Le mot vérité en hébreu, en grec, dans l'Occident
Il y a bien des façons d'entendre le mot "vérité". En hébreu c'est le mot 'émet et en grec alêthéia, et chacun dit la vérité à sa façon. Mais aussi : d'où vient notre propre façon de prononcer aujourd'hui le mot "vérité" ? C'est cela qui est abordé dans ce message publié sur le blog "La Christité". Un autre message donnera des exemples d'emploi du mot vérité chez saint Jean.
Jean-Marie Martin a souvent abordé la question du mot "vérité". En général c'était à partir d'un verset de l'évangile de Jean. À cette occasion, il faisait référence à l'origine du mot en grec ou en hébreu, et aussi à l'évolution du mot en philosophie. Sont rassemblés ici divers extraits de sessions, le début étant un échange spontané sur le mot vérité. Tous les titres et toutes les notes ont été ajoutées.
Christiane Marmèche
Le mot vérité en hébreu, en grec et dans l'Occident
Il n'est pas sûr que nous soyons bien au clair avec ce que veut dire le mot de "vérité". Il y a bien des façons d'entendre ce mot. Il a une histoire, il n'a pas toujours signifié la même chose. Il y a le mot hébreu qui est à l'arrière-plan et qui dit la vérité à sa façon, il y a le mot grec qui dit la vérité à sa façon, et puis il y a notre façon à nous de prononcer le mot « vérité ». Il existe aussi des philosophes qui ont tenté de rechercher à partir de quoi ce maître mot s'est pensé à l'aube de la pensée occidentale, d'un point de vue historial[1].Il faut que nous soyons très attentifs à tout cela.
1°) Premières approches du mot "vérité"
Je propose qu'on prenne un temps pour approcher la signification de ce mot "vérité".
● Vérité et falsification.
► Pour entendre un mot vous nous avez souvent suggéré de regarder les contraires. Pour le mot vérité, je vois erreur, fausseté, mensonge…
J-M M : Il y a un mot fondamental pour dire tout ça, c'est le mot de « falsification ». La falsification, ou elle est volontaire et c'est un mensonge, ou alors elle procède purement et simplement d'une erreur. Il y a toute une gamme de mots qui s'opposent à la vérité.
Dans le Nouveau Testament, il y a le mot de pseudos qu'on traduit souvent par « menteur », mais ce n'est pas suffisant. Le pseudos c'est le falsificateur, c'est un nom propre de l'adversaire de la vérité. Regarder les contraires, c'est toujours très intéressant.
● Le kaïros de la vérité : le moment opportun, le cheminement.
► Il me semble que le mot vérité s'emploie à divers niveaux : certaines formules sont "vraies" pour tout le monde, mais il y a aussi des choses qui sont vraies à un instant t, pour quelqu'un de précis
J-M M : L'idée de l'instant t me fait penser à quelque chose. Il y a en effet des cultures dans lesquelles la vérité tend à être dans la formule même, comme s'il suffisait de rappeler la formule ; et il y a des cultures dans lesquelles la vérité est beaucoup plus pensée comme une réponse à la question de ce moment-là, et je signale que dans ce cas c'est à peu près la situation des vérités qui s'acquièrent, si l'on peut dire, de la bouche d'un sage ou d'un rabbi, et ce que tu dis là est caractéristique de l'Évangile.
Dans l'Écriture on lit des phrases absolument contradictoires ; elles ont leur vérité dans leur kaïros (leur saison, leur moment, leur heure), par rapport à un moment de développement de l'interlocuteur. On peut trouver de nombreux exemples de sentences apparemment contradictoires entre les différents évangiles, ou à l'intérieur du même évangile, quelquefois dans la même page. Ces apparentes contradictions sont l'indice d'une pensée qui n'est pas de structure dogmatique, encore moins de la structure du slogan qu'il suffit de répéter.
Il y a dans la vérité, entendue en ce sens-là, la dimension d'opportunité, pas au sens d'opportunisme, mais je dis bien d'opportunité, c'est la "saison", un mot grec important dans la constitution du temps dans nos Écritures, c'est le kaïros. Jésus dit par exemple : « Mon heure ». Or "mon heure", c'est moi-même précisément dans un temps. Comme "mon âme", dans l'évangile, c'est moi-même sous un certain aspect. Ces mots, âme et corps, ne sont pas des parties composantes, mais des aspects qui peuvent être opposés dans le même individu[2].
Là, nous avons une réflexion importante. Il faudra laisser une grande place à cette question de l'opportunité, du cheminement. Elle est traitée de façon explicite dans l'évangile de Jean.
Est-ce que la vérité est seulement dans l'instant final où tout est accompli et dit parfaitement, ou est-ce qu'elle est déjà dans les méprises ou les malentendus qui précèdent ce moment final ? Voilà une belle question.
● La vérité comme accord (adéquation), puis comme certitude.
► La vérité c'est un accord…
J-M M : La vérité, c'est un accord, seulement un accord entre quoi et quoi ? Pour l'Occident c'est un accord entre la chose et l'idée qu'on en a. Une bonne proportion, un bon accord, une conformité, c'est ce que disait Thomas d'Aquin en latin, au XIIe siècle : Veritas est adaequatio rei et intellectus : la vérité est une adéquation (une égalité) entre la chose et l'idée qu'on en a. La vérité est donc posée du côté de l’intellect, à savoir une conformité entre une chose et le dit de l’intellect. Si c'est ça - et c'est ça à certains égards -, ça pose la question : Comment quelqu'un peut-il dire : « Je suis la vérité ? » (Jn 14, 6) : peut-il dire : Je suis l'adéquation ? Ça pose une question qui peut être fructueuse si nous arrivons à la formuler comme il faut.
Alors, dans la pensée occidentale, depuis Parménide, la vérité a à voir à la fois avec la pensée et avec la chose. « Penser et être sont le même », c'est le grand mot de Parménide, un mot énigmatique comme tous les mots des Présocratiques. Nous les avons souvent de façon fragmentaire mais ils sont souvent très intéressants et suscitent la réflexion[3].
Il y a par ailleurs une chose à noter. Dans l'histoire de notre culture occidentale, l'émergence du mot de "certitude" à propos de vérité date de Descartes. Il cherche le "fundamentum certum", inébranlable, certain, pour construire les sciences et organiser la connaissance humaine. À partir de lui le mot certitudo définit pour ainsi dire la "vérité", alors que dans les étapes antérieures de notre culture occidentale, la vérité ne résidait pas fondamentalement dans la certitude, c'est-à-dire dans l'état subjectif que la chose suscite en moi.
● Vérité et liberté.
► La vérité libère.
J-M M : Vérité et liberté. C'est en toutes lettres dans le chapitre 8 de l'évangile de Jean : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes véritablement mes disciples et vous connaîtrez (commencerez à connaître) la vérité et la vérité vous libèrera. »
« La vérité libère » : comment comprendre cela ? Chez nous, on serait plutôt tenté de mettre la liberté du côté de ce qui est occasionnel – ça tombe comme ça –, alors que la vérité serait du côté d'une certaine nécessité, ce qui crée une certaine difficulté.
Il faut bien voir que l'Occident cherche la vérité dans « l'exactitude ». Voilà un mot qui n'a pas été prononcé. Est-ce que vérité et exactitude, c'est la même chose ? Pour nous, aujourd'hui, pratiquement oui. Je ne dis pas que ce soit une bonne chose, mais c'est un fait. Or les sciences ne peuvent se développer qu'à la mesure où on évacue la liberté de parole pour se soumettre à des enchaînements nécessaires de causes et d'effets, de moyens et de fins, etc. Même un protocole de recherche, c'est quelque chose qui a sa justification dans le champ du nécessaire. Et la liberté, ça fait signe chez nous plutôt vers l'occasionnel ; si c'est libre, c'est que ce n'est pas nécessaire.
Pour l'instant je dis des choses telles que nous sommes tentés de les entendre conformément à l'emploi que nous faisons des mots. Il n'y a rien de définitif dans tout cela, ça ouvre une problématique.
Dans notre langage courant, "vérité" et "liberté" ne sont pas tellement des synonymes. Il y a là quelque chose qui fait question, question importante et opportune. Je pourrais vous poser la question : à supposer que vous considériez, comme on dit aujourd'hui, que la vérité est une « valeur » – c'est déjà une question qu'on pourrait critiquer, mais à supposer… –, est-ce que c'est celle que vous mettez en premier, est-ce qu'il y a d'autres valeurs que la valeur de vérité ? Lesquelles ? Etc. Ce serait aussi une belle question, un peu tordue certes, parce que je ne pense pas que la vérité soit bien définie comme valeur, mais c'est quand même notre langage.
2°) LES PRÉSUPPOSÉS OCCIDENTAUX.
a) Les distinctions occidentales : intelligible et sensible ; affectif et cognitif
► Est-ce que vous pourriez préciser pourquoi, dans nos présupposés d'Occident, on a du mal à entendre ensemble vérité et liberté ?
J-M M : Dans le discours le plus classique de l'Occident on considère que l'homme est équipé de facultés, c'est-à-dire de possibilités d'agir, par exemple la volonté qui est la faculté de vouloir, de désirer.
Il y a une première opposition entre :
- l'affectif (appelé traditionnellement appétitif), la volonté en faisant partie[4].
- et le cognitif (la cognitio, la scientia) – les sciences cognitives disent quelque chose de bien précis aujourd'hui.
Je dirais qu'il y a verticalement cette distinction du cognitif et de l'affectif qui est elle-même traversée horizontalement par la distinction essentielle de l'intelligible et du sensible.
1/ L'affectif (l'appétitif) :
- dans le champ de l'intelligible, l'appétitif (l'affectif) prend le nom de volonté,
- dans le champ du sensible l'appétitif (l'affectif) prend le nom de sentiment.
2/ Le cognitif :
- dans le champ de l'intelligible, le cognitif c'est l'intelligible (l'intellect),
- dans le champ du sensible, le cognitif ce sont les sensations, à savoir le sensible qui est de l'ordre de la connaissance.
Pour l'Occident les grandes facultés de l'homme sont donc :
- dans le champ intelligible : l'intellect et la volonté (le vouloir) ;
- dans le champ sensible : les sensations des cinq sens et les émotions, les désirs, les sentiments, ce qui est de l'ordre de l'affectif et qui n'est pas le vouloir proprement dit.
Dans cette configuration, la vérité est mise du côté de l'intellect, et la liberté est mise du côté de la volonté, et comme ce sont deux facultés radicalement différentes, il est difficile de les conjuguer.
Vous avez là une espèce de base fondamentale, mais il y a des négociations, en particulier la négociation pascalienne du "cœur" : différence entre vérité scientifique et vérité du cœur. L'intuition est là. Il faudrait voir ce qui peut fonder cela. Il faut bien prendre conscience de ce que la configuration dont j'ai parlé est quelque chose de foncier chez nous, même quand on essaie d'en sortir en mettant en avant l'intelligence du cœur.
Il nous faut donc essayer de sortir de quelque chose qui nous constitue. Il ne s'agit pas alors de trouver un mot ; même l'expression pascalienne de "cœur" qui a fait fureur, il faut l'interroger, parce que chez nous le cœur est affectif, un point c'est tout, et pas du tout du côté de la pensée.
En ce moment je ne dis pas ma pensée, je dis ce qui cause dans notre langage, même quand nous disons le contraire. En effet les mots sont têtus, ils ont une histoire et, même si nous les tordons pour dire autre chose, ils se vengent, ils causent plus fort que ce que nous voulons leur faire dire, ou bien alors il faut savoir bien les traiter, bien les mener, les conduire. Une façon de s'y prendre, un art d'amener les mots à dire ce qu'on veut dire, ça ne va pas de soi.
3°) Sources bibliques du mot vérité : 'émet en hébreu et alêthéia en grec
Il serait intéressant de s'interroger sur les sources du mot "vérité" dans l'Évangile.
L'Évangile n'est pas occidental. L'Évangile est issu d'une pensée sémitique, donc il a un fonctionnement symbolique très différent de celui qui domine dans notre culture, mais il s'écrit dans une langue non sémitique, le grec ; donc, les mots ont déjà un sens quand ils sont empruntés. Quelle est la part de l'influence grecque et la part de l'influence sémitique dans l'intelligence des mots, de tel ou tel mot, du mot "vérité" par exemple ?
En plus, dans l'Évangile, les mots ne signifient pas simplement dans le droit fil de leur histoire sémantique, c'est-à-dire du sens qu'ils ont eu auparavant, car ils sont promus à dire quelque chose de radicalement neuf. Les mots ont des capacités de dire, mais les mots de l'Évangile ont à dire quelque chose qui n'est pas foncièrement de notre culture native, qui est radicalement neuf par rapport à notre culture native, donc ils ont besoin d'être replongés dans un lieu fondamental pour qu'on puisse détecter leur sens quand ils sont dans l'Évangile. Nous aurons des exemples.
a) En hébreu 'aman et 'emouna (foi) ont même racine que 'emet (vérité).
J'intercale ici cette petite réflexion sur l'équivalent du mot de vérité selon l'hébreu, je parlerai ensuite de l'étymologie selon le grec. L'évangile est en effet écrit en grec, mais un grec qui est prononcé par des gens qui ont à l'oreille des sonorités hébraïques.
En hébreu on a le mot 'emet (vérité) qui a pour racine 'âman ; le mot 'emouna (foi) est de même racine.
● Précision sur 'âman (supporter, soutenir, élever), précision ne vient pas de J-M Martin.
– au passif simple (nif'al), ce verbe signifie être solide (être enraciné, être stable), d'où être fidèle, être vrai.
– au causatif actif (hifʿil) il signifie « rendre stable, tenir ferme », d'où avoir confiance, croire avec assurance[5]. « Il (Abraham) eut foi en Yhwh, qui le considéra comme devenant juste. » (Gn 15, 6).
On trouve les deux modes précédents dans une phrase que Joseph Pierron[6] aimait citer : « Si vous n'avez pas la foi (au sens de "si vous ne tenez pas à moi") vous ne serez pas soutenus (au sens de "vous ne tiendrez pas") » [7] (Is 7, 9). Dans cette phrase on a deux fois le verbe ’aman, la première fois au hif'il et la deuxième fois au nif'al.
Le mot amen est un mot de même racine que 'emet. Son sens originel est l'idée d'une fermeté. Amen, c'est j'affirme, je confirme ; affirmation qui est fermeté, c'est la même racine en français. À ce propos, il y a une expression bien connue qui revient dans les évangiles : « En vérité, en vérité, je vous le dis… » lorsque Jésus va avancer quelque chose, et dans le texte grec c'est le mot "amen" qu'on traduit par "en vérité", et ce mot "amen" garde quelque chose du sens proprement hébraïque.
Le mot 'emouna (foi) est lui aussi de même racine que 'emet. Il n'a pas le même sens que le mot "foi" chez nous où la foi c'est "avoir une opinion qui n'est pas vérifiée par la raison", autrement dit une croyance qui est opinionnelle et qui n'est pas vérifiée par les différentes procédures de la raison. Ceci n'a rien à voir. La distinction entre la foi et la raison telle que nous l'entendons est une distinction boiteuse qui met deux mots à côté l'un de l'autre, deux mots qui ne sont pas faits pour s'expliquer par leur opposition : si je fais cela, je réduis le sens et de l'un et de l'autre.
En hébreu les mots que nous traduisons par "vérité" et par "foi" sont dans un champ sémantique d'une certaine solidité de la chose ou de fiabilité qui est à la chose. Par exemple le trouble est assez bien représenté par la turbidité des eaux, par la violence maritime, à quoi s'oppose traditionnellement le roc, la solidité. Le roc, le solide, est une symbolique qui convient assez bien à l'idée de la vérité. Le roc est un des noms de Dieu dans l'Ancien Testament, on le trouve dans les Psaumes : "Le Seigneur est mon rocher" (Psaume 18,2).
Il y a des usages de cette même racine 'aman qui font signe vers la nourriture. J'ai lu ça dans deux dictionnaires hébraïques bibliques, talmudiques, dont Buxtorf qui date du XVIe siècle : il fait tout à partir de la notion de "nourrir", nourrir donnant la notion de consistance. Je dis ceci pour essayer de vous montrer ce que c'est que la recherche d'une racine.
Il faudrait aussi méditer comment se jouent les appartenances, les déploiements dans le champ sémantique d'un mot à partir de sa racine, dans quelle mesure il serait bien de retourner à l'aube des mots, à leur racine, de les entendre dans leur ingénuité première. Leur dérivation, leur histoire fait que le langage nous arrive comme ça.
b) En grec, le mot alêthéia (vérité)
C'est le mot grec alêthéia qui est traduit par "vérité". On peut l'entendre comme a-lêthéia, où lanthanô c'est ne pas apparaître, rester non-aperçu, et avec le préfixe privatif[8] "a" : c'est sortir du non-aperçu pour se montrer. Dans un sens secondaire lanthanô signifie "oublier", sens qu'on privilégie souvent à cause du fleuve Léthé, le fleuve de l'oubli dans la mythologie grecque. On peut dire alors que a-lêthéia c'est le mouvement de sortir hors de l'oubli.
Alêthéia c’est sortir hors de l’oubli ou de la protection gardée, c’est la non-occultation, le décèlement, le dévoilement, ce qui sort du retrait.
La chose se décèle d’abord dans la nomination : la "vérité" en ce sens, est ce par quoi la chose se manifeste, se montre, se donne à voir. Et, en fait, elle se donne aussi à entendre, pour la bonne raison que nous habitons la langue - c’est notre première demeure - et que nous ne voyons rien qu'à partir de l’entendre.
● Le rapport du caché et du dévoilé.
Pour les Grecs anciens, la chose se donne à voir. Autrement dit, en Occident, dans son origine, la vérité a quelque chose de la donation puisque la chose "se donne à voir". Or ceci correspond à la structure du caché/dévoilé qui est la structure de base de l'Évangile, c'est probablement la plus fondamentale. On ne peut pas dire en un mot ni même apercevoir les conséquences énormes qui en résultent dans le mode d'être au monde et de penser. Et c'est quelque chose qui nous est étranger.
Le symbole qui permet de fréquenter ce domaine, c'est celui de la semence et du fruit : le fruit est ce qui dévoile et accomplit la semence ; et le fruit est dans la semence mais sur mode occulté, sur mode non développé et non dévoilé. Autrement dit, il n'y a pas un projet (qui viendrait d'ailleurs) puis une fabrication, il y a une semence – ceci est très important pour le verbe naître, et donc même pour la signification de ce que veut dire père – une semence et puis il y a la fructification, l'avènement dévoilant, ce par quoi la semence à la fois vient, s'accomplit et se fait voir. Donc c'est une pensée de l'accomplissement et non pas de la fabrication. On ne peut fabriquer que ce qui n'était pas, on ne peut accomplir que ce qui était.
Nous sommes dans une pensée qui va du prévu au réalisé : tant que la chose est prévue, elle n'est pas, elle est (elle existe) seulement quand elle est fabriquée (ou réalisée), alors que ce qui est en semence est déjà présent mais séminalement. Dans notre langage courant "on ne peut pas être et avoir été" alors que dans la perspective du caché/dévoilé, "on ne peut être que si on a de quelque façon été, cela de manière cachée". Vous vous rendez compte de la différence… dont vous ne voyez peut-être pas les conséquences qui sont énormes dans la pensée.
● Le rapport caché/dévoilé est très très subtil !
On a vu que le mot "vérité" entendu à partir du mot alêthéia comporte l'idée de dévoilement, et qu'un rapport fondamental de l'évangile est le rapport du caché et du manifesté, du caché et du dévoilé (du mustêrion et de l'apocalupsis)[9]. Mais le rapport des deux termes "caché" et "dévoilé" est très subtil parce que le dévoilement n'efface pas : en dévoilant, il garde quelque chose du caché. Par exemple le fruit est "selon la semence", il dévoile ce qu'était la semence ; et tout est affaire d'œil puisque le sage voit le fruit dans la semence.
En effet, a-lêtheia est un mot affecté d'un a dit "privatif", mais ce sont les grammairiens qui disent privatif, on dit parfois négatif. Or ce "a" n'est ni nécessairement négatif ni nécessairement privatif, il est aussi l'indication d'une provenance. Mais il ne faudrait pas percevoir le dévoilement comme ce qui rejette dans l'oubli ce qui précède. Au contraire le dévoilement garde ce qui le précède, il le garde de l'oubli. Être dévoilé, c'est garder référence à ce qui constitue le moment de garde que le caché comporte. Ce n'est pas bien dit… et c'est difficile à dire. Il ne faut pas simplement en rester à la simplicité de : il y a un voile, on l'enlève, et on voit. Le dévoilement est en même temps un dévoilement voilant…
L'Évangile se présente comme une manifestation de ce qu'il garde en secret.
► J'ai du mal à vous suivre. On peut penser que la venue à fruit fait disparaître la semence…
J-M M : Il n’y a pas à penser : il y a des pépins dans les pommes !
Le fruit est dans la semence et la semence est dans le fruit
5°) L'évolution du mot "vérité" en Occident
► Quelle a été l'évolution du mot "vérité" en Occident ?
J-M M : Il faut d'abord prendre conscience de ce qu'est "vérité" chez nous : vérité, en gros, c'est la conformité de ce que nous avons dans l'esprit (ou dans la parole) et de la chose ; c'est la conformité entre la chose et la proposition.
En regardant le mot grec alêthéia (qui signifie "vérité"), nous avons vu que se cache quelque chose qui est connu dans différentes cultures et même dans différentes régions de culture : la garde de la parole, la garde de ce qui vient en clarté, donc de ce qui est choisi. On retrouve des choses semblables même dans le sémitique, dans l’hébreu. Ce rapport-là est un rapport premier entre l’homme et la chose, finalement.
Or le rapport fondamental d’oubli et de venue à l’extérieur se trouve déjà dans la semence et le fruit et se retrouve dans la fructification et la récolte. Il faut bien voir ce processus qui lie la semence à partir du fruit : le visible, c’est le fruit et la semence est de l’ordre du caché. Là, je fais allusion à quelque chose qui n’est pas proprement indo-européen puisque ce sont les bases fondamentales de l’Ancien Testament et même du Nouveau. Semence et fruit, garde et manifestation.
Autrement dit, on en est ici à ce lieu où l’acte de parler qui est véritablement comme naturel à l’homme est cependant pensé dans le vocabulaire qui primitivement est celui d’un geste agricole fondamental, celui des semailles et de la moisson. Ce sont des choses tout à fait premières dès les premiers moments de la culture dans l’histoire de l’humanité, qui vient sans doute après la cueillette, après la chasse… ce sont des gestes premiers. On comprend que ces gestes familiers soient repris pour dire quelque chose qui est moins facile à dire et qui commence à être de l’ordre de la pensée. On comprend aisément que les choses de la pensée dans leur commencement même n’arrivent à se dire qu’ainsi. Réfléchir sur la pensée n’est pas la première chose… On pense avant de réfléchir sur la pensée, bien sûr, mais entre-temps, il a fallu manger, il a fallu cultiver et récolter. C’est d’ailleurs la distinction tout à fait originelle entre Abel et Caïn : Abel, le pasteur, le non-sédentaire, et Caïn, le premier agriculteur. Ces deux frères sont les deux premières répartitions d’ailleurs pas simultanées, mais progressives, dans l’histoire de l’humanité : le père du nomadisme et le père du sédentaire, à partir du moment où il y a un champ enclos ; ça induit un certain nombre de pratiques fondamentales.
C'est à partir d'Aristote (IVe s. avt JC) que la vérité est pensée comme conformité de la chose au dire. La proposition est le lieu de méditation privilégiée de la vérité dans la pensée d'Occident à partir d'Aristote. Cela n’existe que chez nous. Ce fut très fécond, mais en même temps ça portait avec soi un certain nombre de risques dont nous souffrons.
Le mot vérité a encore pris un sens nouveau avec Descartes au XVIIe siècle où la vérité est pensée comme certitudo donc comme une caractéristique du sujet. Ça a du reste à voir avec la façon dont Luther lit la foi comme certitude, comme confiance. Le Moyen Âge n'avait pas besoin de cela, il n'était pas axé sur l'inquiétude par rapport à l'autosuffisance et l'auto-certitude. Descartes cherche la première vérité à partir de quoi tout le reste peut découler. Cela ouvre d'un côté à la subjectivité transcendantale et de l'autre à la subjectivité empirique (le je empirique devient déterminant). Ensuite il y a un mouvement qui transfère des prérogatives anciennes de l'intellect à la volonté. Chez Leibniz c'est vis (la force) …
Et ultimement la vérité repose dans la valeur. Ça c'est Nietzsche : est vrai ce qui vaut. Mais il faut savoir que c'est l'homme qui pose les valeurs. Donc la vérité est une valeur et n'est pas la valeur première. La valeur première c'est la volonté de vouloir, donc d'imposer la valeur, donc de créer la valeur. Mais pour créer de la valeur il faut s'assurer d'un fondement, et la vérité joue le rôle de cette assise qui permet d'aller plus loin.
● Résumé rapide
En forçant un peu on pourrait dire qu'originellement la vérité chez les Anciens c'est l'être même de la chose en tant qu'elle se montre (alêtheia, elle sort de sa latence, elle se manifeste), puis la vérité est posée entre la manifestation de la chose et le jugement que l'homme porte sur elle ; puis ultimement la vérité réside comme valeur dans le sujet humain.
C'est une espèce de migration de la vérité qui va de la chose au sujet humain, et cela dans notre histoire d'Occident
Il y a donc un déplacement considérable. Voilà, sommairement dit, une sorte de position de la notion de vérité qui est une position subordonnée à la vie c'est-à-dire à la créativité.
Petite mise au point sur la recherche de la signification du mot "vérité".
Il ne s'agit pas de déterminer entre nous celui qui sait ce qu'est la vérité et les autres qui ne le sauraient pas. Cela va sans dire, mais… Ça veut dire aussi que, si nous prenons un temps assez considérable pour nous entendre les uns les autres sur cela, c'est que nous ne sommes pas tout de suite en position de juger ou d'exclure, mais que nous prenons conscience du champ vaste que le mot de « vérité » porte avec lui. Alors, serait-il mieux de dire que chacun a une part de vérité ? ce n'est peut-être pas cela non plus ; peut-être que personne d'entre nous ne sait ce que c'est que la vérité et que de nous entendre nous aide à marcher dans la direction d'entendre mutuellement ce que peut être ma vérité. Nous n'avons pas à nous crisper sur ce que nous croyons savoir, même si nous sommes fort documentés sur la question, si nous avons des références, si nous sommes très accrochés à l'usage que nous avons pris l'habitude d'accorder à ce mot, au sens que ce mot a pris dans notre usage. Dans tous les cas, il nous faut une certaine capacité à nous défaire de toute crispation, de laisser encore ouvert ce que nous cherchons.
Il est très important de bien savoir que le mal-entendu est notre premier mode d'entendre. Entendre n'est pas la chose normale. Nous sommes nativement nés dans et pour le mal-entendu.
Ce qui est étrange ce n'est pas qu'il arrive quelquefois que nous n'entendions pas ce qui nous est dit, mais que, en dépit de cet état natif, il nous arrive parfois de parvenir à entendre. Entendre c'est la merveille. Entendre est au terme d'un chemin.
Et de même que la perfection chrétienne n'est pas l'impeccabilité mais le péché pardonné, de même la vérité chrétienne n'est pas l'absence d'erreur, la vérité chrétienne est le mal-entendu dépassé, surmonté. Il y a là quelque chose de très important pour dénoncer les fausses puretés.
D'ailleurs les grandes pensées ne commencent pas par une position idéale des choses, mais par la prise en compte de l'état négatif qui ouvre à une in-itiation, c'est-à-dire à un chemin, un cheminement. Même dans le mythe de Parménide, il y a un parcours initiatique, une entrée pour sortir de la doxa (de l'opinion courante) qui est ténèbre, et aller vers la lumière de la vérité : il y a le char qui conduit, les portes de fer…
[1] Allusion à Heidegger qui s'est intéressé au mot alèthéia (vérité) dont il est question au 2°.
[2] Voir Les distinctions "corps / âme / esprit" ou "chair / psychê / pneuma" ; la distinction psychique et pneumatique (spirituel).
[3] Cf. Tag présocratiques
[4] Ils envisagent la volonté comme un appétit intellectuel (appetitus intellectualis),
[5] Le français ne dispose que du verbe croire pour traduire deux notions que l'anglais distingue : to believe (croire que quelque chose est vrai) et to trust (croire en quelqu’un, mettre sa confiance en lui) ; le second verbe est celui qui est le plus proche de l’hébreu.
[7] Verset souvent traduit par « Si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas » Mais il ne suffit pas de “croire que c’est vrai ”, pour être sauvé, il faut s'appuyer sur Dieu.
[8] Ce préfixe négatif existe aussi en français, surtout dans les mots d’origine grecque : aphone (sans voix), anonyme (sans nom) etc.