Quelle est la nouveauté qui détruit Temple et sabbat ?
Tout le monde sait que Jésus a mis en cause le sabbat en faisant des guérisons le jour du sabbat, de même qu'il a parlé de la destruction du Temple. Mais quel est le nouveau lieu correspondant au Temple, et quelle est la nouvelle heure correspondant au sabbat ? En quoi cela renouvelle-t-il la lecture du premier récit de la création en Gn 1-2 ? En quoi cela touche-t-il au cœur même du judaïsme ?
Ce sont ces questions que Jean-Marie Martin (cf. Qui est Jean-Marie Martin ?) a abordées lors d'une séance à Saint-Bernard-de-Montparnasse en février 1991, lorsqu'il lisait le texte de Jean 5 où Jésus guérit un paralysé un jour de sabbat. Le texte mis ici a été établi à partir de la transcription faite par Joseph Pierron, un ami de J-M Martin (cf. Qui est Joseph Pierron ?). Tous les titres ont été ajoutés.
Quelle est la nouveauté qui détruit Temple et sabbat ?
Jean-Marie Martin
Dans la guérison du paralysé à la piscine de Béthesda, il n'est pas question de sabbat dans le récit mais le thème du sabbat intervient aussitôt après et c'est l'occasion d'un débat. C'est exactement la même situation au chapitre 9 de la guérison de l'aveugle de naissance.
Dans ces deux récits, le débat se crispe à propos du sabbat, et au chapitre 2 c'est à propos du Temple. Ce sont les deux grands thèmes.
Il ne faudrait pas croire que les pharisiens sont ici des gens mesquinement crispés sur les pratiques rituelles alors que… Ce n'est pas le problème. Le sabbat n'est pas du tout une mesquine pratique rituelle. C'est la base de la symbolique temporelle, donc de l'être au temps, et comme le temps est la base de la symbolique spatiale, c'est constitutif d'un monde. Ce qui est en question ici c'est la mise en question de ce monde. Parce qu'au fond, le principe même du sabbat et du Temple, c'est le corps du Christ car c'est l'accomplissement.
Il ne s'agit donc pas de considérer les vitupérations de Jésus contre le sabbat comme une critique d'un ritualisme qui ne serait pas sincère etc. C'est une question beaucoup plus radicale, beaucoup plus importante. Elle est même telle que ce que fait Jésus aux chapitres 5 et 9, il ne pouvait pas le faire à un autre moment qu'un jour de sabbat. Autrement dit, cela a sens que ce soit au cœur du sabbat, que ce qui est en question-là se pose. De même, au chapitre 2, il est important que cela se produise dans le Temple.
Il est très intéressant toujours de rapprocher le Temple et le sabbat, l'un qui relève du symbolisme spatial, l'autre du symbolisme temporel, mais on sait que spatial et temporel ne sont pas des circonstances, donc disent quelque chose de tout à fait essentiel, de tout à fait premier.
En particulier il est très curieux de voir que c'est le même verbe "détruire" qui est employé au chapitre 2 pour le Temple, et au chapitre 5 pour le sabbat
- Jésus dit : « Détruisez (lusaté) ce sanctuaire (le Temple) » (Jn 2, 19),
- Les Judéens l'accusent de ce que « il détruisait (éluen) le sabbat » (Jn 5, 18).
Quand on a fait du grec on connaît bien ce verbe lueïn (détruire) parce qu'il sert de paradigme pour la conjugaison des verbes réguliers.
Donc Jésus délie, il dénoue, il défait, il détruit. Et cette destruction n'est pas une petite affaire puisque ce qui est détruit se passe au cœur de ce qui fait un monde, pour un juif.
- Le Temple est à l'aplomb du trône de la présence de Dieu, c'est le lieu central sans lequel tout se défait.
- Le sabbat c'est le moment silencieux, le moment du repos, c'est le moment central qui tient la répartition des fils[1] et de ses directions.
Temple et sabbat sont désignées comme l'impensable qui tient les choses et ouvre un champ de pensable, un monde donc, et c'est quelque chose d'aussi essentiel que pour nous « deux et deux font quatre ». Vous vous rappelez dans "L'Avare" :
“Encore faut-il croire quelque chose dans le monde, qu’est-ce donc que vous croyez ?”, dit Sganarelle.
Et Dom Juan répond : “Je crois que deux et deux font quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre font huit.”
À quoi Sganarelle répond : “Belle croyance, et les beaux articles de foi que voici ; votre religion à ce que je vois, est donc l’arithmétique.”
Pour la structure de notre pensée, "deux et deux font quatre", c'est quelque chose de fondamental !
● Quel est le nouveau Temple (le nouveau lieu) ?
C'est là que peut se poser la question du lieu où il faut adorer. Au chapitre 4, c'est la question que la Samaritaine pose à Jésus, et la réponse c'est « en pneuma et vérité » (v. 23). Autrement dit : ce n'est pas ici, ce n'est pas là, mais c'est ailleurs. Plus précisément il est dit que c'est "dans le pneuma" c'est-à-dire "dans le corps solide de résurrection".
J'ai traduit pneuma (esprit) par "corps", et cela va très bien, puisque justement il y a cette destruction du Temple qui devient effective, et que le nouveau Temple est le lieu du corps de résurrection, comme Jésus le dit au chapitre 2 :
« 19Jésus leur dit : "Détruisez ce sanctuaire – le Temple de Jérusalem – et en trois jours je le relèverai". 20Les Judéens dirent donc : "Ce sanctuaire a été construit en 46 ans, et toi tu le relèveras en trois jours ?" 21Lui parlait du sanctuaire qui est son corps. ».
● Quel est le véritable sabbat ?
Le déplacement du lieu est au fond une intériorisation (mais on risque de mal comprendre ce mot), une reprise plus originelle de la signification du Temple. Et le déplacement du temps a lieu de la même façon. Chez Jean le véritable sabbat, c'est "l'heure", c'est-à-dire c'est la mort/résurrection : « mon heure ».
Après la guérison du paralysé au chapitre 5, il est donc question du sabbat :
Les Judéens persécutaient Jésus parce qu'il avait fait ces choses un jour de shabbat. 17Mais Jésus leur répondit : "Mon Père oeuvre jusqu'à maintenant et moi aussi j'oeuvre" 18Donc pour cela les Judéens cherchaient d'autant plus à le tuer (apokteinai), que non seulement il détruisait (éluen) le shabbat, mais aussi qu'il disait Dieu son propre Père en se faisant lui-même égal à Dieu
La pointe est dans la réponse de Jésus qui dit : « Mon Père œuvre jusqu'à maintenant et moi aussi j'œuvre ». Or il pourrait se faire qu'on n'aperçoive pas la pertinence de cette réponse dans un premier temps. Il peut se faire que le sens qu'elle a ne soit pas exactement celui qui est entendu par les Judéens qui l'interprètent ensuite. La référence « Mon Père œuvre… et moi j'œuvre aussi » a rapport à la mission du sabbat, mais il semble que pour nous, cela est un rapport paradoxal parce que, pour nous, le sabbat est justement le jour où l'on n'œuvre pas, où Dieu se repose.
Le sens du sabbat donne lieu en effet à des méditations diverses et complexes. Je vous en donne d'abord deux qui ne sont pas dans la perspective évoquée ici.
Je disais tout à l'heure que le sabbat peut être considéré comme le moment central, c'est-à-dire premier et dernier. Mais on a la même chose pour le jour un et le jour huit qui sont considérés comme étant le même, c'est-à-dire que le jour huit est le retour du jour un.
Il y a un autre élément du sabbat, c'est que le jour du sabbat représente ce qui est improductif au cœur, alors que les six jours sont productifs, nourrissants.
Pour ma part, la perspective évoquée ici, c'est la distinction de l'œuvre des six jours et de l'œuvre du septième jour qu'est le sabbat. Je ne sais pas si cette perspective se trouve dans le judaïsme palestinien, en tout cas elle est clairement dans le judaïsme alexandrin.
Pendant les six jours Dieu œuvre sur un certain mode, et ce mode cesse le septième jour où il y a une autre activité de Dieu. Je vais expliquer quoi après, pour le moment je n'explique que la structure.
Il est dit en Gn 2, 2 que le septième jour « Dieu se repose (anapausis) » (dans la version de la Septante grecque). Si on se place au niveau de la traduction du verbe grec anapausis, on est invité à penser, non pas que Dieu "se repose" mais que Dieu "cesse" une activité et en entreprend une autre.
Par parenthèse, cette traduction (ne pas "se reposer" mais "cesser" une œuvre), c'est celle qui est préférée par les premiers Pères de l'Église, pour la simple raison que cela laisserait entendre que c'est un Dieu qui se fatigue et qui donc a besoin de repos. Or le Dieu grec est infatigable – parce qu'on peut dire infatigable comme on dit immuable, innommable, incirconstancié etc. –, et il y aurait ce Dieu de la Bible qui se fatiguerait ! Mais ce n'est pas cela qui nous occupe ici.
Ce qui nous occupe, c'est que dans l'œuvre des six jours rien n'est pensé sur le mode de la fabrication. En fait, il y a deux activités : une activité que Philon appelle "créatrice" mais on verra en quel sens, et une activité qu'il appelle "royale," et nous verrons dans quel sens et comment cela s'imbrique et se retrouve dans saint Jean et explique le chapitre 5.
- L'activité créatrice, ce n'est pas du tout la fabrication du monde, c'est la déposition des semences.
- L'activité royale, c'est la gestion de leur croissance et de leur périssement, de la croissance et de la mort.
Je vais expliquer cela encore davantage parce que la première fois, cela peut paraître étrange, mais je veux d'abord en marquer l'intérêt. En effet, tant que notre idée de Dieu est accrochée à l'imagerie de la fabrication et sans doute même au concept de causalité, c'est-à-dire tant que notre idée de Dieu est accrochée à ce que nous appelons "création", nous sommes hors de ce qui est en question dans l'Évangile. Cette idée-là de Dieu est la production par l'Occident, elle est accrochée à une idée de causalité qui peut être par là justifiée sur le plan de la mathêsis, c'est-à-dire sur le mode du raisonnement qui réassume, s'assure de la chose. Mais ceci est à l'inverse de ce qu'est Dieu dans le Nouveau Testament où il ne se connaît que par épiphanie, c'est-à-dire par monstration, et non pas par démonstration.
● L'œuvre des six jours et l'œuvre du septième jour.
Mais si ce n'est pas ça l'idée biblique de création, alors c'est quoi ? Eh bien nous revenons finalement à une idée qui a été celle de la symbolique la plus fondamentale, la plus porteuse. Je ne connais pas de mot meilleur, de provocation meilleure à penser ceci, que celui de "germination". Cette structure me paraît être la structure fondamentale de Paul, mais elle se trouve également chez saint Jean. La voici :
– il y a la déposition des semences dont il est en partie question en Genèse 1 ;
– il y a ensuite le passage de la semence au corps, cela c'est l'autre activité qui correspond à « l'heure » chez saint Jean.
En effet, dans les six jours de Genèse 1, il est question de la déposition des semences plus particulièrement à propos du végétal, puisque chacun est « selon son espèce (kata genos) », selon son genre… C'est quelque chose qui, notamment, sera médité comme le moment caché que le Nouveau Testament appelle aussi "la volonté", mais aussi "l'appel" (klêsis), là où se donne le nom.
Chez saint Paul cette symbolique de la semence se trouve par exemple dans 1 Cor 15.
35Mais quelqu'un dira : "Comment ressuscitent les morts ? Avec quel corps viennent-ils ?" 36 Insensé, ce que tu sèmes n'est vivifié que s'il meurt 37et ce que tu sèmes, ça n'est pas le corps à venir – le corps qui est l'accomplissement de la semence – mais une graine nue, comme par exemple de blé ou de quelque autre chose semblable 38et Dieu lui donne le corps selon qu'il l'a voulu, et à chacune des semences, son corps propre.
On est toujours tenté de traduire : « Dieu lui donne le corps comme il veut », c'est-à-dire « comme ça lui chante », en pensant qu'il peut très bien, dans la résurrection surtout, lui donner un autre corps. Surtout pas ! "Lui donner le corps selon sa semence" cela veut dire "le faire venir à existence, à croissance". Le mot "corps" prend ici son sens par rapport à la semence, c'est comme une venue à fruit, à manifestation. D'ailleurs Paul dit : « tu sèmes une semence nue », or la symbolique du corps c'est la même que la symbolique du vêtement, le vêtement comme le corps, c'est ce par quoi je me montre, par quoi j'arrive à existence et à présence.
Voilà donc cette structure semence-corps qui est une structure fondamentale. Comme cela ne nous est pas familier, je pense qu'il faut constamment y revenir pour que les mots qui touchent à l'idée de création soient non pas pensés à partir de notre imaginaire, mais à partir des structures symboliques qui les portent.
Donc il y a d'abord l'œuvre des six jours. Ensuite il y a l'autre œuvre qui est de vivifier, de laisser mûrir et de re-susciter, et c'est précisément cette œuvre-là que Philon appelle "royale". Dans le passage suivant de saint Jean, c'est une des œuvres du Père que le Père donne au Fils. Elle ne sera pas appelée "royale" chez Jean mais "judiciaire", donc à propos du jugement, c'est-à-dire des vivants et des morts. C'est à partir du discernement du vif et du mort, de la vie et de la mort, que cette question-là (celle de la croissance et du murissement) va se traiter dans la suite du chapitre 5.
19Jésus répondit et leur dit : "Amen, amen, je vous dis, le Fils ne peut rien faire de lui-même qu'il ne voit faire au Père ; car ce que celui-ci fait, cela aussi le Fils le fait semblablement. 20Car le Père aime le Fils, et lui montre tout ce qu'il fait et il lui montrera des œuvres plus grandes en sorte que vous serez étonnés. 21Car comme le Père ressuscite les morts et les vivifie, ainsi le Fils vivifie qui il veut – c'est-à-dire selon la semence, selon la volonté – 22Car le Père ne juge personne, il a remis tout jugement au Fils 23afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père ; celui qui n'honore pas le Fils n'honore pas non plus le Père qui l'a envoyé.
Ainsi, « Le Père et moi œuvrons le jour du sabbat » (v. 17), non pas pour le plaisir de transgresser, mais parce que le sabbat est le repos c'est-à-dire la cessation de l'œuvre des six jours qui était la déposition des semences, et le commencement de l'œuvre du septième jour qui est l'accomplissement et l'achèvement de ce qui était en semence. Cette œuvre-là est donnée au Fils afin que le Fils ait même honneur que le Père.
Il est intéressant de voir que Dieu « vivifie qui il veut » (v. 21) : la volonté c'est le moment séminal et il est au présent. Alors ceci nous défait de l'imagerie de la fabrication, de l'imagerie du plan, du projet, du dessein de Dieu : il n'y a pas de plan de Dieu. Cette vivification se fait "selon la volonté" c'est-à-dire "selon l'appel". Autrement dit, il y a une destination qui est contenue dans le fait que je sois appelé, qui est donc dans mon nom propre. Nous ne sommes pas créés d'être fabriqués, nous sommes créés d'être appelés. C'est une chose assez prodigieuse que quiconque pourrait se prévaloir d'avoir un nom propre. Je dis ceci pour marquer l'enjeu d'une question dont le débat pourrait paraître un peu oiseux. C'est cela qui est en jeu aussi.
Tout ceci nous fait voir les méfaits du concept occidental de causalité, et en particulier de causalité efficiente. Le concept de causalité appartient aux quatre causes d'Aristote. Cela nous structure déjà au niveau de la grammaire.
Or, justement, le verbe majeur, le verbe structurant de Jean, c'est le verbe "donner", et il y a aussi le verbe "appeler". Le verbe "donner" ne dit pas "être cause", c'est une donation qui est antérieure. Celui qui donne ne "fait" pas quelque chose. et déjà, du plus intérieur, je suis donné à moi-même.
Donner, c'est cela qui est en question ici, et cela se révèle dans la venue à corps, c'est-à-dire dans la résurrection. C'est pourquoi la résurrection est centrale et c'est elle qui est première. Et c'est au fruit, au corps de l'arbre qu'on reconnaît l'arbre ou la semence.
[1] "Fils" est le mot qui figure dans la transcription faite par Joseph Pierron. En français on a l’expression “au fil du temps”…