Voici plusieurs extraits de rencontres animées par Jean-Marie Martin qui tournent autour du thèmes des deux mondes (des deux espaces, des deux règnes…) : un extrait de "Plus on est deux, plus on est un"[1] à Paris au Forum 104 en 2009-2010 suivi d'ajouts pour préciser les termes espace, meurtre, mort, vie. À la fin la lecture de Jn 20, 19- 23 met en évidence les deux espaces.

 

Ce monde-ci et le monde qui vient

 

Deux espaces régis

 

 

 

Les deux mondes, les deux espaces régis

 

1) Problématique de départ.

Comme quoi l'Évangile se présente-t-il ? En fait, il se présente à partir de l'ouverture dévoilante de quelque chose qui, venant de plus loin, est cependant le plus neuf. Ceci peut paraître étrange.

Je vais d'abord dire que l'Évangile s'installe néanmoins sur quelque chose qui était déjà là, quelque chose qui lui fournit la structure de son rapport avec moi ; ce “quelque chose” se trouve déjà dans la lecture juive de la Genèse. Je vais en donner un simple exemple qui est fondamental parce qu'il fournit la structure de base d'identification de l'Évangile.

En effet, nous le verrons, identifier l'Évangile pour ce qu'il est ne va pas sans que je me ré-identifie moi-même. Autrement dit, c'est une rencontre qui innove, mais le mot innover n'est pas suffisant.

2) Que dit Bereshit Rabba ?

a) Question à propos du Beth, 1ère lettre de la Bible et 2ème lettre de l'alphabet.

La structure de base à laquelle je viens de faire allusion, vous la trouvez par exemple dans Bereshit Rabbaqui est le grand commentaire de la Genèse, c'est un des ouvrages de compilation du Talmud. Vous savez comment sont faits ces commentaires : on a posé une question : « Pourquoi … ? » et les différents Rabbis qui ont autorité ont donné des réponses contradictoires : peu importe, on les énumère, on les met à la suite. C'est une attitude propre à ce fonctionnement qui ne nous est pas familier non plus.

Midrash rabba

La question posée est celle-ci (elle se trouve dans Genesis Rabba, au chapitre premier, numéro 10 page 42 de l'édition Verdier) : « Pourquoi le monde fût-il créé avec la lettre Beth ? »

En effet le Beth, בּ correspond à notre B, et Bereshit est le premier mot de la Genèse c'est pourquoi la Genèses'appelle Bereshit en hébreu. C'est une curieuse question pour nous.

En effet le monde est créé par les lettres, qui sont, bien sûr, les lettres de la Torah. Et la première lettre de la Torah, l'ouverture du monde, c'est le Beth de Bereshit mot qui est traduit par “Au commencement” (« Au commencement Dieu créa le ciel et la terre »). C'est le “En arkhê” (Au commencement) de Jean qui remédite ce texte au début de son évangile – il est également médité par Paul abondamment.

Les lettres hébraïques ont une fonction qui correspond à la fonction de nos lettres, mais en outre elles ont une fonction d'inscription des chiffres et le Beth correspond au 2 puisqu'on a : aleph, beth, gimel, dalet… Il y a même des récits où le Aleph se présente devant le trône de Dieu pour protester qu'il est la première lettre et que cependant il n'a pas été choisi pour être la première lettre de la Torah qui est la base de la constitution du monde. Ça aussi, c'est assez étranger à notre mode de penser et de réfléchir sur les versets de la Bible. Il n'est pas sûr que ce soit nous qui ayons raison !

b) La réponse.

Mais c'est la réponse à cette question sur le Beth qui m'intéresse ici : « C'est parce qu'il y a deux mondes, ce monde-ci et le monde qui vient ».

3) Qu'est-ce que ces deux mondes ?

Monde, c'est le mot olam qui est souvent traduit dans notre Nouveau Testament par aïôn. et qui désigne un espace-temps, un lieu avec un milieu, et un lieu donc qui, ayant un milieu, est un lieu régi. C'est pourquoi ça peut correspondre à la conception d'un royaume.

Malkout est une expression hébraïque qui peut se traduire à la fois par règne et par royaume. Et c'est intéressant parce que règne a une connotation plutôt temporelle et royaume une connotation spatiale, géographique, localisante, et c'est le même mot.

Il y a donc olam hazeh, ce monde-ci, et  olam habah, le monde qui vient.

L'Évangile, c'est précisément l'annonce d'un monde qui vient, d'un espace qui s'ouvre, d'un espace régi. Qu'il soit un espace régi signifie :

– qu'il a son arkhê (son principe) qui ouvre et qui maintient ce qui est ouvert,

– et qu'il a son déploiement qui est un mi-lieu de vie.

4) Quelle est l'annonce caractéristique de l'Évangile ?

L'annonce caractéristique de l'Évangile, comme Jean le dit, c'est que ce monde-ci est en train de passer et que le royaume vient (le monde qui vient) : « C'est ceci l'annonce, que la ténèbre est en train de partir et que déjà la lumière luit » (1 Jn 2, 8).

Mais ce monde-ci n'est pas passé, il est en train de passer, donc nous sommes dans une situation mixte, une situation où les deux mondes sont ensemble ; l'un est en train de partir, l'autre en train de venir. Par ailleurs le partir et le venir ne sont pas un partir et un venir historiques. Ça ne veut pas dire que le monde ancien commence à l'an premier de notre ère et que plus ça va, plus l'autre est en train de venir. La question de la temporalité est également à mettre totalement en question dans ces choses-là.

L'Évangile, c'est l'ouverture d'un espace qualifié de vie qui coexiste en nous avec un espace de vie natif qui est celui de ce monde-ci.

Notion d'espace plutôt que notion d'individu.

Cette notion d'espace est une notion très importante. Pour nous, c'est difficile parce que nous avons plutôt l'habitude de considérer des individus : l'individu est posé dans un espace et puis on peut le poser dans un autre. Non. Nous sommes faits de notre lieu, nous avons lieu. Être, c'est avoir lieu. Il faut profiter de ces ressources possibles de notre langue pour dire ce qu'elle ne dit pas, ou ce qu'elle dit sans le savoir. Donc avoir lieu.

L'Évangile demeure à entendre, c'est l'annonce d'une venue et la venue annoncée.

L'Évangile s'aborde comme une rencontre de quelque chose de nouveau, non pas nouveau seulement il y a 2000 ans ; quelque chose qui n'est jamais pleinement encore rencontré. Et comme il vient comme une parole, il vient porté par une parole, il n'est jamais une affaire entendue, il demeure à entendre. Donc c'est un événement dans une parole, c'est-à-dire un événement annoncé, une venue annoncée. Le mot Évangile dit ou la venue annoncée ou l'annonce de la venue, simultanément les deux choses. Là nous avons lieu à une rencontre. Et le deux fondamental, le deux primordial (pas le deux essentiel), c'est celui-là.

Le rapport à l'Évangile est un rapport de rencontre à ce qui vient. Et comme ça vient par la parole, cela se donne à entendre. Le mot entendre, nous reviendrons sur sa signification ici. Il traduit au mieux le premier moment de ce que nous appelons la foi.

L'Évangile ça se reçoit. Cette réception est un entendre, un voir, un toucher…

Pour être tout à fait trivial, l'Évangile c'est quoi ? Ça vient et ça se reçoit. Le verbe recevoir, lambaneïn en grec, est fort utilisé par Jean pour dire cela. Le mot le plus classique pour dire la reconnaissance de ce qui vient, c'est le mot de foi qui ne désigne pas du tout ce que nous avons probablement à l'oreille quand nous prononçons ce mot en pensant qu'il s'agit d'avoir une opinion sur quelque chose : ce n'est pas la question. C'est un accueil de ce qui vient.

Et cet accueil peut se dire ensuite dans les verbes d'accueil, les verbes de perception : entendre, voir, toucher. On trouve chez saint Jean même l'odorer et le goûter. On trouverait les cinq sens. Ils sont énumérés, au moins les trois premiers, de façon voulue et signifiante, dans le début de sa première lettre. Voilà quelle est la structure de ce qui se présente.

Autrement dit, si j'aborde l'Évangile en demandant : est-ce que Dieu existe ?, je pose une question d'occidental, je ne suis pas dans la question de l'Évangile

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QUESTIONS SUR LES ESPACES RÉGIS[2]

► Vous avez dit qu'il fallait considérer l'espace plutôt que l'individu, est-ce que vous pourriez développer ? Vous avez aussi parlé d'espaces régis.

 J-M M : Je vais vous dire une chose. Notre pensée est prioritairement fixée sur des individus. Or ce qu'il faut viser, c'est ce qu'il y a entre les individus. Cela peut ne pas s'appeler frontière, cela a beaucoup de noms, par exemple relation, mais relation est un mot qui est déjà pris en mauvaise part.

La relation précède.

La relation précède les deux termes (deux individus ou deux choses), alors que pour nous, les deux termes existent et ils ont ensuite, éventuellement, une relation entre eux. Or c'est la re-lation qui pose les termes.

Nous sommes crispés sur l'ousia, au sens de : cette chose, ceci. Et ce que je dis a des retombées du point de vue de l'anthropologie, c'est-à-dire que ça porte le soupçon sur l'absoluité ou l'antériorité de la façon dont nous disons je.

Ce monde-ci et le monde qui vient.

L'Évangile répond à une question : qui règne ? Cela veut dire : dans quel espace sommes-nous ? Il y a deux règnes ou deux mondes, mais le mot monde est mauvais ici. Ceci est pris à la pensée juive, c'est toute la question des deux olam : olam habah, ce monde-ci et olam hazeh, le monde qui vient. Nous sommes dans ce monde et il y a le monde qui vient :

– Être en ce monde, c'est être dans le monde régi par la mort, car nous sommes nativement mortels et nativement meurtriers ou excluants, du même coup et pour la même raison.

– Quand l'annonce évangélique « Jésus est ressuscité » survient, cela signifie que vient un espace où la vie est plus forte que la mort et où l'agapê est plus forte que le meurtre ou l'exclusion.

Que veut dire « Jésus est ressuscité ? » Ressuscité c'est l'indication du passage ouvert entre la région de la mort dans laquelle nous sommes, et la région de la vie.

Les deux règnes et ceux qui les régissent.

Il n'y a de région que régie, c'est-à-dire qu'il y a règne. On a donc deux règnes :

– Il y a ce monde, régi par le prince de ce monde, c'est-à-dire par la mort et le meurtre, le mot monde n'étant pas pris dans le sens moderne du terme mais dans le sens johannique.

– Il y a le monde qui vient avec la résurrection. Or, comment se dit la résurrection dans les paroles de Jésus pré-pascal ? C'est l'annonce du règne, du royaume de Dieu. La résurrection est l'avènement du règne, et le Christ Seigneur est le Roi Oint. La résurrection est donc l'annonce de l'entrée dans un autre espace.

Penser l'espace.

Et ce qui importe, ce sont les espaces. Rien n'est plus important que l'intervalle, que l'espace, que ce qui est éventuellement frontière.

Il faudrait voir quelles sont les premières articulations de ce que nous appelons l'espace. À partir d'où pensons-nous l'espace ? Quelle est sa première caractéristique ? Nous avons une idée d'espace qui est très sommaire. D'ailleurs le concept d'espace que nous utilisons – étendue homogène et indéterminée dans laquelle on peut poser des choses ou décrire des figures – n'existe même pas chez les Grecs, ils n'ont pas idée de cela. À plus forte raison, c'est quelque chose qui n'existe pas dans le Nouveau Testament. À partir de quelle qualification première peut se penser l'être à l'espace, c'est-à-dire l'être au monde ? Il y a certainement l'orientation : le haut, le bas, la droite, la gauche, devant et derrière ; ce sont les premières directions et il n'y a pas d'être au monde qui soit sans

Nous sommes là aux choses fondamentales. Si, à partir de là, vous lisez Jean, Paul ou les Synoptiques, vous entendrez autrement, parce que vous aurez tenté d'occuper le terrain du texte selon sa préoccupation.

Le texte a une pré-occupation (ou il a une volonté, c'est la même chose) et nous ne l'occupons que si nous entendons sa pré-occupation.

 

Ce monde-ci et le monde qui vient sont donc des espaces régis. Est-ce à rapprocher de ce que vous dites souvent, à savoir qu'il faut penser pneuma en termes d'espace ?

J-M M : Je dis souvent : « Pneuma, Royaume, Vérité ce sont des mots qui disent la même chose. » Pneuma a donc la signification d'un espace régi, et même c'est la qualité d'espace de celui-ci.

Par exemple dans ce que Jésus dit à Nicodème « si quelqu'un ne naît pas d'eau et pneuma, il ne peut entrer dans le Royaume de Dieu » j'ai montré[3] que les deux parties du verset disent deux fois la même chose, de même que eau et pneuma disent la même chose, c'es-à-dire  que ce verset signifie ceci : « naître de cette eau-là qui est le pneuma, c'est cela qui donne d'entrer dans le Royaume de Dieu » Cela signifie que le pneuma de Résurrection est la même chose que le Royaume.

Il y a vingt ans j'ai voulu faire une série de cours sur l'Esprit Saint à partir de l'épître aux Éphésiens, et chaque fois que je voyais pneuma, je pensais espace, ce qui était, de ma part, assez audacieux. Or, pendant les vacances suivantes, j'ai trouvé un petit volume du XVIIe siècle commençant, un lexique hébreu-latin de Buxtorf. Comme il possède une table de lexique rabbinique, je cherche à rouah, le mot hébreu qui correspond à pneuma : je vois spacium, intervallum. Le mot  de rouah a été médité dans le monde rabbinique sous cet aspect-là. Il y a parfois des tentatives comme la mienne qui se trouve confirmées.

 

►  Vous avez dit que chez les anciens on parle de régions régies, est-ce que vous auriez un exemple ?

J-M M : Vous connaissez les quatre éléments : eau, feu, terre, air. La théorie des quatre éléments date d'Hippocrate, en médecine, et d'Empédocle d'Agrigente, Ve siècle avant Jésus-Christ, Empédocle étant celui qui a énuméré les quatre éléments. On pense qu'à l'origine il s’agit de quatre régions. Je parle de régions, mais comme toujours chez les anciens, ce sont des régions régies, donc qualifiées, et pas simplement des portions d'espace. Probablement, à l'origine de la distinction on a quelque chose comme ceci : le ciel est une région régie par Zeus (ça correspond au feu), la terre est régie par Déméter (Gêmêter, la Terre mère), l'océan par Poséidon, et la région de l'air pourrait être attribuée à Hermès parce qu'il est le communiquant, le dieu aérien.

 

► Est-ce qu'on peut dire aussi qu'un texte est un espace ?

J-M M : Oui, un texte est un espace qualifié. On demeure dans une parole. Un texte c'est un espace qu'on peut habiter, dans lequel on peut se mouvoir, c'est-à-dire qu'il y a un chemin de lecture. La totalité du texte est, dans ce texte, un ensemble de chemins de lecture.

Par exemple un espace peut s'indiquer par l'odeur, et s'il y a l'odeur de l'espace, il peut y avoir la mémoire du chemin[4]. C'est-à-dire qu'un chemin qui a été frayé est un chemin qui est encore à faire, qui est encore à parcourir.

Du reste odeur et mémoire (l'un que je mets au compte de l'espace et l'autre au compte du chemin) ont des rapports subtils entre eux.

 

NOUS SOMMES MEURTRIERS NATIVEMENT ?

► Comment entendre que ce monde-ci est sous le règne du meurtre ?

J-M M : Saint Jean ne craint pas de parler du meurtre et aussi de la haine. Je signale qu'il faut prendre ces mots, meurtre et haine, non pas comme disant un trait particulier de l'adversité, mais comme des termes génériques. La haine n'est pas seulement ce que nous appelons la haine. Ici la haine est le ressentiment, les multiples manières d'être mal à autrui. Et le mot de meurtre dit la même chose que haine, donc tout ce qui est exclusion et pas forcément sur mode sanguinolent.

Quand je dis que nous sommes meurtriers nativement je ne dis pas que nous avons planté un couteau sur le voisin. Seulement le mot de meurtre reste important parce qu'il dit cela sur le mode de la gravité et qu'il prépare la symbolique de l'inversion du meurtre dans la mort du Christ.

Une façon de dire le meurtre, c'est « les sangs », expression qui signifie le sang versé. On trouve cela au verset 13 du Prologue de Jean : « Ceux qui ne sont pas nés des sangs, ni de la volonté de la chair – c'est-à-dire de la semence de l'humanité faible – ni de la volonté du mâle, mais de Dieu ». Donc, « les sangs » signifient le sang qui n'est pas à sa place, qui n'estpas contenu dans son vase. C'est donc le sang versé au sens négatif, au sens de meurtre qui se distingue du sang librement versé : « Ceci est mon sang versé pour la multitude en rémission des péchés ». Et ici le terme « rémission des péchés »ne dit pas ce que vous avez l'impression d'entendre à première écoute,il faudrait faire tout un travail là-dessus.

► Quelles sont alors les conséquences pour la Résurrection : c'est d'être frères ?

J-M M : Oui. Vous avez dit être frères et c'est intéressant parce qu'il y a une inversion complète de la signification de la fratrie dans l'Évangile. L'archétype de la fratrie c'est Abel et Caïn qui sont les deux premiers frères. Or le premier meurtre est un fratricide, et quand le mot de frère est prononcé dans l'Évangile, évidemment, c'est l'inversion de sens de cela.

► Vous avez dit une autre fois que nous étions meurtriers d'être mortels.

J-M M : Quand je dis : nous sommes meurtriers d'être mortels, c'est que nous appartenons à la mort, à la fois comme excluant autrui et comme étant exclus par autrui. Mais ce n'est pas forcément la mort, ça peut être purement et simplement la jalousie, et c'est même premièrement la jalousie. L'élément premier de la fratrie, c'est la jalousie. Ce qui me permet de dire cela, c'est que la première fratrie est le premier lieu d'émergence du meurtre : c'est Abel et Caïn. Et comme nous sommes constitués par une relation, si je tue un des termes de la relation, j'atteste que je suis mort, puisque je ne suis plus en relation. C'est ce que dit saint Jean en toutes lettres : « aucun meurtrier n'a la vie en lui » (1 Jn 3, 15).

Or dans le monde qui vient, c'est la relation d'agapê qui est la qualité de cet espace relationnel : le monde est un espace relationnel.

Je prends occasion de cela pour répondre à une autre question qu'on m'a posée autrefois parce que c'est le moment ou l'opportunité d'y toucher.

Penser en termes d'archétypes et non en terme de nature.

La pensée néo-testamentaire ne parle pas de l'homme comme nature. Le mot de nature en notre sens n'est pas prononcé une seule fois dans l'Évangile. C'est très important parce qu'il est structurant dans le discours de la pensée occidentale où la nature répond à la question  "Qu'est-ce que ?" par une définition qui dit ce que c'est.

Ce mot nature est également décisif dans le discours conciliaire, dogmatique. "Deux natures, une seule personne, c'est le Christ", cela est vrai si on se place dans le point de vue où cette définition est une réponse correcte à la question que pose l'Occident à partir de l'idée de nature. Cependant l'Évangile ne parle pas de l'homme en référence à l'idée de nature, mais en référence à l'archétype.

D'où est pensée la mort dans l'Évangile ?

L'archétype de la mort c'est la première mort qui est un meurtre et même un fratricide, mort et meurtre du frère s'entre-appartiennent. Et c'est pour cela que la Résurrection est passage de la mort à la vie nouvelle, et passage d'une relation meurtrière à une relation d'agapê.

Jean insiste sur cela qui occupe le chapitre 3 de sa première lettre. « 11C'est ceci l'annonce que vous avez entendue dès le principe, que nous ayons agapê mutuelle, 12non pas comme Caïn qui était du mauvais et qui égorgea son frère» : "non pas" c'est-à-dire « Ayez agapê mutuelle ». 

Or il y a deux Adam c'est-à-dire qu'il y a deux postures constitutives d'humanité : 1) la posture christique (c'est-à-dire la posture adamique de Gn 1) consiste, parce qu'il est image de Dieu (Gn 1, 26), à ne pas vouloir ravir par force l'égalité à Dieu (Ph 2, 6) ; 2) la posture adamique de Gn 3 consiste à tendre la main pour prendre le fruit selon lequel « si vous en mangez, vous serez comme Dieu. » Ce sont deux postures antithétiques, deux modes d'humanité. Il n'est jamais question de nature.

En quel sens la Résurrection du Christ est l'accomplissement de l'agapê mutuelle des hommes, c'est la chose qui reste à penser. Tout le monde sait que l'Évangile dit : « Jésus est ressuscité » et que d'autre part il y a une morale qui dit : « Aimez-vous les uns les autres ». Pas du tout ! C'est une seule et même chose. Fondamentalement, l'annonce de la Résurrection n'est pas l'annonce d'une anecdote, d'un fait de jadis, et « Aimez-vous les uns les autres » n'est surtout pas une morale.

 

L'EMPLOI DES MOTS MONDE, VIE, MORT CHEZ JEAN

► Quand Jean emploie le mot monde, de quoi s'agit-il ?[5]

J-M M : Le monde chez saint Jean n'est pas ce que nous appelons le monde. Le monde c'est ce monde-ci dont nous avons parlé : c'est un espace régi, donc qui a un prince qui est le prince de ce monde. "Le monde" chez Jean est une façon de désigner l'espace régi par la mort et le meurtre. C'est pourquoi l'annonce de l'Évangile est l'annonce d'un autre espace, le royaume de Dieu qui est régi par la vie et l'agapê, ce qui est le contraire de la mort et du meurtre. C'est l'annonce essentielle qui répond à la question qui est la question porteuse de tout l'Évangile : « Qui règne ? ».

D'ailleurs toute écriture essaye de résoudre une question, que la question soit énoncée, ou qu'elle soit supposée. On écrit pour déchiffrer une situation. La question porteuse de l'Évangile est la question « Qui règne ? » C'est-à-dire : sommes-nous sous le régime de l'avoir à mourir définitif et de l'être meurtrier, ou est-ce qu'il y a un espace nouveau de vie qui soit un espace de vie non régi et limité par la mort, et un espace d'agapê qui exclut le meurtre (qui exclut l'exclusion mutuelle) ?

Voilà pourquoi l'annonce de l'Évangile est une joie prodigieuse, c'est qu'en principe nous ne sommes plus définitivement régis par l'avoir à mourir et par le fait d'être meurtriers qui sont deux données de notre situation native.

 

Les mots mort et vie n'ont pas le même sens dans chacun des 2 espaces.

Nous sommes nativement voués à la mort du fait même que nous naissons, nous avons à mourir et même notre mort est en nous dès notre naissance, dans ce que nous appelons couramment la vie. C'est pourquoi il y a une équivoque sur le mot de vie qui n'est pas toujours suffisamment levée dans notre Nouveau Testament :

– la vie éternelle n'est pas le prolongement de la vie, ni le retour à ce que nous, nous appelons la vie, mais qui est la vie intégralement mortelle.

– et ce que nous appelons la vie, l'Écriture l'appelle parfois la mort, c'est-à-dire la vie mortelle.

C'est pourquoi le mot de résurrection ou de "naissance plus originelle"[6] est très important pour marquer la nouveauté christique qui est une reprise de l'homme antérieurement à ce qu'il sait de lui-même, de plus loin que ce qu'il sait de lui-même.

Quand Jean emploie le mot de vie (zoê), c'est toujours la vie de résurrection, la vie qui n'est pas soumise à la mort. C'est une dimension de vie et pas simplement un élément factuel comme le fait de relever (de ressusciter) quelqu'un.

Donc il faut faire bien attention que, le plus souvent, ce que nous appelons la vie, Jean (comme d'ailleurs Paul) l'appelle la mort.

Quand Jean dit (1 Jn 3, 14 et Jn 5, 24) « Nous avons été transférés de la mort à la vie », il faut comprendre : « nous avons été transférés de la vie mortelle et meurtrière à la vie christique qui est déjà en nous ».

Donc la vie, dans notre monde, c'est la mort. Et la mort du Christ, c'est la vie, elle a la Résurrection inscrite en elle. Ce n'est pas quelque chose qui arrive après coup et qui aurait pu éventuellement ne pas arriver. Son mode même de mourir fait que la mort acquiescée est source de vie pour l'humanité. C'est l'inversion de la mort.

Ceci est également très important quand il s'agit du mot de souffrance. La souffrance, c'est mauvais, mauvais et mauvais. Néanmoins, le Christ a la capacité, et pour une part nous pouvons participer à cela, d'inverser le sens de la souffrance ; c'est-à-dire qu'elle peut être le lieu d'une liberté – chez nous, jusqu'à une certaine limite, parce que la souffrance extrême, sans doute, ne permet psychologiquement plus cela. Donc jamais la souffrance n'est louée comme souffrance. Ce qui peut être loué comme souffrance, c'est la souffrance inversée, c'est la souffrance dépassée par cette inversion.

 

Lecture de Jn 20, 19-23 : les deux espaces

 

Nous prenons donc le chapitre 20 du verset 19 au verset 23.[7]

Apparition du Christ aux apôtres, Jn 20, Rembrandt 1656

« 19Étant venu le soir, en ce jour premier de la semaine, et les portes étant fermées du lieu où étaient les disciples, à cause de la crainte des Judéens, vint Jésus, et il se tint debout, au milieu, et leur dit : “Paix à vous”. 20Et cela ayant dit, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples se réjouirent, ayant vu le Seigneur. 21Jésus leur dit à nouveau : “Paix à vous, selon que le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie”. 22Et, ayant dit cela, il insuffla et leur dit : “Recevez le Souffle Sacré (l'Esprit Saint). 23De ceux à qui vous lèverez les péchés, ils leur seront levés. De ceux à qui vous les confirmerez, ils seront confirmés”. »

C'est un texte extraordinaire.

Il y a, disons, deux moments qui sont indiqués par Jésus : « Jésus… dit "Paix" » (v.19)d'une part, et « Jésus dit à nouveau : "Paix" » (v.21) d'autre part. Cependant ce ne sont pas les deux moments décisifs. Ce qui opère le changement dans le cours du texte, c'est la venue de Jésus : il y a ce qui précède sa venue et ce qui suit.

Ces deux moments sont inégaux en quantité :

– ce qui précède sa venue est court ;

– et ce qui suit est réparti lui-même en deux moments : le premier moment est marqué par « Paix soit avec vous » (v.19) et le deuxième moment est marqué par « Paix soit avec vous » (v.21).

Au début nous sommes dans un espace tel que la qualité d'espace est la peur. Le surgissement de Jésus, du milieu même de cette fermeture et de cette peur, ouvre un espace nouveau. La façon d'ouvrir un espace est de saluer. C'est pourquoi Jésus dit : “Shalom (bonjour), paix à vous”. Cette parole fait de l'espace de peur un espace de paix.

Donc ici nous avons un moment décisif, une césure, une coupure, qui est un changement ou un renversement : c'est un renversement entre les disciples, rassemblés, portes fermées à cause de la crainte des Judéens, et puis ensuite tout le reste :
– Le premier moment, qui précède la venue de Jésus, est caractérisé comme la fermeture des portes. Cet espace a comme premier trait d'être un espace clos. Cet espace est clos parce que c'est un espace de peur, c'est dit en toutes lettres. Ce qui qualifie l'espace, ou ce qui règne sur l'espace, c'est la peur.
– La venue de Jésus change la qualité d'espace en ce qu'un espace de peur devient un espace qualifié de paix, de joie, de pneuma. Ces trois mots, qui ont quelque chance d'être des synonymes, sont tous les trois la désignation d'une qualité d'espace.

Autrement dit, toute cette scène se tient dans l'avènement de la nouveauté christique :
– comme avènement du pneuma (v. 22),
– comme avènement de la paix et non plus de la peur,
– comme avènement de la joie expansive et non plus de la fermeture.

C'est cela qui est décisif pour marquer l'expérience, la traversée qui se fait dans ce court texte. Ceci est le point essentiel, c'est la vue d'ensemble du texte qui nous occupe.

C'est construit sur cette idée qu'un espace (un monde, un aïôn) qui est régi par la peur, est envahi par l'avènement d'un autre espace, d'un autre royaume, le royaume de Dieu ou du pneuma. Est-ce la peur ou est-ce le pneuma qui règne ?

Or le pneuma est précisément le pneuma de résurrection, c'est Jésus qui l'insuffle en tant que Ressuscité. 

Il faut voir que l'Évangile est une réponse à une question. La réponse c'est : « Jésus est ressuscité ». Et ça répond à la question : « Qui règne, dans quel espace, dans quel monde sommes-nous ? » Et il s'agit de l'avènement du nouveau règne.

 

►  J'ai fait l'expérience de parler des deux espaces à d'autres personnes, et ça a beaucoup plu.[8]

J-M M : J'ai parlé des deux qualités d'espace. C'est un enfant qui m'a appris cela. Savoir entendre ce que les autres disent pour dire, c'est aussi très important. C'était à la Haye, à la paroisse française, en Hollande où j'allais souvent à l'époque, et il y avait un groupe d'enfants. La tâche n'était pas d'expliquer ce texte de Jean, mais le texte de la Pentecôte de Luc. J'ai oublié maintenant le mot même qu'il a dit et qu'il a suggéré très justement. Je l'avais retenu et gardé tel qu'il était à l'époque : il avait parlé de changement d'ambiance qui se produit, de quelque chose qui se passe et l'ambiance change. C'est de là que j'ai reçu.

Il y a peu de partages sur Jean où ne m'ait été apporté quelque chose. Parfois je ne sais pas le dire tout de suite. Mais il est important de savoir entendre un mot susceptible d'être souligné, qui peut d'ailleurs être infléchi, mais, partir d'un mot qui a été dit.  Vous savez, ce que je dis, c'est du très concret. Les gens disent : « C'est intellectuel et abstrait ». Mais l'abstrait, c'est le concret des autres ! Quand ce n'est pas mon concret à moi, je dis : « C'est abstrait ! »



[1] Il s'agit de la 2ème rencontre. Jean-Marie Martin a d'abord parlé de "Comment aborder l'Évangile ?" et là il introduit la structure sur laquelle s'installe l'Évangile : la distinction de ce monde-ci et du monde qui vient. Pour comprendre complètement de quoi il est question il suffit d'aller lire la transcription de la totalité de la rencontre, celle-ci comme cet extrait se trouve sur le blog (tag PLUS 2 PLUS 1) .

[2] Cette question et la suivante viennent de la session à Saint-Jean-de-Sixt en 2003 sur la Résurrection en saint Jean (Jn 20-21), les questions elles-mêmes ont été reformulées et quelques éléments ajoutés. Les questions suivantes viennent d'autres sessions.

[4] Ce paragraphe en fait vient de la fin de la session Symbolique des éléments.

[5] La réponse de Jean-Marie qui vient après est un extrait de la session de Nevers sur Le Credo et la joie en 2007 (tag CREDO ).

[6] C'est pour cela qu'au Forum 104 lors de la 2ème rencontre sur Plus on est deux Plus on est un lorsque J-M Martin avait introduit ce monde-ci et le monde qui vient, il avait fini sur la lecture de Jn 3, 1-11 qui relate la rencontre de Jésus avec Nicodème où il est question de cette nouvelle naissance. Voir note 3.

[7] Cette lecture a été faite lors de la session à Saint-Jean-de-Sixt sur la Résurrection (Jn 20-21). Nous n'avons mis ici que la partie de méditation qui parle des deux espaces. La transcription de cette session figurera un jour sur le blog.

[8] Cette question vient de la session sur la Symbolique des éléments à Saint-Jean-de-Sixt.