Faire les pieds au mur : l'homme habite dans la parole
Jean-Marie Martin nous invite souvent à "faire les pieds au mur", c'est-à-dire à essayer l'envers des choses ; par exemple apprendre à penser le haut comme le bas, la droite comme la gauche, le dehors comme le dedans. Il en parle à l'occasion.
Voici quelques extraits de ses interventions : en 1° son incitation à "faire les pieds au mur" avec l'exemple qui lui tient à cœur : "normalement c'est l'individu qui parle… mais ici, c'est la langue qui parle.", cet exemple étant ensuite développé au 2° ; au 3° l'idée que c'est la parole qui fait voir ; et au 4° une réflexion sur la présence chez saint Jean de considérations réversibles (on demeure dans la parole christique, cette parole demeure en nous).
Plusieurs allusions à Heidegger figurent dans le 2°, il y a des expressions tirées de sa conférence "L'homme habite en poète" - cette expression étant d'ailleurs une citation de Hölderlin - publiée dans Essais et conférences.
Ce sont des extraits de plusieurs interventions orale qui tournent autour de cette idée que l'homme habite dans la parole, mais pas un exposé construit.
Faire les pieds au mur :
C'est l'homme qui habite dans la parole et non l'inverse
1°) Faire les pieds au mur.
Nous sommes au monde par le biais de la langue. Quand nous accédons à la langue nous accédons au monde, et la langue configure notre mode d'être.
Comment se fait-il qu'une langue dise "je" d'une façon multiple à travers des bouches diverses, voilà la belle question. La belle question c'est : "pourquoi la parole se dit-elle dans les multiples ?"
Pour bien voir une chose sous toutes ses formes – je vais le dire sous un mode humoristique ; cela n'a pas d'importance – il faut apprendre à faire les pieds au mur ; je veux dire qu'il faut essayer l'envers des choses. Essayez l'envers des choses toujours, vous verrez que souvent cela révèle des choses insoupçonnées.
► Vous pouvez donner un exemple ?
J-M M : Je vais vous en donner un : normalement c'est l'individu qui parle… mais ici, c'est la langue qui parle.
L'homme n'est pas celui qui parle. L'homme ne parle que parce que d'abord il est parlé ! Notre premier mode d'être dans l'espace de la parole, c'est d'être parlé !
Ceci est déjà vrai à un certain niveau. Par exemple il est clair que les langues nous précèdent et qu'elles ont une ampleur autre que la singularité des multiples individus : nous entrons dans l'espace d'une langue. Mais ceci n'est qu'un exemple lointain de ce que je suis en train d'évoquer.
2°) L'homme habite dans la parole.
► Vous avez dit que c'est la langue qui parle, est-ce que vous pourriez expliquer
J-M M : La première chose à dire c'est que la parole ne consiste pas dans l'articulation ou l'émission de sons qui seraient codés à des concepts, et que je prononcerais pour que, entendant le signe que sont les sons, l'interlocuteur décode et comprenne. Autrement dit, on a cette idée d'un codage, d'une émission, d'un décodage, et de l'intelligence de ce qui est émis. Ce schéma est totalement aberrant par rapport à ce qu'il en est de la parole.
La fonction de communication chez nous vient en premier alors que la parole précède de beaucoup cette fonction-là. La parole est un espace primordial auquel l'homme accède. Il y a donc une antériorité de la parole sur l'homme. On croit que l'homme produit la parole alors que l'homme habite dans la parole.
L'homme est un porte-parole, il est celui des vivants qui est chargé d'avoir la garde de la parole. La parole est confiée à l'homme et il la recueille. En effet, il ne parle que parce que, premièrement, il entend. Entendre et parler, c'est, ultimement, la même chose, c'est appartenir à l'espace de la parole, c'est habiter l'espace de la parole.
Voilà un certain nombre de propositions qui sont, peut-être, brutales, qui sont, de toute façon, simplificatrices, mais qui devraient déjà orienter votre esprit vers ce que nous avons à dire.
L'homme habite un monde parce qu'il habite d'abord dans la parole.
L’homme vient au monde par la parole, et cette réflexion est même probablement à l’origine de la plaisanterie un peu gaudriole de la petite Agnès dans "l’Ecole des Femmes" qui demande d’où viennent les enfants et la réponse est : « Ils naissent de l’oreille. » Les enfants naissent par l’oreille ! Bon, c’est pour faire rire ; dans une comédie, ça dénote une parfaite naïve. Mais il peut très, très bien se faire que ce soit une espèce de vulgarisation de quelque chose de très, très, très authentique.
L’homme n’accède à être homme qu’en accédant à la parole qui le précède. La parole précède l’homme, l’homme entre dans l’espace de la parole et, par là, il est homme, ce qui est relire la vieille définition de « l’être homme » : « le vivant qui a le logos », qui a la parole et ce qui rejoint des thèmes fondamentaux chez Heidegger : L’homme est le lieu-tenant de la parole. Il est le gardien de la parole. Elle est l’espace dont l’homme a la garde.
3) La parole donne de voir
Voici maintenant une autre provocation ou, si vous préférez, dans le bon sens du terme, une incitation à penser, à réfléchir : la parole donne de voir. C'est là qu'on pourrait citer ce mot fameux de Heidegger, plaisant et facile à retenir : « Une vache, même française, n'a jamais vu passer un train.[1] » Pourquoi même française ? parce que l'expression : "les vaches qui regardent passer des trains", ça n'existe pas en allemand. « Elle n'a jamais vu passer un train », en effet ! Pour voir un train, il faut savoir ce qu'est un train. Pour savoir ce qu'est un train, il faut que j'en ai entendu parler et que mon voir soit orienté à partir de ce que j'ai entendu. L'animal ne sait pas ce que c'est qu'un train : il ne peut voir passer un train, pas plus qu'il n'a de monde. Il a un entourage, un entourage immédiat où il agit, il réagit, il sent, etc. mais il n'a pas de monde, c'est-à-dire qu'il n'est pas ouvert à la totalité de l'étant, de l'être.
Ces réflexions nous indiquent donc que, même au plan natif, notre regard est accommodé aux choses par la parole. Il n'y a pas de regard pur, il n'y a pas de pure vision qui soit sans la parole, qui soit en deçà de la parole. Ce que nous recevons à propos de Dieu dans l'Évangile nous vient par la parole, et il n'y a pas de différence entre l'Évangile et notre natif qui serait tel que l'Évangile serait porté par le "on dit" d'une parole, et notre natif par une vue directe et immédiate des choses. On voit l'importance de cela ?
J'ai dit que la parole donne de voir, et c’est très johannique aussi : c’est d’entendre qui donne de voir. Et c’est conforme à la Genèse : « Dieu dit “Lumière soit”… et Dieu vit que la lumière était belle. » C’est la parole qui donne de voir.
Par ailleurs vous pensez peut-être que la science a une vue immédiate des choses. Or, elle est prise dans un présupposé de parole qui a une longue histoire et qui oriente le regard, qui dit ce qu'il y a à faire : s'il faut mesurer, etc. Mais je ne suis pas spontanément à la mesure des choses, il y a d'autres façons d'être au monde. Je ne suis pas nécessairement non plus à la représentation. La pensée par mode de représentation est la plus courante, nous n'en avons pratiquement pas d'autre qui soit exercée. Mais ce n'est pas le seul mode possible de pensée.
Il faut donc nous préparer à investiguer comme un champ propre le champ de la parole, comme un champ précédant l'être homme, et qui détermine l'être homme. Ceci a son sens déjà dans une pensée philosophique, phénoménologique, mais a fortiori cela correspond absolument avec ce que dit l'Écriture.
La parole vous précède, c'est un lieu qui est là avant vous, et c'est elle qui vous détermine, qui vous conforme. La parole vous conforme, c'est la raison de l'extrême importance des cultures dans leur lieu, et par suite l'extrême importance de l'Évangile qui n'est pas une culture parmi les cultures, mais qui marque l'insuffisance de toutes les cultures. C'est pour cela que l'Évangile est universel, ce n'est pas en ce sens qu'il fabriquerait une super culture, il n'est pas fait pour ça. Il est fait pour entrer en dialogue avec toutes les cultures, et c'est pourquoi il n'est pas lui-même une culture. Nous connaissons le dialogue des cultures, mais ici ce n'est pas un dialogue de culture à culture. Tant que vous n'aurez pas déculturalisé, désoccidentalisé l'Évangile, il ne pourra pas parler à d'autres cultures.
3) Demeurer dans la parole christique, parole qui demeure en nous
► Tu as dit que la parole – pas au sens où nous entendons habituellement ce mot – est un espace primordial auquel l'homme accède, et que l'homme habite dans la parole. Dans l'évangile de Jean, Jésus lui-même nous dit de demeurer dans sa parole, mais dans sa première lettre saint Jean nous dit aussi que ce que nous avons entendu dès l'origine demeure en nous[2], donc l'inverse.
J-M M : Effectivement, il y a une sorte d'inversion qui se retrouve à de nombreux niveaux chez saint Jean, par exemple nous sommes dans le Christ qui est le temple, mais nous sommes aussi le temple de la christité.
En fait, chez saint Jean, la proposition "dans" ne signifie rien comme l'emboîtement d'une chose dans une autre. La proposition "dans" signifie la proximité, l'intimité, une proximité qui est d'ordre spatial. Il s'agit de la grande première spatialité qui est également de l'ordre temporel, parce que le près et le loin sont des adverbes qui disent également le temps et l'espace. Donc ce qui est à retenir ici, c'est le principe de cette réversibilité qui oblige à penser l'être-dans autrement que dans l'emboîtement, à le penser positivement comme l'intimité de deux. C'est quelque chose qu'il faut constamment se remémorer pour ne pas se laisser aller à un imaginaire de nos spatialités ou de nos temporalités, et pour ne pas tomber non plus dans la difficulté que poserait l'incohérence apparente qui est que nous sommes dans le Christ, et que le Christ lui-même est en nous.