Distinguer ce monde-ci et le monde qui vient, Partie 2
Dans le message précédent la distinction des deux mondes (qui est une référence essentielle pour lire l'évangile) a été traitée à partir de Rm 7. Cette fois, la réflexion part de la lecture de Bereshit rabba et ouvre sur la lecture de quelques textes bibliques : Jean 12, 31 ; Éphésiens 1, 21 ; Rm 8, 15 ; Éphésiens 5, 15-16.
Cette partie est extraite d'une rencontre sur l'espace johannique à Saint-Bernard-de-Montparnasse, mais il y a des ajouts venant d'autres rencontres.
Message précédent : Distinguer ce monde-ci et le monde qui vient, Partie 1 ;
II – Deuxième approche de la distinction entre
Ce monde-ci et le monde qui vient
J'ai relu récemment une partie du Bereshit rabba, un traité talmudique de grande importance, pour aller voir ce qui était dit sur le bereshit, le premier mot de la Bible qui signifie "dans le commencement" (ou dans le principe).
Vous savez comment Bereshit rabba est construit, c'est une juxtaposition, une rhapsodie on pourrait dire, de paroles de rabbis, de paroles de sages, sur les versets de la Genèse. Alors, ça peut se contredire ; tout est mis à la suite, ça n'a pas d'importance. C'est un procédé d'écriture qui a sans doute sa vertu propre, en tout cas qui est très loué aujourd'hui par Marc Alain Ouaknin et d'autres. Ce n'est pas selon quoi nous pouvons immédiatement penser car c'est très éloigné de nous. Cependant, ce que je fais, c'est aussi très éloigné de nous.
Vous savez que bereshit est le premier mot de la Bible hébraïque, et qu'il commence par la lettre beth (ב). Or les lettres hébraïques ont une fonction qui correspond à la fonction de nos lettres, mais en outre elles ont une fonction d'inscription des chiffres et le beth correspond au 2 puisqu'on a : aleph, beth, gimel, dalet…
Alors, parmi les multiples réflexions et explications de ce premier verset de la Genèse qui est tout à fait fondamental dans la méditation rabbinique, j'en ai retenu une simplement qui répond à la question : pourquoi la Torah -- la Genèse dans le cas présent -- commence par la lettre beth de Bereshit ? Eh bien, la réponse est que, dès le commencement, s'ouvrent les deux mondes. Ah !
Ça, c'est un thème qui est rebattu constamment parce qu'il structure et la question et la réponse qu'est l'Évangile -- car l'Évangile est une question et une réponse. La question, c'est Qui règne ? c'est-à-dire, sommes-nous sous le régime de la vie ou sommes-nous sous le régime de la mort ? Et l'Évangile répond "Jésus est ressuscité" car c'est la toute première parole de l'Évangile (au singulier), il n'y a rien d'autre avant. Et "Jésus est ressuscité", ça signifie que désormais s'ouvre un espace de vie qui est régi par la vie et non pas par la mort. C'est cela l'annonce initiale et fondamentale de l'Évangile.
Cette question de l'Évangile se calque donc sur la distinction des deux mondes. Je vais introduire ces deux mondes en hébreu pour attester que je n'invente rien. Je vais parler de "deux mondes", donc de "deux espaces", or pour la Bible, tout espace est un espace régi, ce n'est jamais un espace neutre comme chez nous. En hébreu le mot olam (monde) est un espace-temps, un milieu de vie, un mode de comportement à la fois.
- Il y a olam hazeh (ce monde-ci) qui est régi par le prince de ce monde, espace régi par la mort et le meurtre (ces choses vont ensemble, ce n'est pas le lieu d'expliquer pourquoi maintenant) ;
- Il y a olam habah (le monde qui vient) – le verbe bah signifie "venir" – qui est l'espace régi par le Prince de la vie (au grand sens du terme). Le monde qui vient est l'exacte antithèse de ce monde-ci : l'antithèse de la mort c'est la vie (c'est la résurrection), et l'antithèse du meurtre (de l'exclusion) c'est l'agapê (le soin, l'amour)
On dit "le monde qui vient". Mais en hébreu il n'y a pas différence présent-passé-futur pour dire les choses mais il y a deux aspects, accompli et inaccompli, et l'inaccompli peut se traduire par le futur mais aussi le présent, ou même le passé. C'est pourquoi on peut dire que olam habah, le monde "qui vient" est un monde "qui est en train de venir" et même, d'une certaine façon, "qui est déjà là".
C'est ce que dit Jean dans sa première lettre : « Ceci est l'annonce que la ténèbre (qui désigne ce monde-ci) est en train de passer et que déjà la lumière luit » (1 Jn 2, 8)[1]. Autrement dit, nous sommes dans un monde mêlé.
Ce que nous appelons couramment le monde comme quelque chose de neutre et plutôt bon, est, chez Jean, l'entrelacement d'un règne qui est en train de partir, et d'un nouveau règne qui en train de venir. Je ne veux pas dire qu'avant l'Évangile, c'était le règne de .., et après l'évangile le règne de.., pas du tout ! C'est le chiffre de chaque instant, de chaque maintenant. C'est toujours maintenant que le règne est en train de venir, et qu'un autre règne est en train de partir. Mais cela, nous le préciserons l'année prochaine où notre thème ne sera plus l'espace johannique, mais le temps johannique, ce qui est une notion très difficile, plus difficile encore sans doute.
Je viens de prononcer le mot venir. C'est un mot, évidemment, qui a à voir avec l'espace, et c'est un mot qui se trouve dans le Prologue et qui scande le Prologue à partir du verset 9 : « était la lumière, la vraie, qui illumine tout homme quand elle vient dans le monde. » Le venir. Je répète ici ce que je dis souvent : "venir" est un mot majeur pour dire Dieu, et il est égal au mot "demeurer". Demeurer et venir sont les deux mots pour dire Dieu. Cela nous étonne parce que, en fonction de notre culture pas du tout judéo-chrétienne -- car ça n'existe pas une culture judéo-chrétienne -- de par notre culture occidentale, Dieu est le moteur immobile, éternel. Or, dans l'Évangile, le verbe "demeurer" a une importance considérable, mais qui n'est pas du tout pour répondre à la question du mouvement (qui est la question aristotélicienne), nous sommes dans un autre registre ; et le verbe "venir" est employé au même titre que le verbe "demeurer".
● Le mot "monde (kosmos) chez saint Jean (Jn 12, 31 et autres).
► Quel est le terme grec utilisé par saint Jean pour désigner le monde ?
J-M M : Chez saint Jean le mot "monde" est le mot kosmos. Il parle de "ce monde-ci" (o kosmos outos) qui est régi par "le prince de ce monde" en Jn 12, 31 :
« C'est maintenant le jugement de ce monde-ci, maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors. »
"Le monde qui vient", saint Jean ne l'appelle jamais monde. Le monde chez Jean a presque toujours une connotation négative, mais il y a quelques exceptions : lorsqu'il dit que "Le monde fut par lui" ou que le Christ est le "sauveur du monde", dans ce dernier cas il faut entendre qu'il est le "sauveur des siens qui sont dans le monde sans être du monde".
Le sens le plus fréquent du mot de "monde" chez saint Jean est aussi différent de notre usage du mot de monde que le sens du mot de "chair" chez saint Paul est différent de notre usage du mot de chair. Le mot de "monde" chez Jean désigne prioritairement la région régie par le meurtre. Ça ne veut pas dire que Jean pense ce que nous appelons le monde comme étant régi par le meurtre, ça veut dire qu'il appelle "monde" ce qui est régi par le meurtre. Et il faut voir que c'est plus large que le règne du meurtre et de la mort, mais pour autant ce n'est pas "autre chose" de plus large, c'est "la même chose", car c'est toute l'ampleur du prince de ce monde dont les trois caractéristiques sont développées au chapitre 8 à partir du verset 45 : le prince de ce monde est le prince du meurtre, il est le prince du mensonge c'est-à-dire de la falsification, et enfin il est le prince de l'adultère, adultère étant à entendre dans un sens biblique qui est un peu autre chose que l'adultère bourgeoise.
À propos du Christ, il est dit au début de l'évangile de Jean que « le monde ne l'a pas connu » et il faut entendre qu'il ne l'a pas connu parce qu'il ne peut pas le connaître. Cela est dit au chapitre 14 à propos du pneuma : « le monde ne le connaît pas et ne peut pas le connaître » (d'après le v.17). Autrement dit, le monde ne désigne pas quelqu'un qui le refuse et qui pourrait faire autrement, mais ça désigne le refus comme refus, le meurtre comme meurtre, dans son sens fort.
Dire que le monde ne peut pas le connaître nous oblige à penser le monde non pas comme un ensemble d'êtres qui auraient une liberté éventuelle, mais comme la mort même. C'est une espèce d'en tant que (le monde en tant que régi par le prince de la mort et du meurtre). Je sais bien que le « en tant que » n'est pas absolument biblique mais néanmoins ça permet de s'approcher. On peut sauver quelqu'un qui est dans le monde, on ne peut pas sauver quelqu'un qui est du monde.
Toutefois, il ne faut pas oublier que, pour une part nous sommes tous "du monde" et, pour une part nous sommes tous "dans le monde sans être du monde" car nous sommes "les siens", ceux qu'il vient illuminer, et ça concerne tous les hommes puisqu'il vient « illuminer tout homme ».
Tout cela signifie que le jugement concerne le prince de ce monde. C'est le rejet du prince de ce monde hors de sa régie du monde : « C'est maintenant le jugement (la krisis) de ce monde-ci, maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors. » (Jn 12, 31).
● Les deux mondes chez Paul ; illustration avec Éphésiens 1, 21
► Est-ce que saint Paul lui aussi parle des deux mondes ?
J-M M : Chez saint Paul c'est le mot aïôn qui traduit le mot hébreu olam, on le traduit parfois en français par "éon", c'est même là qu'il prend un sens particulier chez les gnostiques. Pour dire "l'éon qui vient" je dis parfois "l'âge qui vient", car, le mot aïon (comme le mot olam) a une signification d'espace mais aussi de temps. Chez Jean on trouve ce mot aïôn dans l'expression qu'on traduit mal par "vie éternelle" (zôê aïônios).
Par exemple, la distinction des deux mondes se trouve dans le premier chapitre de l'épître aux Éphésiens.
« … que vous sachiez…. quelle est la grandeur suréminente de sa puissance… 20qu'il a mise en œuvre dans le Christ en le ressuscitant d'entre les morts, en le faisant asseoir à sa droite dans les lieux célestes, 21au dessus de toute principauté, autorité, puissance et seigneurie, et de tout nom pouvant être nommé, non seulement dans cet aïon mais encore dans l'aïon qui vient. »
« Non seulement dans cet éon, mais aussi dans l'éon qui vient » Ça c'est une petite phrase très intéressante en passant, c'est une des mentions de la distinction qui est peut-être la plus fondamentale dans l'Évangile, à savoir la distinction entre ce monde-ci et le monde qui vient. Ce n'est pas la distinction ciel et terre, ni la distinction entre l'intelligible et le sensible, c'est la distinction entre les deux olam : olam hazeh (ce monde-ci) et olam habah (le monde qui vient). La nouveauté christique est là : c'est la dénonciation de ce monde-ci au bénéfice du monde qui vient.
Je rappelle qu'un monde c'est une région ou un règne, c'est une région régie : ce monde-ci est régi par le prince de ce monde, nous sommes aliénés au prince de ce monde. Mais le règne du prince de ce monde est détruit par la victoire annoncée de la résurrection, c'est-à-dire que le prince de la mort et du meurtre est détruit par la résurrection et ouvre un espace nouveau, l'espace de Dieu que les Synoptiques avaient appelé royaume de Dieu ou règne de Dieu.
Vous avez donc des vocabulaires un peu divers qui se rencontrent ici pour désigner un moment essentiel. Il faut bien savoir à quoi correspondent ces deux mondes, ces deux régions. Ça a à voir avec la représentation du temps et la représentation de l'espace dans lequel on vit, l'espace de la vie humaine.
● Caractérisation des deux espaces en termes de souffle, d'ambiance (Rm 8, 15)
En Rm 8, 15, Paul distingue deux types de pneuma (de souffle) :
« Vous n'avez point reçu un pneuma de servitude, qui vous ramènerait (pour revenir) à la crainte, mais vous avez reçu un pneuma de filiation, dans lequel nous crions : Abba ! Père ! »
Ici les mots de "servitude" et de "filiation" (c'est-à-dire de liberté) ont une fonction désignative, et le mot pneuma (souffle, esprit…) n'est pas à entendre dans son opposition à la chair. Sont désignés deux espaces, deux régions régies. Paul dit aux Romains qu'ils sont passés d'un espace de servitude qui est un espace de peur, à un espace de liberté.
Je parle d'espace de servitude et d'espace de liberté en calquant cela sur l'expression hébraïque : olam hazeh (ce monde-ci), et olam habah (le monde qui vient). Il y a ces deux espaces, et dans chaque espace il y a un pneuma, c'est-à-dire une ambiance, un souffle : le souffle de Dieu dans l'un, et les pneumata, les souffles de la méchanceté dans l'autre (ou le principe de la mort et du meurtre).
● Distinction des deux espaces avec les jours mauvais et le kaïros (Ep 5, 15-16)
Dans l'épître aux Éphésiens Paul dit :
« Soyez donc attentifs, avec soin, à la façon dont vous marchez, non comme des insensés, mais comme des sages ayant acquis le kaïros (le moment favorable), car les jours sont mauvais. »
Paul oppose les jours mauvais c'est-à-dire "les jours dans lesquels nous sommes" au kaïros, c'est-à-dire au moment opportun, à la belle saison qui est un autre nom de la Vie éternelle (Zoé aiônios).
Les jours c’est ce que nous appelons couramment le temps. "Les jours sont mauvais", ça correspond à notre temps, pour autant que le monde est sous le régime de la mort et du meurtre, alors que le mot kaïros au contraire dit le moment opportun, la belle saison. Dans le vocabulaire du temps, c’est complexe, suivant les moments, les auteurs, la distribution des sens ne se fait pas de façon constante. Ce qu'on peut dire c'est que le kaïros désigne" l’âge qui vient", en situant ça dans la distinction tout à fait initiale qui appartient à l’annonce de l’événement : il y a ce qui vient et ce qui est en train de passer. Dans l'épître aux Galates, il y a un mot du même type puisqu'il est dit que le Christ « nous a retirés de cet aïon présent qui est mauvais », c'est-à-dire qu'il nous a retirés de ce monde-ci où règne le Satan, C'est la référence aux deux olam hébraïques : olam ha-zeh (ce monde-ci) qui correspond aux jours mauvais, avec les jours au pluriel ; et olam ha-bah (le monde qui vient) dont l’avènement (qui est l’annonce même de l’Évangile) est porté par la question “qui règne ?”, sous le régime de quoi sommes-nous ? Nativement, nous sommes voués aux jours de notre temps, aux jours au pluriel, pluriel de la dispersion d’ailleurs ici ; nous sommes sous le régime de l’avoir à mourir et de l’être en but à autrui, la mort et le meurtre dans leur entre-appartenance. Et l’invitation de Paul est ici d’acquérir (exagorazeïn) le kaïros. Qu'est-ce que ça veut dire ? Personnellement je le lis comme ceci : acquérir c’est aussi "recevoir", car agorazein signifie acheter mais aussi se procurer. Il s'agit donc de recevoir le temps opportun, le beau temps, la belle saison alors que nous sommes dans ce monde-ci.