il crut » ; il est en rapport avec les douze, avec Marie-Madeleine éventuellement.
Dans le verset 29 il y a tout d'un coup quelque chose qui institue une autre comparaison de la figure de Jean et de la figure de Thomas.
Alors, comment gérer cette petite phrase ? Le mot important est "parce que" : « parce que tu as vu, tu as cru. » En effet, la foi ne commence pas par la vue, c'est-à-dire que les signes ne sont pas ce qui conduit à la foi. Ce thème est largement développé dans le chapitre 6. C'est la conception négative du signe pour croire. En revanche, croire (c'est-à-dire entendre) précède la vision : « Bienheureux ceux qui croient, n'ayant pas vu », car c'est entendre qui donne de voir. Et Jean n'est ni celui qui a vu pour croire, ni celui qui n'a pas vu et qui croit. Jean est celui pour qui voir et croire, c'est le même puisque « Il vit et il crut » est un hendiadys, c'est-à-dire deux mots pour dire une seule chose.
Il y a quelque chose de conclusif et d'ultimement eschatologique dans la position de Thomas, donc quelque chose de très grand par rapport à ce qui s'est passé auparavant. Mais en même temps, il est révélé que le très grand est le pardon du plus bas c'est-à-dire que la perfection chrétienne n'est pas la pureté, la perfection chrétienne est le pardon de l'impur ; ou si vous voulez l'écoute chrétienne n'est pas l'écoute pure, l'écoute chrétienne est la perpétuelle correction du mal-entendu - même structure fondamentale. En effet, la visée du pur et la visée de l'écoute parfaite sont le lieu le plus sûr, ou pour le désenchantement, ou pour l'hypocrisie. Ces points sont essentiels, capitaux.
► Pourquoi est-ce que vous avez dit que Thomas était la figure de l'humanité ?
J-M M : Thomas est appelé "jumeau", et ici les jumeaux sont le Christ lui-même et la totalité de l'humanité au huitième jour (au jour octave) après la grande semaine de toute l'histoire du monde. Et ce qui se passe dans cette histoire du monde et du rapport de Dieu au monde, c'est le soupçon, le doute. Il y a du bon doute et il y a du mauvais doute. Et celui de Thomas n'est pas bon, c'est un doute de chantage.
Il y a donc tout le péché du monde entre le premier jour et le dernier jour. En ce sens-là Thomas est la figure d'un accomplissement plénier qui est la proximité accomplie.
La figure des jumeaux a même signification que la figure des époux (celle qu'on a avec Marie-Madeleine), mais c'est une autre figure. Et le donner à voir qui est fait à Thomas est un donner à voir qui doit pardonner le mauvais doute du chantage. Tout le pardon que Dieu peut accorder à l'humanité est visé ici. Et n'oublions pas que, pour Paul comme pour Jean, le pardon est la plénitude du don, comme le parfait et la plénitude du fait.
► Quel rapport y a-t-il entre la figure de Thomas et la figure de Marie-Madeleine ?
J-M M : Il faut mettre en rapport le « Ne me touche pas » de Marie-Madeleine et la donation à toucher que fait Jésus à Thomas.
- « Ne me touche pas » (v.17) dit Jésus à Marie-Madeleine le matin du 1er jour ;
- « Porte ton doigt ici » (v.27) dit Jésus à Thomas le jour octave.
Quand nous avons interprété le « Ne me touche pas », nous avons dit qu'il devait s'entendre comme « Ne me touche pas encore » parce que le processus qui va de l'entendre au voir, qui a été rapide, laisse ouvert un délai pour l'accomplissement plein. Or il n'y a pas de délai pour Thomas parce que Thomas, qui est dans le jour octave, est la figure de l'accomplissement ultime qui est le moment du toucher. C'est pourquoi probablement la problématique de Thomas est là pour préparer l'annonce de l'ultime proximité de l’eschaton (les choses dernières).
Rappelez-vous : nous avons dit que le rapport entre le matin et le soir du premier jour était analogue au rapport entre le premier jour et le jour octave. Ce rapport est un rapport de l'alpha à l'oméga, un rapport de la semence à la moisson, donc un rapport de l'initial à l'eschatologie (à l'accomplissement plénier).
En ce sens-là aussi Thomas est voué à être la figure du plus haut. Nous avons dit qu'il l'était déjà parce qu'il accédait au toucher en dépit d'avoir eu la réflexion la pire ; jamais Marie-Madeleine n'aurait eu une réflexion de ce genre si on peut dire. Mais la figure de Thomas est la figure de la fratrie pleinement accomplie, c'est-à-dire de la dernière intimité et proximité entre le Christ et l'humanité, autre rapport.
Si j'ai pris soin de poser la question : "quel est l'ordre du chapitre 20 ?" ; "pourquoi un matin et un soir, un jour un et un jour huit ?", "pourquoi Jérusalem puis la Galilée ?" ; "pourquoi ces multiples dédoublements ?" c'est parce que là il y a des chemins. Le chemin fondamental à chaque fois repris c'est le chemin du commencement à la fin. Marie-Madeleine est typiquement dans la figure du cheminement, et du cheminement non encore pleinement accompli puisque Jésus lui-même n'est pas pleinement ressuscité : « Je ne suis pas encore monté vers le Père… va vers mes frères… dis-leur… ». Il n'est pas ressuscité tant que tous les frères ne sont pas ressuscités, il n'a pas son jumeau qui résume en lui la totalité de la fratrie d'où la mention : « Va dire aux frères ». Tout ça c'est d'une cohérence prodigieuse.
[1] C'est aussi ce que met en évidence Philippe Lefebvre dans un article de revue : « Parler des disciples comme d'un groupe homogène n'est pas juste. Jean, le matin même, au tombeau déserté, « vit et crut ». Et puis ce soir, il manque Thomas. L'évangile de Jean précise toujours, dès qu'on y parle de Thomas, que ce nom signifie "Jumeau". Tirer trop parti de cette note insistante peut orienter vers des tas d'élucubrations. Il me semble que Jean tient par cette remarque récurrente (Thomas le jumeau) à montrer un lien possible avec Jésus : être comme lui à la manière d'un frère jumeau. Et il apparaît que Thomas manifeste une propension à "faire comme". Quand Jésus disait qu'il voulait se rendre auprès de Lazare qui venait de mourir (« Allons vers lui » Jn 11, 15), Thomas renchérit aussitôt : « Allons, nous aussi, pour mourir avec lui » (Jn 11, 16). Si Jésus y va, Thomas y va. Si Lazare est mort, Thomas est prêt à mourir !» (Philippe Lefebvre, Jn 20, 19-31 Esprit & Vie n°79 / avril 2003 - 1e quinzaine, p. 38-40)