Distinguer ce monde-ci et le monde qui vient, Partie 1
L'Évangile est une question et une réponse. La question, c'est Qui règne ? c'est-à-dire, sommes-nous sous le régime de la vie ou sommes-nous sous le régime de la mort ? L'Évangile répond "Jésus est ressuscité" : désormais s'ouvre un espace de vie qui est régi par la vie et non pas par la mort. Cela se calque sur la distinction des deux mondes qui existe à l’époque du Christ, il y a ce monde-ci et le monde qui vient. Cette distinction correspond au thème des deux voies qui était plutôt dans la spatialité que dans la temporalité. Le thème messianique met en avant un bouleversement du temps, aussi l'annonce évangélique est celle de la "nouveauté" christique. Ce thème rejoint la distinction des deux "je" que Paul fait entre autres en Rm 7 : il y a un moi de Paul au sens de "ma chair", c’est-à-dire de la faiblesse native, mortelle et meurtrière, et un “moi” qui correspond au pneuma, et ce n’est pas le même, ce n'est pas la même posture.
Voilà un thème central qui revient constamment dans les propos de Jean-Marie Martin. Lire l'évangile sans cette référence peut aboutir à d'énormes méprises…
Le présent dossier contient des extraits qui viennent surtout de deux rencontres différentes, il fait l'objet du présent message (Partie I) et du suivant. Dans la partie II, la réflexion part de la lecture de Bereshit rabba et ouvre sur la lecture de quelques textes bibliques : Jean 12, 31 ; Éphésiens 1, 21 ; Rm 8, 15 ; Éphésiens 5, 15-16.
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Un message court est déjà paru sur ce sujet : "Ce monde-ci" / "le monde qui vient" : espace régi par mort et meurtre / espace régi par vie et agapê et aussi Appartenir au règne de Dieu ou à l'autre règne ? et comment entendre la toute-puissance de Dieu ? ou encore Mt 25, 14-30 : La parabole des talents .
La distinction essentielle entre
ce monde-ci et le monde qui vient
I – Première approche des deux mondes[1]
● Les deux "je" de Paul en Rm 7.
Tout, dans le texte de Rm 7, 7-25, est là pour qu'on s'y méprenne. Aucun des mots qui s'y trouve n'a dans ce texte le sens qu'il a chez nous : le péché, la mort, la loi, le vouloir, le faire, le je…
Par exemple, Paul parle de lui-même en disant "je" ou "moi", mais de quel "je" s'agit-il ? Au verset 9 il dit : « Moi, jadis, je vivais sans la loi », or Paul n'a jamais vécu sans la loi. Il est né sous la loi, c'était un bon juif, un bon pharisien. Donc son je ici n'est pas son je biographique. Quand ici il dit je, ce n'est pas lui mais c'est le je d'Adam de Gn 3.
C'est à partir du verset 14 que nous avons l’opposition paulinienne la plus fondamentale, celle de la distinction entre le pneumatique (le spirituel) et le charnel.
“ Nous savons que la loi est [d'essence] spirituelle, mais moi, je suis charnel (sarxique), en tant qu'acheté par le péché… Je rappelle que le mot péché ne désigne pas des transgressions, mais désigne en propre le prince (ou le principe), le propriétaire. Autrement dit, Paul dit : "le péché est mon propriétaire, ce qui règne sur moi et fait que je suis charnel". Et il faut savoir que pneuma et sarx (esprit et chair) ne s’entendent pas ici comme deux parties composantes de l’être humain (comme nous les entendons volontiers), mais ce sont des principes opposés, ce sont même des appartenances. Le mot pneuma désigne une posture et le mot chair une autre posture. Il n'y a pas de moyen terme pour relier ces postures sur la base d'une nature humaine qui serait commune. La posture dit l'être. Si bien qu'il y a deux postures :1/ la posture de Gn 1 : « Faisons l'homme comme notre image ».
2/ la posture préhensive d'Adam de Gn 3, qui saisit le fruit, c'est-à-dire l'égalité à Dieu : « Le jour où vous en mangerez, vous serez comme des dieux (ou égaux à Dieu) » (v. 5). Et au verset 9 nous avons vu que Paul dit je de cet Adam de Gn 3, en tant qu'il est charnel et obéit au péché. Quand Paul dit : "je suis charnel", il n’a pas dit la totalité de ce qu’il est. Il est charnel précisément en tant que subordonné, asservi au péché. Mais il a un autre "je" qui, lui est un "je" pneumatique (spirituel), celui-ci correspond à Adam de Gn 1. Au verset 15, ces deux "je" sont sujets, mais il faut voir comment !« Car, ce que j'accomplis, je ne le reconnais pas – mais attention, le "je" : "je l'accomplis" n'est pas le même "je" que celui de "je ne le reconnais pas" – ce que je veux, c'est cela que je ne pratique pas, et ce que je hais, c'est cela que je fais - là aussi il y a les deux "je". »
Pour bien peser le poids de cette phrase, il faut savoir ce que veulent dire vouloir et faire. Chez nous, ce sont deux activités distinctes d'un même sujet, et que nous ne fassions pas toujours ce que nous voulons, c'est pour nous de la plus grande banalité. Or, dans la deuxième partie de la phrase, il s'agit de percevoir que le "je qui veut" (qui est aussi ici le "je qui hait") et le "je qui ne pratique pas" (qui est aussi le "je qui fait") sont autres. Il ne faut pas que nous gardions notre idée de "je" pour entendre cette structure. Et ces deux "je" correspondent aux deux postures dont j'ai parlé. Il y a un moi de Paul, au sens de "ma chair", c’est-à-dire de la faiblesse native, mortelle et meurtrière, mais Paul peut dire aussi “moi” et là ça correspond au pneuma, ce n’est pas le même "je", ce n'est pas la même posture. On trouve la même chose chez saint Jean. Pour lui, l'erreur est de réduire mon être à ce que je sais de moi. L'essentiel de moi-même est mon insu, et Jésus dit : « Le pneuma tu ne sais d'où il vient ni où il va, ainsi en est-il de tout ce qui est né du pneuma. » (Jn 3). Or tout homme est séminalement engendré de l'insu. Ma véritable naissance n'est pas ma naissance au sens biologique, psychologique, culturel, ou juridique du terme. « Si quelqu'un ne naît pas d'en haut, il n'entre pas dans le royaume de Dieu. » ● La conception dualiste des deux mondes chez Paul et Jean, son origine Cette distinction chair /pneuma est paulinienne à l'origine, on la trouve parfois chez saint Jean. C'est la distinction entre la part passible de l'homme (chair et aussi psychê) et la part pneumatique. Cela correspond à la différence que fait Jean entre ce qui est du monde (le psychique ou le matériel) et ce qui est dans le monde sans être du monde (le pneumatique) : « Vous n'êtes pas du monde… Vous avez souffrance dans le monde » dit Jésus aux disciples en Jn 15, 19 et 33. Ce qui est à l’arrière-plan d’une distinction comme celle-là, c’est la distinction des deux olam (très difficile à traduire) : ce monde-ci et le monde qui vient. Cela c’est une structure fondamentale du judaïsme contemporain du Christ. ► Chez Jean et Paul on trouve donc cette conception dualiste des deux mondes, des deux espaces. Est-ce qu’il y a des pensées qui vont de ce côté-là ? Il semblerait que cela se réfère à un socle de pensée qui n’est pas sorti du Christ ? J-MM : Il y a quelque chose qui précède, beaucoup de choses, de loin, mais c’est toujours hasardeux de fournir des références. On peut penser à l’Iran ancien, au mazdéisme… Dans l’immédiat il y a ce qui existe à l’époque du Christ en Israël, c’est la distinction de ce monde-ci et du monde qui vient. Cette distinction-là est pour moi une chose acquise, et elle correspond au thème des deux voies (des deux chemins), qui était plutôt dans la spatialité que dans la temporalité. Le thème messianique, lui, met en avant un bouleversement du temps, c'est pourquoi l'annonce évangélique est celle de la "nouveauté" christique. Pour autant, ce dualisme n’est pas un dualisme absolu comme lorsqu'on a deux principes co-éternels, puisqu'il y a une dualité judiciaire c'est-à-dire qui exclut. En effet, il faut savoir qu'il y a une infinité de façons d’être deux. Par exemple "la terre et le ciel" n’est pas la dualité "ténèbre et lumière", mais on peut mettre ensemble ces deux couples d’une façon éclairante si on veut, en appelant "lumière" le bon rapport du ciel et de la terre, et "ténèbre" le mauvais rapport (le rapport disjoint, désaffecté) du ciel et de la terre. Il faut faire très attention car le mot "dualisme" est un mot très vite prononcé, Avec "ce monde-ci" et "le monde qui vient" nous n’avons pas ici un dualisme essentiel car d'une part les principes qui régissent ces deux mondes ne sont pas co-éternels, et d’autre part, ce deux n’est pas un deux d’opposition mais un duo. Vous savez que le deux, ça va du duel au duo, donc de la mise à mort jusqu'à l’harmonie la plus complète. Je croyais que c’était moi qui avais inventé ça mais je l’ai entendu à plusieurs reprises duel/duo. ► Chez Paul et Jean on a donc la poursuite de la pensée de la dualité qui existe dans le monde hébreu ? J-MM : C’est la reprise de la pensée de la dualité à partir de la nouveauté christique, mais elle est ressaisie. En effet, la conception hébraïque de la distinction de ce monde-ci et du monde qui vient ne se coule pas complètement dans la nouveauté christique. Dans la pensée hébraïque, il s'agit d'une conception messianique, "le monde qui vient" est celui du roi ; or Jésus dit : “Ma royauté n’est pas de ce monde”, c’est-à-dire que désormais même la royauté messianique attendue par certains juifs fait partie de ce monde-ci. Et même les apôtres ne mesurent pas la nouveauté christique. La structure est donc empruntée, mais elle s’applique d'une toute autre matière... ► Mais en même temps elle est déjà là, la royauté… J-MM : D'une certaine façon…Il est vrai que tout ce qui est du Christ est séminalement de la Genèse parce que “Lumière soit” c’est l’annonce de la Résurrection. Or, comme le fruit est "selon" la semence, du même coup plus une chose est nouvelle et plus elle est ancienne. Et ceci se trouve explicitement chez Jean. D'un autre côté, on peut prendre aussi l’ancien et le nouveau comme opposés, et c'est ce que fait Paul…
► Tu as évoqué le thème des deux voies, tu peux en dire plus ?
J-M M : Ce thème a pour référence une phrase du Deutéronome : « Je mets devant toi la vie et la mort... Tu choisiras la vie afin que tu vives » (Dt 30, 19). On sait déjà l'issue puisqu'il nous est conseillé de choisir la vie. Ce thème est également celui des deux régions, c'est ce qu'on a en saint Jean : « Nous avons été transférés de la mort à la vie. » (1Jn 3, 14).
Le problème c'est qu'on pourrait entendre le Deutéronome comme une parole qui donne à choisir, ce qu'elle n'est pas, Dieu merci ! C'est une parole qui donne de choisir, qui donne que je choisisse la vie si je l'entends.
Et c'est seulement Paul qui va développer cet aspect, qui va arracher l'Écriture à la tentation de la lire comme une loi au sens de commandement, c'est-à-dire comme une morale, ce qu'elle n'est pas, mais c'est une autre question.
[1] Cette partie est extraite d'une rencontre sur le chapitre 7 des Romains dans le groupe saint Paul en 2006, mais il y a des ajouts venant d'autres rencontres.