La difficulté de pardonner, l'aveu des péchés sont des questions qui viennent souvent en débat dans les sessions animées par Jean-Marie Martin. Certaines expressions reviennent alors : "dans la lumière du pardon", "ni déni ni dépit", "le pardon précède le péché", "si Dieu ne compte pas le péché c'est qu'il était un rien".

Voici des extraits de trois sessions donnant des éclairages sur cette question[1], où Jean-Marie Martin se réfère à saint Jean et saint Paul. Ils sont rassemblés ici en espérant que leur lecture poussera à aller voir les messages indiqués en notes ! D'autres messages complètent ces approches sur le péché et le pardon (tag péché pardon)

PLAN :

I Premier éclairage (1 Jn 4, 20) : 1°) Pardonner ; 2°) Reconnaître qu'on n'aime pas son frère : ni déni ni dépit.
II Deuxième éclairage (Jn 16, 9) : 1°) Avouer son péché ? 2°) La falsification de la parole (Jn 16, 9). 3°) Le péché comme prince du rien, la possibilité du pardon (Rm 7, 8-9) ; 4°) Se laisser introduire ou non dans l'espace du salut.
II Troisième éclairage (Jn 16) : 1°) Quatre termes pour tristesse et joie (v. 21) ; 2°) L'oubli dans la parabole de la femme qui enfante (v. 22) ; 3°) Le pardon comme dévoilement (c'était un rien) ; 4°) Est-il possible de prêcher cela ?

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 Pardon, péché

 

I – Premier éclairage

 

Le péché n'a son sens ultime que dans le pardon[2], c'est même le lieu de la manifestation du plus grand don qui est le pardon. Le mot de pardon, à nouveau, pose beaucoup de problèmes chez nous : difficulté à le penser et difficulté aussi à le pratiquer probablement.

1°) Pardonner ?

► Saint Jean dit que « Si quelqu'un dit qu'il aime Dieu et qu'il n'aime pas son frère, il est un menteur» (1 Jn 4, 20). J'ai de l'exaspération contre quelqu'un. Comment concilier cette attitude avec l'amour accompli ? Pour avoir vécu dans un milieu cloîtré pendant quelques années, je peux dire qu'on n'a pas des affinités avec tout le monde, et que le pardon n'est pas toujours possible.

J-M M : La question est : comment faire le passage entre ce que le texte dit, car il ne parle pas du tout de ça, et notre expérience psychologique. Il ne s'agit pas d'essayer de se contraindre à ne pas sentir ce qu'on sent : ce serait faire semblant et c'est tout. C'est pour cela que l'agapê n'est pas un commandement. Si « Aimez-vous les uns les autres » est un commandement et que je ne peux pas aimer ma voisine, que faire ?

En fait il faut prendre conscience de la distance qui existe entre mon attitude et ce vers quoi je suis conduit par l'agapê, la reconnaître et savoir que la direction qui m'est indiquée est d'aller vers le pardon, mais quand le pardon sera possible psychologiquement. Il ne s'agit pas de faire semblant qu'il est possible là, qu'on doit pardonner. Non ! S'orienter vers le pardon, en sachant par ailleurs que nous ne pouvons pas pardonner, d'où il faut demander de pouvoir un jour pardonner. Et si je ne peux pas, parce qu'il est possible que même ça je ne le puisse pas, alors demander de pouvoir un jour authentiquement demander de pouvoir pardonner. Les paroles de l'Évangile ne doivent pas être prises pour des injonctions sur le modèle de la loi, ce sont des orientations qui sont là pour mettre en route quelque chose et le temps psychologique demande à être respecté. Autrement, c'est de la singerie.

 

 2°) Reconnaître qu'on n'aime pas son frère : ni déni ni dépit.

► Si on considère que le fait d'aimer son frère n'est pas une injonction, est-ce qu'alors on n'est pas dans le déni ?

J-M M : Tant que le déni est là, il est irrémissible, cependant je peux prier pour que le déni s'en aille, que le déni soit défait. Donc sous ce rapport-là, même dans le cas du déni, ce n'est pas ce pour quoi je ne peux pas prier. Le déni effectivement, de par sa nature même, interdit toute rémission : c'est que je n'en veux pas, je ne peux pas reconnaître que j'en ai besoin, donc je suis plein, je ne peux pas être empli d'autre chose, je ne peux pas recevoir ; je ne peux pas recevoir le pardon tant que je dénie, c'est une chose vraie déjà, mais ce n'est pas suffisant, je pense, pour expliquer la phrase ici qui reste complexe. Vous savez, cela fait 40 ans que je suis dans le texte, je ne l'ai pas élucidé de façon claire. Essayez.

► En hébreu l'un des mots qui désigne le fait de pécher est "rater la cible". Pour moi, entendre que nous ne savons pas où nous en sommes de l'amour me conforte dans ce que j'essaie de vivre : je loupe ma cible, eh bien, je loupe ma cible.

J-M M : Quelquefois nous avons dit cela par rapport au péché : il faut éviter le déni. Il faut donc le reconnaître, mais il faut éviter aussi le dépit, c'est-à-dire qu'il ne faut pas le reconnaître de façon dépitée mais de façon hilare, joyeuse.

 

II – Deuxième éclairage

 

1°) Avouer son péché ?

À propos du péché, de la falsification, de la culpabilité, a été évoqué entre nous le problème du sacrement de pénitence, et notamment de l'aveu. De quel aveu s'agit-il ? Suis-je capable de discerner le mal que j'ai fait et trouver les mots justes pour exprimer cet aveu ? Qui est responsable ? Qui est coupable ?

Dieu accueille le pécheur pardonné, Jean-François KIEFFER

J-M M : La notion d'aveu n'est pas à penser premièrement sacramentellement. C'est un aveu à soi-même et un aveu éventuel à autrui. C'est une question de fondamental, c'est-à-dire que ce qu'il y a de falsifié ou de falsifiant en nous ne doit pas rester dans le déni. Par ailleurs, en prendre conscience n'est pas non plus suffisant si on le fait n'importe comment : il ne s'agit pas de s'avouer (ou d'avouer) dans le dépit. Pas de déni, mais pas de dépit.

L'aveu christique est un aveu heureux. Le bon aveu n'est pas dans le déni ni dans le dépit, mais dans la lumière du pardon. Autrement dit, convaincre quelqu'un d'être coupable autrement que dans la lumière du pardon ne fait que redoubler sa culpabilité en ajoutant la nôtre. Donc la prédication moraliste est à l'inverse du sens authentique de péché et de pardon dans l'Évangile. L'évocation du péché ne peut se faire que dans la lumière de la libération du péché. Toute prédication sur le péché qui n'est pas dans cette lumière est pécheresse.

L'exemple majeur est celui de la Samaritaine. Il y a un aveu, mais Jésus entend cela comme disant plus que ce qu'elle dit : « Tu dis bien, que tu n'as pas de mari car tu as eu cinq maris, celui que tu as maintenant n'est pas ton mari, en cela tu dis vrai » (Jn 4, 17-18). Voilà qu'elle ne peut plus être dans le déni puisque, d'une certaine façon, elle est dénoncée. Et à la fin la Samaritaine dit tout haut : « Venez voir quelqu'un qui m'a dit tout ce que j'ai fait », autrement dit, ce n'était pas une dénonciation pour elle. Elle l'a entendu dans la tonalité du pardon[3].

 

2°) La falsification de la parole.

Dans ce que vous avez dit, le péché semble correspondre à ce qui est falsifié (ou falsifiant) en nous. Pourtant il y a une phrase de saint Jean qui parle du péché à propos de la foi : « À propos du péché parce qu'ils n'ont pas cru en moi… » (Jn 16, 9).

J-M M : C'est effectivement quelque chose qui peut paraître étrange : pour saint Jean, il n'y a pas d'autre péché que de ne pas croire. Mais, puisque croire c'est entendre[4], la totalité du péché se résume dans la surdité spirituelle : puisque le premier rapport à Dieu est un rapport d'écoute, ne pas entendre (surdité spirituelle), c'est "le" péché.

C'est pourquoi le prince de ce monde, qui a pour nom propre le péché, a pour caractéristique première d'être le falsificateur, le pseudos, celui qui, en premier, falsifie la parole de Dieu. Cela nous conduit à un thème paulinien magnifique. C'est la double parole entendue par Adam et Eve : "Tu ne mangeras pas" en tant que parole de Dieu n'est pas du tout une parole de loi, mais le falsificateur reprend la parole et la réinterprète comme parole de loi. Ainsi falsifiée, la parole de Dieu perd son énergie. Et cette énergie est pompée par le tentateur pour faire croître, précisément, toute la dimension de péché. Vous avez ici une interprétation du mythe de la Genèse qui est prodigieuse, telle qu'on la trouve chez saint Paul, Romains chapitre 7. C'est difficile à lire, mais c'est ainsi qu'il faut le lire.

 

3°) Le péché comme prince du rien, la possibilité du pardon (Rm 7)[5].

« 8Prenant élan par le moyen du précepte, le péché mit en œuvre en moi la totalité de l'épithumia (de son désir, de sa convoitise) car sans la loi le péché est mort. » (Rm 7, 8). Quelque chose qui est mort se met à vivre, il faut donc un élan. Le précepte est ce qui donne cet élan. Le péché est le prince du rien, le prince de la néantisation. En lui-même il n'est rien, à savoir ce rien de l'absolue négation, du refus. Il est mort, et c'est le précepte qui le réveille.

« 9Moi, jadis, je vivais sans la loiPaul n'a jamais vécu sans la loi, il est né sous la loi, c'était un bon juif, un bon pharisien. Quand il dit je ici, ce n'est pas lui mais c'est le je d'Adam de Gn 3 : Paul est en train de lire la Genèse –, survenant le précepte, le péché se mit à vivre il était mort, il se met à vivre : c'est l'éveil du péché – 10mais moi je mouruschose extraordinaire que ce "je mourus"et le précepte qui était pour la vie s'est trouvé pour moi être pour la mort. »

Au fond, Paul régit ici une affaire qui nous est tout à fait étrangère à un autre titre encore. Le véritable scandale pour Paul est qu'il puisse y avoir une parole de Dieu qui n'ait pas son effet. La parole de Dieu est opérative, et il devrait nous paraître scandaleux que Dieu parle et que cela n'ait pas d'effet.

Nous ne l'entendons pas ainsi parce que nous savons bien que nous sommes libres, que Dieu nous veut libres : comme si la liberté consistait en cela ! Nous avons une idée de la liberté totalement débile, de telle sorte qu'il n'est pas scandaleux pour nous que Dieu parle et que cela n'ait pas d'effet. Alors que c'est profondément scandaleux !!! Et puisque la parole de Dieu n'a pas d'effet, cela présuppose qu'elle arrive aux oreilles de l'homme après avoir été falsifiée. […]

Le péché, avons-nous dit, lorsqu'il est mort, n'est rien. C'est son essence d'être le rien, que Jean appelle, dans le Prologue, la ténèbre ou le rien. Donc il ne vit que d'emprunter ou de prendre élan sur quelque chose qu'il n'est pas, qui l'éveille et le suscite. C'est l'essence dernière du péché que d'être rien, mais ce n'est pas rien au sens banal du terme, on ne peut pas dire que les atrocités c'est "rien". C'est rien au sens où cela n'a pas de vérité ultime, de vérité foncière.

C'est même pour cela que le pardon du péché a un sens. Dieu pardonne gratuitement le péché. Mais comment Dieu pourrait-il, si le péché était quelque chose, déclarer que ce quelque chose n'est pas ? Pas le moins du monde ! Il peut déclarer que le péché n'est pas parce qu'il est, de son essence, n'être rien, même s'il est beaucoup pour nous. Il est, proprement, rien, du rien négatif, c'est-à-dire qu'il est le principe d'exclusion, et il est à sa place quand il est exclu. L'exclusion est à sa place quand elle est exclue : « Car c'est ceci le jugement : que le prince de ce monde est jeté dehors» (Jn 12, 31).C'est le principe d'un dehors indéfini et négatif.

« En lui (Dieu) il n'y a pas de ténèbre » (1 Jn 1, 5). Dans le Prologue, Jean dit du Verbe qu'il est la lumièreet que la ténèbre est hors de lui : « Hors de lui fut rien – et ce rien est ensuite nommé la ténèbre – 4Ce qui fut en lui était vie et la vie était la lumière des hommes. 5La lumière brille dans la ténèbre –elle vient s'affronter à la mort, à la puissance de négation mais la ténèbre ne l'a pas détenue » (Jn 1): c'est la résurrection, au verset 5 du Prologue.

 

4°) Se laisser introduire ou non dans l'espace du salut.

Donc, je dis que le péché, c'est de ne pas entendre. Le seul péché, c'est la non-foi. Corrélativement, je vous signale que, chez saint Jean, la seule œuvre à œuvrer, c'est de croire. La question est posée à Jésus après les petits épisodes maritimes qui suivent la multiplication des pains : « "Qu'œuvrerons-nous ?" "L'œuvre, c'est que vous croyiez". » Il n'y a pas d'autre œuvre que de croire. Autrement dit, puisque croire, c'est entendre, il n'y a pas d'autre possibilité que de se laisser introduire dans l'espace du salut, et il n'y a pas d'autre péché que de refuser cela. Entendre est donc le mot majeur, celui qui vient en premier pour traduire le mot que nous traduisons par foi, pistis[6].

 

III – Troisième éclairage (Jn 16, 20-21)

 

1°) Quatre termes pour tristesse et joie[7].

« 20Amen, Amen, je vous dis que vous pleurerez et vous lamenterez, mais le monde se réjouira. Vous, vous serez dans la tristesse mais votre tristesse deviendra pour être joie (se tournera en joie). » Tristesse et joie sont deux choses qui, ici, s'opposent mais cela est peut-être moins aisé à entendre qu'il n'y paraît. Nous allons déjà en dire quelque chose, avant d'aborder, au verset 21, la parabole de la femme qui enfante : sa tristesse se tourne en joie, son heure est venue, etc.

« Vous pleurerez et vous vous lamenterez tandis que  le monde se réjouira, vous vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse se tournera en joie. » Écoutez bien : il n'y a pas deux termes ici, la tristesse et la joie, il y en a quatre, parce que la joie en question à la fin de ce verset n'est pas la joie du monde (au sens johannique du terme) qui se réjouit en ce moment. Il y a donc deux sortes de tristesse et deux sortes de joie.

L'essentiel, c'est de savoir :

– qu'il y a une tristesse (celle des apôtres par exemple) qui est, en vérité, semence de joie, une joie qui est cachée sous la tristesse,

– et qu'il y a une joie (la joie du monde) qui peut être, en réalité, semence de tristesse, la tristesse fondamentale de ceux dont c'est l'heure quand ils rigolent, cette tristesse fondamentale qui prend la forme d'un semblant de joie. [...]

On peut le dire sous la forme : il y a une joie dont l'essence est la tristesse et il y a une tristesse dont l'essence est la joie. Il y a quatre termes, c'est ce que le texte laisse entendre.

 

2°) L'oubli dans la parabole de la femme qui enfante[8].

« 21La femme, quand elle enfante, a tristesse de ce que son heure est venue Mais quand le bébé est né, elle ne se souvient plusc'est-à-dire elle ne garde pas enmémoire – de l'affliction (la souffrance) à cause de la joie, parce qu'un homme est né vers le monde. »J'ai voulu à dessein, garder les aspérités de la traduction.

« Elle ne se souvient pas » : il s'agit ici du magnifique oubli qui n'est pas une perte ou une omission, qui coïncide avec la découverte de ce qui était recelé, retenu dans la tristesse antérieure. Celle-ci s'appelle la tristesse, mais c'est un mot ambigu parce qu'à l'intérieur de lui-même il y a la semence de joie : du fait qu'elle est semence, la joie est dans un vêtement de tristesse, mais ce vêtement disparaît, se lève. Et c'est du même mouvement que la semence croît pour atteindre sa qualité manifestée (son vêtement de joie), et que le vêtement de tristesse tombe, s'oublie.

 

3°) Le pardon comme dévoilement (c'était un rien)[9].

Dans la structure même que nous évoquons ici, il y a sans doute quelque chose d'assez essentiel pour la méditation du pardon. Je dis cela entre parenthèses, mais il faut profiter de toute occasion.

Dieu pardonne, c'est-à-dire qu'il ne compte pas quelque chose comme péché : « ouk ellogeïtaï (ce n'est pas compté comme)» (Rm 5, 13 et autres). Mais comment Dieu peut-il ne pas compter quelque chose qui serait ? Il ne le compte pas parce que ça se déclare comment ayant été radicalement un rien.

Il est certain que nous ne ressentons pas du tout comme un rien ce qui nous atteint, nous offense, nous lèse. En un sens,ce n'est pas rien, et néanmoins, c'était secrètement un rien. Le pardon est la chose la plus intelligente qui soit. Ce n'est pas une torsion ou une contorsion forcée de la vérité. C'est le dévoilement de ce que, cela que nous avons enduré difficultueusement, était un rien. Je ne dis pas : "était rien", mais : "était radicalement un rien", c'est ce qu'il faut dire quand on parle de cela puisque c'est un rien qui n'est pas rien, à certains égards.

Ceci est la condition d'intelligibilité même du pardon si on ne veut pas en faire simplement une pratique qui soit conseillée de l'extérieur, parce que ça arrange plutôt les choses. Le mot intelligence intervient ici pour dire que le pardon n’est pas simplement une obligation, une injonction qui nous est faite sans qu’il y ait de l’intelligibilité, c'est-à-dire sans que nous puissions en comprendre quelque chose.

La révélation du pardon jette un regard rétrospectif sur ce que nous tenions pour quelque chose : mais si je le tiens pour un rien, c’est qu’il est séminalement un rien, et là c’est intelligible.

 Vous savez, on ne réclame pas de l’intelligence dans les textes que nous lisons et nous avons tort car c’est la pointe de l’intelligence qui est là-dedans. Cela, évidemment, a des conséquences. Il importe d'abord d'entendre bien. Il ne s'agit pas de comprendre que dans tout contexte et impunément je peux dire qu'un crime n’est rien, c’est évident.

Néanmoins, il se révèle que le pardon lui-même est possible. C'est en ce sens-là que le pardon n'est ni quelque chose de romantique ni quelque chose d'efforcé, ce n’est pas un forçage. Le véritable pardon est la révélation (et au fond la levée) d’un pseudo-poids de réalité qui était illusoire dans notre façon de l’appréhender, mais illusoire à ce second degré, surtout pas à un degré psychologique, car psychologiquement, une offense, c’est beaucoup. Mais justement, ce texte-là ne parle pas psychologiquement, ce qui déplace le sens du mot offense et le sens du mot pardon.

 

4°) Tout est d'avance tenu dans le pardon.

► Le péché s'attaque à la vie même du pécheur, et c'est le pardon qui restaure. Tu as parlé de l'illusion, mais avant le pardon on est mort parce qu'on est coupé de la vie.

J-M M : Tout à fait, mais le pardon précède le péché. Il faut voir comment tout se tient. Le pardon apparaît à la fin, mais ce qui apparaît à la fin est ce qui est du plus originaire.

► C'est la parole qu'on a vue : « Dieu nous a aimés en premier. »

J-M M : Voilà. La révélation christique c'est que tout est d'avance tenu dans le pardon[10].

Évidemment il y a une façon d'entendre cela qui correspond à la critique faite à Paul pour des raisons analogues : si tout est d'avance dans le pardon, alors on fait n'importe quoi ! Eh bien la conclusion ne vaut pas. Et Paul a besoin de le préciser parce que ce qui fait le cœur de son annonce donne lieu immédiatement à méprise chez certains de ses contemporains : « Il en est certains qui nous calomnient en disant que non seulement on peut pécher, mais qu'il faut pécher, puisque nous avons dit que, là où le péché abonde, la grâce surabonde. » En effet leur conclusion est simple : « Faisons abonder le péché pour que la grâce surabonde encore plus » ! Donc ce ne serait pas la licence de pécher mais ce serait l'invitation à pécher. Ceci est évidemment une lecture de Paul que lui-même récuse. Le lieu où c'est le plus explicite est le chapitre 3 de l'épître aux Romains.

 

5°) Est-il possible de prêcher cela ?

Nous sommes ici dans des moments d'écoute de la parole qui donnent ce qu'il y a de plus essentiel dans la parole. Mais le plus essentiel est aussi le plus périlleux, le plus risqué. Il est très évident que l'Église, dans son histoire, s'est rarement aventurée, dans la prédication par exemple, à énoncer des choses de ce genre, parce que c'est périlleux, parce que cela risque d'être mal compris. Seulement, parce que c'est périlleux, alors que c'est très essentiel, faut-il ne pas le regarder ? Au contraire, il faut le regarder en faisant tous les efforts nécessaires pour éviter le péril. Il est vrai que cela ne peut se faire en toutes circonstances et à tout moment.

Mais la plupart des prédications relèvent du semi-pélagianisme. Le semi-pélagianisme est une hérésie qui apparaît au Ve siècle où ce qui est en question c'est la relation qu'il y a entre l'initiative gracieuse de Dieu et la liberté humaine, cette dernière jouant un rôle prépondérant. Or, ce qui serait tout à fait grossier, c'est de dire que Dieu récompense les bons. En effet personne n'est bon sans que cela ne lui soit donné par Dieu. C'est du reste ce que dit saint Augustin : « Quand il couronne (récompense) nos mérites, il récompense ses propres dons.» Car il n’y a  pas de mérite sans le don.



[1] La première partie vient de la session "Connaître et aimer (Lecture de la première lettre de Jean)". La deuxième partie vient de la session "Présence/absence" mais les deux questions ne sont pas tirées de la même séance. La troisième partie vient des 8ème et 9ème rencontres sur la Prière. Pour le moment seules les rencontres sur la Prière figurent sur le blog.

[3] « Quelle est la qualité de cette parole qui est dite au cœur de telle façon que cela délie le cœur et permette un aveu qui n'est pas un aveu dans la condamnation ? C'est une parole qui est entendue comme une parole libérante, et donc comme une parole de pardon. Il y a là quelque chose de très important à méditer. Ici cela permet à la femme d'avouer le manque, ce qui est le premier élément d'une ré-identification possible : il ne la laisse pas dans le déni de ce qu'elle est. » (J-M Martin, La rencontre avec la Samaritaine, Jn 4, 3-42, texte de base.).

[4] «  Croire c'est un mot que Jean lui-même commente par le terme lambaneïn (recevoir) et par le terme akoueïn (entendre) : comme c'est une nouvelle, cela nous vient par l'oreille, mais nous recevons par là celui qui vient. […]. C'est une parole qui, pour chacun, parle à l'heure où elle parle. Et c'est une parole qui parle à tout homme. « Mais voyons, me direz-vous, tout homme ne dit pas : "Jésus est ressuscité" ! ». Non, et cependant peut-être que l'essence de la parole "Jésus est ressuscité" ne réside pas dans le fait de proférer ces mots-là. » (Extrait de La parole de Dieu est une parole œuvrante (Rm 1, 16) qui nous arrive désœuvrée (Rm 7 et Gn 3).).

[5] Ce paragraphe (Le péché comme prince du rien) est ajouté, il développe l'allusion que J-M Martin vient de faire. Il vient de la méditation : Rm 7, 7-25. La distinction du "je" qui veut et du "je" qui fait. Les différents sens du mot loi chez Paul..

[6] « Il n'y a pas d'autre péché que d'être sourd, car la relation d'écoute, qui est une relation de non-capture, une relation qui ne met pas à mort, cette relation nomme ce qui introduit l'homme dans le sauf. Pourquoi ? C'est que si je juge, je me juge ; si je tue, je me tue. Nous avons vu cela chez saint Jean : si ce qui est essentiel c'est l'interstice, dès l'instant que je rejette, je me rejette, j'établis cette coupure. Donc sous la dénomination d'entendre, de pistis (de foi) comme ici, c'est exactement la même chose que ce qui se joue essentiellement dans la lettre de Jean à propos du meurtre. Et on comprend très bien qu'il n'y a pas d'autre péché que de ne pas entendre. Celui qui n'est pas dans l'espace de l'écoute est dans la sphère du jugement. Et quelque chose du même genre a été dit par les Synoptiques sur le mode : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ». C'est dit sur un mode sapientiel mais c'est fondamentalement la même chose. Cela dénonce la non-écoute. » (Extrait de  Jn 3, 14-21. Le serpent d'airain. Jugement et sauvegarde. Où l'axe du jugement passe-t-il ?)

[7]  Ceci sauf le dernier paragraphe (qui est extrait de la 9ème rencontre) est extrait de 8ème  rencontre sur la Prière ( 8ème rencontre. Jn 16, 16-21 : De l'énigme à la prière ; tristesse et joie ; la femme qui enfante).

[8] Toute la suite est extraite de la 9ème rencontre sur la Prière (9ème rencontre. Approfondissement de Jn 16, 16-22. M-Madeleine au tombeau, Jn 20)

[10] « Tout se passe comme si déchirer la terre pour l'agriculture - la terre qui, de toute façon, pour les anciens n'est en aucune façon un matériau mais quelque chose comme la mère -, tout se passe comme si déflorer la mère (déflorer la terre) par la cueillette des fleurs et des fruits, tout se passe comme si écraser la grappe pour le vin, tout se passe comme si égorger l'animal pour la nourriture, tout se passe comme si tuer l'ennemi pour la sécurité (pour la sauvegarde), était, dans une symbolique profonde, ressentie comme une violence ou une rapine qui ne peut être justifiée que parce qu'avant d'être rapine c'était d'une autre manière toujours déjà un don, ou plus exactement un pardon. Il y a le nécessaire déchirement, la nécessaire mise à mort de la nature, tout cela qui montre qu'on ne vit guère sans mettre à mort autrui, sans prendre sa place, sans le limiter, et cependant tout se passe comme si cela devait toujours déjà être précédé de ce qui, absolvant, le laisse être. Il y va d'être au monde et d'être au monde de façon conciliée. L'existence doit être déjà conciliée, réconciliée, pour être. Le vin : « ceci est mon sang », l'agneau : « voici l'agneau de Dieu ». Mais le vin, l'agneau, ne sont pas des signes conventionnels surajoutés : en eux il y va radicalement, c'est-à-dire dans les racines symboliques de l'existence humaine, il y va de ce qui permet l'existence. Et donc, d'une certaine manière, le pardon précède la création ; c'est l'envers de la façon habituelle de penser où il y a d'abord une création, et dans laquelle il y a ensuite un accident pour lequel on demande pardon.» (J-M Martin, cours à l'Institut catholique de Paris en 1977-78).