Repenser le rapport à la Terre avec J-M Martin et d'autres
Dans le sillage des 10 ans de Laudato si', voici une méditation de Jean-Marie Martin sur la Terre, cette Terre que les textes néotestamentaires considèrent un peu comme une mère, à condition de bien entendre ce qu'ils disent quand ils parlent de l'Agneau égorgé par exemple. Ce thème de la Terre-mère se retrouve ensuite dans un article de Joseph Thomas, un vieil ami de Jean-Marie Martin, dans un article où il présentait un livre de Michel-Maxime Egger, La terre comme soi-même ; J. Thomas se réfère à de nombreux autres auteurs qui ont parlé sur le thème de la création.
La méditation de J-M Martin (cf. Qui est Jean-Marie Martin ?) est extraite d'un cours de théologie qu'il a fait à l'Institut Catholique de Paris en 1977-78 (cf. Penser le sacrifice... "Le pardon précède la création")
L'article de Joseph Thomas est paru dans Golias-hebdo et fait partie des textes rassemblés dans Incognito, Dieu dans les plis du monde, Golias, 2014. À noter que Michel-Maxime Egger vient de publier Gaia et Dieu, un écoféminisme chrétien est possible écrit avec Charlotte Luyckx et paru aux Editions de l’Atelier en mai 2025[1].
Le message suivant du blog portera encore sur la création. Il s'agit d'un dialogue qui a eu lieu lors d'une session où J-M Martin répond à des questions sur le thème de notre avoir-à-être, de notre semence en Dieu.
I – La Terre-mère et la notion originelle de sacrifice
Par Jean-Marie MARTIN
L'Apocalypse nous parle du sacrifice de l'Agneau égorgé (ou immolé), et dans la première lettre de Jean, nous avons le terme hilasmos (propitiation ou expiation). Mais il faut bien voir que la notion authentique de sacrifice nous est étrangère. Elle n'a pas de place à l'intérieur de notre vie. (…)
Ici, nous ne voudrions ni être les théologiens classiques du sacrifice, ni de simples phénoménologues du sacrifice bantou par exemple. Autrement dit, nous soupçonnons que l'effective foi chrétienne donne à penser sur le sacrifice de façon originale... En cela nous nous distinguons d'une pratique assez courante qui consiste, dans les cours de théologie, à faire une première heure sur la notion ethnologique de sacrifice, et par exemple une deuxième heure sur les modifications ou le surplus que cette notion acquiert dans le christianisme. Cette addition ne nous permet pas d'entrer, d'approcher de la notion originelle de sacrifice.
Alors, nous allons en quelques mots ici essayer de penser… sans pour l'instant nous interroger sur l'épistémologie de ce que nous faisons. Est-ce que nous sommes dans la psychanalyse ou dans l'ethnologie ou dans la foi ? Nous ne nous en occupons pas pour l'instant. Laissez-nous penser d'abord, on verra bien ensuite…
Tout se passe comme si déchirer la terre pour l'agriculture – la terre qui, de toute façon, pour les Anciens n'est en aucune façon un matériau mais quelque chose comme la mère –, tout se passe comme si déflorer la mère (déflorer la terre) par la cueillette des fleurs et des fruits, tout se passe comme si écraser la grappe pour le vin, tout se passe comme si égorger l'animal pour la nourriture, tout se passe comme si tuer l'ennemi pour la sécurité (pour la sauvegarde), était, dans une symbolique profonde, ressentie comme une violence ou une rapine qui ne peut être justifiée que parce qu'avant d'être rapine c'était d'une autre manière toujours déjà un don, ou plus exactement un pardon.
Il y a le nécessaire déchirement, la nécessaire mise à mort de la nature, tout cela qui montre qu'on ne vit guère sans mettre à mort autrui, sans prendre sa place, sans le limiter, et cependant tout se passe comme si cela devait toujours déjà être précédé de ce qui, absolvant, le laisse être.
Il y va d'être au monde, et d'être au monde de façon conciliée. L'existence doit être déjà conciliée, réconciliée, pour être.
Le vin : « Ceci est mon sang », l'agneau : « Voici l'agneau de Dieu ». Mais le vin, l'agneau, ne sont pas des signes conventionnels surajoutés : en eux il y va radicalement – c'est-à-dire dans les racines symboliques de l'existence humaine –, il y va de ce qui permet l'existence.
Et donc, d'une certaine manière, le pardon précède la création ; c'est l'envers de la façon habituelle de penser où il y a d'abord une création, dans laquelle il y a ensuite un accident pour lequel on demande pardon.
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II – Michel Maxime Egger : La terre comme soi-même.
« Soyez vous-même la transformation ! »
Par Joseph THOMAS
Le titre de l'ouvrage de Michel-Maxime Egger est accrocheur et renvoie au Soi-même comme un autre (Seuil 1990) de Paul Ricoeur. Il invite à considérer la terre comme un prochain et interroge chacun sur son rapport à elle. Réservoir de richesses ou"terre-Mère" à préserver, voire sacraliser ? À transformer ou à conserver ? Courtisons la terre (Stock, 1981) proposait René Dubos.
Voici près de trente ans également, qu'Olivier Clément éditait Sauver la création (Cerf, 1989), une théologie de l'écologie par Ignace Hazim (Ignace IV, patriarche libanais). Le texte, poétique et vibrant, appelait au dialogue avec les sacralités cosmiques et éclairait les textes des Pères anciens à la lumière de la Transfiguration. Il était prémonitoire de la nécessaire éco-spiritualité dont on recherche un peu partout la clé. Tout y était donné en germination en des propos esquissés, ouvrant à des efforts d'ascèse et de sacralité cosmique.
« L'Occident chrétien n'a pas assez aimé la terre. » Puis, citant Nietzsche : « Le désert croît. »
Michel-Maxime Egger considère que la théologie orthodoxe des énergies divines constitue les bases d'une éco-spiritualité espérée. Il nous faut passer d'un rapport de vampirisation de la nature, voire de barbarie (Michel Henry) à un rapport eucharistique et sacral. Trente ans plus tard, la dévastation de la nature semble avoir gagné, les technosciences brevettent allègrement le vivant et le désert grandit. Les forêts primaires sont exploitées avec avidité et la rapacité s'accroît dans les cœurs. En même temps, se lève des expériences manifestant une nouvelle conscience écologique devenue le substrat des mentalités communes. « Tu commenceras par le respect. »
À plusieurs reprises s'est manifesté localement, l'impact de Pierre Rabhi diffusant les principes concrets du respect de la terre, touchant ainsi de larges auditoires de jeunes fervents, les conduisant à l'action. Son écoute est d'essence quasi religieuse, la qualité de son expérience fait que sa parole transforme mieux que mille homélies. On sait aussi les liens étroits qu'il entretient désormais avec les monastères orthodoxes de femmes, en particulier celui de Solan (Gard) mais aussi de Roumanie. Loin des villes et des églises, des réseaux maillent les utopies concrètes. Résistances et espérances. Comment naître autrement ?
Il n'est donc pas étonnant que ce soit Pierre Rabhi qui préface le livre de Michel-Maxime Egger. Il sait trop lui-même que tant que l'avidité de l'argent régnera, l'alchimie mortifère qui consiste à épuiser les ressources de la planète pour les transformer en dollars se poursuivra. Il sait pieux encore que la transformation commence par soi-même. En homme de terrain et d'action, Pierre Rabhi parle bien, en musulman, de l'Évangile. Mais il préfère ne pas nommer autre chose que l'Océan spirituel qui fonde la vie, ce qui permet à chacun d'être rejoint au plus haut de soi-même. Sobriété heureuse ou admiration. Sans en partager les croyances explicites, Pierre Rabhi est élogieux du travail de Michel-Maxime Egger.
Ce dernier, sociologue et journaliste, né en 1958 en Suisse, s'est converti à l'Orthodoxie lors d'un voyage en Angleterre. Devenant éditeur d'ouvrages orthodoxes, voici que dans La terre comme soi-même (Labor et Fides, 2012), il prend le temps de développer les principes d'une éco-spiritualité en s'inspirant des théologiens orthodoxes. L'auteur sait bien qu'il existe une racine chrétienne à l'arraisonnement de la nature. La foi chrétienne s'est démarquée, quelquefois violemment, des animismes afin de pouvoir transformer le monde et l'aménager. La liberté chrétienne s'est dégagée des idoles et des pratiques païennes au risque de favoriser la dévastation. Dans L'homme révolté (Gallimard, 1951), visant l'Église, Albert Camus disait déjà que la nature qui cesse d'être objet de contemplation et d'admiration ne peut plus être ensuite que la matière d'une action qui vise à la transformer. Olivier Clément, quant à lui, constatant que la désacralisation a déséquilibré à jamais l'univers en y déchaînant le dynamisme et la tragédie d'une liberté humaine irrassasiable.
A contrario, certains adeptes de la "deep ecology" sembleraient vouloir revenir aux pratiques ancestrales en honorant Gaïa la Terre-Mère. Le point de vue de M.-M. Egger est ancré dans la tradition orthodoxe classique. Il développe en un langage accessible ce que Ignace Hazim esquissait. Alors que l'Église est embarrassée d'une spiritualité qui dévalorise le corps, la nature et la femme… l'écologie profonde se veut animiste, féministe et sacrale.
L'écologie contemporaine s'inscrit comme une réaction salvatrice à l'arrogance et l'inconscience qu'ils nomment syndrome du Titanic. Cette visée transformatrice poursuit la justification cartésienne de se rendre maîtres et possesseurs de la nature et, pour ce faire, de libérer l'homme des sacralités limitatrices. Désormais l'univers, réduit à l'espace, peut être assujetti et la nature devient une marchandise. C'est le triomphe de l'efficacité capitaliste. Le procès est bien connu. L'homme réel est celui-là. Nous savons trop, avec la crise, que la raison en est l'avoir, l'argent et la puissance, réduisant le réel à la consommation. Primat de l'avoir et disparition de l'admiration.
L'anthropologie biblique, exaltant la liberté souveraine d'Adam, s'est transformée en une lutte contre le sacré animiste des sources, des fontaines et des arbres. Pourtant, la condamnation biblique des idoles n'empêche pas l'amour du cosmos qui animait François d'Assise, Séraphim de Sarov et les moines celtes et qui devrait innerver toute la pensée occidentale d'un cosmisme lumineux.
Plus qu'une autre spiritualité, l'orthodoxie est porteuse d'une louange cosmique qui peut selon l'auteur, inspirer l'écologie. Loin d'en faire une supériorité, l'auteur invite à puiser dans la tradition orthodoxe des énergies pour inventer un nouveau rapport au cosmos, reconnaissant la valeur de la sacralité animiste : le culte des ancêtres pas plus que la sacralité hindoue n'étant des idoles à détruire. Dieu n'est pas identique au cosmos, mais on peut entendre par "panenthéisme" sa présence en tout ce qui existe. Juste immanence de Dieu dans le cosmos et en ce sens, vérité profonde de l'animisme. La destruction programmée des Indiens d'Amérique fut et demeure une plaie ouverte au christianisme et même une infamie.
Reprenant le concept-clé de "panenthéisme" et s'inspirant librement de Nicolas Berdaiev, l'auteur entend restaurer une tradition chrétienne de familiarité cosmique, élémentaire, corporelle, franciscaine. Certes, il y a un dualisme encouragé par le christianisme qui ne respectait pas suffisamment la proximité de l'homme avec les éléments. Celui-ci n'est pourtant pas un roi autoritaire, ni dominateur des éléments, mais un intendant, un hôte de la création et un "liturge" à même de sauvegarder, de protéger et de transfigurer la nature. La création aussi est en attente de la révélation plénière.
Finalement, c'est bien à une attitude d'attention et d'humilité qu'appelle Michel-Maxime Egger.
Transcender la nature ne veut pas dire s'en extraire – par le haut – ou s'en séparer, mais s'y enraciner – par le bas – pour l'ouvrir à l'en-deçà et à l'au-delà divins.
L'appel est ici à une écologie personnaliste à la suite de Gandhi : « Soyez vous-même la transformation ». Ou encore appel à la responsabilité par une transformation de soi qui vise à l'ouverture et à l'émerveillement. De François d'Assise à Silouane mais aussi Olivier Clément et Joseph Delteil, comment ne pas reconnaître que l'essentiel de l'ascèse chrétienne est la transformation du regard qui cesse d'accaparer pour admirer ? « Sobriété heureuse », aime dire Pierre Rabhi. Les récits de fraternité des saints avec les animaux abondent dans le christianisme celtique, manifestant la possibilité d'une véritable écologie qui fasse de la création tout entière une authentique maison à habiter.
L'écologie est une interpellation durable et un combat pour l'avenir. « Agit de telle sorte que la vie éternelle s'entrouvre pour toi, que tu irradies ses énergies sur toute la création » comme invitait Nicolas Berdaiev.
Connaissez-vous l'adage du Père Amphiloque, ancien de Patmos : « Savez-vous que Dieu nous a donné un commandement de plus, qui n'est pas mentionné dans l'Écriture, il nous dit : aimez les arbres. Celui qui n'aime pas les arbres n'aime pas le Christ » ?
[1] « Dépasser l’oppression conjointe des femmes et de la nature en inscrivant cette lutte dans la foi chrétienne n’est pas impossible. Gaïa et Dieu.e explore cette rencontre entre l’écoféminisme et le christianisme à travers les réflexions visionnaires de grandes théologiennes d’horizons divers, comme Rosemary Radford Ruether, Sally McFague et Ivone Gebara. Les textes de cette anthologie, inédite en langue française, ouvrent de nouvelles voies critiques et créatives pour penser le divin et la nature à partir de l’expérience des femmes. Une manière de nourrir des engagements pour la libération et la justice, étendues à l’ensemble du vivant. Un ouvrage essentiel pour réinventer la tradition chrétienne à l’ère de l’urgence écologique et des combats féministes. » Gaïa et Dieu-e» est un ouvrage écrit à quatre mains par Michel Maxime Egger et Charlotte Luyckx, docteure en philosophie, chargée de cours invitée à l’UCLouvain et à l’UNamur en Belgique, et chercheuse indépendante. Elle a notamment écrit Écophilosophie (Academia, 2020) et co-dirigé Écobiographies en Anthropocène (Presses Universitaires de Louvain, 2024).