Semence de christité, chrisma, étincelle de l'âme
Le titre du blog fait signe vers la christité. Voici l'extrait d'une rencontre où Jean-Marie Martin a parlé de la semence christique qui se trouve en quiconque. Au cours de cette réflexion il a introduit ce que saint Jean appelle le chrisma et qui fait que chacun a en lui de quoi entendre la nouveauté christique.
Pour élargir ces deux notions (semence christique, chrisma), trois autres approches sont mises en annexe, seule la 1ère provient quasiment de J-M Martin : 1/ la semence pneumatique des valentiniens ; 2/ l'étincelle de l'âme de Maître Eckhart ; 3/ le point vierge de Thomas Merton. Notez que J-M Martin préfère parler de "pneuma de consécration" plutôt que d'Esprit Saint...
Semence de christité
Chrisma
► Est-ce qu'on peut parler de semence de christité en tout homme ?
J-M M : Tout à fait. Tout homme a potentiellement semence de christité, seulement elle peut rester dormante et inactive.
Cette semence de christité est en même temps une semence de l'identité nouvelle de l'homme en Christ, puisqu'il s'agit d'une naissance nouvelle[1]. C'est une semence divine qui fait de l'homme un être divin.
Cette semence, Dieu la donne à tous, nous le savons. Mais Dieu donne et la semence et la croissance, ce sont les deux moments.
- Le moment de la semence est celui des six jours de la création où Dieu ne fabrique rien mais dépose (dispose) les semences du monde, les semences de l'humanité[2].
- Et le septième jour cesse le travail de déposition des semences mais commence le travail de croissance.
Nous sommes dans le septième jour. C'est pour cette raison que les chrétiens disent : « nous sommes dans le dernier jour ». C'est que nous sommes dans le septième jour de l'histoire du monde. Cela ne se mesure pas en années, bien sûr.
Il est à présumer que le Dieu donne largement la croissance. Mais il faut bien savoir qu'il la donne à qui il veut, et à l'heure où il veut. Et « tu ne sais » l'heure ni le jour. Et non seulement tu ne sais de science certaine si tu as en toi la semence active, si ce que tu mets en œuvre est activité de Dieu.
Ceci est très important parce que ça interdit de compter ceux qui relèvent du Christ. Comme le dit Augustin : « Certains se croient dehors (de l'Église) et sont dedans, et certains se croient dedans mais sont dehors ». Et ceci n'est pas d'ordre psychologique mais d'ordre méta-psychologique, c'est de l'ordre de « tu ne sais ».
Ce « tu ne sais » c'est un non-savoir qui est une connaissance plus grande que le savoir.
À propos de quelqu'un de remarquable, vous ne pouvez pas dire : « celui-ci est un saint homme », vous n'en savez rien. « Il a donné tous ses biens », oui, bon, et après ? Pourquoi a-t-il donné tous ses biens ? Pour qu'on le prenne pour un saint ou… ? Saint Paul dit explicitement que même si je me donne à la mort et que je n'ai pas l'agapê (le soin, l'amour…) je ne suis rien (1 Cor 13, 1-13). Et c'est la même chose d'avoir l'agapê ou d'avoir la christité.
Donc je ne peux rien dire à propos d'autrui, mais je peux toujours rencontrer quelqu'un en saluant la semence de christité qui est en lui.
● La reconnaissance d'un non-savoir.
Tout ceci est assez complexe, parce que nous ne sommes pas compétents pour savoir ce qui est le bien : est-ce que je puis faire le bien sans avoir la foi ? La réponse classique des théologiens était : sans la foi tu peux faire un bien naturel mais celui-ci n'est pas salvifique. Ils faisaient donc la différence entre le bien naturel et le bien surnaturel[3]. Ils ont fait cette distinction car sinon cela aurait signifié que les œuvres de ceux qui n'ont pas la foi étaient des péchés. Non ! Donc ils ont fait une tentative en parlant d'un bien qui n'a pas proportion avec la vie éternelle, à savoir d'un bien qui relèverait de la nature. Ils ont introduit cette notion indispensable de nature pour que la distinction puisse être faite. Mais ça aboutit à quelque chose d'absurde.
Il est beaucoup plus intéressant de passer par la reconnaissance d'un non-savoir. Cela signifie que je ne peux pas dire non plus à quelqu'un de toute force que « il a la foi sans le savoir ». Je ne peux pas le lui dire car je n'en sais rien. Je ne sais même pas exactement si moi-même j'ai la foi et si je ne l'ai pas !
Quelle est la fonction de ce non savoir ? Pourquoi cela n'est-il pas de l'ordre de la conscience que j'ai des choses ? Voilà une question que, par rapport à l'histoire de la connaissance en Occident, je considère comme essentielle.
Vous ne verrez jamais à quel point l'Évangile est tellement étranger à notre langage ordinaire. Il est très simple quand il est considéré en lui-même, mais il est d'une extrême complexité et avec d'apparentes contradictions lorsqu'il est regardé à partir de nos prétendues certitudes. Voilà un point décisif.
● Le chrisma
► Vous parlez de semence de christité, mais quels sont les textes qui en parlent ?
Le mot christité fait signe vers le mot christos, et saint Jean introduit un mot de même racine quand il parle d'un chrisma, mot qui se trouve à plusieurs reprises dans sa première lettre. Le mot chrisma est difficile à traduire, il désigne une sorte d'onction intérieure, il est d'ailleurs à la racine du mot chrismation qui est le fait d'oindre quelqu'un d'huile sainte lors du baptême ou de la confirmation.
Le mot chrisma se trouve par exemple 1 Jn 2, 27
« Vous, le chrisma que vous avez reçu de lui qu’il demeure en vous. – Il s'agit de l'onction porteuse de la parole qui est vie, la vie étant la connaissance de Dieu en Christ, puisque Jésus a dit : « c'est ceci la vie, qu'ils te connaissent toi et celui que tu as envoyé »
Et vous n'avez pas besoin que quelqu’un vous enseigne. – autrement dit, si cette christité demeure en vous, quelqu'un peut bien vous enseigner, mais vous n'en avez pas le besoin. Vous pourriez par vous-même entendre les mêmes choses. Vous avez en vous de quoi entendre.
Mais comme le chrisma vous enseigne au sujet de tout, qu'il est vrai et qu'il n'est pas falsificateur (pseudos), et selon qu'il vous a enseignés, demeurez en lui. »
Vous avez en vous de quoi entendre la nouveauté christique, c'est ce que le texte nous dit ici : vous avez reçu l'onction intérieure, l'onction du Pneuma de consécration.
Le pneuma, nous l'avons étudié à différents titres ici sous un autre aspect, parce que le pneuma a une grande capacité de signification. Nous l'avons étudié comme énergéia, c'est-à-dire comme mise en œuvre, comme force active. Le pneuma est répandu, d'où l'importance extrême de l'Esprit Saint qui est la présence de l'activité de résurrection dans le monde.
Au début de la lettre aux Romains, Paul dit que le Christ est ressuscité d'entre les morts dans un pneuma de consécration, qui le consacre donc comme Messie, c'est-à-dire comme devant être répandu sur la totalité de l'humanité.
Vous comprenez maintenant ce que j'essaie de dire en parlant de la christité. Enfin, vous comprenez partiellement ! En effet c'est le mot Christos qui prend ici de l'importance, donc qui demande à être entendu comme une des dénominations du Christ, donc un des abords. Tout homme s'aborde par le nom qu'il donne de lui, quand le nom est profondément signifiant comme dans le cas présent.
Vous avez donc en vous le chrisma" et vous n'avez pas "besoin" de moi, mais alors, qu'est-ce que je fais ici en m'adressant à vous ? Eh bien c'est la thématique qui est développée très abondamment par Paul, à savoir que le prédicateur de la nouvelle alliance, celui qui fait le service de la nouvelle alliance, est un serviteur inutile[4] en vérité. Ceci dit, pour Paul, la certitude de son inutilité ne l'empêche pas d'être d'une activité prodigieuse, ce n'est pas un alibi pour ne pas annoncer la parole. Bien sûr le prédicateur aide un peu. Peut-être que vous n'avez pas le loisir de lire l'Évangile tout seul, peut-être que vous n'avez pas la préparation suffisante, donc il est bon d'être aidé, mais c'est vous qui entendez ou qui n'entendez pas.
Tout cela n'empêche pas saint Jean d'écrire, donc de porter la parole, mais cela ne relève pas du besoin. Cela veut dire aussi que cette parole peut sous quelque forme être manifestée bien ailleurs qu'à travers celui qui l'annonce. C'est une chose énorme. Il ne faut jamais oublier cela qu'on serait tenté d'oublier, par crainte d'annexer l'interlocuteur (c'est le fameux « vous êtes chrétiens sans le savoir »). En fait, qu'il y ait de la christité sans que nous le sachions, et même en nous, cela est certain, mais c'est ce niveau de l'être christique qui n'est pas dans la dépendance et dans la main, donc dans la capacité de récupération de ceux qui en parlent. En tout cas on ne peut jamais dire : il est ici où il est là, on ne peut pas. Cependant nous savons que le Christ s'adresse à tout homme.
► Vous parlez de la parole, mais ça décrit quoi ?
J-M M : La parole c'est le fait essentiel que Dieu s'adresse à quelqu'un dans sa capacité de christité et pas nécessairement clairement dans son psychisme.
Cette semence de christité est donc la proximité essentielle de Dieu à tout homme, ce que les Anciens appelaient l'étincelle, ou la semence, ou le grain de sénevé comme dit Clément d'Alexandrie :
« Cette semence élue, nous - sans doute la grande Église – nous l'appelons aussi "étincelle (spinthêr) ranimée par le Logos", "pupille de l'œil", "grain de sénevé", "ferment" » (Extraits de Théodote n° 1) [5]
Cette parole reçue éclaire sans doute l'homme, le dirige, à l'heure où il lui est donné de l'entendre. Mais nous ne savons pas si nous entendons et surtout quand nous entendons.
La signification profonde de cela correspond à ce que dit Jésus : « Pour ce qui est du jour ou de l'heure, personne ne le sait, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul. » (Marc 13, 32. Le Fils lui-même ne le sait pas, phrase qui est à l'origine d'un gros problème pour les théologiens. Effectivement, c'est une magnifique énigme, et j'ai mis longtemps à pénétrer un peu dans cette phrase étrange. J'ai commencé… mais vous savez, je ne vais pas vous le dire car ce serait empêcher toute possibilité pour vous de l'entendre. En effet cela ne peut venir qu'au bout d'un chemin, et si j'arrête votre chemin, c'est un tort que je vous fais, j'en suis persuadé. Vous donner des indications qui peuvent vous permettre de marcher, cela arrivera sûrement… et d'ailleurs, peut-être que vous l'entendrez d'une façon meilleure que moi.
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ANNEXE
Voici d'autres approches de la semence de christité et du chrisma
Vous avez aussi l'étude de Michel Tardieu, "Psuchaios spinter. Histoire d'une métaphore dans la tradition platonicienne jusqu'à Eckhart" / in Revue des études augustiniennes, XXI 3-4 (01/07/1975). Fichier PDF https://www.brepolsonline.net/doi/pdf/10.1484/J.REA.5.104300
1/ La semence pneumatique des valentiniens.
NB. On se réfère ici à la Grande Notice des valentiniens qu'on trouve en particulier dans l'Adversus Haereses de saint Irénée (AH en abrégé). Jean-Marie Martin a développé cela dans les messages du tag gnose valentinienne.
Selon les valentiniens, il existe trois substances hétérogènes (cfr. AH I,5,1 ; 6,1) : 1° la matière, appelée encore substance hylique ou choïque ; 2° la substance psychique; 3° la substance spirituelle ou pneumatique.
À partir des éléments hylique et psychique, le Démiurge a fabriqué l’homme à son image et à sa ressemblance. En outre, à l’insu du Démiurge, Achamoth a déposé en quelques hommes privilégiés une "semence pneumatique". Cette semence constitue l’identité profonde, le vrai moi des gnostiques, ces "hommes pneumatiques". Portée par le corps et l’âme, cet élément pneumatique est appelé à croître tout au long de la vie d’ici-bas pour être digne de recevoir finalement la connaissance parfaite et entrer au Plérôme (cf. AH I,5,5-6 ; 7,5)
2/ L'étincelle de l'âme chez Maître Eckhart.
Eckhart dit que c'est dans l'étincelle de l'âme que Dieu naît dans l’âme et que l’âme naît en Dieu. De façon générale la mystique rhénane utilise les mots étincelle, fond, abîme, fine pointe de l’âme, château fort, syndérèse pour dire le lieu de la naissance de Dieu dans l’âme : un lieu sans lieu où l’homme devient fils dans le Fils.
"L'étincelle de l'âme" est le titre du livre de Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière où se trouve la traduction des sermons 1 à 30. Voici un passage du sermon 20a (Homo quidam fecit cenam magnam) où il est question de cette étincelle de l'âme :
« Une puissance est dans l’âme qui sépare le plus grossier et se trouve unie à Dieu : c’est la petite étincelle de l’âme. (…) la petite étincelle de l’âme, est créée par Dieu et est une lumière imprimée d’en haut et est une image de nature divine, qui combat toujours contre tout ce qui n’est pas divin, et [ce] n’est pas une puissance de l’âme, ainsi que le voulaient certains maîtres, et [elle] est toujours inclinée au bien ; même en enfer, elle est là inclinée au bien. Les maîtres disent : Cette lumière est de telle nature qu’elle mène toujours combat, et [elle] se nomme syndérèse et signifie un acte d’unir et un détourner. Elle a deux œuvres. L’une est un refus acharné de tout ce qui n’est pas limpide. L’autre œuvre est qu’elle attire vers le bien – et celui-ci est imprimé sans intermédiaire dans l’âme – même chez ceux qui sont en enfer. »
3/ Le point vierge de Thomas Merton,
Thomas Merton (1915-1968) était un moine trappiste, auteur à succès et ermite, pionnier du dialogue avec le bouddhisme et pacifiste. Voici un extrait de son journal.
L'expression "le point vierge" est empruntée à Louis Massignon, et indirectement à Al-Hallâj.
« Après plusieurs années je me retrouvai un jour dans mon village natal... C'était comme si soudain je voyais la beauté secrète de tous ces murs, la profondeur de ces cœurs où ni le péché ni le désir ni l'autoconscience ne peuvent atteindre, le noyau de leur réalité, la personne que chacun est aux yeux de Dieu.
Si seulement ils pouvaient tous se voir eux-mêmes comme ils sont réellement. Si seulement nous pouvions nous voir les uns les autres constamment de cette façon. Il n'y aurait plus de guerre, ni de haine, ni de cruauté, ni de cupidité... Mais cela ne peut être vu, seulement cru et « saisi » par un don particulier. Encore cette expression qui me revient : le point vierge.
Au centre de notre être il y a un point de néant qui n'est pas touché par le péché ni par l'illusion, un point de vérité pure, un point ou une étincelle qui appartient totalement à Dieu, un point qui n'est jamais à notre disposition, un point dont Dieu dispose dans nos vies, qui est inaccessible aux fantaisies de notre propre mental ou aux brutalités de notre volonté. Ce petit point de néant et de pauvreté absolue est la plus pure gloire de Dieu en nous. C'est pour ainsi dire son Nom écrit en nous, comme notre pauvreté, comme notre indigence, comme notre dépendance, comme notre être de fils. Il est comme un diamant pur, l'éclat de la lumière invisible du ciel ; il est en chacun de nous, et si nous pouvions le voir, nous pourrions en admirer les feux resplendissants comme un soleil qui ferait disparaître à jamais l'obscurité, la cruauté de la vie. (...) La porte du ciel est partout. »
[3] « Dans l'état de nature intègre (avant le péché), l'homme a besoin d'une vertu surajoutée à la vertu naturelle uniquement pour accomplir et vouloir le bien surnaturel. Mais, dans l'état de nature corrompue, il en a besoin à un double titre : d'abord pour être guéri ; ensuite pour accomplir le bien surnaturel, lequel est le bien méritoire. » (Saint Thomas d'Aquin, Somme Théologique, Ia- IIae 109 a2)
[4] C'est un mot de saint Luc (cf Lc 17, 7-10).