Lors de la dernière séance du cycle qui avait pour thème "Maître et disciple", au Forum 104 à Paris, J-M martin a étudié les figures contrastées de Pierre et de Jean en méditant des passages du chapitre 21 de l'évangile de Jean. Chemin faisant il a été amené à méditer les verbes suivre et demeurer. La figure de Jean l'a ensuite conduit à parler de disciple par excellence, puis de maître par excellence, et enfin de maître intérieur.

 

Les figures de Pierre et Jean

La question du maître intérieur

 

J'ouvre[1] ld'abord le chapitre 21 de l'évangile de Jean, le chapitre conclusif, dans lequel nous avons une sorte de comparaison qui s'instaure entre deux figures : la figure de Pierre et la figure de Jean. Elles sont posées là de façon volontaire. On pourrait même se demander, si on était simplement un historien qui regarde les textes, s'il n'y a pas là une tentative de négociation entre les communautés johanniques et et les communautés d'origine pétrine. Qu'en est-il de Pierre, qu'en est-il de Jean, de l'héritage de l'un et de l'autre ? Je crois qu'à travers cela un certain nombre de choses se disent.

Je prends, pour ce qui concerne Pierre, du verset 15 au verset 19, et pour ce qui concerne Jean, du verset 20 au verset 23.

 

1°) La figure de Pierre.

« 15Quand donc ils eurent dîné, Jésus dit à Simon Pierre : “Simon (fils de) de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci (les autres disciples) ? ” Il lui dit : “Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime” Il (Jésus) lui dit : “Sois le pasteur de mes agneaux”. 16De nouveau (palin) il lui dit pour la deuxième fois : “Simon, fils de Jean m'aimes-tu ?” Il (Pierre) lui dit : “Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime”. Il (Jésus) lui dit : “Sois le berger de mes brebis”. 17Il lui dit pour la troisième fois : “Simon, fils de Jean, m'aimes-tu?” Pierre fut attristé qu'il lui ait dit pour la troisième fois “M'aimes-tu?” et il lui dit : “Seigneur, tu sais tout, tu connais que je t'aime”. Jésus lui dit : “Sois le pasteur de mes brebis.” »

Il y a ici une triple question et une triple réponse. Une fonction est donnée à Pierre, la fonction de pasteur : paître les agneaux et les brebis. Pourquoi trois fois ? Pour indiquer un rapport avec le triple reniement. Est-ce que ce rapprochement a un sens ? Il a un sens éminent, c'est qu'il est donné ici à Pierre une fonction qui ne relève pas des dispositions naturelles de Pierre, bien au contraire… Il a, pourrait-on dire une charge de vigilance, de garde, de soin de troupeau, car c'est de cela qu'il s'agit – bien sûr Jésus est le pasteur par excellence – la charge lui est donnée d'une vigilance sur le troupeau et il faudra peser tous ces mots-là. Or pour bien marquer que cette vigilance ne relève pas du don naturel de Pierre, parce qu'il est celui qui renie, il lui est confié d'être le gardien de la foi des autres. Ceci pour bien marquer que le véritable gardien de la foi des autres, c'est Jésus lui-même et non pas l'individu Pierre.

La figure de Pierre ici n'est pas simplement celle de l'individu Pierre. Dans l'énigme que le ternaire pouvait nous poser, il y a une réponse, et une réponse qui a un sens, une réponse positive. Nous avons donc ici ce qu'on pourrait appeler un charisme qui touche plus la figure de Pierre que la personne de Pierre. Ce qui fait justement que cette figure est héritable par ceux que l'histoire appellera les successeurs de Pierre. Ce texte fait référence à d'autres textes des synoptiques, en particulier : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église » (Mt 16, 18). Vous savez qu'il y a des exégèses protestantes qui essaient de dégager la signification par rapport à un héritage dans la suite de l'histoire de l'Église, c'est bien connu. Ce n'est pas le moment d'en débattre, je ne pense pas qu'elles soient vraiment pertinentes, je les signale simplement.

Nous sommes ici véritablement dans un chapitre qui concerne des héritages. Déjà au chapitre 20, chapitre précédent, il y a l'apparition de Jésus au soir du premier jour avec l'insufflation et la mission donnée aux apôtres. Ici qu'en est-il de Pierre ?

Pour Pierre je n'en dis pas plus pour l'instant, mais cela donnera lieu à beaucoup de réflexions.

► Les verbes employés pour dire aimer ne sont pas les mêmes en grec, il y a philein et agapan et Pierre ne répond jamais par le verbe agapan, je pense que cela a un sens.

J-M M : Je ne vois pas de différence entre agapân et phileïn. Si on regarde l'ensemble de l'évangile de Jean, l'un n'est pas inférieur à l'autre. Le verbe phileïn a une occurrence éminente dans le chapitre 15. Le terme agapân est évidemment le terme le plus fondamental dans l'écriture de Jean, mais je trouve qu'ici c'est simplement un moyen pour n'être pas la simple répétition de la formule, je ne vois pas d'autre explication à cela, qui soit valide et qui soit justifié, qui ait une raison d'être. De même pour l'expression « le disciple que Jésus aimait » on a souvent agapân (13, 23 ; 19, 26 ; 21, 20) mais aussi philein (20, 2 et 7).

Vous savez que le langage de Jean n'est pas un langage terminologique. Bien sûr tous les mots employés par Jean sont des mots polysémiques, des mots qui peuvent avoir des sens différents ou des nuances différentes de sens. Cependant il faut que cela soit montré à chaque fois. Il y a beaucoup d'exemples que nous avons vécus, par exemple la différence pour dire “voir” entre theôrein et horan, cette différence a lieu en certains endroits, en d'autres endroits elle n'a pas lieu. Il faut toujours voir à partir du contexte si ces deux mots sont mis dans un rapport énigmatique (un rapport qui fasse question) ou non. Ici je ne vois pas la question. Si vous la voyez, vous me le dites. Je suis comme vous, je lis, je cherche à lire.

 

2°) La figure de Jean.

Voyons le rapport à Jean[2].

« 20Se retournant, Pierre constate le disciple que Jésus aime c'est une dénomination de Jean, du moins de la façon la plus reconnue – en train de suivre – lui qui s'était penché sur son côté lors du repas (de la Cène) – réflexion fréquente chez Jean : quand un personnage intervient et qu'il a déjà été mentionné dans le cours de l'évangile, il est fait référence à ce lieu, nous en avons des exemples nombreux – et lui avait dit : “Seigneur qui est celui qui te livre ?”  21Donc voyant celui-ci, Pierre dit à Jésus : “Seigneur, quoi lui ? ”.On ne peut pas faire plus simple ; Pierre vient de savoir ce qu'il en est de lui-même, donc « Et qu'en est-il de lui, de ce disciple que Jésus aimait ? »  –22Jésus lui dit : “Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, quoi pour toi ?qu'est-ce que ça te fait?[3] Toi, suis-moi.”  23Sortit donc cette parole parmi les frères – c'est-à-dire qu'elle a été répandue – que ce disciple ne mourrait pas. Or Jésus n'avait pas dit qu'il ne mourrait pas, mais : “Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne. Quoi pour toi ?”. » Nous avons ici véritablement une phrase énigmatique et il est intéressant qu'elle soit énigmatique.

Quand il y a un mot énigmatique chez Jean, on insiste sur son côté énigmatique, ce qui incite à le rappeler une fois, deux fois, parfois trois fois. Dans le chapitre 16, Jésus vient de dire : « Encore un peu (micron) vous ne me verrez plus, et encore un peu (micron) vous me verrez ». Voilà une phrase énigmatique, du moins l'est-elle puisque les disciples ne la comprennent pas. Pourquoi ? Ils ne la comprennent pas pour signifier que nous avons à nous méfier de notre propre compréhension hâtive. Alors ils se posent la question et Jésus reprend la phrase une seconde fois : « Vous cherchez (zêtêsis) sur ce que j'ai dit » et il reprend la phrase une troisième fois ; ensuite il y a un dénouement qui élucide la phrase. Quand une phrase énigmatique est proposée à quelqu'un qui n'a pas l'oreille, qui ne vient pas à Jésus pour entendre mais pour le prendre, le confondre, Jésus n'explique rien, il se borne à répéter le mot énigmatique et l'énigme reste entière pour celui que n'entend pas.

Ici nous avons donc un mot énigmatique qui traite toujours de cette question : quel est le mot qui dit Pierre, quel est le verbe qui dit Jean ? Pour Jean il y a le verbe demeurer. Demeurer est employé dans deux sens différents dans l'évangile de Jean : au sens temporel, c'est un mot de la durée ; mais aussi au sens spatial, c'est le mot qui signifie habiter. Demeurer et venir sont deux verbes majeurs chez saint Jean et ils disent la même chose, alors que chez nous, ce qui demeure ne bouge pas. Or ces deux verbes sont en rapport ici : « qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne ». Il faut probablement traduire : « qu'il demeure tant que je viens ». La raison en est simple : en grec comme en français dans “il demeure jusqu'à ce que je vienne”, “venir” est au subjonctif ; mais dans “il demeure tant que je viens”, venir est à l'indicatif comme dans le texte grec : “pendant que je viens”.

 

3°) Différence de fonctions entre Jean et Pierre.

Y a-t-il une fonction johannique qui serait distincte de la fonction de Pierre, que  l'Église par la suite n'aurait pas tellement mise en évidence ou pas tellement reconnue : on peut se poser la question.Quelle est la part réciproque de Pierre et de Jean ? C'est la question que, sans doute, se sont posée d'un point de vue proprement historique les communautés johanniques et les communautés d'origine pétrine – de même il y aura des communautés d'origine paulinienne. Et lorsque la question se posera de se rencontrer, de se reconnaître mutuellement, de faire Église de la multiplicité des communautés primitives, il y aura, je ne dirais pas des négociations, mais des répartitions.La grande primauté de Pierre se retrouve partout, mais les communautés johanniques, que disent-elles de Jean ? Comment le situent-elles par rapport à Pierre ? Il y a des enjeux de ce genre dans l'écriture de ce texte.

Cependant, si la phrase : « Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne (ou tandis que je viens) » ouvre de l'espace, il ne faut pas se hâter d'en tirer des conclusions institutionnelles, à savoir que, d'une certaine façon, Pierre n'a pas à régir cela, même si ce serait possible parce que, dans l'épisode de la course au tombeau, Jean reconnaît Pierre.

Le verbe demeurer est donc ici un verbe majeur pour dire Jean avec la signification de l'habitation intérieure (la demeure), avec la signification de la durée. Vous vous rendez compte que nous essayons d'apporter des interprétations, des significations sur le texte, mais elles sont plus ou moins pertinentes. Il faut ne pas cesser d'essayer de penser mais en même temps il faut toujours se poser la question : quelle est la signification de la demeure qui est le trait du disciple : « Si vous demeurez dans ma parole vous serez mes disciples véritablement ». Or il s'agit ici du disciple par excellence.

Il a été dit à Pierre : « Toi, suis-moi ». Suivre et demeurer, est-ce très différent ? Peut-être pas pour le fond, bien sûr. Mais nous savons que suivre est un trait du disciple et cependant il y a ici des accentuations diverses. Simultanément, n'oublions pas que ce qui est en question, c'est le type de fonctions dans l'Église, mais c'est aussi les traits de toute foi, car le disciple, c'est la foi véritable. Là, c'est la foi véritable en tant qu'elle demeure. « Si vous demeurez dans ma parole vous serez mes disciples véritablement, et vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera (la vérité, c'est être libre) » (Jn 8,32).

 

4°) Le rapport de Jean et Pierre au chapitre 20.

Est-il bien de l'intention de ce chapitre de marquer la différence entre Pierre et Jean ? Oui parce qu'elle se trouve déjà dans le chapitre précédent où probablement l'éventuelle négociation entre communautés trouve son accomplissement. C'est au début du chapitre 20, la course de Pierre et Jean.

Pierre et Jean, Eugène Burnand musée d'orsay

Marie-Madeleine vient de leur dire : « Ils ont enlevé le Seigneur du tombeau et nous ne savons pas où ils l'ont posé (déposé).»

« 3Sortit donc Pierre et l'autre disciple et ils venaient au tombeau. 4Ils couraient, les deux ensemble, et l'autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva premier au tombeau. »

Voilà une course ici assez compétitive, d'autant plus qu'il faut savoir que le thème de la course se trouve dans nos Écritures : « Le pneuma est rapide (prompt) et la chair est faible. » (Mt 26, 41). Par ailleurs dans le livre de la Sagesse le Pneuma est oxus, donc pointu, rapide et la rapidité rentre dans les caractéristiques du Pneuma. La rapidité marque d'ailleurs la proximité [4] ou la tension plus étroite d'un point à l'autre, ce qui est serré. Que la chair soit faible, par ailleurs, c'est une expression qui est presque répétitive, puisque la faiblesse (astheneia)et la chair (sarx) sont deux synonymes chez Paul. La chair est faible en ce qu'elle désigne l'homme en tant que mortel, et non ce qu'on croit d'habitude.

« 5Et se penchant, il observe posées là les bandelettes (othonia), cependant il n'entrât pas. 6Vient donc Simon Pierre qui le suitakoloutheïn, suivre : c'est la caractéristique du disciple, il suit  ou “marche avec” – et il entre dans le tombeauPierre arrive le second et c'est lui qui entre : Jean laisse entrer Pierre, voilà un beau partage des prérogatives. La caractéristique du spirituel n'est pas de se mettre en avant, le spirituel reconnaît le service de Pierre, reconnaît ici la primauté de Pierre au plan où elle s'exerce. Quel est le plan de primauté de Pierre, c'est un point qu'il nous faudra examiner de près – Et il constate les bandelettes posées là 7et le linge qui était sur sa tête (de Jésus), non pas gisant avec les bandelettes, mais roulé à part en un seul lieu (un lieu un). 8Alors donc entra aussi l'autre disciple, celui qui était arrivé premier au tombeau, et il vit et il crut. – Nous avons ici un hendiadys puisque voir et croire c'est deux façons de dire la même chose chez Jean. Et il ne voit rien d'ailleurs puisqu'il n'y a rien à voir sinon les bandelettes et le linge roulé. Et la phrase ensuite paraît assez énigmatique – 9Car ils ne savaient pas l'Écriture auparavant, selon laquelle il fallait qu'il ressuscitât d'entre les morts. »  Le linge roulé c'est le rouleau de l'Écriture : Jean est celui qui peut pénétrer dans l'Écriture, c'est-à-dire dans l'Ancien Testament – quand le Nouveau Testament est écrit, l'Écriture c'est toujours l'Ancien Testament – donc il voit, il lit, il croit : tout cela est la même chose dans une extrême rapidité, la rapidité de l'hendiadys.

Donc nous avons là également un élément intéressant dont on peut dire qu'il marque la compétition, en tout cas le souci de départager les fonctions de l'un et de l'autre.[5]

 

5°) Jean : le disciple par excellence ; le maître par excellence.

a) Jean, le disciple que Jésus aimait, le croyant authentique.

Jean n'est pas nommé dans l'évangile qui porte son nom. Il l'est par une périphrase, au chapitre 20, c'est “l'autre disciple”, le plus souvent c'est “le disciple que Jésus aimait[6].

Jean est « le disciple que Jésus aimait » ; ça ne signifie pas que Jésus avait une amitié particulière ou même une particulière amitié pour Jean. Ça signifie qu'il est le disciple par excellence, le disciple qui accomplit pleinement le concept de disciple, le mot de disciple. Et l'évangile de Jean est l'évangile du disciple.

Sur la signification du verbe aimer vous avez quelque chose d'intéressant dans le chapitre 15 où l'ami est mis en opposition à serviteur : « Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis ». La raison en est simple : c'est que le maître ne montre pas au serviteur ce qu'il fait, ni le sens de ce qu'il dit, mais à ses amis il le montre. En effet, la parole christique en tant qu'adressée à l'ami n'est plus une parole de commandement mais une parole de monstration. On commande à un serviteur, on montre à l'ami dans une parole qui dit ce qui est à faire et qui donne à faire en donnant de faire. Ce n'est pas la même chose : elle “donne” ce qui est un trait tout à fait essentiel chez Paul et chez Jean. D'autre part, d'après le texte référent, il faut prendre en compte la qualité de la parole et pas seulement ce qu'elle dit ; mais en réalité nous n'avons pas l'oreille pour le ton, pour la tonalité. Est-ce une parole de commandement ? Mais tout saint Paul est pour dire que la parole essentielle, la parole fondatrice, n'est pas une parole de loi, n'est pas une parole de commandement. C'est la chose la plus nouvelle, la plus précieuse, celle qui est aussi la plus oubliée, je ne sais pas pourquoi on n'entend pas cela.

C'est donc la parole destinée à l'ami. Or ce qui est dit ici de l'ami est dit de tout disciple, et le disciple, c'est le croyant authentique. C'est une chose très importante, pour la lecture du disciple par excellence, puisque “le disciple que Jésus aimait”, c'est en tant que disciple qu'il est aimé du maître.

b) Le maître par excellence.

Pour ce qui est de Jean, en quoi pourrait-il être non pas celui qui gère l'écoute dans le décours de l'histoire, mais celui qui demeure de façon permanente la référence la plus intime et la plus spirituelle ? Car le disciple par excellence est sans doute le maître par excellence.

Cela correspond par ailleurs à la conception johannique du temps. Le temps chez Jean n'est pas le temps de l'histoire, c'est la présence de l'eschaton : Jean est dans la présence de l'eschaton, le dernier jour dans lequel nous sommes, ce qui a rapport d'ailleurs avec le mot énigmatique : « jusqu'à ce que je vienne » ou « tant que je viens » ; or que Jésus vienne, c'est ce qui est déjà accompli en vérité lorsqu'il s'en va. En effet : « Il vous est bon que je m'en aille sinon je ne viendrai pas comme Pneuma » (d'après Jn 16, 7).

 

6°) La question du maître intérieur d'après saint Jean[7].

La présence de Jésus, c'était la question des chapitres 14, 15, 16. Ces chapitres commencent par le trouble parce que Jésus vient d'annoncer son départ d'une façon qui reste énigmatique pour les disciples qui sont là, et cela jette le trouble. C'est pourquoi le chapitre 14 commence par « Que votre cœur ne se trouble pas ». Le trouble a cela de positif qu'il met en mouvement la recherche (zêtêsis) ; la recherche mûrit lorsqu'elle arrive à se poser en question puis en demande. C'est un processus qui est mis en œuvre par Jean tout au long de ces chapitres. Et l'unité de ces chapitres se trouve dans la formule tétramorphe : « 15Si vous m'aimez, vous garderez mes dispositions (vous garderez mes paroles), 16et moi je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraklêtos […] 17le Pneuma de la vérité  » (Jn 14, 15-17)[8].

 « Il vous est bon que je m'en aille sinon le Pneuma ne viendra pas » et le Pneuma c'est la présence pneumatique de Jésus : l'envers (ou l'avers de l'envers) de son absentement corporel c'est qu'il soit présent par mode pneumatique (spirituel). Cette présence consiste en : l'agapê, la garde de la Parole, la prière et la venue du Pneuma. C'est le thème qui régit le grand discours des chapitres 14, 15, 16, 17. Ce n'est pas celui de l'histoire, c'est celui de la présence.

Cette présence pneumatique, je rappelle qu'elle est intérieure, c'est celle que nous avons repérée dans le chapitre 14 : « 26Mais le Paraklêtos, le Pneuma de consécration que le Père enverra dans mon nom – c'est-à-dire dans mon identité – celui-ci vous enseignera la totalité – c'est un Pneuma enseignant – et vous fera re-souvenir de tout ce que je vous ai dit.  »

Et dans une autre formule qui se trouve au chapitre 2, c'est une remémoration de la parole que Jésus a dite et de celle de l'Écriture : « 22Quand donc il fut ressuscité des morts, les disciples se souvinrent qu'il avait dit cela, et ils crurent à l'Écriture et à la parole que Jésus avait dite. »

Vous avez un ensemble cohérent de choses qui sont rapportées ici, et c'est cela que nous avons trouvé sous le nom de chrisma dans la lettre de Jean : « Et vous, vous avez un Chrisma venu du Sacré et vous savez tous. […] Et vous n'avez pas besoin que quelqu’un vous enseigne» (1 Jn 2, 20 et 27). C'est cela le maître intérieur.[9]

Conséquences pour nous aujourd'hui.

Alors il n'y a pas d'enseignement ? Si, mais l'enseignement ne relève pas du besoin parce que la parole de l'Écriture qui est la parole de dévoilement, la parole de révélation, ne donne pas simplement à entendre, elle donne que j'entende à l'heure où elle donne d'entendre. C'est un point qui serait surtout développé chez Paul très largement : Dieu donne non seulement le “pouvoir faire” mais donne le faire, donne que je fasse[10]. La parole de Dieu n'est pas seulement une parole qui est donnée à entendre, elle est une parole qui donne que j'entende. Voyez la différence.

Donc nous avons ici un ensemble d'indications plus proprement johanniques mais qui ont des consonances avec la pensée paulinienne. En effet, Paul dit que le véritable maître intérieur c'est le pneuma (l'Esprit Saint), mais en même temps il n'arrête pas de causer et d'enseigner ; mais précisément, faisant cela il n’est qu’un serviteur passif (diakonos), un simple exécutant. 

Il y a une part conjecturale dans ma lecture bien sûr, mais je pense que c'est assez justifié par le texte lui-même. Fondamentalement, la parole essentielle se donne à entendre, et l'entendre est ce qui m'invite à ne pas entrer le premier.

Ça rejoint une autre chose qui est paulinienne : le christique comme tel n'est pas soumis aux lois civiles, c'est pourquoi précisément il les observe ; cela ne relève pas du besoin, mais c'est l'attestation de l'authenticité ; il ne se targue pas. On pourrait penser à beaucoup de choses. Ainsi Jean XXII était un pape qui n'était pas une lumière : il condamne les propositions de maître Eckhart qui est un penseur sublime, et bien sûr maître Eckhart se soumet. Il y a là matière à méditer.



[1] J-M Martin vient de commencer la dernière séance du cycle qui avait pour thème "Maître et disciple", au Forum 104 à Paris, en 2010-2011.

Sur les "figures", vous trouvez d'autres messages qui vont avec celui-ci sur le blog dans le tag figures en particulier un message sur les figures de disciples, et un message sur "personne et fonction" où Pierre (et ses successeurs) occupe une grande place.

[2] J-M Martin identifie "le disciple que Jésus aimait" avec Jean, l'auteur de l'évangile : voir le 5°).

[3] À  Cana on trouve la même façon de marquer une distance (là, c'est par rapport à la demande de Marie). Dans ce chapitre 21 où on est en train de faire des comparaisons, ceci a pour effet de dénier la primauté de la comparaison, c'est-à-dire de dénier toutes les problématiques de jalousie liées au comparatif. C'est un point très important parce que la jalousie du comparatif, c'est ce qui ouvre le meurtre et la mort dans le monde, c'est Abel et Caïn (Nevers, juin 2000).

[4] Ici Jean est caractérisé comme “celui qui court plus vite, et nous avons vu tout à l'heure qu'il est caractérisé comme “celui qui demeure”. Cela pourrait paraître opposé. En fait, c'est la même chose car la rapidité de Jean est la plus grande proximité de la fin et du principe, et cette même grande proximité s'appelle demeurer. La rapidité approche les termes jusqu'à ce que d'une certaine manière ils demeurent. Que la même chose puisse se dire “course rapide” ou “demeurer”, qu'il s'agisse bien de la même chose, l'expression intéressante à la fin du chapitre 21 c'est : « qu'il demeure tandis que je viens ». (J-M Martin, Saint Bernard de Montparnasse 1987)

[5] Quelles sont les différences exactes qui caractérisent Pierre et Jean ? À Jean il est donné d'être “le disciple que Jésus aimait”; et à Pierre, à qui il n'est pas dit “je t'aime” originellement, on éprouve le besoin de dire en Jn 21 qu'il aime, donc qu'il est aimé. À Jean qui est “le disciple”, donc qui a à suivre, il n'est pas redit qu'il a à suivre, mais qu'il a au contraire à demeurer, tandis qu'à Pierre il a toujours été dit de suivre ; mais “suivre” est aussi un trait du disciple. Donc il y a sans doute, dans la façon de penser, des mots qui sont caractéristiques de l'un et de l'autre, mais quant à voir le détail de cette négociation, c'est-à-dire repérer le mot qui est le plus propre de chacun, c'est difficile.

[6] « Je continue à dire que  “le disciple que Jésus aimait”  c'est Jean, bien qu'un certain nombre d'exégètes se soient posés la question de savoir si “le disciple que Jésus aimait” désignait Jean ou Lazare puisque Jésus aimait Lazare (d'après Jn 11,3). En ce sens précis ici, je garde pour moi la figure de Jean, étant donné que l'auteur de notre évangile n'est pas un seul individu mais une école johannique probablement ; c'est même plus intéressant comme cela, elle est sous le patronage de la figure de Jean précisément comme disciple. » (J-M Martin, dans "Maître et disciple").

[7] J-M Martin a déjà traité du maître intérieur à la rencontre précédente, à partir de trois textes : Jn 6, 44-46 ; Jn 14, 25-26 et 1 Jn 2, 18-29.

[8] Tout ceci est longuement médité dans les rencontres 4 à 11 de la session sur la prière (tag LA PRIÈRE )

[9] Comme on le voit à propos de Marie Madeleine, le rapport du disciple et du rabbi n'est nullement effacé par la Résurrection. Mais ce rapport de subordination n'est plus à penser simplement au niveau d'un éventuel rapport de forces comme ces choses-là se pensent habituellement dans notre expérience courante.

Je vous invite ici à tenter de penser le rapport du rabbi et du disciple, qui est fondamental chez Jean, autrement que sur le mode du maître d'école et de l'élève, du professeur et de l'étudiant, etc. En effet il y a la permanence de celui qui dit et de celui qui entend, et peut-être y a-t-il aussi la découverte que entendre c'est dire, et que dire c'est avoir entendu ; c'est-à-dire que, ultimement, dans ce lieu qui est à peine pensable pour nous, qui est à la limite du pensable, le rapport du maître et du disciple n'est pas de ce que nous appelons actif et passif. (J-M Martin 1987)

[10] Cf Ph 2, 13.