Voici une méditation de Jean-Marie Martin sur des textes de saint Paul qui sont rarement lus de cette manière. Ce sont des extraits du cycle sur "L'énergie en saint Jean" qui a eu lieu au Forum 104 en 2011-2012. Vous avez l'étude plus complète de ces textes dans d'autres messages : Rm 1, 16-17 : Évangile, énergie, dévoilement, foi, justification, salut… Thèse fondamentale de l'épître aux Romains et Rm 7, 7-25. La distinction du "je" qui veut et du "je" qui fait. Les différents sens du mot loi chez Paul..

 

La parole de Dieu est une parole œuvrante (Rm 1, 16)

Elle nous arrive désœuvrée (Rm 7 et Gn 3)

 

 

 

I) La Parole de Dieu est œuvrante (Rm 1, 16)

 

« Car je ne rougis pas de l'Évangile (évangélion), en effet il est dunamis (énergie) de Dieu pour "l'être-sauf" de tout homme qui l'entend (le reçoit) – littéralement : "pour le salut de tout croyant" ». Tous les mots nécessitent de l'attention.

L'Évangile est dunamis (énergie)

Le mot qui est prononcé ici est évangélion. C'est le mot le plus originel pour dire la chose du Christ. L'évangile est apparemment une parole, une annonce, et même une "belle annonce" (ev-angélion), mais le mot évangile désigne à la fois la chose annoncée et l'annonce de la chose. C'est un mot fondamental. Il a sa source dans l'Ancien Testament : c'est le mot "mevaser tov" qui désigne le messager qui apporte la nouvelle de la victoire, l'heureuse nouvelle.

Seulement pour nous une annonce n'est pas une énergie. Eh bien la belle annonce est une dunamis (une énergie). Que dit-elle ?  Elle dit : « Jésus est mort et ressuscité pour nous » et elle ne dit rien d'autre. Comment une annonce de ce genre, du fait d'être entendue, peut-elle être "salut" (mais que veut dire salut ?) pour l'homme qui la reçoit, qui l'entend ?

Cette parole est active.

Il faut savoir que, non content de désigner la parole qui annonce, le même mot Évangile désigne l'événement même qui est ainsi annoncé. Et cet événement (ou cet avènement) qui est pour nous un avènement de parole, n'est pas simplement une parole qui annonce, ce n'est pas une parole qui disserte, ce n'est pas une parole qui commande, c'est une parole qui agit, qui fait ce qu'elle dit.

Le dire est un montrer – c'est l'origine du mot deiknumi en grec, dicere en latin, dire en français – un donner à voir. C'est à la fois donner que cela vienne et que du même coup cela se voie.

Cette parole nous arrive désœuvrée (désactivée).

Autrement dit la parole d'Évangile est une parole active, sauf qu'elle nous arrive d'abord "désactivée", c'est un mot de Paul ; littéralement c'est "désœuvrée".

Effectivement chez nous la parole est quelque chose qui commente plutôt que quelque chose qui fonde ou qui agit. Or la parole de l'Évangile "opère" ce qu'elle dit.

Opérer est un terme pertinent si je l'entends dans son origine puisque le mot  "œuvre" vient du latin opus : d’où œuvrer. C'est un mot qui est assez peu usité aujourd'hui dans ce sens-là, sauf à propos de "l'opération chirurgicale", ou chez les chrétiens à propos de la mystérieuse "opération du Saint Esprit". Œuvrer demande aussi à être pensé, ce n'est pas fabriquer.

Œuvrer c'est donner. Tous les verbes essentiels du Nouveau Testament sont subordonnés à cette idée de donation et de donation gratuite, qu'il s'agisse du terme grec de charis (ce qui est gracieux au double sens de aimable et de gratuit), ou qu'il s'agisse du verbe didômi (je donne) qui est un des verbes majeurs de l'évangile de Jean, charis étant fréquent chez Paul ; mais c'est la même chose radicalement.

"Pour notre salut" ?

Pour avancer encore dans cette direction : cette parole œuvre ce qu'elle dit c'est-à-dire qu'elle œuvre pour ce qui est appelé dans notre phrase "le salut". C'est aussi un mot très fatigué, mais le salut signifie le sain par rapport à ce qui est malade, ou l'éveil par rapport à ce qui dort, ou la résurrection par rapport à ce qui est mort. « Jésus est mort et ressuscité ».

"Salut pour tout homme qui croit" : croire c'est entendre.

Croire c'est un mot que Jean lui-même commente par le terme lambaneïn (recevoir) et par le terme akoueïn (entendre) : comme c'est une nouvelle, cela nous vient par l'oreille, mais nous recevons par là celui qui vient. Venir et recevoir, c'est la structure de base.

Je me rappelle qu'ici, il y a deux ans, sous le titre : Plus on est deux, plus on est un, nous avions médité, parmi les grandes dualités (les grandes dyades) qui articulent la pensée de l'Évangile, la dyade d'entrée, de l'abord ; et nous avions dit qu'aborder l'Évangile, ce n'était pas présupposer qu'il soit une tradition, une religion encore moins… L'Évangile ça vient et ça se reçoit.

Que signifie ici le mot "dunamis" ?

Or que signifie ici le mot dynamis ? Bien sûr l'Évangile vient par une parole, mais il ne vient que pour autant qu'il est entendu, reçu. Il a été reçu à l'âge apostolique dans une expérience qui est l'expérience de l'énergéia divine, de la mise en œuvre de ce que Jean appellera (en le mettant dans la bouche du Christ) "mon œuvre".

Il ne faut pas oublier que énergéia est de la même racine que ergon (œuvre). C'est une vieille racine indo-européenne d'ailleurs. Travail se dit werk en allemand, work en anglais. C'est une œuvre. Or dans notre Nouveau Testament il n'y a pas la distinction qui nous est si familière entre le champ de la parole d'une part, et le champ de l'activité d'autre part. La distinction entre théorie et pratique est tout à fait étrangère au Nouveau Testament, alors qu'elle est totalement structurante de notre Occident. La distinction entre le cognitif et l'appétitif (ou l'affectif) est une distinction qui perdure, qui est fondamentale, qui est assez insurmontable pour un occidental. Or ici il s'agit de l'évangélion qui est une parole œuvrante.

Entendre l'Évangile c'est s'éveiller, ressusciter.

L'Évangile n'est pas une parole qui enseigne sur la façon de se sauver, c'est une parole qui, d'être entendue, sauve. C'est une parole qui annonce l'éveil c'est-à-dire la Résurrection du Christ, mais, pour autant que j'acquiesce à cette parole, j'en suis du même coup éveillé moi-même. C'est une parole donnante, œuvrante.

C'est très simple : l'Évangile est une parole qui, d'être entendue, ressuscite, me ressuscite maintenant.

Entendre ou non la parole de l'Évangile est une question de posture.

Que veut dire ressusciter ? Apparemment il y a beaucoup de gens qui chantent l'Évangile en cherchant à éviter le terme "ressusciter". Ceci peut poser des questions. Cependant il faut entendre la parole de l'Évangile dans sa structure, dans sa configuration, c'est cela en premier qu'il faut avoir en vue, quitte à ce qu'on réponde aux difficultés qui peuvent surgir à ce sujet dans un second temps. Pour entrer dans une pensée la première chose à faire n'est pas de l'importuner par nos questions, nos doutes, nos préférences, mais c'est tenter de voir le sens qu'elle a pour celui qui authentiquement la profère. Je dis parfois : si vous m'écoutez, il faut m'écouter dans "mon" oreille à moi ; après vous en ferez ce que vous voudrez, mais dans un premier temps c'est cela.

Il peut arriver qu'on entende un mot qui vient de quelqu'un d'autre et qu'on réagisse simplement par humeur, parce que ce mot n'a pas ce sens-là chez nous, ou parce qu'on n'aime pas ce mot. Mais ce n'est pas une affaire d'aimer les mots, c'est une affaire premièrement de les entendre, et les entendre pour ce qu'ils disent là où ils parlent.

Donc entendre l'Évangile c'est une question de posture : il faut avoir la posture de l'écoutant ; et, quand c'est accompli, c'est une posture de disciple. Cependant, nous l'avons déjà étudié ici l'an dernier, nul ne s'instaure lui-même disciple s'il n'est pas appelé.

Donc c'est une parole qui, pour chacun, parle à l'heure où elle parle. Et c'est une parole qui parle à tout homme.

« Mais voyons, me direz-vous, tout homme ne dit pas : "Jésus est ressuscité" ! ». Non, et cependant peut-être que l'essence de la parole "Jésus est ressuscité" ne réside pas dans le fait de proférer ces mots-là.

 

II) La Parole nous arrive désoeuvrée (Rm 7 et Gn 3)

 

L'archétype de la parole œuvrante est le « Fiat lux » de Gn 1.

Chez Paul ou chez Jean on ne pense pas un mot ou une notion à partir d'une définition de ce que c'est, mais par référence à un archétype. Or l'archétype de la parole c'est la première parole, et celle-ci est une parole œuvrante : « Dieu dit : "Lumière soit"… Lumière est » (Gn 1,3). C'est donc le « Fiat lux »  

Et saint Paul interprète ce Fiat lux dans un texte très important : « Celui qui dit : d'entre les ténèbres "Lumière soit", c'est celui qui fait luire dans nos cœurs pour la luminance de la gloire de Dieu sur le visage (ou sur la face) du Christ. » (2 Cor 4, 6). Le Christ est la face visible de l'invisible. Le lieu de la Genèse est dans nos cœurs et le Fiat lux est la naissance de la connaissance de  Dieu en nous qui a lieu dans l'écoute du Christ.

Le Fiat lux est donc l'exemple typique de la parole œuvrante.

L'archétype de la parole désœuvrée se trouve en Gn 3.

Nous pouvons comme contre-exemple examiner l'autre parole de Dieu qui est : « Tu ne mangeras pas de l'arbre » (Gn 2, 17). Oui, mais ça mange ! Qu'est-ce qui s'est passé alors ?

L'analyse de saint Paul en Rm 7 : le serpent a falsifié la parole.

Saint Paul analyse cela dans un texte que nous n'allons pas voir maintenant parce qu'il est assez difficile d'interprétation, au chapitre 7 de l'épître aux Romains (voir le complément à la fin du message).

Eve et le serpent, Solomon Raj (Inde)

En fait Adam (par l'intermédiaire d'Ève) entend la parole de Dieu : « Tu pourras manger de tous les arbres du jardin ; mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras » (Gn 2, 16-17) dans la reprise qu'en fait le serpent, c'est-à-dire l'adversaire, le falsificateur, le diabolos : « Dieu a-t-il réellement dit : "Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ?"... Vous ne mourrez point ; mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » (Gn 3, 2-5). Donc le premier geste de l'adversaire, c'est de reprendre la parole « Tu ne mangeras pas » presque dans les mêmes termes, mais en ajoutant un petit indice qui tend à l'interpréter comme un mot de jalousie : « c'est pour se garder le fruit » ; et la grande différence est dans la tonalité, c'est-à-dire que cette différence est à peine perceptible dans le texte lui-même, il faut l'entendre.

Or beaucoup de théologiens, et même de Pères de l'Église, ont lu la parole du serpent comme si c'était la parole de Dieu, et l'ont interprétée dans le sens donné par le serpent, c'est-à-dire comme un premier commandement assorti d'une sanction. Pourtant cette parole n'est ni un impératif ni un commandement donnant lieu à châtiment. Pour vous donner un exemple : la parole « Si vous en mangez vous mourrez » peut être dite à propos de champignons, je veux dire par là qu'il y a quelque chose qui peut être mortel, et là cette parole n'est pas une parole de loi, c'est au contraire une parole de salut.

Le « vous mourrez » (Gn 2, 17) après la reprise du serpent est entendu désormais comme une conséquence punitive. En effet ce qui appartient essentiellement à la loi au sens le plus banal et le plus courant, c'est de comporter une prescription, une possibilité d'infraction et si infraction alors une punition, c'est secrètement une parole de chantage. Notre façon de comprendre la loi est toujours plus ou moins une parole de chantage, c'est pourquoi la loi ne peut en aucune façon être salvifique pour ce que Paul envisage ici de l'homme.

Les trois caractéristiques du diabolos : falsificateur, meurtrier, adultère.

Le thème de la falsification de la parole est un thème majeur qui correspond du reste au thème du meurtre pour l'humanité. En effet dans la Genèse apparaît d'abord la Parole, ensuite l'Homme, et enfin le couple.[1]  C'est pourquoi les péchés majeurs qui sont des noms propres de l'adversaire (du diabolos) sont : premièrement la falsification (le diabolos est le pseudos, mot qu'on traduit souvent par "le menteur", mais ce mot dit une falsification qui inclut le mensonge et aussi d'autres modes de falsifications.) ; deuxièmement le meurtre (il est le meurtrier, l'archétype du meurtre) et troisièmement le pornos c'est-à-dire l'adultère, celui qui brise la bipolarité masculin et féminin du couple. Nous avons ici une sorte d'articulation majeure qui se trouve assez développée par exemple dans le chapitre 8 de l'évangile de Jean à partir du verset 31 dans un dialogue où Jésus est très violent à l'égard des Judéens qui avaient entendu sa parole.

La parole de Dieu est désœuvrée car nous ne sommes pas "ajustés".

Quelle question se pose Paul à propos de ce qui se passe en Genèse 3 ? C'est : comment expliquer que la parole de Dieu qui est donnante soit une parole qui, ici, est désœuvrée, une parole qui n'accomplit pas l'œuvre ?

Toute parole de Dieu accomplit son œuvre. Au contraire une loi dit « tu dois » mais elle ne donne pas que je fasse. Vous, vous n'avez pas de problème, parce que vous savez que la parole de Dieu est une loi et que vous êtes libres et que, par rapport au "tu dois" : ou je fais, ou je ne fais pas ! Mais ce n'est pas du tout la pensée de Paul. Pour lui c'est un vrai scandale qu'il y ait une parole de Dieu efficace, la parole créatrice, et qu'elle soit précisément inefficace dans ce lieu majeur. La question est de savoir ce qui la rend inefficace.

Nous avons vu que le serpent reprend la parole de Dieu en la transformant, et que celle-ci arrive donc à l'oreille d'Adam dans une interprétation qui fait de la parole donnante une parole de loi, et de loi posée par une sorte de jalousie ; c'est une loi qui veut se garder son champ propre, ne pas communiquer, ce qui est le contraire même de la parole de Dieu qui est une parole donnante.

D'où toute la thématique bien connue chez Paul du fait que nous ne sommes pas "ajustés" à la parole, mais "désajustés". Le terme dikaiosunê (ajustement), voilà un mot aussi important que le mot de salut, on le traduit en général par "justification" ou "justice" et cette traduction est une moralisation indue. L'a-dikos (le désajusté) est le contraire du dikaios (le bien ajusté), cela ne se réduit pas au champ de la morale, c'est un terme beaucoup plus vaste et beaucoup plus vague.

Tout est dans la posture.

Nous venons de voir qu'au chapitre 7 des Romains Paul récite l'entrée du péché sous la figure d'Adam. Dans le chapitre 1 il y a un grand passage sur l'avènement du péché dans le monde qui ne prend pas la figure d'Adam car Paul ne parle pas pour les Judéens mais pour les goïm (les nations), donc il prend un autre langage.

En quoi consiste le premier péché ? « Ils n'eucharistièrent pas » (v.21), il s'agit des hommes. Eucharistier c'est rendre grâce, c'est-à-dire recevoir comme don la parole donnante. Or les hommes sont au monde sur le mode de la prise, ce qui est la caractéristique d'Adam : Adam saisit l'égalité à Dieu, il n'est pas sur le mode de la reconnaissance du don, du don gracieux. Le Christ est dans une autre posture : « Lui qui étant en forme de Dieu (étant image de Dieu) n'a pas jugé bon de saisir comme une proie d'être égal à Dieu » (D'après Ph 2, 6). Il est donc le contraire d'Adam qui fait le geste de prendre le fruit : « Si vous en mangez, vous serez comme des dieux » c'est-à-dire que "vous serez égal à Dieu" selon ce qu'a dit le serpent.

C'est donc une traduction de la même chose dans un langage autre, et c'est très intéressant.

 

Complément : Le texte de Paul (Rm 7, 7-11) référé à Gn 3
« 7Que dirons-nous : la loi est péché ? Pas du tout. Mais je n'ai connu le péché que par la loi. Je n'eusse pas connu la convoitise si la loi n'avait pas dit : tu ne convoiteras pas. 8Le péché, prenant élan par le précepte, a mis en œuvre en moi la totalité de la convoitise. Car, sans la loi, le péché est mort. 9Moi, je vivais sans la loi, jadis. Survenant le précepte, le péché se mit à vivre 10mais moi, je mourus, et le précepte qui était pour la vie, s'est trouvé, pour moi, être pour la mort. 11Car le péché, prenant élan par le précepte m'a trompé, et, par lui, m'a tué. ».
Le péché ici ne désigne pas ce que nous appelons le péché, mais c'est un nom propre du serpent. Le précepte : « tu ne convoiteras pas » est mis ici pour : « tu ne mangeras pas du fruit. »  Paul ne garde pas cette forme de la Genèse pour dire la même chose parce qu'il emploie le langage stoïcien du désir et de l'accomplissement du désir
Un petit trait atteste encore que la référence est Gn 3 : comme Ève, Paul dit : « le péché  – autrement dit le serpent – m'a trompé (exêpatêsen me)» (v.11), c'est le même verbe qu'en Gn 3, 11 : « le serpent m'a trompée (êpatêsen me) » (version de la Septante).
 


[1] Cet ordre est celui du chapitre 1 de la Genèse : la parole vient en premier (« Dieu dit :"Lumière soit" ») ; l'homme ensuite (« Faisons l'homme »), et le couple enfin (« mâle et femelle il les fit »).