Jean-Baptiste apparaît à deux reprises dans le Prologue de l'évangile de Jean. En prenant comme centre le verset 14 ("Nous avons contemplé sa gloire"), J-M Martin propose une structuration de Prologue conforme à la Transfiguration,  le Baptiste étant considéré dans la figure d'Elie. La figure du Baptiste réapparaît ensuite dans deux scènes de la fin du chapitre 1, que J-M Martin met en relation avec une parole qui se trouve dans le récit du Baptême de Jésus fait par saint Marc. On retrouve J-Baptiste à la fin du chapitre 3, et les deux thèmes époux/épouse et ciel/terre sont développés à cette occasion.

J-M Martin a animé une session sur le Prologue de l'évangile de Jean à Saint-Jean-de-Sixt en septembre 2000. Elle est retranscrite sur le blog (tag JEAN-PROLOGUE). Ce message est composé de plusieurs extraits de cette session [1]

 PLAN.
Introduction
1) La figure du Baptiste dans le Prologue.
         a) Le Baptiste et la figure d'Elie.
         b) Le Baptême du Christ comme la grande ouverture.
2) Les figures de Jésus et du Baptiste chez Marc et chez Jean.
       Parallèle entre Mc 1, 8 et Jn 1.
3) Première scène d'identification : Jn 1, 19-28.
        a) Le texte et les questions qu'il suscite.
        b) La bonne question.
        c) Questions à propos du baptême que donne Jean-Baptiste.
4) Deuxième scène d'identification Jn 1,29-34.
       a) Trois références d'identification de Jésus par le Baptiste.
       b) Le Baptiste comme précurseur, Jésus comme arkhê.
       c) Jean-Baptiste comme "voix de la terre" et comme témoin.
 5) Troisième épisode : Jn 3, 23-36.
      a) Le Baptiste comme prophète qui sera jeté en prison.
        b) Jn 3, 23-27. Le Baptiste comme voix de la terre mandatée par le ciel.
        c) Jn 3, 28-30. Le thème époux / épouse et le thème ciel / terre.
        d) Jn 3, 31-36. Le témoignage du Baptiste : identification de Jésus.
 6) La figure de Jean-Baptiste.
       a) Les places respectives de Jean-Baptiste et de Jésus.
       b) Les figures chez Jean.
       c) La figure du Baptiste.
       d) Le Baptiste comme source de parole et index.
       e) La fonction de monstration de la Parole.
7) Le Baptême de Jésus.

 

La figure de Jean-Baptiste

 

Introduction.

La figure du Baptiste appartient à la tradition originelle commune du premier christianisme et laisse des traces dans pratiquement tous les écrits du Nouveau Testament. Cette figure a des traits caractéristiques, et sur ce fond chacun ensuite écrit.

Après un court rappel de ce qui a été vu à propos du Baptiste dans le Prologue de Jean, nous examinerons la figure du Baptiste dans un texte court chez saint Marc, et ceci nous permettra ensuite d'envisager la même figure du Baptiste et la même scénographie du Baptême chez saint Jean.

Autrement dit, latéralement, cela nous apportera une expérience utile de l'écriture de Jean, c'est-à-dire de la façon johannique de traiter une figure qui est puisée au fond commun de la tradition originelle. Là je suis en train de dire l'un des enjeux de ce que nous allons faire.

Nous parcourrons ensuite deux passages du premier chapitre de Jean non pas pour les lire mais pour en indiquer les contenus de façon sommaire. Nous verrons que les éléments du Baptême qui ne sont pas présents dans le Prologue sont présents dans ces deux épisodes ; et nous verrons enfin que les derniers éléments thématiques se trouvent à la fin du chapitre 3, c'est-à-dire dans le moment où il y a une discussion avec le Baptiste, car les choses que Jean n'a pas pu mettre auparavant et qui appartiennent au thème du Baptiste sont là, c'est comme s'il les mettait comme principe de lecture, principe d'articulation des autres choses.

Nous verrons à ce propos que le ciel et la terre, il n'en est pas question apparemment dans notre Prologue, et pourtant c'est capital dans le thème du Baptême puisque le ciel s'ouvre à la terre. Chez Jean nous verrons qu'il y a la voix du ciel mais aussi la voix de la terre. En effet quand on demande au Baptiste qui il est, il dit : « Je suis la voix » (Jn 1, 23) Or il n'est pas la voix qui descend du ciel, et au chapitre 3 il est précisé que « celui qui est de la terre parle à partir de la terre » (Jn 3, 31) donc il est la voix de la terre. Il y a donc la voix de la terre et la voix du ciel[2].

Pourquoi faut-il deux voix ? Parce que pour Jean toute vérité se tient dans le témoignage de deux ou trois. Pourquoi y a-t-il deux anges à la Résurrection de Jésus lorsque Marie-Madeleine se présente, pourquoi convoque-t-on la Loi et les prophètes (ici Moïse et Élie) ? Parce que ça fait partie de la notion de vérité chez Jean que d'être détenue par le témoignage de deux ou trois.

 

1) La figure du Baptiste dans le Prologue.

Jean-Baptiste, Hermitage St Petersbourg, XIVeIl est fait mention du Baptiste aux versets 6-7 et 15 :

« 6Fut un homme envoyé de Dieu, son nom Jean. 7Celui-ci vint pour un témoignage, afin qu'il témoignât au sujet de la lumière, afin que tous croient par lui. 8Il n'était pas, lui, la lumière, mais afin qu'il témoignât au sujet de la lumière. »

« 15Jean témoigne de lui. Et il s'est écrié, disant : "Celui-là est celui dont j'ai dit : Celui qui vient derrière moi est devant moi, car il était avant moi." »

a) Le Baptiste et la figure d'Elie.

Nous avons vu une première structuration du Prologue autour du verset 14[3]. En effet nous avions remarqué que le Baptiste était dans la figure d'Elie. La question du rapport entre le Baptiste et Élie est posée tout au long des évangiles, soit que le Baptiste dise qu'il n'est pas Élie, soit qu'on dise qu'il est Elie. Il représente toute la prophétique récapitulée en lui. En effet Jésus dit « 12Je vous dis qu'Élie est déjà venu, qu'ils ne l'ont pas reconnu… 13Les disciples comprirent alors qu'il leur parlait de Jean-Baptiste » (Mt 17) ; et par ailleurs chez Jean on vient poser au Baptiste une question : «Es-tu Élie ?» Et il dit « Non ». Donc il est et il n'est pas, mais il est dans la figure d'Élie.

     A : Moïse : référence à Genèse, le livre de Moïse (v. 1-5) ;
           B : Élie : le Baptiste (v. 6-8) ;
                 C : « Nous » : ceux qui ont reconnu la résurrection (v. 14) ;
           B' : Élie : le Baptiste (v. 15) ;
     A' : Moïse  (v. 16-18) ;

et le lieu central c'est le "nous" du verset 14.

Les témoins sont l'Écriture, c'est-à-dire Moïse et Élie (la Loi les prophètes) et "nous" (le nous de «nous avons contemplé»). Autrement dit c'est «selon les Écritures» et «selon l'expérience de résurrection», et ceci constitue l'événement christique. Je dis "événement" parce que le verbe qui va dominer dans les versets 9-12 c'est «Il est venu» donc "venir", et au verset 14 «nous le contemplons». Ceci est donc un événement ou un avènement, un venir.

Qu'est-ce qu'un événement ? J'ai ma petite définition : «Un événement c'est l'intrication de protagonistes et de témoins»:

  • protagonistes : ça vient et ça reçoit ;
  • témoins : ceux qui reçoivent deviennent aussi témoins, c'est "nous" ; par ailleurs la première chose qui est dite à propos du Baptiste, c'est qu'il est venu pour témoigner.

Le mot témoin chez Jean a une signification toute particulière qui n'est pas exactement ce que nous appelons témoignage. Nous aurons peut-être l'occasion d'y venir.

En tout cas ceci veut dire que nous avons ici l'avènement, et donc l'événement témoigné : nous avons la totalité de l'Évangile dans ce passage. Et dans ce cas ce n'est pas un Prologue.

D'autre part ce n'est pas un Prologue pour une autre raison, c'est que, dès le début, nous sommes déjà dans le récit du Baptême. Quand, au verset 6, intervient « Fut un homme, son nom Jean », il ne faut pas avoir l'impression d'une chute parce que, dès les premiers versets, nous étions déjà au Baptême du Christ. Nous n'étions pas au Baptême du Christ comme à un petit événement de jadis, nous étions déjà dans le Baptême du Christ comme événement témoigné, témoigné depuis le début jusqu'à la fin, de l'arkhê à l'eskhaton, mais aussi du ciel à la terre : le ciel s'ouvre et parle à la terre.

b) Le Baptême du Christ comme grande ouverture[4].

Dès le début de l'évangile de Jean nous sommes dans le récit du Baptême du Christ. Ce récit est la grande ouverture, le grand salut de Dieu à l'humanité (« Tu es mon Fils bien-aimé »). Il est ouverture à plusieurs titres :

– Tout d'abord c'est l'ouverture des évangiles. Les évangiles synoptiques commencent par le Baptême du Christ. Et dans les Actes des Apôtres, quand on veut indiquer ceux qui peuvent être qualifiés de disciples, on dit que ce sont ceux qui ont suivi Jésus« depuis le Baptême de Jean » (Ac 1, 21-22). Le Baptême est l'initial de la manifestation christique.

– Ensuite le Baptême du Christ est l'ouverture des théophanies, des manifestations de Dieu. D'une part il faisait anciennement partie de la même fête que l'Épiphanie avec les Mages et les Noces de Cana, ces trois thèmes étaient réunis liturgiquement en un seul. D'autre part les grandes épiphanies ont donné lieu à une énumération qui n'est pas dans l'Écriture mais chez les Pères de l'Église. Clément d'Alexandrie a écrit un petit ouvrage qui s'appelle Extraits de Théodote : ce sont des notes prises sur les écrits du gnostique Théodote. Les Pères de cette époque sont encore en dialogue avec cette première lecture faite au début du IIe siècle. Or, il y a un lieu où Clément énumèrebles épiphanies : l'épiphanie sur le fleuve, l'épiphanie sur la montagne et l'épiphanie au jardin. Donc : le Baptême, la Transfiguration et la Résurrection[5]. Ces épiphanies-là ont des traits communs. La Résurrection est l'épiphanie fondatrice. Elle tient toutes les autres en elle de façon explicite. Nous avons à Dieu un rapport épiphanique et non un rapport raisonnant dialectique. La première épiphanie est la Résurrection et les autres, bien qu'antérieures, célèbrent par avance la Résurrection du Christ. Elle est le fruit  contenu dans les épiphanies germinatives que sont le Baptême et la Transfiguration. Ambroise de Milan dit que le mystère des sacrements est dans la Mort et Résurrection du Christ, mais que la forma est donnée ailleurs. La forma du baptême chrétien est donnée dans le Baptême du Christ, la forma de l'eucharistie est donnée dans la Cène.

– Le Baptême est ouverture à un autre titre aussi. L'ouverture de l'Évangile, c'est l'ouverture des cieux : "Les cieux s'ouvrent" – chez Marc, même, "ils se déchirent" –, ils s'ouvrent à la terre. Et le premier élément symbolique de l'icône écrite du Baptême du Christ, c'est la symbolique ciel-terre. Une symbolique axiale, verticale. Ciel et terre étaient réputés s'être tourné le dos et ne plus s'adresser la parole depuis que la bat kol, la fille de la voix, la manifestation de la voix de Dieu, s'était tue, c'est-à-dire depuis la fin de la prophétie. Et voici qu'à nouveau ciel et terre s'ouvrent mutuellement l'un à l'autre : une voix inter-vient, et ciel et terre recommencent à se parler (nous verrons que Jean-Baptiste est la voix de la terre). J'ai dit que ciel et terre se tournaient le dos, et on peut même parler de divorce en ce sens que le ciel a une signification masculine, et que la terre a une signification féminine. Ce sont deux pôles essentiels. Nous avons donc la symbolique du haut et du bas et la symbolique du masculin et du féminin.

 

2) Les figures de Jésus et du Baptiste chez Marc et chez Jean.

 

Baptême de Jésus, Erévan, év d'Ejmacin, Arménie,« 1Commencement de l'Évangile de Jésus Christ Fils de Dieu : 2Ainsi qu'il est écrit dans le livre du prophète Ésaïe : "Voici, j'envoie mon messager en avant de Toi, Pour préparer ton chemin. 3Une voix crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, Rendez droits ses sentiers". 4Jean le Baptiste parut dans le désert, proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés. 5Tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui ; ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en confessant leurs péchés. 6Jean était vêtu de poil de chameau avec une ceinture de cuir autour des reins ; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. 7Il proclamait : "Celui qui est plus fort que moi vient après moi et je ne suis pas digne, en me courbant, de délier la lanière de sa sandale. 8Moi, je vous ai baptisés d'eau, mais lui vous baptisera d'Esprit Saint." 9Or, en ces jours-là, Jésus vint de Nazareth en Galilée et se fit baptiser par Jean dans le Jourdain. 10A l'instant où il remontait de l'eau, il vit les cieux se déchirer et l'Esprit, comme une colombe, descendre sur lui. 11Et des cieux vint une voix : "Tu es mon Fils bien-aimé, il m'a plu de te choisir." » (Marc 1. TOB).

Nous avons d'abord des citations d'Écriture qui annoncent le Baptiste (v.2-3), puis le récit de sa venue avec des traits qui le caractérisent (v.4-8) ; ensuite il y a la venue de Jésus et la scène du Baptême proprement dite avec les éléments qui toujours la caractérisent (v.9-11).

 Parallèle entre Mc 1, 8 et Jn 1.

Nous reviendrons à ce texte mais pour l'instant nous allons nous en tenir au verset 8 : « Moi je vous ai baptisés d'eau, mais lui vous baptisera dans le Pneuma Sacré (l'Esprit Saint). » Voilà qui est censé identifier d'une part le Baptiste et d'autre part Jésus dans leur différence. Nous avons ici une phrase qui comprend les deux.

Chez saint Jean nous trouvons également ceci : « Moi je baptise dans l'eau. […]. Celui-ci est celui qui baptise dans le Pneuma Sacré », seulement la première partie de la phrase se trouve au v.26, et la deuxième partie se trouve à la fin du v. 33. Autrement dit, à propos de chaque élément de ce qui fait une seule phrase chez Marc, Jean suscite deux scènes, une scène aussitôt après notre Prologue, qui va du v. 19 au v. 28, et une autre scène qui va du v. 29 au v. 34. Pourquoi ces deux scènes ? Il y va de l'identification du Baptiste puis de l'identification de Jésus. Or il existe des procédures d'identification : « Qui je suis ? », « D'où je viens ? » qui sont traitées à chaque fois dans une mise en scène et selon une procédure déterminée. Ici nous avons donc deux scènes, selon deux procédures d'identifications qui ne sont du reste pas exactement sur le même schéma, nous allons le voir, et non seulement nous avons deux scènes mais nous avons deux jours. En effet entre le v. 28 qui termine la première identification et le v. 29 qui commence la deuxième, nous avons « le lendemain ». Nous reviendrons sur cette expression.

 

3) Première scène d'identification : Jn 1, 19-28.

La première scène prend l'allure, fréquente dans les évangiles, d'une légation qui est envoyée pour poser la question : « Toi, qui donc es-tu ? » On trouve cela à plusieurs reprises, et même Jésus le suscite parfois : « Qui dites-vous que je suis ? »

a) Le texte et les questions qu'il suscite.

« 19Et voici quel fut le témoignage de Jean lorsque, de Jérusalem, les Juifs envoyèrent vers lui des prêtres et des lévites pour lui poser la question : "Qui es-tu ?" 20Il fit une déclaration sans restriction, il déclara : "Je ne suis pas le Christ." 21Et ils lui demandèrent : "Qui es-tu ? Es-tu Élie ?" Il répondit : "Je ne le suis pas. – Es-tu le Prophète ?" Il répondit : "Non".  22Ils lui dirent alors : "Qui es-tu ? Que nous apportions une réponse à ceux qui nous ont envoyés ! Que dis-tu de toi-même ?" 23Il affirma : "Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Aplanissez le chemin du Seigneur, comme l'a dit le prophète Ésaïe.»  24Or ceux qui avaient été envoyés étaient des Pharisiens. 25Ils continuèrent à l'interroger en disant : "Si tu n'es ni le Christ, ni Élie, ni le Prophète, pourquoi baptises-tu ?"  26Jean leur répondit : "Moi, je baptise dans l'eau. Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ; 27il vient après moi et je ne suis même pas digne de dénouer la lanière de sa sandale." 28Cela se passait à Béthanie, au-delà du Jourdain, où Jean baptisait. »(Traduction de la TOB).

Quelles réflexions faites-vous à propos de cette scène ?

► Il y a une référence à l'Ancien Testament.

J-M M : Oui, cela se fait dans une citation. Est-ce la même que chez Marc ? Oui, partiellement. Quel est le mot essentiel ?

► La voix.

J-M M : Tout à fait, et c'est même le point qui est constant. Là nous puisons dans le fond commun traditionnel : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : “Préparez le chemin...” » (v. 23). Cette citation se retrouve partout et fait référence à Isaïe 40, 3.

► Il se définit comme celui qui baptise.

J-M M : Il y a d'abord la question de l'identité, et ensuite on lui pose la question : « Pourquoi baptises-tu ? » À cette question il répond : « Je baptise dans l'eau. » Il ne répond pas vraiment au "pourquoi" sinon en suscitant l'interprétation que son baptême est préparatoire.

► Il dit qu'il n'est pas le Christ, mais c'était quoi le Christ pour les gens de l'époque ?

J-M M : Le mot christ est un mot courant, usuel, c'est le mot messiah en hébreu qui signifie messie. Donc il dit « Je ne suis pas le messie », il faut avoir ça bien présent à l'esprit. Par ailleurs il faut savoir que le mot "messie" est la forme hébraïque du mot christos et que la signification de messie, comme de christos, c'est « oint, imprégné, enduit. »

► Est-ce important que le Christ soit désigné comme quelqu'un qui n'est pas connu ?

J-M M : Là tu fais allusion à la réponse « Je baptise dans l'eau, au milieu de vous se tient celui que vous ne savez pas » (v. 26). Tout à fait.

► Est-ce qu'on n'a pas le processus du caché / dévoilé : « Vous ne le connaissez pas » et ensuite il est dévoilé au moment du Baptême.

J-M M : Oui. Il ne faut peut-être pas urger la référence explicite à cela, mais nous sommes dans le dévoilement de quelque chose qui est réservé, qui est tenu en secret, qui n'est pas encore connu et « qui sera révélé à Israël » ; donc ce sera une épiphanie, une manifestation de ce que nous ne savons pas.

► Est-ce que le lieu est important ?

J-M M : Le Jourdain n'est pas un fleuve d'une géographie neutre. Toute la géographie d'Israël a des connotations symboliques, sacrées…

b) La bonne question.

► Tu nous as souvent dit que chez saint Jean la vraie question d'identité est une question de provenance : « D'où ? » Et là il semblerait que le Baptiste ne réponde qu'à de mauvaises questions : « Qui ? »

J-M M : Oui. Faut-il dire que la question « Qui ? » est une mauvaise question ? En effet ce n'est pas la question « Qu'est-ce que ? », question qui structure notre Occident : elle donne lieu à définition et induit toute la structure de notre pensée.

Les questions johanniques peuvent être sous la forme « Qui ? », mais avec la signification « De qui es-tu envoyé ? » ou « De qui es-tu fils ? » La question ultime, celle qui structure tout l'évangile de Jean, et qui est une autre façon de dire « De qui es-tu ? », c'est la question « D'où viens-tu ? » Cette question est décisive car, pour Jean, je parle d'où je suis, je parle d'où je viens. Et la question « Où ? » est celle qui régit tout l'Évangile : « D'où je viens ? », « Où je vais ? », « Où demeures-tu ? », « Où l'as-tu posé ? » (qui est la question de Marie-Madeleine). Ceci en soi-même serait à méditer[6].

Chez nous à la question « Où ? » répond une proposition circonstancielle de lieu, alors que notre question « Qu'est-ce que ? » s'enquiert, non pas de quelque chose de circonstanciel, mais de l'essence, de ce que c'est essentiellement. Donc nous avons une distinction dans notre grammaire entre l'essence ou la substance, et puis des attribuables circonstanciellement : les circonstances de lieu, de temps, de quantité, qualité etc. Là je suis en train de vous décrire les dix catégories d'Aristote, substance et accidents.

Quand il s'agit d'identifier Jésus ou le Christ ou le Logos ou que sais-je, notre question est « Quel sujet ? » Alors qu'être parole (c'est-à-dire être parlant), c'est quelque chose qui s'attribue au sujet, ce n'est pas le sujet. Le sujet c'est ce sur quoi on fait fond, et tant qu'on n'a pas identifié un sujet on n'est pas content.

Il n'est pas d'usage de caractériser un sujet par un terme abstrait comme vérité. Je peux dire « Je suis vrai », mais dans notre langage je ne peux pas dire « Je suis la vérité ». C'est pourquoi une expression comme « Je suis la parole » est une expression qui fait problème pour son sérieux.

Je suis en train d'analyser votre difficulté qui réside dans une différence fondamentale entre notre structure de pensée et puis le texte auquel nous sommes affrontés.

c) Questions à propos du baptême que donne Jean-Baptiste.

  Par ailleurs, en plus de ce que nous avons dit au début, je note des éléments de la figure traditionnelle du Baptiste ne serait-ce que : « Je ne suis pas digne de délier la courroie de sa chaussure » (Jn 1, 27). C'est rappelé aussi dans les Synoptiques : « Je ne suis pas digne, m'étant penché, de délier la courroie de sa chaussure » (Mc 1, 7). Ceci doit signifier : « Je ne suis pas digne de le baptiser », en effet, pour entrer dans l'eau, on défait sa chaussure.

► Moi je me pose des questions sur la signification du baptême donné par Jean : Marc précise que c'est un baptême de repentance, et pour Jean le baptême c'est quoi ?

J-M M : Ah ! Justement c'est la chose qui n'est pas notée ici. Il est dit au début de cet épisode que ce sont des prêtres et des lévites qui sont envoyés. Mais il pourrait bien se faire que ce qui est en cause ne soit pas d'abord des prêtres et des lévites pris d'entre les pharisiens et envoyés de Jérusalem, mais plutôt une certaine communauté johannique. Si, comme on le pense, la communauté johannique s'est formée à partir de la Samarie et à partir de milieux baptistes, et si les premiers disciples de Jésus ont été des disciples du Baptiste, il peut se faire que la figure du Baptiste ait eu tendance à avoir une trop grande importance dans ces communautés. En effet derrière la question : « Quelle est la signification du Baptiste ? », il y a la signification : « Qui est le Christ ? » Autrement dit, « Comment s'emboîtent (ou se lisent ensemble) la figure du Christ et la figure du Baptiste ? » paraît être une question majeure des premières communautés en général, mais singulièrement des communautés johanniques, car dans les milieux juifs Élie est réputé revenir oindre le messie ou le prophète.

La question : « Pourquoi baptises-tu ? » est donc posée. Et on pourrait s'interroger sur ce que signifie baptiser ici. Qu'est-ce qui est présupposé et qui se joue dans le milieu baptiste ? Comment entendre ce geste ? Au chapitre 3 il est justement appelé purification (katarismos), et il y a un débat entre les disciples du Baptiste et un Juif au sujet de cette purification.

► De toute façon, avant Jésus, le baptême n'existe pas chez les Juifs ?

J-M M : En fait,il y a des pratiques baptismales, des pratiques de purification nombreuses, par exemple chez les Esséniens. Il y a sans doute un rapport entre le Baptiste et ce mouvement essénien. Donc il s'agit bien dans la communauté de faire la différence entre le Christ et le Baptiste dans l'Écriture elle-même. C'est cela qu'il convient de résoudre.

► Alors, quand ils disent « Pourquoi baptises-tu ? », cela veut dire : es-tu qualifié pour baptiser ? Es-tu qualifié pour ? As-tu le droit ?

►► On peut dire aussi : quel sens donnes-tu à ton baptême ?

J-M M : Il peut y avoir les deux choses. En effet ils demandent pourquoi le Baptiste baptise c'est-à-dire quel droit il a sur la purification, en prenant le mot purification dans son sens pour l'instant indistinct, sans que cela implique une signification précise de ce que sera le baptême au sens chrétien. En effet la purification est traditionnellement la chose des prêtres et des lévites ; donc quelle est la signification de ce mouvement de quelqu'un qui semble ne pas appartenir à ceux qui ont la charge de purifier ? Cela peut être en ce sens-là. Seulement dans la reprise de la lecture par Jean c'est : quelle est la signification de ce baptême johannique par rapport au Christ ? Ce n'est donc pas la question des prêtres et des lévites, mais c'est bien celle de Jean quand il ressaisit la question des prêtres et des lévites.

► D'autre part il dit : « Je baptise dans l'eau » mais tout le monde était baptisé dans l'eau à l'époque ?

J-M M : Tout à fait. D'autres pratiques comme le baptême de feu sont postérieures, et cela n'a eu lieu que dans quelques sectes gnostiques.

Tout le texte de Jean est construit pour qu'on aperçoive en quoi consiste la figure du Baptiste par rapport à la figure du Christ avec le thème du passage. Cette question est fondamentale parce que, pour saint Jean comme pour le premier christianisme, il y a un seul lieu qui identifie Jésus, c'est la résurrection, c'est le pneuma de résurrection. Et tous les premiers chapitres de Jean sont construits sur cette différence entre deux eaux.

Si vous lisiez dans Matthieu le récit du Baptême vous y trouveriez tous les matériaux fondamentaux mais aussi beaucoup de développements. Il y a des discours du Baptiste qui sont propres à Matthieu. Chaque récit relève donc d'un fond commun, de figures semblables, mais il n'y a pas à chaque fois tous les éléments éventuellement.

 

4) Deuxième scène d'identification : Jn 1,29-34.

Nous en arrivons maintenant au deuxième jour et au deuxième épisode.

« 29Le lendemain, il voit Jésus qui vient vers lui et il dit : “Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. 30C'est de lui que j'ai dit : "Après moi vient un homme qui m'a devancé, parce que, avant moi, il était." 31Moi-même, je ne le connaissais pas, mais c'est en vue de sa manifestation à Israël que je suis venu baptiser dans l'eau. » 32Et Jean porta son témoignage en disant : “J'ai vu l'Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui. 33Et je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, c'est lui qui m'a dit : "Celui sur lequel tu verras l'Esprit descendre et demeurer sur lui, c'est lui qui baptise dans l'Esprit Saint." 34Et moi j'ai vu et j'atteste qu'il est, lui, le Fils de Dieu.” » (Traduction TOB).

► Au verset 30 il y a deux "avant", l'un est au niveau de l'espace (devant) et l'autre au niveau du temps.

J-M M : Justement ces mots-là sont un peu les mêmes, comme dans notre langue. Il y a des mots fondamentaux où la détermination locale et la détermination temporelle ont la même racine. Donc laissons ouvert cela.

 a) Trois références d'identification de Jésus par le Baptiste.

Dans ce lendemain il y a premièrement une identification de Jésus par le Baptiste : « 29Le lendemain, il voit Jésus marchant vers lui et dit : “Voici l'Agneau de Dieu qui lève le péché du monde. 30Celui-ci est celui à propos duquel j'ai dit : "Après moi vient un homme qui fut avant moi, car il était premier par rapport à moi".” »

C'est une phrase que nous avons déjà entendue dans le Prologue, lors de la deuxième mention du Baptiste : « Celui-ci qui vient derrière moi fut devant moi car il était avant moi » (v. 15).

Nous avons eu entre-temps un rappel de cela lors de la première identification du Baptiste : « Au milieu de vous se tient celui que vous ne savez pas, celui qui vient derrière moi» (v. 26).

Donc c'est un trait important du Baptiste dans l'évangile de Jean.

b) Le Baptiste comme précurseur, Jésus comme arkhê.

Jean-Baptiste précurseurC'est une reprise de la signification de celui qu'on appelle le pré-curseur bien sûr : il est "celui qui vient avant". Mais il y a néanmoins là autre chose que dit le Baptiste : Jésus est bien « derrière  moi » mais il est « avant moi », et même il est «premier par rapport à moi ». Est-ce que tout cela est propre à Jean ?

Dans notre lecture de Marc nous avions : « Celui qui est plus fort que moi vient derrière moi » (v.7). Donc nous avons bien « derrière  moi » et nous sommes aussi dans une comparaison.

Donc la caractéristique de Jésus par rapport au Baptiste :

  • pour Jean, c'est d'être « avant lui » (ou « devant lui  ») et  «premier par rapport à lui » ;
  • pour Marc, c'est d'être « plus fort que lui ».

Chez Jean on trouve l'expression « plus grand que » qui est autre chose que « plus fort », par exemple dans « Tu verras des choses plus grandes » (Jn 1, 50). Ici ce qui occupe Jean c'est « celui-là, qui vient après, est avant ». Or "être avant" c'est précisément "être plus grand". Autrement dit nous avons un indice ici pour nous engager dans une réflexion sur ce que signifie avant dans son rapport avec après.

Nous avons donc une invitation à penser quelque chose du temps, et en particulier on peut se demander quelle est l'importance pour Jean de la référence au tout premier, à l'arkhê (au commencement) : celui qui vient est l'arkhê même. Mais on aperçoit très bien que l'important est une question, disons provisoirement, d'antériorité. On pourrait croire que : bien qu'il vienne plus tard, "néanmoins" il est plus originaire. Mais peut-être que nous serons amenés à comprendre que : parce qu'il vient plus tard, de là s'atteste qu'il était avant. Et ça, c'est décisif. C'est le rapport de l'ancien et du nouveau : le double sens d'ancien et donc aussi le double sens du mot arkhê.

Nous avons ici la justification rétrospective de ce qui se manifeste dans « Nous avons contemplé sa gloire » (v. 14) c'est-à-dire que le plus tardif, fait écho au plus originaire, à l'arkhê, un mot que nous n'avons pas encore pensé.

Nous sommes donc préparés à avancer sur cette question, et nous étudierons demain le mot arkhê puisque ce que nous avons dit ici ne suffit pas pour le comprendre. Mais nous avons un commencement de justification du souci de Jean de mettre en rapport la plus grande nouveauté, qui est l'apparition de la résurrection dans le monde, avec le plus originaire.

 c) Jean-Baptiste comme "voix de la terre" et comme témoin (Jn 1, 31-34).

Nous verrons que Jean est la voix de la terre par opposition à la voix du ciel, ce n'est pas encore dans notre texte. Mais il faut bien comprendre que "être de la terre" ne veut pas dire être de l'initiative humaine : être de la terre c'est avoir reçu le don d'être la voix de la terre. En effet on lui a donné des indices :

« 31Et moi je ne le connaissais pas. – ça fait écho à « au milieu de vous se tient celui que vous ne savez pas » (v. 26) – Mais afin qu'il soit manifesté à Israël, je suis venu, moi, baptisant dans l'eau. »

Et ensuite nous avons le "témoignage" de Jean. Le mot témoignage est employé ici à propos de Jean, mais nous nous rappelons que c'est le tout premier mot qui a été prononcé à son sujet, au v. 7 dans le Prologue, un mot qu'il nous faudra donc à nouveau examiner.

« 32Jean témoigna disant : « J'ai contemplé le pneuma descendant comme une colombe du ciel et reposant sur lui, 33et moi je ne le connaissais pas. Celui qui m'a envoyé baptiser – donc il est voix de la terre, nous le verrons, mais voix mandatée du haut du ciel – dans l'eau celui-là m'a dit : “Celui sur qui tu verras le pneuma descendant et demeurant sur lui, celui-ci est celui qui baptise dans le Pneuma Sacré." 34Et moi j'ai vu et j'ai témoigné que celui-ci est le Fils de Dieu.” »

Dans cette scénographie on n'a donc pas la voix qui dit « Tu es mon Fils ».

Quelle est la caractéristique de la scène du Baptême dans l'évangile de Jean ? Ce n'est pas Jean l'évangéliste qui la raconte, mais elle est dans la bouche de celui qui est mandaté pour "témoigner" de la scénographie du Baptême. Nous avons entendu que chez Marc, c'est Jésus qui voit le pneuma descendant : « Et aussitôt remontant hors de l'eau il vit les cieux se déchirer et le pneuma comme une colombe descendant vers lui » (v.10). Ici Jean l'évangéliste fait témoigner le Baptiste, lui fait réciter son expérience, expérience pour laquelle il est mandaté. C'est ce qui est en question ici.

Et l'expression « Celui-ci est le Fils de Dieu » est dans la bouche du Baptiste. Donc ce que dit la voix du ciel (« Tu es mon Fils ») lors du Baptême est recueilli par le Baptiste, et témoigné dans sa bouche : « J'ai vu et j'ai témoigné que celui-ci est le Fils de Dieu » (v. 34).

 

5) Troisième scène : Jn 3, 23-36.

a) Le Baptiste comme prophète qui sera jeté en prison.

► Est-ce qu'il n'y a pas un autre évangile où, plus tard, Jean-Baptiste est en prison et demande à Jésus qui il est. Comment est-ce qu'on peut l'articuler avec ce passage puisqu'ici il témoigne sur Jésus tout en donnant l'impression qu'il ne sait pas qui est Jésus.

J-M M : Tout à fait. Il faut d'abord resituer la question de l'incarcération et de la mort du Baptiste : est-ce que c'est un thème qu'on trouve chez saint Jean ? Effectivement on le trouve au chapitre 3 : « Jean n'avait pas encore été jeté dans la prison » (v. 24). C'est là le lieu dont j'avais prévu de parler rapidement, dont j'ai dit que s'y trouvaient un certain nombre de clés de lecture.

La question que tu poses c'est la question : peu de temps après le Baptême il a l'air de ne plus savoir qui est le Baptiste. C'est une question qui a intrigué les Pères de l'Église. Je vous donne la réponse d'un certain nombre d'entre eux.

Le Baptiste participait du pneuma comme prophète, et donc, lors du Baptême, il a entendu la parole qui lui dit qui est Jésus. Mais au Baptême, le pneuma tout entier dispersé sur les différents prophètes se pose en plénitude sur Jésus, et du même coup le Baptiste est privé de son esprit prophétique. De plus il n'a plus à savoir qui est Jésus, car sa tâche est accomplie : « Il faut qu'il croisse et que je diminue » (v. 30) comme il est dit en plusieurs endroits. Ça c'est une des réponses des Pères de l'Église, elles sont toujours merveilleuses sinon plausibles !

b) Jn 3, 23-27 : le Baptiste comme voix de la terre mandatée par le ciel.

Jean le Baptiste, voix de la terreLe petit passage dont j'ai dit que s'y trouvaient un certain nombre de clés de lecture se trouve à la fin du chapitre 3, après l'épisode de Nicodème. Il est en général assez peu remarqué, c'est une sorte de retour méditatif sur la thématique du Baptême. Il s'agit d'un débat entre les disciples de Jean et un Judéen à propos du baptême. Une question est d'abord posée à Jean.

 « 23Était aussi Jean, baptisant à Aïnôn, près de Salim, parce qu'il y avait là des eaux nombreuses, et ils venaient et ils étaient baptisés. 24Car Jean n'avait pas encore été jeté dans la prison. 25Survint donc un débat entre des disciples de Jean avec un Judéen au sujet de la purification (du baptême). 26Et ils vinrent auprès de Jean et lui dirent : “Rabbi, celui qui était avec toi le long du Jourdain, celui pour qui tu as témoigné, voici que lui baptise et tous viennent vers lui. 27Jean répondit et dit : “Nul ne peut recevoir qui ne lui ait été donné du ciel.” »

Nous avons vu que le Baptiste est la voix de la terre. Mais qu'il parle à partir de  la terre n'est pas à prendre au sens où ce serait une parole purement humaine par opposition à une parole divine. Pas du tout. Il lui est donné d'être la parole de la terre, car nul n'a de possibilité d'action qui ne lui ait été donnée du ciel, comme nous l'avons lu au verset 27.

c) Jn 3, 28-31. Le thème époux / épouse et le thème ciel / terre.

 « 28Vous-mêmes vous témoignez de ce que j'ai dit : “Je ne suis pas le Christos, mais j'ai été envoyé au-devant de lui.” 29Celui qui a l'épouse est l'époux – le Christos est l'époux de l'humanité convoquée (Ekklêsia) chez saint Paul – mais l'ami de l'époux (le garçon d'honneur), qui se tient debout et qui l'écoute, se réjouit de ce qu'il entend la voix de l'époux. Donc la joie qui est la mienne est pleinement accomplie. 30Il faut qu'il croisse et que je diminue. »

Ici on a le thème époux-épouse, thème archiconnu chez Paul, et il se trouve donc explicitement chez saint Jean. Il est placé ici comme principe explicatif de la lecture des Noces de Cana qui précèdent au chapitre 2, et de la Samaritaine qui suit au chapitre 4.

La symbolique époux / épouse qui recouvre la symbolique ciel / terre est de la structure de l'écriture des Noces de Cana. Lors d'une session on lisait les Noces de Cana, ce sont des noces dans laquelle des gens se marient et où Jésus est invité. Et au moment où on travaillait le texte quelqu'un a dit : « Mais finalement les mariés ne sont peut-être pas ceux qu'on croit ! » Effectivement ce texte médite le mariage du Christos et de l'humanité.

De même la Samaritaine, qui est un personnage anonyme puisqu'elle n'a pas de nom propre, est caractérisée dans la symbolique du féminin, et elle désigne une collectivité : en un certain sens ce serait la collectivité des premières communautés chrétiennes de Samarie, mais si on regarde de près le texte, c'est l'humanité dans son entier déploiement : déploiement en nombre et déploiement dans les étapes et dans le temps, depuis la semaille jusqu'à la moisson, thème qui intervient à la fin du récit. La Samaritaine rencontre Jésus au puits, or les patriarches ont tous rencontrés leur épouse au puits, nous avons donc un thème nuptial.

Pour qui sait entendre il y a ici un indice pour la lecture johannique. On ne s'attendait pas à ce qu'il parle de cette question dans sa discussion avec ses disciples.

Le thème ciel / terre vient ensuite.

« 31Celui qui vient d'en haut est au-dessus de tous, celui qui est de la terre est de la terre et parle à partir de la terre. »

Voilà le principe johannique fondamental : je parle et j'entends d'où je suis. D'où l'importance de la question « D'où je viens ? ». Cela peut être aussi : je suis d'où j'entends et d'où je parle. C'est tout à fait étranger à notre pensée.

d) Jn 3, 32-36. Le témoignage du Baptiste : identification de Jésus.

 « 32Celui qui a vu et entendu cela témoigne et son témoignage, personne ne le reçoit. »

Tiens, il y a le verbe voir avant le verbe entendre, c'est contraire à ce que nous disions[7]. En fait même dans le texte de la première lettre de Jean auquel nous puisions la priorité de l'entendre sur le voir, nous trouvons l'ordre inverse si nous lisons un peu plus loin : « 1Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé… 3Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons à vous aussi. » C'est l'ordre inverse parce que d'abord on entend, entendre donne de voir, voir s'accomplit en toucher ; mais ce qui va venir ensuite c'est l'évangélisation c'est-à-dire l'annonce ou le témoignage (marturion), alors on repart de la vision pour revenir à l'entendre qui permet le dire. C'est pris à l'envers et il y a une raison. Et c'est la raison que nous avons ici : « ce que nous avons vu et entendu, nous en témoignons ». On est dans l'ordre de l'expérience qui n'est pas dans l'ordre où elle se produit, mais dans l'ordre où elle va se dire, se témoigner, donc c'est le mouvement inverse.

« 33Celui qui reçoit le témoignage a scellé que Dieu est vrai. »

On a ici une expression étrange. La symbolique du sceau (sphragis) est très importante. C'est un mot très employé au IIe siècle soit du point de vue sacramentaire, soit du point de vue de l'Écriture, soit dans l'Apocalypse où les sceaux scellent le Livre. Il y a un rapport avec la symbolique de ce qui est tenu en caché. Être tenu en caché a une double signification : une signification négative en ce sens que ça n'est pas dévoilé ou bien c'est recouvert, et une signification positive car ce qui est tenu en caché est par là préservé, protégé. Par exemple le toit cache dans l'intimité, le toit protège. De même la semence en tant qu'elle est semence semée est protégée. C'est la pensée du rapport entre ce qui est protégé, qui demeure, et ce qui vient : demeurer et venir, deux mots qui sont essentiels à nouveau pour dire ces choses.

« 34En effet celui que Dieu a envoyé dit les paroles de Dieu, car il ne donne pas le pneuma avec mesure. »

Nous sommes toujours dans la thématique du Baptême où le Christ reçoit le pneuma non pas avec mesure, c'est-à-dire partiellement, mais dans sa totalité. L'idée de plénitude et de totalité est liée à la thématique du Baptême.

Je vais vous donner un exemple. Les auteurs du début du IIe siècle disent que le pneuma descend en plénitude parce que péristéra (la colombe) a pour chiffre 801[8] et que 801 c'est oméga (800) plus alpha (1), donc de l'alpha à l'oméga, ça contient la totalité. Vous avez ici une mise en œuvre de procédures qui sont tout à fait usuelles avec la langue hébraïque dans le judaïsme soit rabbinique soit cabalistique. Il faut savoir que les lettres sont des chiffres aussi bien en grec qu'en hébreu, et que le comput est une des manipulations du texte. Ça peut vous paraître gênant mais c'est au contraire révélateur de quelque chose. Je ne vous invite pas du tout à entrer dans cette procédure, ce n'est pas notre tâche, ce n'est pas notre mode ; mais en quoi cela peut-il peut nous intéresser ? Parce qu'en fait cela prouve que ces auteurs savent déjà d'avance que la thématique de la totalité et de la plénitude appartient à la thématique du Baptême. Et à ce titre-là, même si nous n'entrons pas dans la procédure[9]  – et d'ailleurs nous n'en avons pas les moyens – d'un point de vue extérieur c'est un témoignage précieux.

Il faut savoir que c'est le même verbe qui dit emplir et accomplir. D'ailleurs quand nous disons "la plénitude des temps" c'est "l'accomplissement des saisons". Au verset 14 nous avons vu le mot plein (« plein de grâce et vérité »)

« 35Le Père aime le Filsnous sommes toujours dans le Baptême (« Tu es mon Fils bien-aimé ») car la thématique du Baptême est la thématique fondamentale et il lui a donné la totalité (panta) dans sa main. »

Le thème de la main est très important chez Jean, de même que le thème des pieds.

Qu'est-ce que la totalité ? C'est à la fois la totalité du pneuma et la totalité de l'humanité convoquée c'est-à-dire de l'Ekklêsia :

  • D'une part "totalité" est un nom du pneuma, nous n'avons eu jusqu'ici que l'adjectif plein mais aussitôt après le verset 14 on a «de sa plénitude (de son plérôme) nous avons tous reçu» (v. 16) et nous pourrions dire aussi bien : "de sa totalité".
  • D'autre part la "totalité" c'est la totalité de l'humanité convoquée c'est-à-dire de l'Ekklêsia. Nous verrons que chez Paul l'humanité convoquée s'appelle «le corps qui est l'Ekklêsia». Et chez lui corps et pneuma disent la même chose (voir le texte de Éphésiens  4, 4-6).

Ce petit passage est donc très important pour nous faire revenir à notre texte du Prologue.

Ensuite on a : « 36Qui croit dans le Fils a vie éternelle. »

 

6) La figure de Jean-Baptiste.

a) Les places respectives de Jean-Baptiste et de Jésus.

► Quelle est l'importance de Jean-Baptiste dans l'évangile de Jean, et cette figure est-elle susceptible d'être interprétée dans un sens politique ?

J-M M : Il me semble avoir déjà dit quelque chose là-dessus. Je le répète rapidement.

Il est tout à fait loisible de conjecturer qu'un certain nombre des disciples des premières communautés johanniques dans la région du Jourdain, et peut-être de la Samarie, sont des disciples de Jean le Baptiste qui se rallient au Christ. Nous en avons un exemple puisque deux disciples du Baptiste voient passer Jésus, et, après la parole du Baptiste « Voici l'agneau de Dieu… », ils quittent le Baptiste et suivent Jésus.

Que cela ait introduit un débat sur la signification de la figure christique et de la figure du Baptiste, c'est plausible. Le débat donne lieu à une négociation avec le souci (au bon sens du mot) de trouver la place respective de l'un et de l'autre.

b) Les figures chez Jean[10].

Jean déploie différentes figures de la même foi. Ainsi tout le chapitre 20, qui est le chapitre des apparitions du Ressuscité, est construit sur la monstration de différentes figures de la foi : la figure johannine, la figure pétrine, la figure de Marie-Madeleine, de Thomas, des disciples ensemble. À chaque fois le processus de la foi, son contenu, sa rapidité, ses démarches, ce qu'elle dit… est différent. Il y a différents modes d'être à la même foi qui est la foi dans le Ressuscité.

Par exemple les traits décisifs de Pierre se trouvent sous la forme de traits de caractère, mais l'Évangile se fout complètement de la psychologie ou de la caractériologie. Si Pierre est le présomptueux, le généreux présomptueux, c'est qu'en cela il est une des figures de la foi. Et son caractère présomptueux, c'est-à-dire son caractère d'homme qui croit, qui renie, puis qui re-croit – ce qui du reste n'est pas du tout johannique – c'est même probablement la raison qui le fait constituer dans sa primauté. La primauté de Pierre est fondée sur le reniement de Pierre, parce qu'elle est une primauté de service qui est fondée, non pas sur la capacité propre de Pierre ou de son successeur, mais sur la libre donation gratuite à celui précisément qui en a le moins la capacité. Vous me direz que ce n'est pas très glorieux pour le pape. C'est néanmoins essentiel à la figure pétrine. C'est même marqué explicitement, puisqu'au triple reniement correspond la triple question : « M'aimes-tu ? », puis « Pais mes brebis ». Cela corrige le reniement mais n'a de sens ni de lieu qu'en référence à ce reniement.

Les figures sont souvent traitées de façon comparatiste : Pierre et Jean d'une part, et Thomas d'autre part. Par ailleurs le chapitre 13 est construit sur le rapport de Pierre et de Judas, les deux pécheurs, mais le pécheur qui se repend et le pécheur qui censément ne se repend pas. En effet la question du chapitre 13 est largement la question : après le baptême y a-t-il dans l'Église de quoi se refaire, y a-t-il place pour une conversion ? Du moins, si ce n'est pas le thème de tout le chapitre, c'est le thème de la reprise sous forme de dialogue entre Pierre et le Christ.

Donc ce sont bien des figures, des figures de modes d'être dans l'Église et dans la foi.

c) La figure du Baptiste.

Voilà donc pour l'importance du Baptiste en Jean. Voyez comment je réponds : je ne dénie pas a priori qu'il y ait ici des échos de tentatives pour négocier, pour mettre en rapport différentes figures d'être à la foi, différentes situations de la communauté native, mais cela n'épuise pas la signification du Baptême parce que, dans ce récit, se décèlent précisément différentes figures, différentes fonctions, différents charismes, et différents modes d'être à la foi dans l'Église.

► Pour moi Jean-Baptiste est comme une charnière entre les deux Testaments.

J-M M : Oui justement il y a peut-être là quelque chose de plus important que ne le serait simplement une transition entre ce qu'on est tenté de penser comme deux grandes réalités sociologiques ou religieuses qui se succèdent l'une à l'autre, parce que cette transition-là est probablement aussi dans le chiffre même de tout accès à Jésus. C'est-à-dire qu'il y a une fonction du Baptiste qui perdure. Il n'est pas fini, il est constamment en nous.

Or une façon johannique de dire la dimension propre, le propre de Jésus c'est de dire le "plus grand" : « Tu verras des choses plus grandes » (Jn 1, 50) et cela désigne toujours la dimension de résurrection. Le Baptiste est justement ce qui, en moi, n'a jamais atteint à cette dimension, qui d'une certaine manière se dénonce, c'est-à-dire diminue.

C'est en effet de cette façon-là que sont traités les premiers chapitres de Jean qui sont tous des chapitres de passage comme je l'ai déjà dit. C'est le passage de l'eau au pneuma, c'est-à-dire du plus petit au plus grand, c'est-à-dire du Baptiste à la résurrection, ou encore de mon intelligence de Jésus à une meilleure intelligence dans la lumière de la résurrection. En effet il s'agit toujours dans ces cas-là d'identifier Jésus, et de l'identifier dans sa dimension propre de résurrection. On pourrait énumérer tous ces passages de l'eau au pneuma pour marquer que c'est un souci de Jean[11]. Et c'est une chose très importante pour marquer ce qui est en rapport à ce que dénonce Jésus : le passage est toujours à accomplir, c'est-à-dire qu'il n'y a pas un moment où je suis totalement avant et un moment où je suis totalement après. Le chiffre de tout acte de foi est là, il est inscrit dans tout moment.

d) Le Baptiste comme source de parole et index. 

À la fin du premier chapitre de l'évangile de Jean nous avons lu les versets qui racontent la rencontre de deux disciples de Jean-Baptiste avec Jésus, passage qui se termine par « Ils allèrent et ils virent où il demeure ; et ils demeurèrent tout ce jour auprès de lui. » (v. 39).

Distinguer les sources de parole ; identifier les paroles du Christ.

Le Baptiste est un puits, une source de parole comme le puits de la Samaritaine. Et il s'agit d'identifier correctement les paroles du Christ par rapport aux autres paroles, par rapport à la parole de la Samaritaine au chapitre 4, ou par rapport à la parole du Baptiste dans ce que nous avons lu. C'est le souci de Jean que cette question du passage, ce fait qu'il y a un puits qu'ils quittent et un puits qui vient de s'ouvrir : l'un baptise dans l'eau et l'autre baptise dans le pneuma mais, comme dit saint Jean au chapitre 7[12], le pneuma c'est l'eau que les croyants vont recevoir.

La monstration du nouveau lieu identifiant.

Or ce nécessaire passage, il est sans doute vain de penser qu'il est établi une fois pour toutes, c'est-à-dire qu'il a eu lieu seulement pour les gens qui étaient disciples du Baptiste. La valeur du Baptiste est ici une valeur permanente. Je veux dire que le nouveau puits, le nouveau lieu où il faut adorer (pour reprendre le langage de la Samaritaine), ou le nouveau temple (« Détruisez ce temple et en trois jours je le relèverai… Il parlait du temple de son corps (du pneuma de résurrection), » (2,19-21), c'est le nouveau lieu identifiant, le lieu sourciel, le lieu axial ; et pour rester près de cela, on n'a qu'un "indice", on ne sait pas toujours ce que c'est, mais c'est là, cela se montre, cela s'indique. Alors il ne faudrait pas croire qu'on y est, car on n'y est jamais, c'est-à-dire qu'on y est de quitter le lieu où on est pour se mettre à suivre. Jamais on n'est au lieu.

Le pneuma comme lieu indiciel.

De même, en un certain sens, ce lieu est désigné – et Dieu sait si nous essayons de le désigner – il est désigné par le mot pneuma, un mot qui justement ne dit rien, ce mot qui est indiciel, qui est désignant plus que signifiant. Ce pneuma reste toujours en même temps l'insu : « Le pneuma tu ne sais ni d'où il vient ni où il va ». C'est l'indéfinissable. Mais ce n'est pas un insu par carence, carence de nous-mêmes parce que nous serions trop petits. Non, pas du tout, il est insu parce qu'il est de son essence d'être non-saisi. Pourquoi non-saisi ? Parce que ça se donne.

Les deux dénominations de diminution et de monstration.

Ce qui est intéressant dans le processus de passage, c'est que le Baptiste ne cesse de diminuer, mais en même temps il ne cesse de montrer. Autrement dit c'est la structure même de l'acte de théologie négative : c'est la structure même de l'acte de recueil de la résurrection comme quelque chose qui ne cesse de se donner, et non pas comme quelque chose qui est acquis. On a là les deux dénominations de diminution et de monstration.

« Voici » – en iconographie c'est le doigt – et on sait l'importance de la monstration dans ce qu'on appelait parfois la désignation. Celle-ci est plus radicale que la signification de la foi puisque la signification aurait pour prétention de définitivement enclore, et donc de posséder, alors que la monstration a à voir avec la symbolique de l'ici et maintenant, c'est-à-dire avec la symbolique du lieu et du temps. Ceci nous reconduit à cette idée que le lieu et le temps ne donnent pas lieu à des propositions circonstancielles comme dans notre grammaire, mais que la question « Où ? » et l'heure sont vraiment ce qui est premier.

e) La fonction de monstration de la parole.

► Pourriez-vous préciser cette fonction de monstration de la parole du Baptiste ?

J-M M : Dans toute parole il y a une part de fonction plutôt monstrative, indicative, désignante, et puis une part signifiante. Quand je dis « Cela est » il y a désignation. Par exemple un nom propre est un mot hautement désignant et peu signifiant.

Je pense que le maître-mot est celui de résurrection : « Jésus est ressuscité », c'est le premier mot de la foi. Et il faut bien mesurer, quand le mot résurrection est prononcé, que sa fonction de désignation l'emporte de beaucoup sur sa capacité de signification, sur ce qui s'indique là. Quand je dis "indice", c'est aussi en référence à montrer, puisque ce qui montre ce sont les pronoms démonstratifs ou bien l'index qui dit « Voici », et là on rejoint la fonction du Baptiste.

Or si on est attentif à cette fonction de la parole on a là une première chose fondamentale : la parole est d'abord un indice de présence, c'est l'ouverture d'un espace de relation. C'est tout cela avant la considération de ce qui est raconté ou de ce qui est dit. Malheureusement on ne pense pas la parole premièrement à ce niveau-là.

Dès que quelqu'un peut dire : « Je crois à la résurrection » sans trop savoir ce que c'est, et que ce soit effectivement juste pour lui de recueillir cette présence insue, cela ouvre espace à l'invocation, cela ouvre une dimension de la parole qui n'est pas captatrice, c'est-à-dire qui ne détient pas pleinement le sens, qui ne prétend pas avoir un contenu univoque mais qui donne place à l'appel, à l'invocation. J'essaie de faire jouer ensemble des échos de choses diverses. Je ne sais pas si cela répond complètement à la question de la signification du Baptiste, en tout cas c'est une direction.

En parlant de façon ordinaire on pourrait dire que c'est, pour la première communauté chrétienne, la gestion d'une situation dans laquelle concrètement il y a un Baptiste et des gens qui le suivent ; il faut bien qu'ils mettent en place ces deux figures qui sont des figures importantes, donc il faut un point de vue historique. On peut poser la question comme cela. Seulement la façon dont cette situation est assumée et saisie touche aux choses que nous venons d'évoquer, et une réponse qui serait simplement au niveau de la gestion occasionnelle n'est pas de l'intention même de notre texte, n'épuise pas sa signification.

 

7) Le Baptême de Jésus.

Quand je dis l'expression « le Baptême de Jésus » il y a ambiguïté. En effet le Baptême de Jésus pourrait être le baptême que Jean donne à Jésus, alors qu'il s'agit du baptême que Jésus reçoit en recevant le Pneuma Sacré[13].

Les données anecdotiques sur la nature du baptême johannique sont intéressantes mais ce n'est pas cela en premier que nous disons quand nous parlons de la thématique du Baptême. La thématique du Baptême c'est la parole « Tu es mon Fils », c'est que le pneuma descende sur  Jésus, l'oigne et demeure sur lui. C'est cela que nous visons et c'est ce qui constitue cet épisode comme théophanie. Les deux choses peuvent être intéressantes et quelquefois on ne les démêle pas l'une de l'autre. Nous avons vu qu'ensuite elles continuent à régir le texte de Jean, que ce ne sont pas des thèmes seconds. Par exemple il y a beaucoup de textes apparemment historiques dans la première lettre de Jean qui prennent une réalité tout à fait concrète si on s'aperçoit que le vocabulaire fait allusion à la scénographie du Baptême. Dans l'écriture de Jean nous sommes souvent implicitement dans la scénographie du Baptême.

On peut penser que c'est l'importance même du baptême des chrétiens qui a donné son ampleur (importance) à ce petit épisode. Sûrement, au regard de l'historien, c'est un petit épisode que personne n'a vu : que Jésus soit allé rencontrer le Baptiste, et qu'il lui ait demandé le baptême ! Et soyez sûrs que personne, ou presque, n'a vu le Saint Esprit descendre sous la forme d'une colombe, et que peu nombreux sont ceux qui ont entendu la voix !

Par exemple il y a un autre lieu où une voix vient du ciel et s'entend, mais les gens entendent si peu qu'explicitement Jean dit : « La foule qui se tenait là et avait entendu disait que c'était le tonnerre, et d'autres disaient : "Un ange lui a parlé". » (Jn 12, 29).

N'oublions pas que la scénographie dont nous parlons ici est une scénographie dans la parole qui la tient. Cela ne se voit que si, d'abord, cela s'entend dans la parole. C'est une relecture, à partir de la résurrection, de l'épisode du Baptême pour en dégager le sens parce que parole lui est prêtée. Que veut dire qu'une parole vienne du ciel et dise : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé » ? Pensez-vous que cela résonne aux oreilles ordinaires et charnelles ? Saint Jean lui-même dit que non à propos de l'autre parole qui se trouve au chapitre 12. Cette parole du ciel n'est entendue que de l'oreille intérieure de celui qui perçoit la dimension de ce qui se passe, dimension qui ne peut être dite qu'en parole. Et la parole du ciel elle-même a besoin d'être reprise dans la parole du Baptiste qui est une parole articulée.

 



[1]   Ce qui est mis ici est composé principalement de deux extraits.( Ch. V : Le Baptême de Jésus et la figure du Baptiste ; et début du ch. VI), mais ce que dit J-Baptiste fait l'objet d'un autre message (cf note 2). Quelques modifications ont été faites pour que l'ensemble soit cohérent.

L'expression "le Baptême de Jésus" est employée tout au long, c'est dans la dernière partie qu'elle est précisée.

[2] La voix du ciel dit « Tu es mon Fils bien-aimé » ; celle  de la terre : « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde » (v. 29) et les 2 disent la même chose. Cf : Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.

[3] Cf Ch. II : Théophanies et structure du Prologue. Une autre structuration légèrement différente sera proposée au cours de la session, mais elle ne tiendra pas compte du Baptiste

[4] Traditionnellement on sait que c'est Jean-Baptiste qui a baptisé Jésus. C'est clair chez Matthieu, Marc et Jean, mais chez Luc le Baptiste a été jeté en prison avant le Baptême de Jésus, donc ce n'est pas lui qui baptise Jésus : « 19Hérode… 20ajouta à encore ceci à tout le reste : il enferma Jean en prison… 21Après que tout le monde eut été baptisé, Jésus fut aussi baptisé. »

Cette partie vient de la session "Symbolique des éléments", on trouve la même chose en plus développé dans Prologue de Jean. Chapitre II : Théophanies et structure du Prologue ..

[7] Cf ch III, le 2) du III (verbes de réception) :  Chapitre III : Le verset 14, lieu central du texte.

[8]  En effet :   π + ε + ρ + ι + σ + τ + ε + ρ+ ὰ = 80+ 5 + 100 + 10 + 200 + 300 + 5 + 100 + 1 = 801.

[9] « Une interprétation de la colombe c'est le nom invisible de Dieu. Il est intéressant de noter qu'on est baptisé au nom de Jésus ou au nom du Père. Certains gnostiques – et ici il s'agit particulièrement de Marc le mage un gnostique valentinien de la deuxième génération – disent que le nom visible de Jésus c'est celui que nous connaissons, Iêsous, mais que son nom invisible n'est connu que par les gnostiques : le nom invisible n'a pas six lettres, il a la totalité des lettres. […].Or péristéra (la colombe) a pour chiffre 801 et 801 c'est oméga (800) plus alpha (1), c'est donc la totalité imprononçable et invisible des lettres, c'est le nom secret qui descend sur le Christ de l'économie, sur Jésus. » (Cours à l'Institut Catholique de Paris en 1978-79).

[10] Voir les autres messages du tag figures.

[11] J-M Martin parle d'un partage des eaux : ch 1 distinction entre l'eau du Baptiste et le pneuma (mais c'est l'eau qui est pneuma) ; ch 2 distinction entre l'eau lustrale des Juifs dans la symbolique des six jarres à Cana et le vin eschatologique ; ch 3, distinction entre la naissance à partir « de cette eau-là qui est pneuma », et la naissance première qui est assimilée au surgissement de l'eau (entrer dans le ventre de sa mère, et sortir) ; ch 4 distinction entre l'eau du puits de la Samaritaine et « 14l'eau vive (l'eau de la vie) que je donnerai » et qui n'est pas la même ; ch 5, distinction entre l'eau de la piscine de Bethesda qui guérit, mais guérit peu et mal, et cette autre eau qui est la parole de Jésus qui guérit…

[13] "Le baptême de Jésus" peut  aussi désigner le baptême que donne Jésus, c'est le cas quand on le distingue du "baptême de Jean'" (baptême donné par Jean-Baptiste). Et comme l'a dit J-M Martin, le baptême chrétien est à penser dans la ligne du Baptême de Jésus dans le Pneuma Sacré.