Lors du cycle sur "L'énergie en saint Jean" au Forum 104 J-M Martin a parlé du Pneuma (du Saint Esprit) pendant tout une séance. Cela fait l'objet du message Le Pneuma (l'Esprit Saint) chez saint Jean : repères ; symboliques (eau, feu, amour, connaissance, onction, parfum...). En fin de séance un des participants (Yvon le Mince[1]) a posé une question sur les dons du Saint Esprit. Cette question a donné lieu à une réflexion sur le rapport Un / multiples, sur "fragments d'intact" avec l'évocation d'un passage de L'Évangile de la Vérité, passage qui est transcrit ici (d'autres passages de cet Evangile figurent sur le blog dans gnose textes). J-M Martin évoque souvent cette question de la fragmentation, et les ajouts faits dans une autre police complètent ce qui a été dit au Forum 104.

Un complément a été ajouté pour montrer que J-M martin n'est pas le seul à dire que le péché n'existe pas en lui-même. Il ne figure pas dans le fichier pdf.

 

 

Les dons du Saint Esprit ; Un et multiples

Fragments d'intacte

Parabole des apparitions nocturnes (Évangile de vérité)

 

 

► Les dons du Saint Esprit[2] sont-ils des façons d'être du Saint Esprit ou bien des entités ?

Envoi de l'Esprit Saint, icôneJ-M M : La notion de dons du Saint Esprit est puisée à l'Ancien Testament à partir duquel on a tiré des listes de choses. Et en général c’est plutôt lié à la question des charismata dont parle saint Paul, c'est-à-dire des donations particulières à chacun. Seulement saint Thomas d'Aquin a repris cela par lui-même dans un traité, mais il a varié entre ce qu'il en dit dans les Sentences et ce qu'il en dit dans sa Somme Théologique par rapport à la question que tu poses. La question que tu poses c'est : quel est le statut ontologique des dons du Saint Esprit ?

► Disons qu'il y a une énergie fondamentale et des énergies…

J-M M : Ceci est plus intéressant comme question que la question du statut proprement ontologique. Parce que la question que tu poses ici c'est le rapport des charismata avec le grand charisma (le grand don) qui est le Pneuma (l'Esprit Saint). C'est une question fort intéressante mais qui n'est pas occidentale du tout. C'est la question du rapport du singulier et du multiple, à nouveau c'est cette même question.

 

Les dons du Saint Esprit dans le langage de la vertu.

Seulement le problème ensuite est venu de ce que tout a étét pensé dans le langage occidental de la vertu. Le langage de la vertu vient de l'Éthique d'Aristote (la virtus romaine c'est encore autre chose) : la vertu est un habitus, c'est-à-dire une aptitude (pour les dons du Saint Esprit c'est une aptitude infuse), une faculté à opérer, à agir. Voilà le statut ontologique proprement dit de la vertu.

Et souvent les dons du Saint Esprit sont considérés comme des noms de vertus, comme des aptitudes humaines à opérer et à agir.

Saint Thomas a bien vu que ces dons-là ne rentraient pas dans le champ des vertus éthiques dont parle Aristote mais il a gardé le vocabulaire de la vertu, et on a créé la notion de vertu théologale en la distinguant de la vertu morale. Seulement le langage est plus fort que l'intention de celui qui en use, et ça a contribué à moraliser indûment les dons de l'Esprit.

La question en soi ne mérite pas d'être traitée davantage mais il est vrai que nous sommes amenés à poser la question : quel est le statut de cela ultimement ?

 

La fragmentation des titres du Christ.

Par exemple on a vu les différents titres du Christ ; vous avez des premiers catalogues où vous trouvez une énumération de ce qu'il est[3] : il est le Père, il est la Sagesse, il est la force, il est le Fils, il est le Saint Esprit… Ah bon ! Alors de bonne heure on a fait cette distinction : les trois (Père, Fils, Saint Esprit) sont à part, et les autres sont des attributs communs à la divinité. Mais le début du IIe siècle ne sait pas encore faire cela. C'est très intéressant de suivre les premières ébauches de réflexion théologique qui se font au cours du IIe siècle. C'est mon lieu de méditation préférentielle parce que c'est un bon lieu pour voir la différence entre ce qui est advenu dans le discours, et puis ce que ça retient néanmoins du plus proche de l'Évangile que nous n'avons pas gardé.

► Ça pourrait faire un bon thème pour l'an prochain ?

J-M M : Non. Il faut le mettre en œuvre à propos de n'importe quel thème. C'est ce que j'essaie de faire en apprenant une façon d'entendre un texte qui n'est pas écrit sur le mode sur lequel nous pensons et écrivons. Ce travail on peut le faire à propos de l'Esprit Saint, etc.

 

Fragments d'intact.

► Pour revenir aux énergies et à l'énergie (les dons de l'Esprit) tu n'as pas répondu ?

J-M M : Non. La question ici est la question du rapport de la multiplicité et de l'unité. La réponse sera plus énigmatique que la question. Je vais la donner, c'est : « fragments d'intact ». Je vous assure que c'est la réponse, mais à première écoute elle est énigmatique, et pourtant c'est une expérience qu'on a facilement.

"Fragments d'intact", c'était le titre d'un poème que j'avais ébauché quand j'avais 25 ans, c'est quelque chose de très ancien dans cette perspective. Toutefois lire le poème ne serait pas éclairant parce que le titre n'est pas développé dans le poème. Le poème n'a rien à voir avec notre question ; l'intact, là, c'est la Sologne (mais la Sologne, peu importe). Et la Sologne, qui est traitée selon les quatre saisons ou les quatre éléments – c'est la même chose –, est telle, finalement, que cet écartement des quatre laisse intacte la Sologne.

 C'est ce que j'ai pensé sous beaucoup d'autres formes[4], à savoir que l'été, par exemple, loin d'être enfui quand c'est l'hiver, est enfoui dans l'hiver. Une chose qui est revenue souvent chez moi.  Les fragments d'intacte, je les ai trouvés déjà dans le démembrement du Nom, c'est-à-dire dans les généalogies des dénominations. C'est-à-dire que les auteurs qui parlent de cela distinguent ces dénominations en tant que des noms démembrés, c'est-à-dire en tant que partiels d'une part, en quoi elles sont véritablement fragments. Et puis, il envisage ce qu'il appelle l'égalisation des dénominations (l'égalisation des éons), c'est-à-dire lorsque chacune est pensée non plus à partir de son départ, mais dans sa plénitude, elles s'égalisent toutes, c'est-à-dire que toutes ces dénominations disent l'indicible unique. C'est un très beau thème développé chez les Valentiniens surtout, qui est tout à fait dans la ligne et de Paul et de Jean. On pourrait le montrer de façon précise.

 

Voir l'unité secrète.

Ça pourrait faire penser au rapport du rêve et de l'éveil dans l'expérience suivante : vous faites un rêve dans lequel vous tuez et au réveil vous constatez que la personne est vivante ; c'est-à-dire que la voir morte relève d'un manque de voir.

Tout ce qui est fragmentaire relève d'un manque de voir, de voir l'unité qui reste secrète sous l'apparente diversité, et même sous l'apparente déchirure.

Ce que Jean dit tout au long des textes de la Passion c'est l'impossibilité de tuer celui qui est la vie. En d'autres termes la vie donnée (mais le verbe donner reste à voir) n'est pas la vie mise en échec. Voilà ce qui intéresse Jean. Ne vous trompez pas. Les abîmes de ce don, pour inconnus qu'ils nous soient, ne le cèdent en rien à notre expérience de la souffrance dans toute sa vérité. Nous voulons dire qu'une mort pour la vie n'est certainement pas moins douloureuse qu'une mort pour la mort ; il n'est pas question de cela.

Quand le couteau du jour finira d'excorier
ma grande nuit sereine à ses coups dérisoires,
et qu'intacte il verra la nuit se relever
pour reprendre sa course, il lui faudra bien croire
qu'il ne tuait qu'en rêve. Et quand tous nos discours
auront usé leur ongle à la peau du silence,
tous nos vains graffitis paraîtront à leur tour
illisibles aux murs où jouait notre enfance. [5]

 

Le rapport du rêve et de l'éveil dans l'Évangile de la Vérité.

J'ai trouvé ensuite quelque chose qui ressemble à cette pensée (très ancienne chez moi) dans l'Évangile de la vérité qui est un texte gnostique du premier valentinisme, début du IIe siècle, parce qu'il s'agit du rapport du rêve et de l'éveil. C'est quelque chose qui avait intéressé Jung. L'Évangile de vérité fait partie du manuscrit copte, trouvé dans la bibliothèque de Nag Hammadi, qui fut acheté par Jung et qui s'appelle le codex Jung. Là je ne peux répondre que de manière allusive à une question aussi infréquentable.

 

Voici le passage du manuscrit auquel Jean-Marie fait allusion :

Parabole des apparitions nocturnes.

 

voler en rêveC'est ainsi qu'ils étaient [les hommes] ignorants à l'égard du Père, Lui qu'ils ne voyaient pas... Il y avait beaucoup d'illusions qui les hantaient ... et [elles n'étaient que] de vides absurdités, comme s'ils étaient plongés dans le sommeil et qu'ils étaient envahis par des rêves troublants. Ou bien [il y a] un lieu vers lequel ils s'enfuient, ou bien ils reviennent sans force [d'avoir] poursuivi celui-ci ou celui-là ; ou bien ils frappent quelqu'un, ou bien ils reçoivent eux-mêmes des coups ; ou bien ils tombent des hauteurs, ou bien ils s'envolent dans les airs sans pourtant avoir d'ailes. Parfois encore [c'était comme si] quelqu'un voulait les tuer, bien qu'il n'y ait personne qui les poursuive, ou c'est comme s'ils tuaient eux-mêmes leurs voisins car ils sont souillés de leur sang. [Mais] quand ceux qui traversent tout cela se réveillent, ils ne voient rien, eux qui sont au milieu de toutes ces confusions, parce que ce n'était rien que tout cela.

C'est ainsi qu'ils ont rejeté l'ignorance loin d'eux comme le sommeil auquel ils n’attribuent pas la moindre valeur, pas plus qu'ils ne tiennent ses œuvres pour solides. Mais ils les abandonnent comme un rêve dans la nuit, et la Gnose du Père, ils l'apprécient à la mesure de la lumière. C'est ainsi qu'ont agi tous ceux qui étaient endormis lorsqu'ils étaient ignorants. Et c'est ainsi qu'ils se redressent comme s'ils s'éveillaient. Heureux celui qui s'est retourné sur lui-même et qui s'est éveillé.

(D'après J.E. Ménard, Évangile de Vérité, rétroversion grecque et commentaire, Letouzay § Ané, Paris 1962 p.55-58 ; et p. 29-30 du manuscrit).[6]

 

Complément.

J-M Martin n'est pas le seul à dire que le péché n'existe pas en lui-même, ceci étant en rapport avec le fait que Dieu laisse tomber la dette. Il n'y a rien à payer, le Christ lui-même n'a rien à payer contrairement à certaines théories sur l'expiation.

« En français, comme en nombre de langues modernes la notion d'expiation tend à se confondre avec celle de châtiment. Au contraire, pour tous les Anciens, qui dit "expier" dit essentiellement purifier, plus exactement rendre un objet, un lieu, une personne désormais agréables aux dieux, alors qu'auparavant ils ne leur agréaient pas ; L'expiation efface le péché en réunissant de nouveau l'homme à Dieu. (…) L'homme ne guérit pas de son péché du fait qu'un autre satisfait à la justice divine par ses souffrances, de même qu'un homme ne devient pas immortel du fait qu'un autre meurt à sa place. Le péché n'existe pas en lui-même de sorte qu'on puisse l'effacer ou ne plus l'imputer, il existe des hommes pécheurs, morts à la vie éternelle : leur péché est expié, lorsque Dieu convertit le pécheur, lui donnant de vivre dans sa vivifiante sainteté » (A Feuillet, Le sacerdoce du Christ).

 


[2] La liste des 7 dons du Saint Esprit trouve son origine dans le livre d’Isaïe : « Un rejeton sortira de la souche de Jessé, un surgeon poussera de ses racines. Sur lui reposera l’Esprit du Seigneur, esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur, son inspiration est dans la crainte [piété] du Seigneur » (Isaïe 11,2). La « crainte du Seigneur » citée deux fois a été traduite par la Vulgate latine en « piété filiale » la deuxième fois. Le premier usage de cette liste est attesté par saint Ambroise de Milan à la fin du IVe  siècle.

[4] Ce passage vient d'une soirée à St Bernard sur le thème du Monogène (5 janvier 2005).  Pour ce qui concerne les dénominations voir 3 messages sur les gnostiques, le 1er :   Arbre généalogique de la gnose chrétienne

[5] Extrait du cours à l'Institut Catholique en 1974-75.

[6] Sur internet on trouve la traduction d'Anne Pasquier qui est légèrement différente car J. E. Ménard a tenté une rétroversion en grec http://www.naghammadi.org/traductions/textes/evangile_verite.asp.

Le thème de l'homme endormi ignorant dans un monde illusoire, qui, par son éveil, accède à la connaissance, n'est pas propre au gnosticisme, il se retrouve par exemple dans le bouddhisme. Certains ont fait aussi le rapprochement du film Matrix avec ce passage de L'Évangile de la vérité.