La figure de Jean-Baptiste occupe une place très importante dans l'évangile de Jean, mais peu à peu elle diminue, il nous suffit de nous réjouir un temps à sa lumière. A côté de cela saint Jean parle des œuvres du Christ que le Père lui a données : spontanément nous pensons miracles, mais non.. alors, de quoi s'agit-il ? Jean-Marie Martin spécialiste de saint Jean (cf Qui est Jean-Marie Martin ?) nous guide dans cette méditation.[1]   La figure de Jean-Baptiste fait l'objet d'un autre message : La figure de Jean-Baptiste dans l'évangile de Jean.

 

Jn 5, 33-36

 

Jésus en dialogue, James Tissot, XIXe

« 33Vous avez envoyé une délégation auprès de Jean-Baptiste, et il a rendu témoignage à la vérité. 34Moi, je n'ai pas à recevoir le témoignage d'un homme, mais je parle ainsi pour que vous soyez sauvés. 35Jean était la lampe qui brûle et qui éclaire, et vous avez accepté de vous réjouir un moment à sa lumière. 36Mais j'ai pour moi un témoignage plus grand que celui de Jean : ce sont les œuvres que le Père m'a données à accomplir ; ces œuvres, je les fais, et elles témoignent que le Père m'a envoyé. » (Bible de la liturgie)

 

Le contexte du chapitre 5.

Avant d'entrer dans l'espace du texte qui va nous occuper, je le situe dans l'ensemble du chapitre 5 qui est d'une très belle construction.

Versets 1- 9a : le chapitre commence par un bref récit de miracle, la guérison du paralysé à la piscine de Bethesda[2].

Versets 9b-18 : après ce récit s'ouvre un débat avec les Judéens. Nous sommes à Jérusalem, et le débat est occasionné par la remarque du verset 9b : « Or c'était shabbat ce jour-là ». On critique Jésus de ce qu'il guérisse un jour de shabbat. La réponse de Jésus se trouve au verset 17 : « 17Mon père œuvre jusqu'à maintenant, et moi aussi j'œuvre. 18Donc pour cela les Judéens voulaient d'autant plus le tuer que non seulement il détruisait le shabbat mais il disait Dieu son propre père s'égalant lui-même à Dieu. » Donc nous avons un double grief :

  • les versets 19-30 traitent du premier grief : Jésus œuvre un jour de shabbat ;
  • les versets 31 et suivants traitent de l'accusation de ce que Jésus s'égale à Dieu.

La première accusation met en cause l'attitude de Jésus puisque chacun sait qu'on n'œuvre pas le jour du shabbat. Une autre chose intervient puisque Jésus dit que le Père œuvre "jusqu'à maintenant", or chacun sait qu'il se repose ce jour-là. En fait, nous avons affaire ici à une lecture de la Genèse, attestée également dans d'autres lieux du judaïsme, dans laquelle Dieu ne se repose pas le jour du Shabbat : il cesse l'œuvre des six jours, mais commence l'œuvre du septième jour, celle de la croissance des semences qu'il a semées dans les six premiers jours. Si bien que nous sommes dans le septième jour, celui où Dieu œuvre pour la croissance des semences. Toute l'histoire de l'humanité est dans le septième jour[3].

Pour ce qui est de la deuxième accusation faite à Jésus (faire de Dieu son propre Père, donc s'égaler à lui), voici l'essentiel de la réponse de Jésus : ce n'est pas moi qui m'égale à Dieu, c'est Dieu qui m'égale à lui. Cette réponse est développée dans les versets 19 et suivants.

 

1) Verset 33.

le témoignage de Jean-Baptiste, Kieffer« 33Vous avez envoyé auprès de Jean une légation – cela fait allusion à un passage du chapitre 1 au sujet de Jean-Baptiste – et il a témoigné au sujet de la vérité ».

On est ici dans le thème du témoignage qui commence aux versets précédents : « 31Si je témoigne de moi-même mon témoignage n'est pas vrai ; 32C'est un autre qui témoigne de moi et je sais qu'est vrai le témoignage dont il témoigne sur moi (ou de moi). » Allusion ici au témoignage du Père lors du Baptême, lorsqu'il dit « Tu es mon Fils ».

Avec le témoignage du Baptiste auquel se rapporte le verset 33, nous sommes dans les témoignages circonstants[4], et non plus dans le témoignage constitutif du rapport Père-Fils. Nous sommes dans les multiples témoignages à propos de ce témoignage premier. Parmi eux le Baptiste est un des premiers témoignants. La figure du Baptiste comme témoin est considérable. Déjà, dans l'évangile de Jean, le mot "témoignage" est prononcé la toute première fois au verset 4, et c'est à son propos.

●   Le témoignage chez saint Jean.

Chez saint Jean le mot de "témoignage" a une signification dans laquelle il importe de nous transporter parce que ce n'est pas le sens usuel de notre mot de témoignage. C'est un mot utilisé assez largement dans les milieux chrétiens : il a eu ces dernières années une fonction, la fonction de trouver un discours qui ne soit pas la répétition d'une théorie apprise, mais celle de "témoigner de sa foi". Curieusement – et ce que je dis ne rend pas caduque cette tentative mais la situe par rapport au mot de témoignage –, chez saint Jean, le témoignage n'est témoignage que si, précisément, on ne parle pas à partir de soi-même ! Par ailleurs, chez nous, le mot "témoignage" est utilisé dans les procédures judiciaires. Tout ceci simplement pour dire que le témoignage au sens johannique n'est pas purement et simplement le témoignage comme tel, même si les premiers chrétiens en ont usé dans le cadre proprement judiciaire… les martyrs[5].

Donc chez saint Jean on ne témoigne pas à partir de soi-même. Pour entrer dans la problématique du témoignage johannique, il faut mettre de côté la problématique de "qui est qui", c'est-à-dire la problématique qui s'articule en premier sur le sujet, sur le pronom personnel. Ce qui fait fond ici c'est le milieu, l'intervalle qui distribue des sujets, les maintient dans leur co-présence distinguée.

Par ailleurs, chez Jean, le mot de "témoignage" est le fondement de ce que veut dire "vérité".  C'est une grande différence avec la signification de ce mot chez nous où il désigne une forme faible d'accès à la vérité. En effet nous n'avons recours au témoignage que dans les cas où on n'a pas les moyens de s'approprier par déduction la certitude ou l'évidence d'une chose, qu'il s'agisse des témoignages de nos sens ou qu'il s'agisse du témoignage d'autrui. Chez saint Jean le témoignage fonde toute vérité. Nous verrons ce texte du chapitre 8 où saint Jean cite une parole du Deutéronome : toute vérité se tient entre le témoignage de deux ou trois, c'est-à-dire que toute vérité n'est fondée que dans l'entrecroisement de deux paroles[6]. Dans le Deutéronome cela signifie la gestion saine d'un tribunal dans lequel on ne doit pas s'en tenir au témoignage d'un seul. On pourrait considérer cela comme une chose mineure si nous la pensons simplement. Saint Jean l'assume autrement, c'est-à-dire l'assume finalement dans ce point de réflexion qui lui ouvre la différence inouïe du Père et du Fils. Autrement dit, tout est fondé non pas sur un sujet mais sur une relation constitutive, et le mot même de vérité s'en trouve décentré de là où nous le posons.

On aperçoit ? Je ne dis pas qu'on habite cette région-là… mais pour l'instant il s'agit d'apercevoir les différences et de voir que le mot employé ici n'est pas un mot sur lequel on passe en l'entendant à notre façon purement et simplement.

●   Le témoignage du Baptiste.

Jn 1, 19-28 légation auprès du baptiste, James Tissot, XIXeIl est fait ici référence à la "légation envoyée auprès de Jean-Baptiste" qui est racontée en Jn 1, 19-28 : « 19Tel est le témoignage de Jean quand les Judéens envoyèrent auprès de lui de Jérusalem des prêtres et des lévites pour l'interroger : "Qui es-tu ?" » Et le texte insiste : «20Et il confessa, il ne nia pas, et il confessa : "Moi je ne suis pas le Christ". » C'est donc ce témoignage avec une certaine force qui est repris dans notre chapitre 5. Comme nous l'avons dit quand nous avons étudié le texte du chapitre 1, la parole du Baptiste est au fond la parole de la terre témoignant en écho à la parole du ciel (la parole de Dieu) : « Celui-ci est mon fils ». C'était la scène inaugurale de l'Évangile où terre et ciel étaient des paroles entrecroisées entre ces deux témoins, sur lesquelles se tenait la vérité[7] comme il est dit précisément ici.

En fait la figure de Jean-Baptiste s'estompe progressivement dans l'évangile de Jean :

  • il en est question au chapitre 1
  • puis au chapitre 3 ;
  • il y a une allusion au baptême du Baptiste au chapitre 4 ;
  • nous sommes ici au chapitre 5 ;
  • et au chapitre 10 il y aura enfin l'amenuisement extrême : trois ou quatre versets sur le Baptiste.

C'est en fait la mise en œuvre dans le texte du « Il faut qu'il croisse et que je diminue » (Jn 3, 30).

 

2) Versets 34-35. Le Baptiste comme témoin qui se tient autour.

Ici, justement le témoignage du Baptiste est pris dans un certain sens : il a témoigné de la vérité mais saint Jean ajoute aussitôt :

« 34Cependant, moi, ce n'est pas d'auprès d'un homme que je reçois le témoignage – saint Jean ouvre la thématique du témoignage de Jean-Baptiste. Ce qui est intéressant ici c'est que le témoignage du Baptiste n'est pas ce qui apprend à Jésus son identité. Là aussi, nous avons une situation propre de l'écriture johannique où, comme il s'agit de Jésus dans sa dimension de résurrection, il y a toujours cette espèce de relation asymétrique entre Jésus et les hommes. Justement, le texte ajoute : mais je vous dis ceci pour que vous soyez sauvés – c'est-à-dire que cela concerne votre écoute et votre salut. Autrement dit ce témoignage du Baptiste est un témoignage pour ceux qui l'ont entendu et qui sont autres que Jésus : ce que dit Jean-Baptiste n'est pas un témoignage pour Jésus, c'est un témoignage "pour nous". C'est une question qui intervient à plusieurs reprises dans l'évangile de Jean. Au chapitre 12 il y a cette voix du ciel que les gens interprètent comme un coup de tonnerre : « 28Je l'ai glorifié et je le glorifierai de nouveau – la voix du Père qui est traduite ainsi  reprend cette expérience de la glorification du Christ annoncée par « Tu es mon fils » – mais Jésus dit aussitôt : 30Cette voix est venue non pas pour moi mais pour vous. »

Jésus reçoit son témoignage ultimement de cet autre dont il est question dans les versets précédents 31-32 du chapitre 5 et qui est le Père.

Baptême de Jésus icône ancienne35Celui-là (le Baptiste) était la lampe qui brûle et brille, et vous avez bien voulu vous réjouir un temps auprès de sa lumière – donc nous avons affaire sans doute à des interlocuteurs qui ont écouté Jean, l'ont suivi longtemps. Or nous lisons dans le Prologue : « il (Jean) n'était pas la lumière, mais pour qu'il témoignât de la lumière ». Donc Jean-Baptiste est un des témoins circonstants, c'est-à-dire un des témoins qui se tiennent autour de l'événement tout en faisant partie de l'événement, ceux qui touchent à l'événement. En effet le témoin n'est pas étranger à l'événement, il participe mais pas nécessairement à titre de protagoniste. Jésus et le Père sont des protagonistes, bien que le langage soit celui du témoignage, mais Jean-Baptiste n'est pas un protagoniste[8], il est un témoin circonstant, c'est-à-dire qui se tient autour.

La thématique du témoin se retrouve facilement dans les icônes ou dans les peintures archaïques qui représentent des scènes où il y a des personnages qui ne sont pas de face, ce sont des témoins.

 

3) Verset 36 : le témoignage des œuvres.

36Moi j'ai un témoignage plus grand que Jean, les œuvres que le Père m'a données [d'accomplir], ces œuvres que j'accomplis témoignent à mon sujet de ce que le Père m'a envoyé – les œuvres, voilà un autre témoin. Ceci est un point qu'on trouve de façon réitérée chez Jean : le témoignage dans cette perspective n'est jamais à entendre comme une preuve. Que les signes ou les œuvres – les deux mots dont se sert saint Jean pour dire ce que nous appelons les miracles - aient un rapport à la vérité de Jésus, cela se dit dans le langage du témoignage, pas dans le langage de la preuve. N'allez surtout pas introduire dans le texte quelque chose comme : il fait des miracles, et les miracles sont au-delà des forces de la nature, donc c'est une intervention divine ! L'apologétique du XVIIIe siècle se fonde sur les miracles de Jésus pour prouver sa divinité, mais c'est tout autre chose que dit saint Jean ici ; ce n'est pas développé dans le passage que je viens de lire, simplement je vous préviens.

 « J'ai un témoignage plus grand » : « plus grand » est une expression qui revient très souvent chez saint Jean, elle désigne la résurrection :

     – elle est employée au sujet des œuvres : « ceux qui croient en  moi feront des œuvres plus grandes que celles que je fais puisque je vais vers le Père » (Jn 14, 12). Cela veut dire quoi ? Cela veut dire : celui qui croit en moi – c'est-à-dire celui qui est agrégé au Corps de résurrection – accomplit l'œuvre plus grande qui est l'œuvre de la résurrection.

     – elle est aussi employée au sujet de la relation du Père et du Fils : « Je vais vers le Père car le Père est plus grand que moi. » (Jn 14, 28) Pourtant ils sont égaux n'est-ce pas ? Oui, Le Père et moi nous sommes un, mais le propre de l'unité et de l'égalité est d'être "vers plus grand". Le premier abord du Christ est un abord qui ne peut pas ne pas être dans une certaine méprise par rapport à ce qu'il en est de lui, et l'aborder en vérité implique un dépassement pour qu'il soit pensé à partir d'où est son identité profonde, c'est-à-dire à partir de la résurrection, vers plus grand[9].

Le "témoignage plus grand" est indiqué dans notre texte : « ce sont ces œuvres mêmes que je fais qui témoignent de ce que le Père m'a envoyé. » "Les œuvres", c'est l'accomplissement en lui et à partir de lui de la totalité de l'humanité. L'œuvre du Christ, c'est la mort-résurrection en tant que cela concerne tout homme puisque le Père lui a donné la totalité dans les mains.

Et il ne faut jamais oublier que ce qui est en question ici, c'est toujours le rapport de Jésus et de ce qu'il appelle le Père, si bien que la mention des œuvres se termine elle-même par la mise au jour clairement énoncée de : « 37Et le Père qui m'a envoyé lui-même témoigne de moi… » Nous revenons sur la thématique du témoignage essentiel et constitutif qui est le témoignage du Père.



[1] Cette méditation de Jean-Marie Martin est essentiellement extraite de la lecture de Jean 5 à Saint-Bernard-de-Montparnasse en 1990-91, en particulier il a commenté les versets 31-37 lors de deux séances. 

[4] J-M Martin distingue le constitutif et le circonstanciel.

[5] Le mot martyr vient du mot grec martus qui signifie témoin.

[7] Voir ce qui est dit du témoignage au verset 33 et la note précédente.

[8] Pour J-M Martin un événement (ou un avènement) est l'intrication de protagonistes et de témoins : 1) protagonistes : ça vient et ça reçoit ; 2) témoins. Et parfois les protagonistes sont ou deviennent témoins. Voir Fait et événement. La fonction du témoignage chez saint Jean..

[9] J-M Martin parle souvent de l'abord, voir dans le cycle "Plus on est deux, plus on est un", dans la 2ème rencontre : le deux primordial, les deux espaces (ce monde-ci, le monde qui vient) le I : "Le deux de la rencontre, de l'abord"..