Voici le chapitre V de la session sur le prologue de l'évangile de Jean. Comme les versets 6-8 et 15 parlent de Jean-Baptiste, J-M Martin a consacré la séance à aller voir ce qui est dit du Baptiste en Jn 1, 19-28 puis 29-34, et en Jn 3, 23-36, et à comparer les figures de Jésus et du Baptiste. La deuxième partie du chapitre se penche sur ce que dit le Baptiste : "Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde".

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Chapitre V

Le Baptême de Jésus et la figure du Baptiste

 

Le travail qui se propose à nous est relativement facile par rapport à celui que nous avons fait hier. Le propos de cette journée est de situer le Prologue dans la thématique du Baptême de Jésus, et donc d'aborder la figure du Baptiste.

Jean-Baptiste apparaît en particulier à deux reprises dans le Prologue :

« 6Il y eut un homme envoyé de Dieu, du nom de Jean. 7Celui-ci vint pour le témoignage, pour témoigner de la lumière, afin que tous croient par lui. 8Il n'était pas, lui, la lumière, mais il était pour témoigner de la lumière. »

« 15Jean témoigne de lui et il s'est écrié, disant : "Celui-là est celui dont j'ai dit : celui qui vient derrière moi est devant moi, car il était premier par rapport à moi". »

Nous reviendrons sur le mot de "figure" parce qu'il est très important de déterminer dans quelle mesure les noms propres de notre évangile désignent ce que nous appellerions des individus ou des figures[1]. Quand je pose la question, ne croyez pas que je l'ai résolue pour autant, que je jette un soupçon par rapport au sentiment de réalité que vous avez.

Cela nous permettra aussi de revenir sur des choses que nous avons dites à propos de l'homme, qu'il s'agisse de l'homme Christ de Gn 1, ou de l'homme Adam de Gn 2 ou Gn 3. Il y a un certain nombre de choses qui latéralement pourront s'éclairer à partir du travail que nous allons faire aujourd'hui bien que ce ne soit pas le but premier. Le but premier c'est la figure du Baptiste et la scénographie du Baptême.

 

I – Parcours dans les chapitres 1 et 3 de Jean

 

La figure du Baptiste appartient à la tradition originelle commune et laisse des traces dans pratiquement tous les écrits du Nouveau Testament. Cette figure a des traits caractéristiques, et sur ce fond chacun ensuite écrit.

Nous allons examiner la figure du Baptiste dans un texte court chez saint Marc, et ceci nous permettra ensuite d'envisager la même figure du Baptiste et la même scénographie du Baptême chez saint Jean. Autrement dit, latéralement, cela nous apportera une expérience utile de l'écriture de Jean, c'est-à-dire de la façon johannique de traiter une figure qui est puisée au fond commun de la tradition originelle. Là je suis en train de dire les enjeux de ce que nous allons faire.

Notre Prologue appartient au chapitre premier, et ce chapitre, peut-être pas tout à fait dans son entièreté, mais pour une bonne part, est dans la figure de Jean-Baptiste et dans la scénographie du Baptême. Par ailleurs le thème du Baptême réapparaît au chapitre 3. Donc nous examinerons là aussi la place que prend notre Prologue dans un ensemble plus grand et nous avancerons ainsi en dehors des limites du simple Prologue pour le restituer dans sa place au niveau des chapitres 1 et 3.

 

1) Les figures de Jésus et du Baptiste chez Marc.

« 1Commencement de l'Évangile de Jésus Christ Fils de Dieu : 2Ainsi qu'il est écrit dans le livre du prophète Ésaïe : "Voici, j'envoie mon messager en avant de Toi, Pour préparer ton chemin. 3Une voix crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, Rendez droits ses sentiers". 4Jean le Baptiste parut dans le désert, proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés. 5Tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui ; ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en confessant leurs péchés. 6Jean était vêtu de poil de chameau avec une ceinture de cuir autour des reins ; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. 7Il proclamait : "Celui qui est plus fort que moi vient après moi et je ne suis pas digne, en me courbant, de délier la lanière de sa sandale. 8Moi, je vous ai baptisés d'eau, mais lui vous baptisera d'Esprit Saint." 9Or, en ces jours-là, Jésus vint de Nazareth en Galilée et se fit baptiser par Jean dans le Jourdain. 10A l'instant où il remontait de l'eau, il vit les cieux se déchirer et l'Esprit, comme une colombe, descendre sur lui. 11Et des cieux vint une voix : "Tu es mon Fils bien-aimé, il m'a plu de te choisir."» (Marc 1. Traduction de la TOB).

Nous avons d'abord des citations d'Écriture qui annoncent le Baptiste (v.2-3), puis le récit de sa venue avec un certain nombre de traits qui le caractérisent (v.4-8) ; ensuite il y a la venue de Jésus et la scène du Baptême proprement dite avec les éléments qui toujours la caractérisent (v.9-11).

 

2) Parallèle entre Mc 1, 8 et Jn 1.

Nous reviendrons à ce texte mais pour l'instant nous allons nous en tenir au verset 8 : « Moi je vous ai baptisés d'eau, mais lui vous baptisera dans le Pneuma Sacré (l'Esprit Saint). » Voilà qui est censé identifier d'une part le Baptiste et d'autre part Jésus dans leur différence. Nous avons ici une phrase qui comprend les deux.

Chez saint Jean nous trouvons également ceci : « Moi je baptise dans l'eau. […]. Celui-ci est celui qui baptise dans le Pneuma Sacré », seulement la première partie de la phrase se trouve au v.26, et la deuxième partie se trouve à la fin du v. 33. Autrement dit, à propos de chaque élément de ce qui fait une seule phrase chez Marc, Jean suscite deux scènes, une scène aussitôt après notre Prologue, qui va du v. 19 au v. 28, et une autre scène qui va du v. 29 au v. 34. Pourquoi ces deux scènes ? Il y va de l'identification du Baptiste puis de l'identification de Jésus. Or il existe des procédures d'identification : « Qui je suis ? », « D'où je viens ? » qui sont traitées à chaque fois dans une mise en scène et selon une procédure déterminée. Ici nous avons donc deux scènes, selon deux procédures d'identifications qui ne sont du reste pas exactement sur le même schéma, nous allons le voir, et non seulement nous avons deux scènes mais nous avons deux jours. En effet entre le v. 28 qui termine la première identification et le v. 29 qui commence la deuxième, nous avons « le lendemain ». Nous reviendrons sur cette expression.

 

3) Premier épisode : Jn 1, 19-28.

La première scène d'identification prend l'allure, fréquente dans les évangiles, d'une légation qui est envoyée pour poser la question : « Toi, qui donc es-tu ? » On trouve cela à plusieurs reprises, et même Jésus le suscite parfois : « Qui dites-vous que je suis ? » Ici c'est une légation qui vient s'enquérir.

a) Le texte et les questions qu'il suscite.

« 19Et voici quel fut le témoignage de Jean lorsque, de Jérusalem, les Juifs envoyèrent vers lui des prêtres et des lévites pour lui poser la question : "Qui es-tu ?" 20Il fit une déclaration sans restriction, il déclara : "Je ne suis pas le Christ." 21Et ils lui demandèrent : "Qui es-tu ? Es-tu Élie ?" Il répondit : "Je ne le suis pas. – Es-tu le Prophète ?" Il répondit : "Non".  22Ils lui dirent alors : "Qui es-tu ? Que nous apportions une réponse à ceux qui nous ont envoyés ! Que dis-tu de toi-même ?" 23Il affirma : "Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Aplanissez le chemin du Seigneur, comme l'a dit le prophète Ésaïe.»  24Or ceux qui avaient été envoyés étaient des Pharisiens. 25Ils continuèrent à l'interroger en disant : "Si tu n'es ni le Christ, ni Élie, ni le Prophète, pourquoi baptises-tu ?"  26Jean leur répondit : "Moi, je baptise dans l'eau. Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ; 27il vient après moi et je ne suis même pas digne de dénouer la lanière de sa sandale." 28Cela se passait à Béthanie, au-delà du Jourdain, où Jean baptisait. »(Traduction de la TOB).

Quelles réflexions faites-vous à propos de cette scène ?

► Il y a une référence à l'Ancien Testament.

J-M M : Oui, cela se fait dans une citation. Est-ce la même que chez Marc ? Oui, partiellement. Quel est le mot essentiel ?

► La voix.

J-M M : Tout à fait, et c'est même le point qui est constant. Là nous puisons dans le fond commun traditionnel : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : “Préparez le chemin...” » (v. 23). Cette citation se retrouve partout et fait référence à Isaïe 40, 3.

► Il se définit comme celui qui baptise.

J-M M : Il y a d'abord la question de l'identité, et ensuite on lui pose la question : « Pourquoi baptises-tu ? » À cette question il répond : « Je baptise dans l'eau. » Il ne répond pas vraiment au "pourquoi" sinon en suscitant l'interprétation que son baptême est préparatoire.

► Il dit qu'il n'est pas le Christ, mais c'était quoi le Christ pour les gens de l'époque ?

J-M M : Le mot christ est un mot courant, usuel, c'est le mot messiah en hébreu qui signifie messie. Donc il dit « Je ne suis pas le messie », il faut avoir ça bien présent à l'esprit. Par ailleurs il faut savoir que le mot "messie" est la forme hébraïque du mot christos et que la signification de messie, comme de christos, c'est « oint, imprégné, enduit. »

► Est-ce important que le Christ soit désigné comme quelqu'un qui n'est pas connu ?

J-M M : Là tu fais allusion à la réponse « Je baptise dans l'eau, au milieu de vous se tient celui que vous ne savez pas » (v. 26). Tout à fait.

► Est-ce qu'on n'a pas le processus du caché / dévoilé : « Vous ne le connaissez pas » et ensuite il est dévoilé au moment du Baptême.

J-M M : Oui. Il ne faut peut-être pas urger la référence explicite à cela, mais nous sommes dans le dévoilement de quelque chose qui est réservé, qui est tenu en secret, qui n'est pas encore connu et « qui sera révélé à Israël » ; donc ce sera une épiphanie, une manifestation de ce que nous ne savons pas.

► Est-ce que le lieu est important ?

J-M M : Le Jourdain n'est pas un fleuve d'une géographie neutre. Toute la géographie d'Israël a des connotations symboliques, sacrées…

b) La bonne question.

► Tu nous as souvent dit que chez saint Jean la vraie question d'identité est une question de provenance : « D'où ? » Et là il semblerait que le Baptiste ne réponde qu'à de mauvaises questions : « Qui ? »

J-M M : Oui. Faut-il dire que la question « Qui ? » est une mauvaise question ? En effet ce n'est pas la question « Qu'est-ce que ? », question qui structure notre Occident : elle donne lieu à définition et induit toute la structure de notre pensée.

Les questions johanniques peuvent être sous la forme « Qui ? », mais avec la signification « De qui es-tu envoyé ? » ou « De qui es-tu fils ? » La question ultime, celle qui structure tout l'évangile de Jean, et qui est une autre façon de dire « De qui es-tu ? », c'est la question « D'où viens-tu ? » Cette question est décisive car, pour Jean, je parle d'où je suis, je parle d'où je viens. Et la question « Où ? » est celle qui régit tout l'Évangile : « D'où je viens ? », « Où je vais ? », « Où demeures-tu ? », « Où l'as-tu posé ? » (qui est la question de Marie-Madeleine). Ceci en soi-même serait à méditer[2].

Chez nous à la question « Où ? » répond une proposition circonstancielle de lieu, alors que notre question « Qu'est-ce que ? » s'enquiert, non pas de quelque chose de circonstanciel, mais de l'essence, de ce que c'est essentiellement. Donc nous avons une distinction dans notre grammaire entre l'essence ou la substance, et puis des attribuables circonstanciellement : les circonstances de lieu, de temps, de quantité, qualité etc. Là je suis en train de vous décrire les dix catégories d'Aristote, substance et accidents.

Quand il s'agit d'identifier Jésus ou le Christ ou le Logos ou que sais-je, notre question est « Quel sujet ? » Alors qu'être parole (c'est-à-dire être parlant), c'est quelque chose qui s'attribue au sujet, ce n'est pas le sujet. Le sujet c'est ce sur quoi on fait fond, et tant qu'on n'a pas identifié un sujet on n'est pas content.

Il n'est pas d'usage de caractériser un sujet par un terme abstrait comme vérité. Je peux dire « Je suis vrai », mais dans notre langage je ne peux pas dire « Je suis la vérité ». C'est pourquoi une expression comme « Je suis la parole » est une expression qui fait problème pour son sérieux.

Je suis en train d'analyser votre difficulté qui réside dans une différence fondamentale entre notre structure de pensée et puis le texte auquel nous sommes affrontés.

La bonne question et la bonne réponse.

Qu'est-ce qu'une pensée dans laquelle la question « Où ? »  est la question qui régit tout ? C'est une pensée dans laquelle les dénominations de lieu, et par suite de temps, ne sont pas des circonstances. Autrement dit, tout ce qui est du domaine du spatio-temporel comme nous disons, ou du domaine sublunaire, tout ce qui est corporel, tout ce qui est matériel, tout cela peut être promus à dire l'essentiel.

Conséquence pratique : quand Jean situe un épisode dans un jour déterminé – qui est souvent un jour de fête juive : Pâque, Pentecôte, Kippour, Soukkot, –  cela n'est pas fait pour marquer une circonstance dans le calendrier juif ou dans la chronologie. C'est fait pour dire l'essence de l'épisode. C'est-à-dire que cet épisode demande à être médité et pensé dans la signification spirituelle de ce jour de fête juive.

« La marquise sortit à cinq heures » ; « Il était environ la sixième heure ». Voici deux phrases qui se ressemblent. Or la première caractérise l'aléatoire du roman, ou encore, le réalisme du temps. Mais quand Jésus dit : « Il était environ la sixième heure » (Jn 4, 6), c'est la symbolique du chiffre six qui est en question, et il ne faut surtout jamais traduire par « Il était midi », bien que la sixième heure soit midi, parce que la symbolique du 6 est le contraire de la symbolique du midi. Midi, pour nous, c'est la plénitude du jour alors que la sixième heure, pour Jésus, c'est l'heure de la fatigue, c'est l'heure où « Jésus, fatigué par la route, s'assied près de la source » (v. 6). Sa fatigue, c'est sa Passion, car la sixième heure est précisément l'heure de la Passion du Christ. Et c'est l'heure de l'inachèvement, puisque le 6 c'est ce qui n'arrive pas à être le 7. Voilà ce que Jean cherche à dire.

Il en est de même pour la thématique de l'heure chez Jean. "Mon heure" n'est pas une heure de la journée, une heure du temps. L'heure c'est la belle saison. L'heure c'est le moment du fruit. L'heure c'est la chose même dans son moment de manifestation et d'accomplissement. "Mon heure" c'est l'heure de mort-résurrection qui est l'accomplissement du Christ, qui dévoile tout ce qu'il avait à être, tout ce qu'il était en semence. Donc l'heure ou le lieu (d'où je viens ?), sont toujours des déterminations essentielles. C'est la façon première d'identifier quelque chose.

C'est ainsi que nous trouvons, dans le décours de notre chapitre premier, les v.35-38 après le deuxième épisode que nous allons considérer aujourd'hui : « 35Le lendemain, Jean se tint à nouveau, et deux de ses disciples. 36Voyant Jésus en train de marcher, il dit : “Voici l'agneau de Dieu”. 37Et les deux disciples l'entendirent parler et se mirent à suivre Jésus. 38Jésus s'étant retourné et les ayant considérés en train de le suivre, leur dit : “Que cherchez-vous ?” Ils lui dirent : “Rabbi – ce qui s'interprète didascale – où demeures-tu ?” »

Nous avons ici à nouveau une écriture johannique qui intervient à plusieurs reprises. La question « Qui cherches-tu ? » est posée à Marie-Madeleine aussi, et la bonne réponse à cette question c'est la question « Où ? » : ici c'est « Où demeures-tu ? », et pour Marie-Madeleine c'est « Où l'as-tu posé ? » En revanche cette question se pose une autre fois dans l'évangile de Jean, quand Jésus est au bord du jardin, au début du chapitre 18 du récit de la Passion. Ils viennent pour prendre Jésus et il leur dit : « Qui cherchez-vous ? » Ils ne répondent pas « Où ? », mais « Jésus de Nazareth », et c'est la mauvaise réponse. Premièrement ils savent ce qu'ils cherchent, et deuxièmement ils cherchent pour prendre, alors que la question « Où ? » est une question dépossédée. En disant « Où demeures-tu ? » les disciples répondent par une dépossession et par l'identification de leur propre recherche, recherche qui n'est pas une volonté de prise mais une demande. Pour nous apparemment la réponse « Jésus de Nazareth » ce serait plutôt bien. Mais pas du tout, ce n'est pas la bonne réponse, en effet ils tombent en arrière quand Jésus dit « Je suis », c'est-à-dire quand il se manifeste dans son identité.

Tout ce développement que je viens de faire a été induit par la question posée à propos de « Qui ? ». Or elle n'est pas l'équivalent de « Qu'est-ce que ? » mais de « De qui ? » ; elle signifie « D'où je viens ? », cette question étant une des modalités de la question « Où ? »

c) Questions à propos du baptême que donne Jean-Baptiste.

  Par ailleurs, en plus de ce que nous avons dit au début, je note des éléments de la figure traditionnelle du Baptiste ne serait-ce que : « Je ne suis pas digne de délier la courroie de sa chaussure » (Jn 1, 27). C'est rappelé aussi dans les Synoptiques : « Je ne suis pas digne, m'étant penché, de délier la courroie de sa chaussure » (Mc 1, 7). Ceci doit signifier : « Je ne suis pas digne de le baptiser », en effet, pour entrer dans l'eau, on défait sa chaussure.

► Moi je me pose des questions sur la signification du baptême donné par Jean : Marc précise que c'est un baptême de repentance, et pour Jean le baptême c'est quoi ?

J-M M : Ah ! Justement c'est la chose qui n'est pas notée ici.

Il est dit au début de cet épisode que ce sont des prêtres et des lévites qui sont envoyés. Mais il pourrait bien se faire que ce qui est en cause ne soit pas d'abord des prêtres et des lévites pris d'entre les pharisiens et envoyés de Jérusalem, mais plutôt une certaine communauté johannique. Si, comme on le pense, la communauté johannique s'est formée à partir de la Samarie et à partir de milieux baptistes, et si les premiers disciples de Jésus ont été des disciples du Baptiste, il peut se faire que la figure du Baptiste ait eu tendance à avoir une trop grande importance dans ces communautés. En effet derrière la question : « Quelle est la signification du Baptiste ? », il y a la signification : « Qui est le Christ ? » Autrement dit, « Comment s'emboîtent (ou se lisent ensemble) la figure du Christ et la figure du Baptiste ? » paraît être une question majeure des premières communautés en général, mais singulièrement des communautés johanniques, car dans les milieux juifs Élie est réputé revenir oindre le messie ou le prophète.

La question : « Pourquoi baptises-tu ? » est donc posée. Et on pourrait s'interroger longuement sur ce que signifie baptiser ici. Qu'est-ce qui est présupposé et qui se joue dans le milieu baptiste ? Comment entendre ce geste ? Au chapitre 3 il est justement appelé purification (katarismos), et il y a un débat entre les disciples du Baptiste et un Juif au sujet de cette purification.

► De toute façon, avant Jésus, le baptême n'existe pas chez les Juifs ?

J-M M : En fait,il y a des pratiques baptismales, des pratiques de purification nombreuses, par exemple chez les Esséniens. Il y a sans doute un rapport entre le Baptiste et ce mouvement essénien. Donc il s'agit bien dans la communauté de faire la différence entre le Christ et le Baptiste dans l'Écriture elle-même. C'est cela qu'il convient de résoudre.

► Alors, quand ils disent « Pourquoi baptises-tu ? », cela veut dire : es-tu qualifié pour baptiser ? Es-tu qualifié pour ? As-tu le droit ?

►► On peut dire aussi : quel sens donnes-tu à ton baptême ?

J-M M : Il peut y avoir les deux choses. En effet ils demandent pourquoi le Baptiste baptise c'est-à-dire quel droit il a sur la purification, en prenant le mot purification dans son sens pour l'instant indistinct, sans que cela implique une signification précise de ce que sera le baptême au sens chrétien. En effet la purification est traditionnellement la chose des prêtres et des lévites ; donc quelle est la signification de ce mouvement de quelqu'un qui semble ne pas appartenir à ceux qui ont la charge de purifier ? Cela peut être en ce sens-là. Seulement dans la reprise de la lecture par Jean c'est : quelle est la signification de ce baptême johannique par rapport au Christ ? Ce n'est donc pas la question des prêtres et des lévites, mais c'est bien celle de Jean quand il ressaisit la question des prêtres et des lévites.

► D'autre part il dit : « Je baptise dans l'eau » mais tout le monde était baptisé dans l'eau à l'époque ?

J-M M : Tout à fait. D'autres pratiques comme le baptême de feu sont postérieures, et cela n'a eu lieu que dans quelques sectes gnostiques.

Tout le texte de Jean est construit pour qu'on aperçoive en quoi consiste la figure du Baptiste par rapport à la figure du Christ avec le thème du passage. Cette question est fondamentale parce que, pour saint Jean comme pour le premier christianisme, il y a un seul lieu qui identifie Jésus, c'est la résurrection, c'est le pneuma de résurrection. Et tous les premiers chapitres de Jean sont construits sur cette différence entre deux eaux.

Si vous lisiez dans Matthieu le récit du Baptême vous y trouveriez tous les matériaux fondamentaux mais aussi beaucoup de développements. Il y a des discours du Baptiste qui sont propres à Matthieu.

Chaque récit relève donc d'un fond commun, de figures semblables, mais il n'y a pas à chaque fois tous les éléments éventuellement[3].

 

4) Deuxième épisode Jn 1,29-34.

Nous en arrivons maintenant au deuxième jour et au deuxième épisode.

baptistère de Ravenne

« 29Le lendemain, il voit Jésus qui vient vers lui et il dit : “Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. 30C'est de lui que j'ai dit : "Après moi vient un homme qui m'a devancé, parce que, avant moi, il était." 31Moi-même, je ne le connaissais pas, mais c'est en vue de sa manifestation à Israël que je suis venu baptiser dans l'eau. » 32Et Jean porta son témoignage en disant : “J'ai vu l'Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui. 33Et je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, c'est lui qui m'a dit : "Celui sur lequel tu verras l'Esprit descendre et demeurer sur lui, c'est lui qui baptise dans l'Esprit Saint." 34Et moi j'ai vu et j'atteste qu'il est, lui, le Fils de Dieu.” » (Traduction TOB).

► Au verset 30 il y a deux "avant", l'un est au niveau de l'espace (devant) et l'autre au niveau du temps.

J-M M : Justement ces mots-là sont un peu les mêmes, comme dans notre langue. Il y a des mots fondamentaux où la détermination locale et la détermination temporelle ont la même racine. Donc laissons ouvert cela.

 a) Trois références d'identification de Jésus par le Baptiste.

Dans ce lendemain il y a premièrement une identification de Jésus par le Baptiste : « 29Le lendemain, il voit Jésus marchant vers lui et dit : “Voici l'Agneau de Dieu qui lève le péché du monde. 30Celui-ci est celui à propos duquel j'ai dit : "Après moi vient un homme qui fut avant moi, car il était premier par rapport à moi".” »

C'est une phrase que nous avons déjà entendue dans le Prologue, à savoir lors de la deuxième mention du Baptiste : « Celui-ci qui vient derrière moi fut devant moi car il était avant moi » (v. 15).

Nous avons eu entre-temps un rappel de cela lors de la première identification du Baptiste : « Au milieu de vous se tient celui que vous ne savez pas, celui qui vient derrière moi» (v. 26).

Donc c'est un trait important du Baptiste dans l'évangile de Jean.

b) Le Baptiste comme précurseur, Jésus comme arkhê.

C'est une reprise de la signification de celui qu'on appelle le pré-curseur bien sûr : il est "celui qui vient avant". Mais il y a néanmoins là autre chose que dit le Baptiste : Jésus est bien « derrière  moi » mais il est « avant moi », et même il est «premier par rapport à moi ». Est-ce que tout cela est propre à Jean ?

Dans notre lecture de Marc nous avions : « Celui qui est plus fort que moi vient derrière moi » (v.7). Donc nous avons bien « derrière  moi » et nous sommes aussi dans une comparaison.

Donc la caractéristique de Jésus par rapport au Baptiste :

  • pour Jean, c'est d'être « avant lui » (ou « devant lui  ») et  «premier par rapport à lui » ;
  • pour Marc, c'est d'être « plus fort que lui ».

Chez Jean on trouve l'expression « plus grand que » qui est autre chose que « plus fort », par exemple dans « Tu verras des choses plus grandes » (Jn 1, 50). Ici ce qui occupe Jean c'est « celui-là, qui vient après, est avant ». Or "être avant" c'est précisément "être plus grand". Autrement dit nous avons un indice ici pour nous engager dans une réflexion sur ce que signifie avant dans son rapport avec après.

Nous avons donc une invitation à penser quelque chose du temps, et en particulier on peut se demander quelle est l'importance pour Jean de la référence au tout premier, à l'arkhê (au commencement) : celui qui vient est l'arkhê même.

Mais on aperçoit très bien que l'important est une question, disons provisoirement, d'antériorité. On pourrait croire que : bien qu'il vienne plus tard, "néanmoins" il est plus originaire. Mais peut-être que nous serons amenés à comprendre que : parce qu'il vient plus tard, de là s'atteste qu'il était avant. Et ça, c'est décisif. C'est le rapport de l'ancien et du nouveau : le double sens d'ancien et donc aussi le double sens du mot arkhê.

Nous avons ici la justification rétrospective de ce qui se manifeste dans « Nous avons contemplé sa gloire » (v. 14) c'est-à-dire que le plus tardif, fait écho au plus originaire, à l'arkhê, un mot que nous n'avons pas encore pensé.

Nous sommes donc préparés à avancer sur cette question, et nous étudierons demain le mot arkhê puisque ce que nous avons dit ici ne suffit pas pour le comprendre. Mais nous avons un commencement de justification du souci de Jean de mettre en rapport la plus grande nouveauté, qui est l'apparition de la résurrection dans le monde, avec le plus originaire.

c) Jean-Baptiste comme "voix de la terre" et comme témoin.

Nous verrons que Jean est la voix de la terre par opposition à la voix du ciel, ce n'est pas encore dans notre texte. Mais il faut bien comprendre que "être de la terre" ne veut pas dire être de l'initiative humaine : être de la terre c'est avoir reçu le don d'être la voix de la terre. En effet on lui a donné des indices : « 31Et moi je ne le connaissais pas. – ça fait écho à « au milieu de vous se tient celui que vous ne savez pas » (v. 26) – Mais afin qu'il soit manifesté à Israël, je suis venu, moi, baptisant dans l'eau. »

Et ensuite nous avons le "témoignage" de Jean. Le mot témoignage est employé ici à propos de Jean, mais nous nous rappelons que c'est le tout premier mot qui a été prononcé à son sujet, au v. 7 dans le Prologue, un mot qu'il nous faudra donc à nouveau examiner[4].

« 32Jean témoigna disant : « J'ai contemplé le pneuma descendant comme une colombe du ciel et reposant sur lui, 33et moi je ne le connaissais pas. Celui qui m'a envoyé baptiser – donc il est voix de la terre, nous le verrons, mais voix mandatée du haut du ciel – dans l'eau celui-là m'a dit : “Celui sur qui tu verras le pneuma descendant et demeurant sur lui, celui-ci est celui qui baptise dans le Pneuma Sacré." 34Et moi j'ai vu et j'ai témoigné que celui-ci est le Fils de Dieu.” »

Dans cette scénographie on n'a donc pas la voix qui dit « Tu es mon Fils ».

Quelle est la caractéristique de la scène du Baptême dans l'évangile de Jean ? Ce n'est pas Jean l'évangéliste qui la raconte, mais elle est dans la bouche de celui qui est mandaté pour "témoigner" de la scénographie du Baptême. Nous avons entendu que chez Marc, c'est Jésus qui voit le pneuma descendant : « Et aussitôt remontant hors de l'eau il vit les cieux se déchirer et le pneuma comme une colombe descendant vers lui » (v.10). Ici Jean l'évangéliste fait témoigner le Baptiste, lui fait réciter son expérience, expérience pour laquelle il est mandaté. C'est ce qui est en question ici.

Et l'expression « Celui-ci est le Fils de Dieu » est dans la bouche du Baptiste. Donc ce que dit la voix du ciel (« Tu es mon Fils ») lors du Baptême est recueilli par le Baptiste, et témoigné dans sa bouche : « J'ai vu et j'ai témoigné que celui-ci est le Fils de Dieu » (v. 34).

 

5) Troisième épisode : Jn 3, 23-36.

► Est-ce qu'il n'y a pas un autre évangile où, plus tard, Jean-Baptiste est en prison et demande à Jésus qui il est. Comment est-ce qu'on peut l'articuler avec ce passage puisqu'ici il témoigne sur Jésus tout en donnant l'impression qu'il ne sait pas qui est Jésus.

J-M M : Tout à fait. Il faut d'abord resituer la question de l'incarcération et de la mort du Baptiste : est-ce que c'est un thème qu'on trouve chez saint Jean ? Effectivement on le trouve au chapitre 3 : « Jean n'avait pas encore été jeté dans la prison » (v. 24). C'est là le lieu dont j'avais prévu de parler rapidement, dont j'ai dit que s'y trouvaient un certain nombre de clés de lecture. Mais ce n'est pas pour cela que nous le lisons maintenant.

La question que tu poses c'est la question : peu de temps après le Baptême il a l'air de ne plus savoir qui est le Baptiste. C'est une question qui a intrigué les Pères de l'Église. Je vous donne la réponse d'un certain nombre d'entre eux.

Le Baptiste participait du pneuma comme prophète, et donc, lors du Baptême, il a entendu la parole qui lui dit qui est Jésus. Mais au Baptême, le pneuma tout entier dispersé sur les différents prophètes se pose en plénitude sur Jésus, et du même coup le Baptiste est privé de son esprit prophétique. De plus il n'a plus à savoir qui est Jésus, car sa tâche est accomplie : « Il faut qu'il croisse et que je diminue » (v. 30) comme il est dit en plusieurs endroits. Ça c'est une des réponses des Pères de l'Église, elles sont toujours merveilleuses sinon plausibles !

a) Jn 3, 23-36.

 « 23Était aussi Jean, baptisant à Aïnôn, près de Salim, parce qu'il y avait là des eaux nombreuses, et ils venaient et ils étaient baptisés. 24Car Jean n'avait pas encore été jeté dans la prison. 25Survint donc un débat entre des disciples de Jean avec un Judéen au sujet de la purification (du baptême). 26Et ils vinrent auprès de Jean et lui dirent : “Rabbi, celui qui était avec toi le long du Jourdain, celui pour qui tu as témoigné, voici que lui baptise et tous viennent vers lui. 27Jean répondit et dit : “Nul ne peut recevoir qui ne lui ait été donné du ciel.” »

« 28 Vous-mêmes vous témoignez de ce que j'ai dit : “Je ne suis pas le Christos, mais j'ai été envoyé au-devant de lui.” 29 Celui qui a l'épouse est l'époux – le Messie (le Christos) est l'époux de l'humanité convoquée (Ekklêsia) chez saint Paul – mais l'ami de l'époux (le garçon d'honneur), qui se tient debout et qui l'écoute, se réjouit de ce qu'il entend la voix de l'époux. Donc la joie qui est la mienne est pleinement accomplie. 30Il faut qu'il croisse et que je diminue. »

b) Le thème époux / épouse et le thème ciel / terre.

Ici on a le thème époux-épouse, thème archiconnu chez Paul, et il se trouve donc explicitement chez saint Jean. Il est placé ici comme principe explicatif de la lecture des Noces de Cana qui précèdent au chapitre 2, et de la Samaritaine qui suit au chapitre 4.

La symbolique époux / épouse qui recouvre la symbolique ciel / terre est de la structure de l'écriture des Noces de Cana. Lors d'une session on lisait les Noces de Cana, ce sont des noces dans laquelle des gens se marient et où Jésus est invité. Et au moment où on travaillait le texte quelqu'un a dit : « Mais finalement les mariés ne sont peut-être pas ceux qu'on croit ! » Effectivement ce texte médite le mariage du Christos et de l'humanité.

De même la Samaritaine, qui est un personnage anonyme puisqu'elle n'a pas de nom propre, est caractérisée dans la symbolique du féminin, et elle désigne une collectivité : en un certain sens ce serait la collectivité des premières communautés chrétiennes de Samarie, mais si on regarde de près le texte, c'est l'humanité dans son entier déploiement : déploiement en nombre et déploiement dans les étapes et dans le temps, depuis la semaille jusqu'à la moisson, thème qui intervient à la fin du récit. La Samaritaine rencontre Jésus au puits, or les patriarches ont tous rencontrés leur épouse au puits, nous avons donc un thème nuptial.

Pour qui sait entendre il y a ici un indice pour la lecture johannique. On ne s'attendait pas à ce qu'il parle de cette question dans sa discussion avec ses disciples.

Le thème ciel / terre vient ensuite. « 31Celui qui vient d'en haut est au-dessus de tous, celui qui est de la terre est de la terre et parle à partir de la terre. »

Voilà le principe johannique fondamental : je parle et j'entends d'où je suis. D'où l'importance de la question « D'où je viens ? ». Cela peut être aussi : je suis d'où j'entends et d'où je parle. C'est tout à fait étranger à notre pensée.

Le récit de la Samaritaine (Jn 4) et la question "Où ?".

La question « D'où ? » est donc très importante. Elle est traitée aussitôt après notre texte dans le récit de la Samaritaine au chapitre 4. En effet la deuxième caractéristique de la Samaritaine est d'être samaritaine, c'est-à-dire d'avoir un lieu (un où), et un lieu qui a un centre. Ce centre est un puits, un puits qui est creusé dans le sol et d'où on s'abreuve. Mais ce puits est aussi creusé dans l'histoire car c'est « 12notre père Jacob qui nous a donné le puits, et lui en a bu ainsi que ses fils et ses troupeaux», donc « je suis de ce puits » : ça répond à « D'où je suis ».

Jésus se prépare à lui montrer qu'elle est de plus originaire que cela. Elle va lui poser la question « Où faut-il adorer ? » Pourquoi cette question vient-elle ? Parce que la question d'identification par le « D'où je suis ? » est celle qui régit la préoccupation de Jean. « Où faut-il adorer ? » c'est un débat entre les mérites respectifs du Judéen et du Samaritain, du Judéen et de l'étranger. «20Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous (Judéens) vous dites que Jérusalem est le lieu où il faut adorer. » Ça prépare la réponse décisive de Jésus : « 23Mais l'heure vient et c'est maintenant, que les véritables adorateurs adoreront le Père en pneuma qui est[5] vérité. » La question « Où ? » demeure mais elle n'est plus une question géographique. Le pneuma est le lieu de l'Évangile, l'Évangile n'a pas d'autre terre. Il n'a pas de terre sacrée, il n'a pas de montagne, il n'a pas de Jérusalem.

La question « Où ? » a pour réponse « dans le pneuma qui est vérité » (Jn 4, 23), et il ne faut pas traduire par « en esprit et en vérité » en pensant que c'est du ff…. Le pneuma de résurrection est le lieu où il faut adorer : nous n'avons pas d'autre lieu pour adorer que dans le Pneuma Sacré, le pneuma de résurrection qui est le découvrement, qui est la vérité, qui est la donation de vérité. Et ici le mot vérité peut prendre une connotation par rapport au contexte, à savoir qu'il ne s'agit plus des "ombres". En effet la vérité est parfois opposée à l'ombre[6] : la vérité et l'ombre. Jérusalem était l'ombre de la présence.

La question de la préposition "dans".

► Est-ce qu'on peut dire que le pneuma a comme lieu l'humanité ?

J-M M : Oui. Et ce serait encore mieux de dire que l'humanité a comme lieu le pneuma.

Ce qui est en question ici, je le dis en passant parce que c'est très important, c'est la question de la préposition "dans". Jean et Paul disent indifféremment que nous sommes dans l'Esprit et que l'Esprit habite en nous, et aussi que l'Esprit est notre temple et que nous sommes le temple de l'Esprit. Que signifie cela ? La réponse obligerait à une méditation très attentive sur la signification de la préposition "dans". Chez nous c'est une préposition qui est pensée à partir de l'emboîtement du contenant et du contenu. Dans nos textes cette préposition ne dit pas le contenant / le contenu mais l'interpénétration. "Dans" est une dénomination de la plus grande proximité, et la plus grande proximité est l'interpénétration. C'est ainsi qu'il faut l'entendre.

Une énigme.

Je ne veux pas développer ce que je vais dire, je le dis en passant. C'est par mode de plaisanterie, mais si un jour vous avez du loisir pour méditer des choses apparemment farfelues mais qui sont les plus sérieuses du monde, on peut dire ceci :

« Le vase contient l'eau, tout le monde le sait. Mais le sage sait que c'est l'eau qui contient le vase. »

Vous n'allez pas me dire que ce n'est pas une énigme ! Je vous la donne. L'important est de mettre en rapport l'eau contenue dans le vase ou le vase contenu dans l'eau. Ne croyez pas que c'est de la plaisanterie, c'est peut-être la chose la plus sérieuse du monde.

Alors les énigmes : n'attendez jamais qu'on dénoue une énigme. Si je le faisais, je vous priverais de la capacité de comprendre, parce qu'une énigme on ne la dénoue que soi-même en son temps, à son heure, à sa saison (à son kaïros). Évidemment on peut aider.

c) Jn 3, 12-36.

 « 32Celui qui a vu et entendu cela témoigne et son témoignage, personne ne le reçoit. »

Tiens, il y a le verbe voir avant le verbe entendre, c'est contraire à ce que nous disions. En fait même dans le texte de la première lettre de Jean auquel nous puisions la priorité de l'entendre sur le voir, nous trouvons l'ordre inverse si nous lisons un peu plus loin : « 1Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé… 3Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons à vous aussi. » C'est l'ordre inverse parce que d'abord on entend, entendre donne de voir, voir s'accomplit en toucher ; mais ce qui va venir ensuite c'est l'évangélisation c'est-à-dire l'annonce ou le témoignage (marturion), alors on repart de la vision pour revenir à l'entendre qui permet le dire. C'est pris à l'envers et il y a une raison. Et c'est la raison que nous avons ici : « ce que nous avons vu et entendu, nous en témoignons ». On est dans l'ordre de l'expérience qui n'est pas dans l'ordre où elle se produit, mais dans l'ordre où elle va se dire, se témoigner, donc c'est le mouvement inverse.

« 33Celui qui reçoit le témoignage a scellé que Dieu est vrai. » On a ici une expression étrange. La symbolique du sceau (sphragis) est très importante. C'est un mot très employé au IIe siècle soit du point de vue sacramentaire, soit du point de vue de l'Écriture, soit dans l'Apocalypse où les sceaux scellent le Livre. Il y a un rapport avec la symbolique de ce qui est tenu en caché. Être tenu en caché a une double signification : une signification négative en ce sens que ça n'est pas dévoilé ou bien c'est recouvert, et une signification positive car ce qui est tenu en caché est par là préservé, protégé. Par exemple le toit cache dans l'intimité, le toit protège. De même la semence en tant qu'elle est semence semée est protégée. C'est la pensée du rapport entre ce qui est protégé, qui demeure, et ce qui vient : demeurer et venir, deux mots qui sont essentiels à nouveau pour dire ces choses.

« 34En effet celui que Dieu a envoyé dit les paroles de Dieu, car il ne donne pas le pneuma avec mesure. » Nous sommes toujours dans la thématique du Baptême où le Christ reçoit le pneuma non pas avec mesure, c'est-à-dire partiellement, mais dans sa totalité. L'idée de plénitude et de totalité est liée à la thématique du Baptême.

Je vais vous donner un exemple. Les auteurs du début du IIe siècle disent que le pneuma descend en plénitude parce que péristéra (la colombe) a pour chiffre 801[7] et que 801 c'est oméga (800) plus alpha (1), donc de l'alpha à l'oméga, ça contient la totalité. Vous avez ici une mise en œuvre de procédures qui sont tout à fait usuelles avec la langue hébraïque dans le judaïsme soit rabbinique soit cabalistique. Il faut savoir que les lettres sont des chiffres aussi bien en grec qu'en hébreu, et que le comput est une des manipulations du texte. Ça peut vous paraître gênant mais c'est au contraire révélateur de quelque chose. Je ne vous invite pas du tout à entrer dans cette procédure, ce n'est pas notre tâche, ce n'est pas notre mode ; mais en quoi cela peut-il peut nous intéresser ? Parce qu'en fait cela prouve que ces auteurs savent déjà d'avance que la thématique de la totalité et de la plénitude appartient à la thématique du Baptême. Et à ce titre-là, même si nous n'entrons pas dans la procédure[8]  – et d'ailleurs nous n'en avons pas les moyens – d'un point de vue extérieur c'est un témoignage précieux.

Il faut savoir que c'est le même verbe qui dit emplir et accomplir. D'ailleurs quand nous disons "la plénitude des temps" c'est "l'accomplissement des saisons". Au verset 14 nous avons vu le mot plein (« plein de grâce et vérité »)

« 35Le Père aime le Filsnous sommes toujours dans le Baptême (« Tu es mon Fils bien-aimé ») car la thématique du Baptême est la thématique fondamentale et il lui a donné la totalité (panta) dans sa main. » Le thème de la main est très important chez Jean, de même que le thème des pieds.

Qu'est-ce que la totalité ? C'est à la fois la totalité du pneuma et la totalité de l'humanité convoquée c'est-à-dire de l'Ekklêsia :

– D'une part "totalité" est un nom du pneuma, nous n'avons eu jusqu'ici que l'adjectif plein mais aussitôt après le verset 14 on a « de sa plénitude (de son plérôme) nous avons tous reçu » (v. 16) et nous pourrions dire aussi bien : "de sa totalité".

Et quand nous allons lire demain « la totalité fut par lui » (v.3) il ne s'agit surtout pas de la création. La totalité est un des premiers noms de l'Esprit. C'est un synonyme de plénitude. C'est pourquoi il faut bien garder la traduction « La totalité fut par lui » et non pas « a été faite par lui ». Le Saint Esprit n'est justement pas "fait", le verbe faire n'est pas dans notre texte. Le verbe faire dans notre langage le plus courant signifie fabriquer et c'est un mot qu'il faut proscrire à tous les endroits.

Cependant il y a des lieux privilégiés où on pourrait méditer le verbe faire. J'en cite deux. Le premier c'est « il fait beau ». Là il n'y a pas beaucoup de risques de penser "faire" dans le sens de fabriquer. Et puis les Italiens disent « fa l'artista  » qu'on peut traduire en français par « il fait l'artiste » mais ce n'est pas bon car pour nous ça veut dire qu'il fait semblant ou qu'il se targue d'être l'artiste ; en italien c'est plutôt « il fait artiste » au sens de « il est artiste ». Donc voilà deux jolis emplois du verbe faire, et justement dans ces cas-là il n'y a pas de complément d'objet direct.

– D'autre part la "totalité" c'est la totalité de l'humanité convoquée c'est-à-dire de l'Ekklêsia. Nous verrons que chez Paul l'humanité convoquée s'appelle « le corps qui est l'Ekklêsia ». Et chez lui corps et pneuma disent la même chose (voir le texte de Éphésiens  4, 4-6).

Ce petit passage est donc très important pour nous faire revenir à notre texte du Prologue.

Ensuite on a : « 36Qui croit dans le Fils a vie éternelle. »

 

6) Parcours rapides en Jean, chapitres 1, 2 et 3 [9].

a) Jn 1-2 et les sept jours de la Genèse.

À partir du verset 19 le chapitre 1 est divisé en journées :

  • v. 19- 29 : c'est une première journée où il s'agit d'identifier le Baptiste
  • v. 29-34 : le lendemain donc, c'est une deuxième journée où il s'agit d'identifier Jésus.
  • v. 35-42 : le lendemain encore, il s'agit de l'appel des premiers disciples.
  • v. 43-51: le lendemain encore, c'est l'appel de deux autres disciples, Philippe et Nathanaël.

Nous avons donc : un jour, le lendemain, le lendemain, le lendemain, et le chapitre 2 commence par : "et trois jours après". Or, 4 + 3 = 7. Autrement dit Jean répartit dans les journées symboliques de la Genèse le matériau (si l'on peut dire) dont il a à témoigner.

L'expression "trois jours après" a ici une double signification : elle annonce la résurrection – "est ressuscité le troisième jour" – mais aussi elle accomplit le septénaire et nous conduit dans "le" jour, celui dans lequel nous sommes[10].

On pourrait méditer sur la signification des quatre premiers jours, voir qu'ils entrent ensuite dans le septénaire parce que l'épisode de Cana « 11…fut l'arkhê (la tête, le premier) des signes que fit Jésus à Cana de Galilée » (Jn 2), c'est une manifestation de sa gloire, donc c'est un récit eschatologique. Ce récit cumule la symbolique eschatologique du festin, du vin et des noces (les Noces de Cana).

b) Évocation de quelques Patriarches.

1/ Isaac. Nous avons déjà vu que deux traits d'Isaac, à savoir qu'il est le fils bien-aimé et le fils un (le monogénês) qui tient la totalité de la descendance, ont été retenus pour caractériser la signification du mot de Fils dans le Prologue. Nous verrons aussi, à propos de l'expression par laquelle le Baptiste désigne Jésus : « Voici l'agneau de Dieu », que le bélier substitué à Isaac pour le sacrifice (Gn 22) joue en partie dans cette symbolique de l'agneau.

2/ Jacob. Ensuite dans le chapitre 1 vient la figure de Jacob :

– tout d'abord il est dans la figure de Nathanaël. En effet Nathanaël est salué par l'expression « Voici un véritable israélite – or Israël est l'autre nom de Jacob – dans lequel il n'y a pas de ruse. » (Jn 1, 47). Ceci se réfère à un mot qui a été très souvent médité dans la littérature rabbinique, qui est : « Jacob était tam et il habitait sous les tentes (Gn 25, 27). » Tam est un mot hébreu qui signifie « droit, parfait ». Il indique une certaine perfection d'attitude qui est le contraire de la ruse. C'est très étrange d'ailleurs parce que précisément Jacob est le bon témoin de la ruse. Mais justement ça confirme parce que les contraires ont à voir l'un avec l'autre. « Et il habitait sous les tentes » est une expression pour dire « il méditait la Torah. »

– De plus une autre façon de dire « méditer la Torah » c'est « s'asseoir sous le figuier ». Or Jésus rencontre Nathanaël assis « sous le figuier » (v. 48). Donc c'est la figure de Jacob-Israël qui se poursuit.

– Et enfin quand Jésus dit à Nathanaël : « Tu verras de plus grandes choses […] Amen, amen, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu montant et descendant sur le Fils de l'homme » (v. 50-51), c'est bien sûr une référence à l'échelle de Jacob.

► Qu'est-ce que c'est que ces anges qui montent et qui descendent ?

J-M M :Je ne vais pas dire grand-chose car ce serait trop long. Il y a la question des anges et aussi la question de monter et descendre "sur le Fils de l'homme". Le Fils de l'homme est donc ici d'une certaine manière l'échelle. En effet le Fils de l'homme, l'homme, est cette axialité entre ciel et terre.

Les anges ont eu beaucoup de significations. On peut faire l'histoire des anges, c'est très complexe et très intéressant. Apparemment c'est quelque chose qui est dérisoire, qui n'intéresse pas, mais en tant que c'est révélateur de modes de pensée, ce serait infiniment précieux de faire l'histoire des anges. Ici, dans le moment où nous sommes dans le texte, il semble que les anges soient des fragments du Logos en ce qu'ils disent au pluriel le message que le Logos (la Parole) est dans son entier.

À nouveau on peut se poser la question : est-ce que ce sont des messages ou est-ce que ce sont des messagers ? Autrement dit : est-ce que ce sont des individus ou est-ce que ce sont des dénominations ? Vous ne pouvez pas ne pas poser cette question, elle se pose comme cela pour nous, il faut bien l'envisager premièrement comme elle se pose, quitte à montrer ensuite en quoi elle est inepte, au bénéfice de quelque chose d'autre.

Le rapport de la totalité et du fragment est une préoccupation constante chez saint Jean : sous la forme des klasmata, les fragments du pain qui reste des 12 corbeilles (ch. 6) ; sous la forme des klêmata, les sarments de l'unique vigne (ch 15) ; sous la forme des probata, les brebis de l'unique troupeau (ch 10) ; sous la forme des tekna au pluriel qui sont les dieskorpisména, c'est-à-dire les enfants qui sont les déchirés et les dispersés. C'est une préoccupation constante, ce rapport de l'un et du multiple.

Je vais vous dire une petite énigme à ce sujet parce que c'est un point tellement essentiel et tellement difficile que je ne peux pas entreprendre de le dire autrement que sous cette forme. « Il y a beaucoup d'appelés mais peu d'élus » (Mt 22, 14), c'est le rapport des multiples et du peu. Voilà une phrase qui n'est pas johannique, elle vient des évangiles synoptiques. Elle a été prêchée évidemment dans la mouvance dominante de la peur pour dire : « Faites attention, il n'y en a pas beaucoup » or elle ne signifie absolument pas cela.

Les élus et les appelés sont les mêmes mais, s'ils sont multiples dans le moment de l'appel, en tant qu'élus, c'est-à-dire en tant que réunifiés, ils sont peu nombreux. C'est le rapport des multiples et du peu et, finalement, c'est le rapport des multiples et de l'Un christique. Comment expliquer que Jésus meure et que ça fasse quelque chose pour nous ? Quel est le rapport de cette multiplicité et de cette unité ? Voilà la question qui n'est jamais posée en ce sens-là. Bien sûr à la question « À quoi sert le Christ ? » on répond : « Il a mérité, il s'est offert en sacrifice » ! Tu parles, ce n'est pas cela. La compréhension du rapport entre le Christ et les hommes met en question le b-a-ba de notre façon de comprendre ce que c'est qu'un homme.

C'est la question : « Comment entendre l'unité de l'humanité dans le Christ ? » qui suscite comme son ombre portée la question : « Comment entendre la complicité des multiples dans la figure d'Adam de Gn 3 ? », autrement dit ce qu'on appelle le péché originel. Cette question-là n'a de sens que comme ombre portée de la question de l'unité de la totalité de l'humanité dans le Christ.

3/ Joseph. Cette filière patriarcale se poursuit au chapitre 4 avec Joseph, le fils de Jacob : « le puits que Jacob a donné à Joseph son fils » que nous citions tout à l'heure dans le récit de la Samaritaine.

c) L'ouverture du ciel à la terre chez Jean, chapitres 1 et 3.

La question qui est intéressante pour nous puisque nous étudions le Prologue, c'est de voir comment tous les éléments du Baptême ou seulement certains, sont déployés dans le chapitre 1 dès le verset 19, même au-delà des deux épisodes que nous avons lus en détail, et ensuite jusqu'au donné résiduel ou ajouté qui se trouve dans les versets que nous lisions tout à l'heure à la fin du chapitre 3.

Nous venons de voir que Jacob est assumé dans la perspective d'une ouverture des cieux. Dans les Synoptiques les cieux s'ouvrent au Baptême, et il n'en est pas question chez saint Jean dans le passage qui parle explicitement du Baptême, mais en fait ça se trouve au chapitre 3. En effet la symbolique ciel-terre n'est apparemment pas développée dans le chapitre 1 bien qu'elle soit majeure dans le rapport de la voix du ciel et de la voix de la terre. Le mot « voix du ciel » n'est même pas prononcé, et pourtant cette symbolique du ciel et de la terre régit tout le chapitre 3. C'est d'abord annoncé avec l'échelle de Jacob à la fin du chapitre 1 : le ciel s'ouvre, et cette échelle se pose sur la terre dans le monter et le descendre, le venir et l'aller.

Vous avez cette réalité axiale qui est reprise dans l'élévation sur le bois du serpent d'airain au chapitre 3. Cela paraît bizarre et sans rapport. Pas du tout.

Que font les premiers chrétiens ? Ils recueillent des bribes d'Ancien Testament autour de thèmes symboliques, ce qu'on appelle des testimonia. Par exemple ils font des recueils autour du bois (à cause de la croix), autour de la pierre, autour de l'eau (là il y a des collections) et puis ils puisent là-dedans pour la méditation. Dans le recueil autour du bois se trouvent deux choses qui sont reprises par Jean :

– l'épisode du serpent à propos de l'élévation sur le bois : cet élément se trouve au chapitre 3 de Jean après le dialogue avec Nicodème[11].

– le thème de ce qui est en haut et de ce qui est en bas (par exemple le ciel et la terre) : c'est repris à la fin de ce chapitre 3.

Voyez comment nous avons ici une sorte de matériau traditionnel qui est retravaillé, qui est disséminé et dont il faut entendre les échos comme le non-dit de ce qui est dit dans notre passage. Vous avez là un champ symbolique de significations duquel il faut s'approcher pour entendre le texte à partir du champ d'où il parle.

Il convient de percevoir les répondances multiples, car c'est ce qui ressort de tout ce qui ainsi bruit ensemble, tout ce qui fait la texture sonore de cette parole, pour habiter le texte, habiter l'espace du texte. C'est autre chose que de l'interroger sur quelques concepts pour pouvoir en tirer une proposition dont je ferais bien éventuellement ma règle de vie. Mais l'Évangile n'est pas fait pour ça, il est fait pour qu'on habite la parole et qu'on y demeure.

 

II – Voici l'agneau de Dieu…

 

1) Les témoignages du Baptiste et de la voix du ciel.

La question qui va nous occuper maintenant a trait au témoignage du Baptiste. En effet le témoignage du Baptiste se fait sous plusieurs formes :

  • premièrement il témoigne de la lumière (Jn 1, 8);
  • deuxièmement il témoigne de celui qui est « avant lui » à trois reprises (Jn 1, 15 et 26 ; 3, 30) 
  • et troisièmement il témoigne : « Celui-là est le Fils de Dieu » (Jn 1, 34) ;
  • mais entre-temps s'est glissé le témoignage suivant : « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde » (v.29) qui sera repris : « Voici l'agneau de Dieu » (v. 36).

Qu'est-ce que c'est que ce dernier témoignage, d'où sort-il ? Est-ce que nous le trouvons dans les Synoptiques ? Non, c'est propre à Jean. Qu'est-ce qui permet à Jean de porter ce témoignage-là et que veut-il dire ?

Phônê (la voix), ce mot est prononcé deux fois lors du Baptême du Christ, une fois à propos du ciel, une fois à propos de la terre. Ciel et terre deviennent les témoins. Il faut deux témoins nous l'avons vu : c'est l'entrecroisement de la voix du ciel et de la terre qui constitue la vérité de l'avènement, du venir ou de l'événement qui est le Baptême du Christ. La voix du ciel dit « Tu es mon Fils », et la voix de la terre rend dit : « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde ». Puisque le témoignage du ciel et le témoignage de la terre doivent être concordants, il faut qu'ils disent la même chose. Apparemment ce n'est pas le cas. Mais il se pourrait bien que si, et nous avons pour tâche de le montrer.

L'index du Baptiste.

Je vais d'abord vous faire remarquer une chose parce qu'elle est très représentative, c'est que dans la figure du Baptiste il y a naturellement ce que nous considérons comme une partie du corps, mais n'est pas le cas. C'est une posture qui est caractéristique de la figure, qu'on retrouve plus tard dans les peintures profanes de la Renaissance : un des traits du Baptiste c'est l'index. L'index indique. Qu'est-ce que l'index ? C'est le corps qui dit : « Voi-ci ». Il paraît que les Chinois disent que l'imbécile regarde le doigt quand le doigt montre la lune. Eh bien moi je dis que le sage regarde le doigt montrant la lune.

 

2) L'agneau et la levée du péché : quel lien ?

Le Baptiste dit : « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde ». Que signifient les expressions « agneau de Dieu », « péché du monde » et « "lever" le péché du monde » ?

a) « L'agneau de Dieu ».

L'expression « l'agneau de Dieu » rassemble plusieurs références de l'Ancien Testament. On peut avec une certitude relative en commémorer deux.

– Bien que le mot agneau ne soit pas exactement le mot bélier, il y a trace ici de la figure sacrificielle substitutive d'Isaac[12]. Nous avons déjà vu cette figure d'Isaac à propos des expressions de "fils bien-aimé" et de "fils un" (Monogénês) qui tient la totalité de la descendance : ce sont des traits qui ont été retenus pour caractériser la signification du mot de Fils dans le Prologue.

– Et par ailleurs nous savons que l'expression « l'agneau de Dieu » chez Jean a une référence explicitement pascale, et que c'est un trait des testimonia que de rapprocher, de rassembler différents textes qui se rapportent à un symbole commun. L'agneau pascal a une signification très importante chez saint Jean puisque que, dans le moment même de la crucifixion, on trouve une citation qui concerne l'agneau pascal lors de la sortie d'Égypte avec cette recommandation : « qu'aucun de ses os ne soit brisé » (Jn 19), et c'est mis en rapport avec la non-fracture des jambes de Jésus. La Passion dans son ensemble est pascale, c'est-à-dire qu'elle est située dans la qualité de temps et d'heure qui est l'heure de la Pâque.

Donc dans ses multiples consonances et références le mot agneau fait signe vers quelque chose qui est de l'ordre du sacrificiel. Je sais que sacrificiel est un mot difficile, que c'est un mot qui n'est pas de notre usage, qui est suspect à bien des égards à cause des usages qu'on en a fait. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas le mettre au moins entre guillemets comme lieu référent – on pourrait trouver un meilleur mot – pour désigner quelque chose qui largement nous échappe et a une grande signification. Donc je continue à dire "sacrificiel".

Cet aspect du témoignage de Jean était déjà contenu dans le Prologue puisqu'on a vu « Le Verbe fut chair ». En effet nous avons dit que le mot de chair ne désignait pas l'incarnation, mais désignait la mort vivifiante, c'est-à-dire la mort sacrificielle de Jésus, la mort donnée.

b) « Le péché du monde ».

Le péché, dans le Nouveau Testament, n'est pas d'abord une infraction à un commandement, le péché c'est un des noms les plus propres d'un prince, le prince de ce monde. Ce n'est pas d'abord un acte humain. Le péché c'est un prince, saint Paul le dit clairement : « Le péché a fait son entrée dans le monde, il a traversé et il a régné. » (D'après Rm 5, 12-14)

Est-il question du péché dans le Prologue ? Oui, la ténèbre est un autre nom du péché c'est-à-dire du prince ou du principe de ce monde. Nous verrons que cette ténèbre a déjà été nommée sous une autre forme avant que le mot de ténèbre n'intervienne dans le Prologue. Cela se trouve dans les versets que nous lirons demain.

c) « La levée du péché ».

La levée du péché c'est le jugement du prince de ce monde. « C'est maintenant le jugement de ce monde-ci, maintenant le prince de ce monde commence à être jeté dehors. » (Jn 12, 31) Autrement dit le prince de la mort et du meurtre est, en son principe, débouté de sa puissance, il est annoncé vaincu par la résurrection qui est le dépassement de la mort et donc du meurtre, et donc l'ouverture du royaume qui est l'espace régi par la lumière ou par l'agapê. Ce sont des choses qu'il faut tenir ensemble. Le péché est levé, le prince de ce monde principiellement ne régit plus le monde. C'est la même chose que l'annonce de l'Évangile : « Jésus est ressuscité », c'est-à-dire que le dernier ennemi, la mort, est morte. Bien sûr cela ne s'entend pas du tout comme un fait historique où il y aurait un avant et un après.

Cette annonce peut se dire sous la forme : « La ténèbre est en train de passer et la lumière véridique (le jour) déjà luit » (1 Jn 2, 8). C'est-à-dire que le maintenant où le prince de ce monde est jeté dehors a lieu à chaque fois : nous vivons le temps où la ténèbre est toujours en train de partir et la lumière est toujours susceptible de venir. C'est pourquoi l'Évangile n'est pas essentiellement un moment historique de l'histoire. L'Évangile est le moment eschatologique d'une eschatologie qui est toujours en train de se produire.

Et c'est l'agneau, à savoir la mort sacrificielle de Jésus et donc sa résurrection, qui est le maintenant, qui est le principe d'expulsion de celui qui tient en servitude l'humanité, puisque l'humanité est asservie à la mort et au meurtre.

► Est-ce que ceci n'est pas le moment où Jésus dit que la victime est innocente et que c'est parce qu'on ne lui prend pas sa vie mais qu'il la donne ?

J-M M : « La victime est innocente » je ne sais pas ce que ça veut dire.

► « La victime est innocente » c'est l'anéantissement du procédé du bouc émissaire, procédé violent et pervers de l'humanité entière, qui dans la croix de Jésus dit tout d'un coup : « la victime est innocente » et ensuite « on ne prend pas ma vie, je la donne. »

J-M M : Vous mêlez peut-être deux choses et après tout vous avez peut-être raison. Mais je crains que dans la première partie de l'exposé ce soit purement René Girard et que dans la deuxième ce soit moi.

► Tout à fait.

J-M M : Je ne suis pas sûr que ce soit exactement la même chose. Mais c'est bien, vous faites des tentatives de rapprochement. Pour l'instant j'en resterai à l'explication que nous en donnons. Je ne dis pas que c'est complètement faux ce que vous dites mais je n'habite pas ce chemin pour l'instant, et puis je n'ai pas envie d'y entrer car nous avons autre chose à faire. De toute façon ça reprend l'idée de ce qui invertit le sens de la mort, du fait que ce soit une mort acquiescée et non pas une mort rapinée.

Dans cette perspective, au lieu d'avoir fait une théorie prétendument universelle sur ce que veut dire le mot sacrifice, et d'être obligé de dire que le sacrifice ne se trouve pas dans le Nouveau Testament – pour une question de vocabulaire – je dis que le mot sacrifice est à penser à chaque fois dans une source déterminée car il n'y a pas de lieu surplombant à partir d'où on puisse prétendre savoir ce que c'est que le sacrifice en général. Et il faut attendre de savoir ce que veut dire le mot sacrifice qui est un mot inaliénable de notre Écriture, mais pour repenser ce qu'il veut dire. C'est un autre processus, si vous voulez, parce que je ne procède pas explicitement comme René Girard même s'il y a des choses chez moi qui se recoupent avec ce qu'il dit ; mais je ne procède pas à partir d'une problématique de type socio-ethno-logique. Ceci pour répondre à votre question.

Nous avons déjà dit un certain nombre de choses à propos de l'agneau et du péché qui sont dans un rapport de type sacrificiel, mais sacrificiel dans le sens que nous avons indiqué auparavant : j'ai bien pris soin de dire que le mot sacrifice était dans notre usage et dans notre oreille absolument suspect, et qu'il fallait y regarder à deux fois avant d'essayer de le prononcer, et de mettre des guillemets au coin de la bouche qui prononce ce mot-là.

 

3) Le rapport entre les paroles du ciel et la terre.

Je reviens maintenant à la question que j'avais suggérée auparavant et qui est celle-ci : comment la parole du ciel qui dit « Tu es mon Fils » et la parole de la terre qui dit « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde » sont-elles des paroles qui se répondent, qui se correspondent, qui disent le même témoignage, puisque la vérité se tient entre le témoignage de ces deux, le ciel et la terre ? Autrement dit : quel rapport y a-t-il entre l'expression « Tu es mon Fils » et l'expression « Voici l'agneau de Dieu… » ? Comment ces deux expressions disent-elles la même chose ?

Nous allons essayer de répondre. Mais pour rester sur les bords et avant d'entrer dans quelque chose qui aura l'air d'une petite démonstration, je vais vous dire une chose étonnante dont je ne tire aucune conséquence : j'ai trouvé étrange que le mot pardon se dise versemung en allemand et qu'il ait pour racine sohn, le fils. Comment la notion de fils et la notion de pardon (de levée du péché) sont-elles la même dans la langue germanique comme si le concept de pardon appartenait à la notion de père ? C'est bien ça la question. On ne peut pas en tirer des conséquences, mais je la cite comme quelque chose qui alerte.

a) 1 Jn 2, 12-14. « Lever les péchés » / « être fils ».

En fait pour répondre je vais me poser la question : est-ce que pour saint Jean il y a un rapport visible qui soit attesté quelque part entre l'idée de paternité-filiation d'une part et de levée du péché d'autre part ? C'est notre question. En voici une démonstration : je prends la première lettre de Jean, chapitre 2.

« 12Je vous écris, petits-enfants, de ce que vos péchés vous sont levés à cause de son nom. 13Je vous écris, pères, de ce que vous l’avez connu dès l’arkhê. Je vous écris, jeunes gens, parce que vous avez vaincu le mauvais.

14 Je vous ai écrit, petits-enfants, de ce que vous avez connu le Père. Je vous ai écrit, pères, de ce que vous avez connu Celui qui est dès l’arkhê. Je vous ai écrit, jeunes gens, de ce que vous êtes forts, que la parole de Dieu demeure en vous et que vous avez vaincu le mauvais. »

Nous avons la reprise dans des termes presque semblables d'une énumération ternaire qui a l'air de distribuer différents correspondants dans la communauté : il écrit aux enfants, aux jeunes-gens, aux pères.

Je fais d'abord une parenthèse. Je pense qu'il ne s'agit pas concrètement de trois catégories de personnages parmi la communauté mais qu'il s'agit de trois traits caractéristiques de toute foi, c'est-à-dire que : 1) toute foi est filiale, 2) toute foi est en référence au principe, au commencement de la foi, et les pères sont du côté du commencement, 3) toute foi est adulte et jeune et a pour tâche de vaincre le mal (le mauvais). Donc ce sont probablement plutôt des aspects qui appartiennent à chacun des correspondants. Mais ça n'a pas beaucoup d'importance pour la démonstration que je vais faire.

 Et ce qui est remarquable dans ce texte, c'est que chaque catégorisation de personnage ou de la foi est assortie d'un déterminant qui lui correspond. Je ne sais pas si ici il faut traduire le hoti johannique par "que" ou par "parce que", en tout cas il ne signifie ni l'un ni l'autre.

Prenons ces trois catégories en prenant en compte les deux mentions qui sont faites de chacune d'entre elles. Commençons par la fin.

« Je vous écris, jeunes gens, de ce que vous avez vaincu le mauvais. » et « Je vous ai écrit, jeunes gens, de ce que vous êtes forts, que la parole de Dieu demeure en vous et que vous avez vaincu le mauvais. » Ce qui domine ici c'est l'idée de force et l'idée de victoire sur le mauvais, et évidemment ceci explique la notion de jeunes gens : c'est le trait des jeunes gens que d'avoir la force et d'être apte au combat.

« Je vous écris, pères de ce que vous l’avez connu dès l’arkhê. » et « Je vous ai écrit, pères, de ce que vous avez connu celui qui est dès l’arkhê. » C'est deux fois la même chose. En effet le père va du côté de l'origine, du côté du principe, c'est logique.

Pour les petits-enfants on a d'un côté : « Je vous ai écrit, petits-enfants, de ce que vous avez connu le Père » ; en effet c'est connaître le père qui constitue l'enfant comme enfant, et on a de l'autre côté : « Je vous écris, petits-enfants, de ce que vos péchés vous sont levés à cause de son nom. » Là c'est la seule chose qui ne va pas puisqu'on ne voit pas le rapport entre les deux phrases. Eh bien ça va quand même : pour Jean être les petits-enfants du Père, ça signifie être pardonnés. Il faut en effet être logique : si ça marche dans les deux autres cas, ça doit marcher ici, même si je ne comprends pas le chemin. Donc pour Jean, que les péchés soient levés et que soit reconnu le Fils (le Fils un) et les enfants dans le Fils un, ça signifie la même chose.

b) Conséquence.

Finalement le Fils un, dont nous avons dit qu'il était en tant que "un" l'unité unifiante, indique de quelle unité il s'agit : il s'agit de l'unité de la réconciliation, donc du pardon, donc de la levée du meurtre et de la déchirure. Autrement dit être enfant est toujours déjà pensé comme être pardonné.

C'est intéressant parce que ce sont vraiment les chemins d'écriture propres à Jean auquel nous avons à être attentifs, parce que cela explique quelque chose qui nous paraissait étrange. En effet les deux voix qui doivent concorder pour être un témoignage véridique sur l'événement – celui-ci se tient entre le témoignage de deux – voici que ces deux voix en arrivent à dire la même chose, ce qu'elles ne faisaient apparemment pas en première écoute. Donc nous sommes parvenus à percevoir cela.

D'autre part il y a un profit considérable pour nous puisque cela confirme la lecture que nous faisions de « Le logos fut chair ». Par parenthèse il ne faut pas vous offusquer de ce que « le logos est sarx » dans l'assumation de la mort, c'est-à-dire de la vie mortelle. Autrement dit il y a une assumation de la vie humaine en ce qu'elle est souffrante, et en ce qu'elle est finalement mortelle. Donc « Le logos fut chair » dit bien toute l'humanité christique, pas dans la préoccupation de savoir si c'est la nature humaine, mais dans le registre de la vie mortelle comme mortelle. Il s'agit d'une mortalité, et donc d'une souffrance, qui se trouve invertie de sens par le mode dont elle est vécue, ce qui fait qu'elle contient en elle la gloire dont il est question au verset 14 : « Et nous avons contemplé sa gloire. » Ce que je veux dire par là, c'est que le mot d'incarnation n'est pas ultimement banni mais, s'il est prononcé, il doit être lui-même pensé à partir de la mort-résurrection du Christ et non à partir d'une théologie des natures ou que sais-je.

► Est-ce que vous pourriez nous en dire plus sur cet agneau sacrificiel ?

J-M M : Si on me demandait de tenter de penser ce que peut vouloir dire le mot sacrifice quand il s'agit non pas d'une idée vague et générale de sacrifice tel qu'il pourrait être chez les Bantous et chez d'autres – il n'y a pas d'idées communes – mais précisément dans l'Évangile à partir de la lecture de l'Évangile qui part du lieu de la résurrection, je dirais ceci : l'agneau est le Vivant qui est mis en quatre, c'est-à-dire qui est mis en quartiers, de telle sorte que, lorsqu'on mange ses quartiers, les quartiers de la ville reconstituent ainsi à un niveau supérieur le Vivant qui a été dépecé. Vous avez bien aperçu que je joue sur quartiers et quartiers. Mais ce n'est pas un hasard puisque que le quatre a la même signification symbolique, aussi bien dans la division d'une ville que dans la division d'un animal : des quartiers.

D'autre part le sacrifice, et je pense que c'est vrai aussi bien dans le monde hellénistique que dans le monde biblique, est une cuisine[13] ou plus exactement une boucherie sacrée. La boucherie sacrée consiste à avoir le couteau suffisamment aiguisé et la main suffisamment experte – l'apprenti-boucher se fait à lui-même son propre couteau et ne peut pas se servir du couteau d'un autre – pour savoir dis-cerner. En effet on a idée de l'extérieur qu'un animal c'est un bloc de viande, tu parles ! Il y a à tracer, il y a à discerner. Il y a à discerner ce qui est utilisable de telle façon : la graisse qui peut être brûlée pour la narine du dieu, la viande meilleure qui est à réserver pour le prêtre, naturellement, et puis ce qui est à répartir.

« Couper la viande » c'est l'expression qu'emploient les bouchers aujourd'hui. Au XVIIIe siècle on disait « trancher la viande ». Et en aucun des cas couper ou trancher ne signifie tailler dans le vif, ça signifie discerner. Je pense qu'il y a autant d'intelligence dans le couteau du boucher bien manié que dans l'analyste linguistique qui travaille sur le corpus d'une langue.

On dit que c'est le vieux Bachelard qui posait la question à un étudiant chinois : « Cher ami, quand vous allez chez votre boucher, est-ce que vous savez indiquer le morceau que vous voulez ? Est-ce que vous savez le choisir ? » – « Oh, maître, non, je ne m'occupe pas de ces choses. » – « Ah ! C'est le commencement de la philosophie, savoir discerner. »

Cela commente par ailleurs le mot énigmatique que j'ai dit hier[14] qui est un mot des Valentiniens : « Diviser l'indivis pour que le divisé retrouve son unité. » Et c'est une fonction du pneuma justement, puisque le pneuma s'écoule, va rejoindre l'indivision, pas du tout pour y rester, mais pour refaire le tonos, la tension et la présence de l'unité. C'est le sens de la diffusion, de la donation de l'Esprit.

 

Conclusion.

Pour ce qui est de la lecture proprement dite que j'avais prévue pour ce matin, on peut s'en tenir là. Qu'est-ce que nous avons fait ? Nous avons vu comment notre Prologue a un indéclinable contact avec un contexte plus vaste que lui. Ce trait était déjà indiqué de façon claire par la mention de Jean le Baptiste à deux reprises (v. 6-8 et 15) où il était à chaque fois dit quelque chose de lui. Ensuite au v. 19 le texte ne fait que continuer : « Et c'est ceci le témoignage de Jean lorsque les Judéens envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites pour l'interroger », la première question porte sur l'identité de Jean, et la deuxième porte sur l'identification de Jésus. Toute la thématique du Baptême qui est comme un récit à part dans les Synoptiques est reprise dans la bouche du Baptiste (v. 29-38). Avec en plus ce qui est dit au chapitre 3, nous avons retrouvé les thèmes essentiels du Baptême. Il resterait deux choses à voir si on voulait être un peu complet : le thème « baptiser dans l'Esprit Saint », que nous n'avons pas étudié, et enfin des problèmes anecdotiques qui se posent sur la différence entre le baptême donné par Jean et le baptême donné par Jésus.



[1] Ici il est question de la figure du Baptiste. Pour d'autres figures voir les messages du tag figures.

[3] On peut noter par exemple que chez Luc le Baptiste a été jeté en prison avant le Baptême de Jésus, donc ce n'est pas lui qui baptise Jésus : « 19Hérode… 20ajouta à encore ceci à tout le reste : il enferma Jean en prison… 21Après que tout le monde eut été baptisé, Jésus fut aussi baptisé. »

[4] Voir juste après, le début du II.

[5] Le texte dit « en pneuma et  vérité », c'est un hendiadys que  J-M Martin traduit par « le pneuma qui est vérité ».

[6] On avait vu la vérité comme sortie de l'oubli et la vérité comme non-falsification. Donc ici c'est un troisième sens.

[7] En effet :   π + ε + ρ + ι + σ + τ + ε + ρ+ ὰ = 80+ 5 + 100 + 10 + 200 + 300 + 5 + 100 + 1 = 801.

[8] « Une interprétation de la colombe c'est le nom invisible de Dieu. Il est intéressant de noter qu'on est baptisé au nom de Jésus ou au nom du Père. Certains gnostiques – et ici il s'agit particulièrement de Marc le mage un gnostique valentinien de la deuxième génération – disent que le nom visible de Jésus c'est celui que nous connaissons, Iêsous, mais que son nom invisible n'est connu que par les gnostiques : le nom invisible n'a pas six lettres, il a la totalité des lettres. […].Or péristéra (la colombe) a pour chiffre 801 et 801 c'est oméga (800) plus alpha (1), c'est donc la totalité imprononçable et invisible des lettres, c'est le nom secret qui descend sur le Christ de l'économie, sur Jésus. » (Cours à L'Institut Catholique de Paris en 1978-79).

[9] Ces parcours rapides ont été faits lors de l'étude de l'agneau de Dieu qui se trouve dans la deuxième partie de ce chapitre, mais cela interrompait le fil du discours et nous les avons rassemblés ici de façon anticipée.

[10] J-M Martin fait allusion ici à une lecture de Gn 1 où les six premiers jours sont les jours de la déposition des semences, et où le septième jour est celui de la croissance des semences, jour dans lequel nous sommes.  Dans le cahier Plus on est deux, plus on est un (p. 40 sq), J-M Martin appuie son interprétation sur la lecture de Jn 5, 17-23) ; dans le cahier Credo et joie p. 44, il explique ce qu'il faut entendre dans le terme création.

[12] Le sacrifice d'Isaac est une figure typologique de la passion du Christ mais on lui associe deux scènes qui suivent l'épisode du sacrifice (qui en fait n'a pas lieu) : la première scène est celle du bélier qui se substitue à Isaac pour le sacrifice, bélier dont les cornes se prennent dans le bois du buisson qui est lui-même image de la croix ; la deuxième est celle de l'immobilisation du bélier qui est substitué à Isaac et représente l'agneau pascal et le Christ lui-même. Ces épisodes se trouvent en Gn 22.

[13] Allusion au livre de Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant : La cuisine du sacrifice en pays grec (Paris, Gallimard 1979).

[14] Ceci ne figure pas dans l'enregistrement.