La Résurrection a été lue comme dévoilant et mettant en oeuvre ce qui était dit au début de la Genèse à propos de la Création. Un message est déjà paru sur la lecture faite par saint Paul : : 2 Cor 4, 5-7. Notre proclamation (v. 5) ; notre cœur lieu de la Genèse (v. 6), lecture que Paul fait de Gn 1,3. Voici maintenant la lecture faite par saint Jean dans sa première lettre.

L'essentiel de ce qui est mis ici vient de la session faite par Jean-Marie Martin sur la première lettre de Jean (cf. 1JEAN- Ch IV. Lecture commentée de 1Jn 2, 1-11).

 

 La lecture du Fiat lux (Gn 1, 3) en 1 Jn 2, 7-11 :

lumière et ténèbre ; agapê et haine

 

Nous sommes au chapitre 2 de la première lettre de Jean.

« 7Mes bien-aimés, ce n’est pas un commandement nouveau que je vous écris, mais un commandement ancien, que vous avez depuis le commencement ; ce commandement ancien, c’est la parole que vous avez entendue. 8Néanmoins, c’est un commandement nouveau que je vous écris – cela est vrai en lui et en vous – puisque les ténèbres passent et que déjà luit la lumière véritable.

9Celui qui prétend être dans la lumière, tout en haïssant son frère, est toujours dans les ténèbres. 10Qui aime son frère demeure dans la lumière, et il n’y a rien en lui pour le faire trébucher. 11Mais qui hait son frère se trouve dans les ténèbres ; il marche dans les ténèbres et il ne sait pas où il va, parce que les ténèbres ont aveuglé ses yeux.» (Traduction de la TOB)

 

1) Versets 7-8. Lecture du Fiat Lux.

Les versets 7-8 sont pleins de difficultés, déjà pour la traduction.

●  Comment traduire ?[1]

Le premier problème c'est le mot "commandement" qui est pris pour traduire le mot entolê, car "commandement" est pris dans un contexte qui implique une sorte de chantage implicite : voici la loi, il y a la transgression possible, et à la transgression répond le châtiment. Au verset 8 : « Je vous écris un commandement nouveau qui est vrai, en lui et en vous, à savoir que la ténèbre est en train de passer et que la lumière véritable déjà luit », il est clair qu'il ne s'agit pas d'un commandement mais d'une annonce.

Quand Jean utilise le mot entolê on n'est donc pas dans le cadre de la signification de la loi, soit la loi prise dans le complexe soupçonnable que je viens de dire, soit même "la loi sauvée" c'est-à-dire entendue de façon positive structurante et nécessaire dans le champ de la psychologie etc., Ce n'est pas de cela qu'il est question.

Ultimement l'entolê johannique est une parole qui fait ce qu'elle dit. Ce n'est pas une parole qui dit « tu dois », c'est une parole qui donne de faire, non seulement de pouvoir faire mais de faire. Je pense que le mot disposition est un bon mot pour traduire entolê, d'où ma traduction :

« 7Bien-aimés, je ne vous écris pas une disposition nouvelle, c'est une disposition ancienne que vous avez dès l’arkhê. Cette disposition ancienne est la parole que vous avez entendue. 8À rebours palin : à rebours ou en retour, indique la même chose en mouvement inverse – je vous écris une disposition nouvelle qui est vraie, en lui et en vous, à savoir que la ténèbre est en train de passer et que la lumière véridique déjà luit. »

 

●  Que dit la "disposition" à propos des deux espaces (lumière et ténèbre) ?

D'après le début de cette lettre de saint Jean, nous savons qu'il y a deux espaces, l'espace de lumière et l'espace de ténèbre.

 «  7Quand nous marchons dans la lumière comme lui est dans la lumière, nous avons koïnônia les uns avec les autres » (1 Jn 1, 7) : avoir koïnônia, c'est être dans le même espace, l'espace de lumière.

« En ceci nous connaissons – il faut se méfier de notre tentation de penser ceci comme si l'un était le critère de l'autre. Sinon c'est quoi, et comment et en quel sens ? Ceci reste à penser – que nous sommes en lui » (1 Jn 2, 5) : la question est donc de savoir si nous sommes dans l'espace de lumière ou dans l'extériorité de la ténèbre ; c'est la question de l'agapê : être en Dieu.

la ténèbre passe et la lumière déjà luitDans le mouvement d'ensemble, nos versets 7-8 répondent à la question posée sur le rapport de ces deux espaces : saint Jean dit que nous sommes dans la situation d'un espace mêlé, c'est-à-dire dans lequel :

  • la ténèbre est encore active mais en train de passer ;
  • « et la lumière déjà luit » : la vie éternelle est déjà commencée.

Nous verrons que ce qui est dit des espaces ici correspond à ce qui sera dit de l'homme qui a en lui un “je” de lumière et un “je” de ténèbre. Notre “je” usuel n'est pas l'indivisible que nous croyons, il est au contraire le lieu d'un combat entre deux identifications de moi-même, entre deux “je” : l'homme intérieur et l'homme extérieur de Paul. Il faut savoir d'ailleurs que ces deux appellations ne désignent pas ce que nous pensons, comme si l'homme extérieur était celui de la relation et l'homme intérieur celui de la méditation. Non. L'homme intérieur, c'est l'homme de la paix, avec lui-même et avec autrui ; et l'homme extérieur, c'est l'homme de la guerre, avec lui-même et avec autrui. Intérieur et extérieur ne désignent pas le dedans-dehors de notre imaginaire sauvage, spontané[2].

 

●  En quoi cette "disposition" est-elle ancienne et nouvelle ?

Nous avons une autre énigme apparente – l'énigme est toujours apparence première de ce qui vient – c'est le rapport du nouveau et de l'ancien. Il y a apparemment une sorte de contradiction : « Je ne vous écris pas une disposition nouvelle », mais, vu d'un autre côté ou à rebours (palin), on a « c'est une disposition nouvelle que je vous écris ». Ce rapport est une des multiples dualités qui sont à notre usage.

Nouveau et ancien peuvent être pris comme des contraires, mais aussi comme ce qui se conditionne mutuellement. En particulier pour saint Jean, seul l'ancien peut devenir nouveau, ce qui est dans la ligne de la pensée de la semence et du fruit : la nouveauté, c'est la fructification de l'ancien, l'ancien désignant ici la semence.

Et même pour saint Jean, plus c'est ancien, plus ça peut être nouveau. « Celui-ci vient après moi puisque avant moi Il était », le Christ vient après le Baptiste parce que le Christ est d'avant : il est d'après parce qu'il est d'avant.

Vous avez une conception du temps ici qui a une grande importance, mais c'est un élément du temps johannique d'une extrême complexité par rapport à nous. On pourrait néanmoins dire ceci à propos de notre texte.

« 7Je ne vous écris pas une disposition nouvelle, c'est une disposition ancienne que vous avez dès l’arkhê. Cette disposition ancienne est la parole que vous avez entendue. 8À rebours, je vous écris une disposition nouvelle qui est vraie, en lui et en vous… » :

  • Verset 7 : "l'ancien", c'est la parole que vous avez entendue, la parole principielle, archique, la parole qui dit « Aimez-vous les uns les autres », mais c'est aussi la plus originelle, et c'est pour ça qu'elle constitue la nouveauté de l'annonce.
  • Verset 8 : cette parole est nouvelle en ce qu'elle est vraie “en Lui”, comme de toujours, comme du plus ancien, mais aussi “en vous”.

Cette parole est, en soi, la plus archaïque, la plus essentielle, la plus fondamentale, la plus séminale, mais elle est nouvelle en ce qu'elle fructifie aussi en vous, « …à savoir que la ténèbre est en train de passer et que la lumière déjà luit. » Autrement dit la Genèse est en train de s'accomplir. Le plus ancien de la Genèse qui est « Lumière luise », est en train de devenir nouveau, c'est-à-dire de s'accomplir.

Genèse 1, 1-3,

● Parenthèse : lecture du Fiat lux chez saint Paul, Tertullien…

La Genèse n'est pas lue du tout comme la fabrication du monde, et cette lecture est attestée chez Paul à l'époque de l'écriture du Nouveau Testament. Le lieu majeur, c'est 2 Cor 4, 6 où se trouve l'exégèse du “Fiat lux” : « Car le Dieu qui dit, de la ténèbre : “Lumière luise”, c'est le Dieu qui fait luire dans nos cœurs – le lieu véritable de la Genèse, c'est dans nos cœurs – pour la luminance de la présence glorieuse de Dieu sur le visage du Christ (du Ressuscité) » : la gloire, la résurrection du Christ, voilà la lumière.

Tertullien dit encore, au début du IIe siècle : « “Fiat lux”, aussitôt le Verbe paraît » ; et parce qu'entre-temps a commencé une réflexion sur la création, sur la fabrication du monde, non pas à partir de la Genèse, mais à partir du Timée de Platon, il se croit obligé d'ajouter « et aussi la lumière cosmique en même temps », mais secondairement[3]. Cette lecture est lumineuse.

D'ailleurs, dans Bereshit Rabba qui est le grand recueil du Talmud, vous n'avez sur la Genèse que des lectures de ce genre. Personne n'y lit la Genèse comme la fabrication du monde.

 

2) Versets 9-11. Ténèbre et lumière ; haine et agapê.

 « 9Celui qui est dans la lumière et qui hait son frère est encore dans la ténèbre. » “Celui qui est”, c'est “celui qui prétend être” dans la lumière et qui hait son frère : voilà le sens de la ténèbre et de la lumière. La lumière c'est l'agapê, la ténèbre c'est la haine.

Le mot haine (ou haïr), très fréquent chez Jean, ne désigne pas nécessairement une violente animosité à l'égard de quelqu'un. Le mot haïr est un terme générique pour dire tout ce qui fait défaut à l'agapê, c'est-à-dire l'indifférence, la nuisance, la haine meurtrière, etc. Même le mot de meurtre a cette signification-là parce que nous verrons que la première manifestation de la mort est un fratricide : la mort apparaît en premier non seulement comme meurtre mais comme fratricide[4].

Pour cette raison, le chapitre 3 va méditer la figure d'Abel et de Caïn. La désignation par le meurtre a un double intérêt : d'abord de faire référence à la première absence d'agapê, et ensuite de préluder à la signification sacrificielle positive du sang.

« 10Celui qui aime son frère demeure dans la lumière et il n'y a pas en lui d’occasion de trébucher. 11Celui qui hait son frère est dans la ténèbre et marche dans la ténèbre et ne sait pas où il va, puisque la ténèbre a aveuglé ses yeux. »

Il faut dire ici que, chez saint Jean, il y a constamment "celui qui" et "celui qui"[5]. Pour nous, cela désigne deux personnes : une personne qui est menée par l'agapê et une personne qui est menée par ce que Jean appelle la haine. En fait ce sont deux princes ou deux principes qui sont à l'œuvre en quiconque.

D'après le texte, c'est aussi l'établissement des rapports du jour et de la nuit puisque la nouvelle qui est annoncée c'est que la ténèbre est en train de passer et que la lumière déjà luit (v. 8). Le texte nous montre donc qu'il y a une sorte de co-existence, de mélange de ces deux activités principielles adverses dans le maintenant, qui n'est pas seulement le maintenant jadis de Jean comme si désormais nous étions entrés dans la lumière, mais qui concerne chaque maintenant.

« 11Car c’est ceci l’annonce que nous avons entendue dès l’arkhê, que nous ayons agapê mutuelle (ou réciproque) », que nous nous aimions mutuellement (ou les uns les autres). Nous avons déjà aperçu la structure d'un énoncé de ce genre : « car c'est ceci l'annonce ». Vous pourriez aller voir les autres fois, c'est forcément la même chose, mais ce n'est jamais les mêmes termes. Une forme semblable : “et c'est ceci l'entolê ” : la disposition, entolê qui se traduirait par précepte. Du reste ici, on attendrait plutôt : « c'est ceci le précepte, que nous avons entendu dès l'arkhê, que nous nous aimions les uns les autres » puisque c'est censé être un commandement, et même le premier commandement. Non, c'est une annonce, c'est l'annonce d'une nouvelle : que l'espace d'agapê nous soit ouvert mutuellement. Du reste, de façon très drôle, lorsqu'il est annoncé que la ténèbre est en train de passer et que la lumière déjà luit, ce qui est une nouvelle, c'est en revanche le mot entolê. Or ce n'est évidemment pas un précepte. Donc voyez avec quelle précaution il faut prendre les mots. Et les traductions réclament de l'attention.

« Que nous avons entendu dès l'arkhê » : le thème d'entendre dès l'arkhê (principiellement) n'est pas essentiellement ou premièrement peut-être l'indication d'un temps où nous avons déjà entendu (dès le début) ; il est plutôt comme le principe, comme l'essentiel porteur du reste, comme ce qui retient la totalité du discours. « Agapê mutuelle » : nous aurons à voir les rapports entre : l'agapê de Dieu, c'est-à-dire l'agapê par laquelle Dieu nous aime ; l'agapê par laquelle nous aimons Dieu ; et l'agapê par laquelle nous nous aimons mutuellement. Il y a là trois emplois qui demandent à être pensés à partir de leur source, de leur lieu. Le rapport des trois demande aussi à être pensé. Agapê désigne donc ici quelque chose comme une qualité d'espace de relation.



[3] « En premier lieu, avant que le Fils soit manifesté, “ Dieu dit : "Que la lumière soit, et la lumière fut" ” – c'est-à-dire le Verbe – “ Lumière véritable qui illuminé tout homme venant en ce monde ” et par qui fut créée la lumière du monde elle-même. » (Tertullien, Contre Praxéas, 12, 5, cité par Antonio Orbe, dans Introduction à la théologie des IIe – IIIe siècles tome 1 p.237). Sur le Fiat lux comme moment de la manifestation du Christ, voir  Résurrection et Incarnation.