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La christité
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  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
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10 septembre 2025

Débat autour du jugement dernier

Le thème du jugement (du tri) entre les bons et les mauvais, entre les brebis et les boucs, entre le bon grain et l’ivraie est très présent dans nos évangiles et peut donner lieu à méprise. Comment l'entendre de bonne façon ?

Lors d'une rencontre à Saint-Bernard de-Montparnasse animée par Jean-Marie Martin en présence de Maurice Bellet, celui-ci a évoqué les scènes du jugement dernier qui se trouvent sur tympans des cathédrales où le jugement dernier semble être une répartition entre les bons et les méchants. Cela a suscité tout un dialogue entre J-M Martin et l'assemblée qui convoque la séparation première de la Genèse, la croix comme axe judiciaire… 

 

Une photo d'une partie du tympan du "jugement dernier" de Conque est mise en fin de message, Le Christ, bras droit levé accueille les élus, et bras gauche baissé il désigne l’enfer aux exclus. Il est entouré de ses anges : à sa gauche, l'un balance un encensoir, l'autre présente le Livre de Vie, grand ouvert. Deux anges-chevaliers, armés de l'épée et de la lance contiennent la foule grouillante des démons et des damnés aux frontières de l'enfer. Le peuple des élus marche vers la droite du Christ, sous la conduite de la Vierge, et derrière elle se trouve saint Pierre tenant la clef du paradis.

 

 

Débat autour du jugement dernier

 

Jean-Marie Martin : Dans son évangile, saint Jean parle du jugement à plusieurs endroits, et d'une façon qui paraît non cohérente car on y trouve deux thèmes :

  • le thème « Je ne suis pas venu pour juger le monde mais pour sauver » (Jn 12, 47) ;
  • le thème « Le Père lui a remis le jugement » (d'après Jn 5, 22), le Christ est donc le juge des vivants et des morts.

En fait ces deux thèmes ne sont pas du tout contradictoires en saint Jean, mais ils apparaissent ainsi au premier regard.

Le mot "jugement" est le mot grec krisis. Il est en général traduit par "jugement", mais il désigne plutôt un discernement, c'est-à-dire une séparation. Alors bien sûr il y a une indéfinité de façons de lire la signification de la séparation, depuis la distinction jusqu'à l'exclusion : depuis la diakrisis (le discernement) jusqu'à la katakrisis (la condamnation).

Il y va toujours là des multiples façons d'être deux, et nous savons que deux est quelque chose de tout à fait fondamental, c'est-à-dire que nous ne pouvons aborder l'un qu'à partir de deux, parce que nous sommes dans le deux.

À un certain moment le mot de krisis désigne le jugement excluant par rapport au meurtre, à la dispersion, au péché, mais sous un autre aspect ce jugement est une sauvegarde.

 

Maurice Bellet. Je serais bien aise que tu prennes le temps de développer le fait que la krisis n'est pas une répartition entre les bons et les méchants – selon ce qui, du moins en apparence, est dit aux tympans des cathédrales et dans tout un langage qui circule –, mais que c'est quelque chose qui s'exerce au-dedans de chacun.

J-M M : Je t'interromps parce que tu as parlé des tympans des cathédrales, et il n'est pas évident que les tympans des cathédrales disent exactement ce qu'on en dit. Il faudrait étudier la façon de se tenir – ce que nous appelons le regard –, se tenir devant un tympan de cathédrale, quelle est la façon de l'habiter ? Ce qui est très important c'est que dans un tympan, comme dans n'importe quelle représentation, il y a un haut, un bas, une droite, une gauche, et c'est extrêmement important parce qu'on ne sait pas à quel point une simple toile blanche n'est pas une surface homogène ; c'est une surface qui a déjà des qualifications par rapport à la droite, à la gauche, au haut et au bas, avant même qu'on n'ait dit quoi que ce soit dessus. Alors, aujourd'hui, spontanément, devant un tympan de cathédrale, nous nous mettons dans le bas à gauche.

Nous sommes dans le bas parce que nous, Monsieur, nous avons les pieds sur terre. Quand les Anciens parlent du ciel et de la terre, il ne faudrait surtout pas croire qu'ils parlent d'un lieu où ils ne sont pas et d'un lieu où ils sont. Nommer le ciel et la terre, c'est dire quelque chose de l'homme. L'équivalent microcosmique de cette notion macrocosmique qui est masculin ou féminin (ou la tête et le corps chez saint Paul), c'est le tout qui est habité, donc aussi bien le haut que le bas.

D'autre part, cela ne se situe pas ponctuellement à tel endroit et de la même manière pour la droite et pour la gauche.

M B : Mais pourquoi sommes-nous en bas à gauche ?

J-M M : C'est toi qui devrais expliquer cela, toi qui es l'analyste sagace de ce qui arrive à l'Occident ! Si nous n'étions pas en bas à gauche, nous n'aurions pas peur devant un jugement dernier. Mais les jugements derniers n'étaient pas faits pour faire peur. C'est nous qui avons peur devant. Ça aussi c'est une affaire très importante.

Devant un tympan roman qui représente le jugement dernier avec les uns à droite, les autres à gauche, nous, les modernes, nous nous mettons spontanément en bas et à gauche… Or, chacun de nous est tout le tympan, et le tympan tout entier célèbre la gloire du Christ.

 

► Vous avez dit que quand on le regarde on se met en bas à gauche, mais en fait notre gauche n'est pas la gauche du tympan….

J-M M : Oui, et ici la notion de miroir est capitale.

Je profite de votre question pour dire qu'il y a eu un moment où le spectateur n'était pas en face mais était dedans. À quel moment de l'Occident le spectateur s'est-il retrouvé comme spectateur, comme sujet en face d'un objet, c'est-à-dire quelque chose en face, il faudrait être très fin pour voir ça, c'est même très intéressant comme question.

 

► Mais alors à quoi correspond cette séparation où les élus sont à droite et les exclus à gauche ?

J-M M : Pour entrer dans cela il faut dépasser notre imaginaire de jugement. Notre peur nous conduit à l’enfermement, et nous avons l’habitude d’entendre ces paroles comme jugeant des "individus", c’est-à-dire des "crispés sur eux-mêmes", et mettant les élus à droite et les réprouvés à gauche. Notre raisonnement par individus résulte de la peur et de la crispation, c’est l’attitude opposée à "être homme-au-monde".

Ce que je dis là concerne aussi toutes les expressions de Jean qui indiquent l'extrême différence comme la lumière et la ténèbre, comme la semence de Dieu et la semence du diabolos. Toutes ces expressions qu'il ne faut surtout pas adoucir demandent à être bien situées. Or spontanément nous les situons comme ce qui trie entre des individus dont les uns sont de la race ténébreuse et les autres de la race lumineuse, et les expressions de Jean nous pousseraient vers cela : « Si quelqu'un… », « Celui qui… Celui qui ne…pas… » Mais ce faisant nous entendons "notre" logique, nos pronoms personnels.

     " Celui qui… Celui qui…" signifie "cela qui" en quiconque.

Autrement dit, le jugement ne sépare un individu d’un autre individu, mais c'est une séparation qui, à l’intérieur de chacun de nous, sépare ce qui est lumière de ce qui ne l’est pas.

Chacun de nous a, à la fois, en lui, "ce qui est dénoncé" c’est-à-dire la ténèbre, et "ce qui dénonce cela" c’est-à-dire la lumière. Or, le reconnaître c’est déjà le maîtriser. Nous avons en nous, de quoi faire cela.

 

► N'est-ce pas cela qui est annoncé dès le début de la Genèse ?

J-M M : Oui, tout à fait. La séparation de la ténèbre et de la lumière a lieu en Gn 1. C'est d'abord le chaos et le tohu-bohu qui règnent. Alors surgit la Parole : "Lumière soit" (v. 2), puis il y a la séparation de la lumière et de la ténèbre (ensuite des eaux d’en haut et des eaux d’en bas). En deçà de cette séparation de la lumière et de la ténèbre, le discours dit n’importe quoi. La Parole "Lumière soit" révèle la possibilité de la ténèbre mais cela n’a rien à voir avec un Dieu calculateur.

"En lui est la lumière" dit saint Jean[1], c'est cela qui révèle la capacité de ténèbre, d’exclusion et de meurtre.

 

► Ce que tu dis me fait penser à ce que tu dis souvent, à savoir que c'est le pardon qui révèle le péché, et qu'on ne devrait parler du péché que dans la lumière du pardon. Est-ce qu'ici pour le jugement ce ne serait pas le même genre de chose ?

J-M M : Tout à fait. L’erreur est souvent de voir le Jugement comme préalable au Salut, et surtout comme une question en soi… Or le Jugement n’a de sens que subordonné au Salut, c’est là sa fonction ultime.

Jésus est venu sauver, et du même coup, quelque chose se dénonce. Dans tout cela, d'une part la sauvegarde est le plus grand, et d'autre part le jugement, la discrimination, l’exclusion y sont subordonnés, et ils n'y sont subordonnés que pour plus de Salut.

L'annonce christique, donc la foi, ne dit rien d'autre que “Jésus est ressuscité”. Ce qui est annoncé là c'est la dépossession du Prince de ce monde. L'annonce de la Résurrection du Christ est l'annonce de la libération d'un occupant, c'est-à-dire de celui qui occupe indûment ce monde en le constituant comme règne du meurtre et de la mort.

Le jugement du Prince de ce monde s'exprime dans la symbolique du dedans /dehors que dans la symbolique de la droite et de la gauche. En effet, saint Jean dit : « Maintenant a lieu le jugement de ce monde ; maintenant le prince de ce monde commence à être jeté dehors » (Jn 12, 31). Celui qui régit le monde est l'extériorité c'est-à-dire le principe indéfiniment excluant. Le lieu du principe excluant c'est d'être dehors.

 

 

► On est partis de la séparation de la Genèse, et j'ai l'impression qu'on revient à la croix…

J-M M : La Genèse, avec la séparation de la lumière et de la ténèbre est le premier jugement, il sépare la lumière du chaos ou de la ténèbre du monde. En fait c'est le jugement premier et dernier car cette séparation qui constitue la Genèse a été très tôt mise en rapport avec la séparation qui constitue la mort du Christ, séparation qui est la croix. En effet, la croix c'est l'axe qui unit parce qu'il sépare. Et c'est pourquoi les premiers chrétiens disent que la croix a une double fonction, la double fonction de fixer et de séparer, mais il faut bien voir où et quoi.

Pour les Anciens, la croix est un principe de discernement. Par exemple la croix fait qu'on distingue la droite et la gauche, et on a vu que la droite et la gauche sont comme le faste et le néfaste. La croix a donc à voir avec un certain jugement. Je pense que ça remonte à la signification exorcistique de la croix : elle fait fuir le mal, donc elle conserve le bon. La croix a en effet une fonction de confirmation (de consolidation, de fixation) d'expêxis – de pêgnumi, pêxô, ficher, fixer). Elle fixe dans la symbolique du pieu qu'on enfonce. La croix est donc un axe judiciaire.

 

► À la croix Jésus est au milieu de deux autres crucifiés. Est-ce qu'ils ont à voir avec nous, avec l'humanité ?

J-M M : Bien sûr. Cela peut être médité autrement mais de toute façon ils sont les représentants, et d'une certaine façon les témoins de l'humanité. Qu'ils soient pris pour leur simple présence, c'est suffisant à saint Jean. Ce qui l'intéresse, c'est cette situation des trois avec Jésus au milieu. Il ne s'intéresse pas au fait que ce soient des bandits, des larrons, des violents en tout cas. Qu'ils soient caractérisés comme tels, c'est le propre de l'humanité tout entière. Que d'après saint Luc l'un soit repentant, et l'autre pas, introduit un principe fondamental, à savoir que la croix est le discernement de la droite et de la gauche, de ce qui est sauvegardé et de ce qui est rejeté. Cela rentre dans le symbolisme fondamental de la croix.  

 

► Vous avez dit que ce jugement ne passait pas entre des individus…

J-M M : Oui, et c'est capital. Cet axe judiciaire, cet axe du jugement, ne passe pas entre vous et moi mais passe à l'intérieur de chacun d'entre nous.

Mais bien sûr cela nécessite de repenser à un autre niveau l'anthropologie. Dans la nôtre, l'homme est considéré comme un "individu", donc un indivisé. Or "je" est en fait toujours une polarité, par exemple c'est le masculin et le féminin, ou chez Paul c'est l'homme intérieur et de l'homme extérieur, ou encore l'homme ancien et l'homme nouveau. Et si "je" n'était pas divisible en lui-même, il ne pourrait pas être en relation avec autrui. Par exemple, je ne peux avoir de relation heureuse et bonne avec une femme que pour autant que, à l'intérieur de moi-même, ma masculinité et ma féminité sont dans un bon accord.

La plus haute unité n'est pas dans un des termes mais dans la relation même. Et pour être vraiment un, il faut être deux.

 

 

[1] « Au commencement était le Verbe… En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes » (Jn 1, 1-4)

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