Maurice Bellet, "La nouvelle illusion"
L’humanité est confrontée à l’urgence absolue de retrouver Souffle. Ce lieu-là, ce lieu extrême, est celui de l’Évangile, du grand Avènement. Il est notre présent.
C'est ce que nous disait Maurice Bellet dans la revue Études 11/2003 (Tome 399), p. 519-524 (cf. www.cairn.info/revue-etudes-2003-11-page-519.htm).
Maurice (décédé le 5 avril 2018) était un ami de Jean-Marie Martin à qui est dédié le présent blog.
La nouvelle illusion
Maurice Bellet
Il fut un temps, pas si lointain, où le grand souci des chrétiens était d’être « présents au monde », d’en finir avec l’esprit de « ghetto », avec cette défense apeurée devant la modernité et ce primat du « spirituel » qui faisait méconnaître les réalités sociales et politiques. Il s’agissait, du même coup, de retrouver l’élan missionnaire dans un regard sans illusion sur la situation « France, pays de mission ! » Assez vite, pour beaucoup (par exemple à la JEC), cela signifiait un intérêt neuf pour la politique, et pour une politique de gauche, avec même une séduction réelle du marxisme.
Le concile Vatican II parut confirmer et comme ratifier cette tendance. Pas en tout, bien sûr : il n’y a aucune séduction marxiste dans les textes conciliaires ! Mais enfin, il y avait là un ton, un mouvement, qui semblait bien se définir par ce double trait : l’élan missionnaire — « Nous referons chrétiens nos frères », chantait la JOC — et une perception à la fois réaliste et positive du monde moderne.
« Que les temps sont changés ! » Je ne dis pas que tout a disparu de ce que je viens d’évoquer. Mais enfin, dans le milieu « catho », le ton est devenu autre ! L’élan semble ailleurs et la mentalité différente ; et spécialement — ce qui est significatif — chez des jeunes, et nombre de jeunes prêtres en particulier.
Retour du spirituel.
Où sont-ils, ces aumôniers d’étudiants qui me disaient, au lendemain de Mai 68 : « L’Évangile de demain sera politique ou ne sera pas » ? Il y eut ce moment de vertige, dans les années 60 et après, où je vis des confrères proches et éminents « quitter l’Église » comme on dit, où il semblait que tout le vénérable édifice de la foi catholique s’en allait en lambeaux.
La présence au monde devenait triomphe du monde, l’élan missionnaire tombait. Le chrétien devenu conscient et critique en venait même à l’aphasie. Surtout, ne pas se déclarer chrétien ! Ne pas se séparer brutalement de « l’esprit du temps » en se réclamant d’une identité chrétienne, immédiatement identifiée à la pensée précritique et au conservatisme social.
Pour beaucoup de chrétiens aujourd’hui, cette époque, avec ses espoirs, ses illusions, ses désastres, apparaît comme une malheureuse parenthèse qu’ils sont heureux de refermer. Ou même pas : c’est oublié, c’est une affaire qui ne les concerne plus, c’est un passé qui ne parle plus.
Retour du spirituel ! La foi doit se déclarer résolument comme foi, avec son credo, ses rites, ses exigences morales et l’institution qui soutient le tout. Nul besoin de chercher à se faire accepter du monde ! Aussi bien le monde présent voit-il un retour en force du religieux, même si en Europe — et plus encore en France — il est moins évident. Et l’unique superpuissance émergeant des crises du xxe siècle, les Etats-Unis, est d’une religiosité qui laisse pantois bien des esprits « affranchis ». Où est-il ce temps où la montée de l’athéisme était le tourment des têtes pensantes de la chrétienté ? Quant à la mission, elle n’a plus à se tourmenter de rendre le christianisme compatible avec le « croyable disponible », au risque de s’y dissoudre ; elle a seulement à témoigner de la foi, sans peur et sans compromis ; Dieu fera le reste.
Ainsi la foi est-elle délivrée des timidités et des tourments où elle s’en allait à sa perte. Elle est superbement indépendante de la politique et de tout le train du monde. Elle a retrouvé son espace propre, Dieu et la religion, où elle est bienheureusement à l’abri des vicissitudes du monde.
Je crois que c’est une illusion totale.
Je suis toujours resté perplexe devant une formule qui eut son heure de succès : il s’agissait de « passer au monde ». Je me suis toujours demandé où l’on pouvait bien être avant. On est toujours au monde, même si « l’on n’est pas du monde », Jésus lui-même l’a précisé à ses disciples. Toute la question est de savoir de quelle façon on y est.
Éternel problème pour l’Église, dès le début et tout au long ! Comment se présente-t-il aujourd’hui ? Superbe indépendance de la foi, qui se meut toute libre, dans un univers tolérant et où les pouvoirs sont, sinon bienveillants, du moins respectueux ? Pas du tout.
Passons sur les contrées, pourtant nombreuses, qui tolèrent peu ou ne tolèrent pas (ne les oublions tout de même pas, ces chrétiens persécutés, là en particulier où le « retour du religieux » devient plus ou moins triomphe d’un intégrisme non chrétien). Mais qu’en est-il, par exemple, en France, en Europe, en Amérique même ?
Question préalable : où est le pouvoir ? Qui dirige ce monde ? Où en sont l’âme et le ressort ?
Il semble que ce soit ce qu’on appelle « économie », ce formidable réseau mondial d’entreprises où l’argent est roi, dans un mépris grandiose de la misère de masses humaines et de l’avenir de l’humanité. Geneviève Anthonioz de Gaulle, peu suspecte de gauchisme, disait avoir connu dans sa vie trois totalitarismes : le nazi, le soviétique et le totalitarisme de l’argent.
L’argent ! Quand on sait ce que Jésus en pense dans les évangiles, il serait un peu étonnant que l’Évangile d’aujourd’hui puisse être tranquillement à l’écart de son règne. Aussi bien, l’argent dont je parle n’est pas celui que la ménagère met dans son porte-monnaie pour faire son marché, ni même celui qu’un couple de la « classe moyenne » accumule à la banque pour s’acheter un appartement. Le vrai, le grand argent n’est pas un instrument de jouissance, mais de puissance. Son règne signifie l’affaiblissement du politique, l’effacement des traditions, une violence diffuse ou masquée, mais incontrôlable et sans états d’âme !
Pourtant, ce monde de finance et d’« économie » triomphante ne laisse-t-il pas à l’Église pleine liberté ? La foi ne peut-elle pas s’y exprimer en paix ? Quel contraste avec les régimes marxistes ! Quel immense soulagement ! Au moment même où Mac Do envahit Moscou, les églises rouvrent leurs portes.
Il y a là de quoi étonner. L’argent trouverait-il quelque avantage à cette belle liberté de l’Église et de la foi ? Eh bien ! oui. On se rappelle qu’au temps où la bourgeoisie voltairienne prenait en France place dominante (car la bourgeoisie fut beaucoup plus voltairienne que chrétienne au temps de son ascension), il se trouvait des esprits éclairés pour souhaiter que le peuple demeurât religieux : de quoi lui donner le respect de ses maîtres (et de quoi donner à Karl Marx quelques arguments). On n’en est plus là, dites-vous. Pas de cette façon, sans doute. Mais pour le fond des choses ?
Je me souviens de ce vicaire épiscopal de Medellin à qui je disais naïvement qu’il devait être difficile pour les chrétiens et pour lui-même de vivre dans une des capitales de la drogue. Il me répondit, assez sèchement : « La drogue, c’est votre problème, c’est vous qui la consommez ; le nôtre, c’est l’invasion des sectes américaines. »
Rien ne réjouit tant l’argent que la diffusion du « spirituel », à condition qu’il soit bien clos dans ce qui l’isole de tout ce que l’argent tient en son pouvoir. La prière, l’extase collective, les chants, l’âme tout occupée de Dieu, et même du Ciel si possible : excellent. Dieu est Dieu, et les affaires sont les affaires. Le dévouement, les dons humanitaires, le souci des pauvres et des exclus : excellent aussi. C’est la soupape de sûreté nécessaire à un monde dont l’essence est férocité : concurrence à mort, profit sans états d’âme (le tabac se heurte aux législations d’Europe et d’Amérique ? Nous envahirons l’Afrique).
Il y a ainsi un « spirituel » qui est innocemment, inconsciemment complice de ce qui fait le « train du monde » en ce qu’il a de pire. Car le monde s’en accommode ; en un sens, il y trouve son compte. Coexistence pacifique entre le règne parfaitement cynique de l’argent et la tranquillité d’une piété que ne troublent pas — pas vraiment — l’injustice et la misère.
Oh ! il y aurait infiniment à préciser, nuancer, discuter, c’est vrai. Car il y a des complicités beaucoup plus directes et conscientes entre l’argent et la religion. Et il y a, du côté religieux, ces intégrismes — l’islamisme spécialement — qui apparaissent ennemis enragés des Etats-Unis, puissance reine du capitalisme. Méfiez-vous toutefois : les ennemis sont toujours complices, au moins en ce sens qu’il faut bien qu’ils se rencontrent sur le même terrain. La violence intégriste, même quand elle se pare de motifs religieux, est d’abord un conflit de pouvoirs.
N’est-elle que cela ? N’a-t-elle pas un ressort beaucoup plus puissant qui explique sa séduction ? N’est-elle pas comme le point d’émergence d’un mouvement beaucoup plus profond ? Protestation de la misère contre les nantis ? Sans doute. Mais je crois qu’il y a encore autre chose, et qui touche directement notre problème : le type d’homme que tend à répandre, à faire triompher le règne de l’argent, est profondément, radicalement irréligieux, car il est tout entier dominé (lui, le dominateur) par ses envies — de puissance, de réussite, d’écrasement des adversaires — qui excluent toute espèce de « transcendance ». C’est, par rapport à toute « spiritualité », un homme muré. Et c’est, par là-même, un homme prodigieusement angoissant : rien ne le protège plus contre ce chaos intérieur que toutes les religions et sagesses ont eu si grand soin de surmonter. L’homme qui s’annonce là piétine tout : les autres, la nature, le bien, la vérité et, finalement, lui-même, car il est en sa vérité autre chose que ce paquet de ses envies.
On me dira que j’exagère ; et qu’aux Etats-Unis, spécialement, on n’en est pas là. Le « risque de l’économie » n’y a pas cet effet dévastateur. Mais le point est qu’il peut avoir cet effet ailleurs, dans la mesure où les traditions locales sont écrasées et où la « spiritualité » est détruite sous la marée des images de la télévision, des sollicitations de la publicité, de l’appétit furieux que déchaîne cet étalage du désirable.
Où commence d’apparaître que la belle tolérance du monde de « l’économie » ne fonctionne qu’envers ce qui ne le gène pas. On l’a bien vu, par exemple, en Amérique latine, quand des chrétiens ont osé mettre en cause ce système-là. Quels que soient les difficultés ou problèmes de la théologie de la libération, l’idée même d’une « spiritualité » ou d’une théologie qui mettrait en cause le règne absolu de l’argent déclenche une réaction meurtrière.
De fait, en ce qui concerne les Etats-Unis et nous-mêmes, sommes-nous si sûrs que « l’effet dévastateur » n’est pas en route ? Les difficultés de l’éducation sont peut-être sur fond de cette difficulté-là : la diffusion, sans idéologie apparente, d’une conception de la vie où tout se réduit à l’appétit des individus, branchés sur la satisfaction la plus rapide possible. Après cela, faites donc de la morale et de l’instruction civique !
Or — et cette fois nous y sommes — cette conception de la vie est dans une opposition radicale, absolue, à l’Évangile ; peut-être même, de toutes les façons que l’homme peut concevoir son existence, est-ce la plus opposée. Bien loin donc que la foi au Christ nous mette dans une situation confortable au sein du monde présent, elle nous met dans une opposition extrême. C’est quelque chose d’aussi violent qu’a pu être l’opposition des premiers chrétiens au paganisme ; c’est la même opposition. Et il ne s’agit pas là d’une sorte de clause de style, qu’on oublie ensuite. Cette opposition pouvait mener les premiers chrétiens au martyre ; elle y mène aujourd’hui même ceux qui en connaissent le sérieux.
Les chrétiens de la seconde moitié du xxe siècle ont pu être séduits par l’idée de révolution — du moins ceux d’entre eux qui voyaient là le lieu du combat. Minorité, c’est vrai, mais agissante. Cette idée de révolution s’est effondrée avec le mur de Berlin. Mais la nécessité d’une opposition de la foi « au monde tel qu’il va » n’a pas du tout disparu pour autant. A cet égard, l’effondrement du système soviétique ne doit pas faire illusion. Il ne signifie pas que les analyses de Marx sont simplement périmées. Plus rigoureusement, même si l’on conteste ces analyses, reste que la question à laquelle se confrontait Marx reste vive. « L’exploitation de l’homme par l’homme » n’a pas disparu ; plutôt, s’y ajouteraient des processus peut-être plus féroces encore, d’exclusion ou d’éradication, qui transforment des humains en déchets. On voit mal comment « l’amour du prochain » y resterait indifférent.
La foi appelle actuellement à une œuvre, à un combat, qui est peut-être tout autre que ce que suggère le mot « révolution », mais qui n’est pas moindre ! Il semble toutefois qu’il y ait une différence essentielle : la révolution se fait par la violence, l’insurrection, la prise du pouvoir, la réduction des adversaires. Or, je crois que ce qui a sombré, c’est l’idée que le changement dont nous avons besoin désormais se fasse par cette voie-là. Il y aura toujours — l’homme étant l’homme — des tribunaux et une police ; mais la mutation de l’homme passe par d’autres chemins, qui conviennent beaucoup mieux à l’Évangile.
Il y a urgence d’une Parole qui s’adresse au monde, à tous les hommes, pour les éveiller de l’effrayante torpeur où ils risquent de glisser, dans l’accumulation délirante du consommable et la fébrilité incontrôlable des appétits.
Que peut être cette Parole ? Si nous disons qu’elle est, pour les chrétiens, celle du Christ, comment seront-ils cette Parole ? Les questions qui surgissent sont aussitôt colossales. Elles sont hors du champ où s’enferme une « spiritualité » ou une « religion » qui ne veut pas les entendre.
Est-ce à dire qu’il faudrait se détourner du spirituel au profit du social, ou ne retenir du religieux qu’une éthique humaniste ? Absolument pas, c’est l’inverse. Si notre spiritualité est celle de l’Esprit du Christ, si nous percevons à quel point le Crucifié ressuscité bouleverse notre idée de la religion, alors nous percevons que la dimension de l’Évangile, c’est l’humanité, tous les hommes et l’homme en son entier ; c’est la toujours neuve naissance d’humanité, par delà le vertige de mort et de destruction qui la hante. Or ce vertige n’a pas disparu avec les horreurs du xxe siècle. Par ses progrès mêmes, par leurs risques, par leurs effets pervers, dans l’usure vertigineuse de ce qui tenait les humains dans un ordre habitable, l’humanité est confrontée à l’urgence absolue de retrouver Souffle.
Ce lieu-là, ce lieu extrême est celui de l’Évangile, du grand Avènement. Il est notre présent.