Dans le cadre de l'étude du Prologue de l'évangile de Jean J-M Martin a longuement médité sur cette phrase qui fait partie de la liturgie, mais qui est difficile à comprendre pour des occidentaux modernes (voir les compléments en fin de message). Ceci est un extrait de la session sur le Prologue[1]. Cette phrase est prononcée par Jean-Baptiste à propos du Christ et concerne le Baptême ; voir le message précédent (extrait lui aussi de la session sur le Prologue) qui donner le contexte dans lequel cette phrase a été prononcée : La figure de Jean-Baptiste dans l'évangile de Jean.

 

 

Voici l'agneau de Dieu…

 

 

Nous avons vu comment notre Prologue a un indéclinable contact avec un contexte plus vaste que lui qui est celui du Baptême de Jésus. Ce trait était déjà indiqué de façon claire par la mention de Jean le Baptiste à deux reprises (v. 6-8 et 15) où il était à chaque fois dit quelque chose de lui. Ensuite au v. 19 le texte ne faisait que continuer : « Et c'est ceci le témoignage de Jean lorsque les Judéens envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites pour l'interroger », où la première question porte sur l'identité de Jean, et la deuxième porte sur l'identification de Jésus. Toute la thématique du Baptême qui est comme un récit à part dans les Synoptiques est ensuite reprise dans la bouche du Baptiste (v. 29-38). Avec en plus ce qui est dit au chapitre 3, nous avons retrouvé les thèmes essentiels du Baptême.

 

1) Les témoignages du Baptiste et de la voix du ciel.

La question qui va nous occuper maintenant a trait au témoignage du Baptiste. En effet le témoignage du Baptiste se fait sous plusieurs formes :

  • premièrement il témoigne de la lumière (Jn 1, 8);
  • deuxièmement il témoigne de celui qui est « avant lui » à trois reprises (Jn 1, 15 et 26 ; 3, 30) 
  • et troisièmement il témoigne : « Celui-là est le Fils de Dieu » (Jn 1, 34) ;
  • mais entre-temps s'est glissé le témoignage suivant : « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde » (v.29) qui sera repris : « Voici l'agneau de Dieu » (v. 36).

Qu'est-ce que c'est que ce dernier témoignage, d'où sort-il ? Est-ce que nous le trouvons dans les Synoptiques ? Non, c'est propre à Jean. Qu'est-ce qui permet à Jean de porter ce témoignage-là et que veut-il dire ?

Les deux voix au Baptême de Jésus.

Voici l'agneau de Dieu, sculptureNous avons vu qu'au Baptême du Christ se rassemblent beaucoup de motifs proprement johanniques : le rapport ciel / terre ; et au niveau du Baptême : plongé dans les eaux, relevé.

– quand Jésus se relève, il entend la voix venue du ciel : « Tu es mon Fils » (Mc 1, 11 et parallèles)[2], cette salutation dont nous avons dit qu'elle était salutation adressée à Jésus et à la totalité de l'humanité en Lui ;

– et puis il y a le témoignage de la terre qui est la voix du Baptiste : « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde » (Jn 1, 29).

Phônê (la voix), ce mot est donc prononcé deux fois lors du Baptême du Christ, une fois à propos du ciel, une fois à propos de la terre. Ciel et terre deviennent les témoins. Il faut deux témoins chez saint Jean et le témoignage est la constitution même de la vérité : « Et dans votre loi il est écrit que le témoignage de deux hommes est vrai » (Jn 8, 17). C'est une expression tirée du Deutéronome qui est repensée et méditée à propos de la vérité : « C'est seulement sur la déposition de deux ou de trois témoins qu'on le mettra à mort, les déclarations d'un seul témoin ne suffiront pas pour cela. » (Dt 17,6).  Et ici c'est l'entrecroisement de la voix du ciel et de la terre qui constitue la vérité de l'avènement, du venir ou de l'événement qui est le Baptême du Christ.

La voix du ciel dit « Tu es mon Fils », et la voix de la terre rend donc le même témoignage en disant « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde ». Puisque le témoignage du ciel et le témoignage de la terre doivent être concordants, il faut qu'ils disent la même chose. Apparemment ce n'est pas le cas. Mais il se pourrait bien que si, et nous avons pour tâche de le montrer.

L'index du Baptiste.

Je vais d'abord vous faire remarquer une chose parce qu'elle est très représentative, c'est que dans la figure du Baptiste il y a naturellement ce que nous considérons comme une partie du corps, mais n'est pas le cas. C'est une posture qui est caractéristique de la figure, qu'on retrouve plus tard dans les peintures profanes de la Renaissance : un des traits du Baptiste c'est l'index. L'index indique. Qu'est-ce que l'index ? C'est le corps qui dit : « Voi-ci ».

Il paraît que les Chinois disent que l'imbécile regarde le doigt quand le doigt montre la lune. Eh bien moi je dis que le sage regarde le doigt montrant la lune.

 

2) L'agneau et la levée du péché : quel lien ?

Dans le témoignage du Baptiste « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde », que signifient les expressions « agneau de Dieu », « péché du monde » et « "lever" le péché du monde » ?

a) « L'agneau de Dieu ».

Références à l'Ancien Testament : thème  du sacrifice.

L'expression « l'agneau de Dieu » rassemble plusieurs références de l'Ancien Testament. On peut avec une certitude relative en commémorer deux.

– Bien que le mot agneau ne soit pas exactement le mot bélier, il y a trace ici de la figure sacrificielle substitutive d'Isaac[3]. Nous avons déjà vu cette figure d'Isaac à propos des expressions de "fils bien-aimé" et de "fils un" (Monogénês) qui tient la totalité de la descendance : ce sont des traits qui ont été retenus pour caractériser la signification du mot de Fils dans le Prologue.

– Et par ailleurs nous savons que l'expression « l'agneau de Dieu » chez Jean a une référence explicitement pascale, et que c'est un trait des testimonia que de rapprocher, de rassembler différents textes qui se rapportent à un symbole commun. L'agneau pascal a une signification très importante chez saint Jean puisque que, dans le moment même de la crucifixion, on trouve une citation qui concerne l'agneau pascal lors de la sortie d'Égypte avec cette recommandation : « qu'aucun de ses os ne soit brisé », et c'est mis en rapport avec la non-fracture des jambes de Jésus[4]. La Passion dans son ensemble est pascale, c'est-à-dire qu'elle est située dans la qualité de temps et d'heure qui est l'heure de la Pâque.

Donc dans ses multiples consonances et références le mot agneau fait signe vers quelque chose qui est de l'ordre du sacrificiel. Je sais que sacrificiel est un mot difficile, que c'est un mot qui n'est pas de notre usage, qui est suspect à bien des égards à cause des usages qu'on en a fait. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas le mettre au moins entre guillemets comme lieu référent – on pourrait trouver un meilleur mot – pour désigner quelque chose qui largement nous échappe et a une grande signification. Donc je continue à dire "sacrificiel".

Cet aspect du témoignage de Jean était déjà contenu dans le Prologue puisqu'on a vu « Le Verbe fut chair ». En effet nous avons dit que le mot de chair ne désignait pas l'incarnation, mais désignait la mort vivifiante, c'est-à-dire la mort sacrificielle de Jésus, la mort donnée[5].

 Le thème du berger.

Par ailleurs le thème de l'agneau a rapport avec le thème du berger. Et il ne faut pas oublier la parole : « Je frapperai le berger et les brebis seront dispersées » (Mt 26, 31). Tout le thème qui est repris dans le chapitre 10 de Jean a un rapport étroit avec la Passion, avec le berger et avec l'agneau, car il y a cette inversion que, dans l'ordinaire de la vie, c'est l'agneau qui fait vivre le berger, et là c'est le berger qui fait vivre l'agneau… enfin, il y a une entre-appartenance mutuelle : l'agneau de Dieu, c'est le même que le berger. Et c'est l'agneau de Dieu qui donne sa vie pour les brebis, alors que dans l'usuel du monde, ce sont les brebis qui nourrissent le berger.

 b) « Le péché du monde ».

Le péché, dans le Nouveau Testament, n'est pas d'abord une infraction à un commandement, le péché c'est un des noms les plus propres d'un prince, le prince de ce monde. Ce n'est pas d'abord un acte humain[6]. Le péché c'est un prince, saint Paul le dit clairement : « Le péché a fait son entrée dans le monde, il a traversé et il a régné. » (D'après Rm 5, 12-14)

Est-il question du péché dans le Prologue ? Oui, la ténèbre est un autre nom du péché c'est-à-dire du prince ou du principe de ce monde. Nous verrons que cette ténèbre a déjà été nommée sous une autre forme avant que le mot de ténèbre n'intervienne dans le Prologue. Cela se trouve dans les versets que nous lirons demain.

c) « La levée du péché ».

La levée du péché c'est le jugement du prince de ce monde. « C'est maintenant le jugement de ce monde-ci, maintenant le prince de ce monde commence à être jeté dehors. » (Jn 12, 31) Autrement dit le prince de la mort et du meurtre est, en son principe, débouté de sa puissance, il est annoncé vaincu par la résurrection qui est le dépassement de la mort et donc du meurtre, et donc l'ouverture du royaume qui est l'espace régi par la lumière ou par l'agapê. Ce sont des choses qu'il faut tenir ensemble.

Le péché est levé, le prince de ce monde principiellement ne régit plus le monde. C'est la même chose que l'annonce de l'Évangile : « Jésus est ressuscité », c'est-à-dire que le dernier ennemi, la mort, est morte.

Bien sûr cela ne s'entend pas du tout comme un fait historique où il y aurait un avant et un après. Cette annonce peut se dire sous la forme : « La ténèbre est en train de passer et la lumière véridique (le jour) déjà luit » (1 Jn 2, 8). C'est-à-dire que le maintenant où le prince de ce monde est jeté dehors a lieu à chaque fois : nous vivons le temps où la ténèbre est toujours en train de partir et la lumière est toujours susceptible de venir. C'est pourquoi l'Évangile n'est pas essentiellement un moment historique de l'histoire. L'Évangile est le moment eschatologique d'une eschatologie qui est toujours en train de se produire.

Et c'est l'agneau, à savoir la mort sacrificielle de Jésus et donc sa résurrection, qui est le maintenant, qui est le principe d'expulsion de celui qui tient en servitude l'humanité, puisque l'humanité est asservie à la mort et au meurtre.

Nous avons déjà dit un certain nombre de choses à propos de l'agneau et du péché qui sont dans un rapport de type sacrificiel, mais sacrificiel dans le sens que nous avons indiqué auparavant : j'ai bien pris soin de dire que le mot sacrifice était dans notre usage et dans notre oreille absolument suspect, et qu'il fallait y regarder à deux fois avant d'essayer de le prononcer, et de mettre des guillemets au coin de la bouche qui prononce ce mot-là.

 

3) Le rapport entre les voix du ciel et la terre, détour par 1 Jn 2, 12-14.

Je reviens maintenant à la question que j'avais suggérée auparavant et qui est celle-ci : comment la parole du ciel qui dit « Tu es mon Fils » et la parole de la terre qui dit « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde » sont-elles des paroles qui se répondent, qui se correspondent, qui disent le même témoignage, puisque la vérité se tient entre le témoignage de ces deux, le ciel et la terre ? Autrement dit : quel rapport y a-t-il entre l'expression « Tu es mon Fils » et l'expression « Voici l'agneau de Dieu… » ? Comment ces deux expressions disent-elles la même chose ?

Nous allons essayer de répondre. Mais pour rester sur les bords et avant d'entrer dans quelque chose qui aura l'air d'une petite démonstration, je vais vous dire une chose étonnante dont je ne tire aucune conséquence : j'ai trouvé étrange que le mot pardon se dise versemung en allemand et qu'il ait pour racine sohn, le fils. Comment la notion de fils et la notion de pardon (de levée du péché) sont-elles la même dans la langue germanique comme si le concept de pardon appartenait à la notion de père ? C'est bien ça la question. On ne peut pas en tirer des conséquences, mais je la cite comme quelque chose qui alerte.

a) 1 Jn 2, 12-14. « Lever les péchés » / « être fils ».

En fait pour répondre je vais me poser la question : est-ce que pour saint Jean il y a un rapport visible qui soit attesté quelque part entre l'idée de paternité-filiation d'une part et de levée du péché d'autre part ? C'est notre question. En voici une démonstration : je prends la première lettre de Jean, chapitre 2.

« 12Je vous écris, petits-enfants, de ce que vos péchés vous sont levés à cause de son nom. 13Je vous écris, pères, de ce que vous l’avez connu dès l’arkhê. Je vous écris, jeunes gens, parce que vous avez vaincu le mauvais.

14 Je vous ai écrit, petits-enfants, de ce que vous avez connu le Père. Je vous ai écrit, pères, de ce que vous avez connu Celui qui est dès l’arkhê. Je vous ai écrit, jeunes gens, de ce que vous êtes forts, que la parole de Dieu demeure en vous et que vous avez vaincu le mauvais. »

Nous avons la reprise dans des termes presque semblables d'une énumération ternaire qui a l'air de distribuer différents correspondants dans la communauté : il écrit aux enfants, aux jeunes-gens, aux pères.

Je fais d'abord une parenthèse. Je pense qu'il ne s'agit pas concrètement de trois catégories de personnages parmi la communauté mais qu'il s'agit de trois traits caractéristiques de toute foi, c'est-à-dire que : 1) toute foi est filiale, 2) toute foi est en référence au principe, au commencement de la foi, et les pères sont du côté du commencement, 3) toute foi est adulte et jeune et a pour tâche de vaincre le mal (le mauvais). Donc ce sont probablement plutôt des aspects qui appartiennent à chacun des correspondants. Mais ça n'a pas beaucoup d'importance pour la démonstration que je vais faire.

 Et ce qui est remarquable dans ce texte, c'est que chaque catégorisation de personnage ou de la foi est assortie d'un déterminant qui lui correspond. Je ne sais pas si ici il faut traduire le hoti johannique par "que" ou par "parce que", en tout cas il ne signifie ni l'un ni l'autre.

Prenons ces trois catégories en prenant en compte les deux mentions qui sont faites de chacune d'entre elles. Commençons par la fin.

« Je vous écris, jeunes gens, de ce que vous avez vaincu le mauvais. » et « Je vous ai écrit, jeunes gens, de ce que vous êtes forts, que la parole de Dieu demeure en vous et que vous avez vaincu le mauvais. » Ce qui domine ici c'est l'idée de force et l'idée de victoire sur le mauvais, et évidemment ceci explique la notion de jeunes gens : c'est le trait des jeunes gens que d'avoir la force et d'être apte au combat.

« Je vous écris, pères de ce que vous l’avez connu dès l’arkhê. » et « Je vous ai écrit, pères, de ce que vous avez connu celui qui est dès l’arkhê. » C'est deux fois la même chose. En effet le père va du côté de l'origine, du côté du principe, c'est logique.

Pour les petits-enfants on a d'un côté : « Je vous ai écrit, petits-enfants, de ce que vous avez connu le Père » ; en effet c'est connaître le père qui constitue l'enfant comme enfant, et on a de l'autre côté : « Je vous écris, petits-enfants, de ce que vos péchés vous sont levés à cause de son nom. » Là c'est la seule chose qui ne va pas puisqu'on ne voit pas le rapport entre les deux phrases. Eh bien ça va quand même : pour Jean être les petits-enfants du Père, ça signifie être pardonnés. Il faut en effet être logique : si ça marche dans les deux autres cas, ça doit marcher ici, même si je ne comprends pas le chemin. Donc pour Jean, que les péchés soient levés et que soit reconnu le Fils (le Fils un) et les enfants dans le Fils un, ça signifie la même chose.

b) Conséquence.

Finalement le Fils un, dont nous avons dit qu'il était en tant que "un" l'unité unifiante, indique de quelle unité il s'agit : il s'agit de l'unité de la réconciliation, donc du pardon, donc de la levée du meurtre et de la déchirure. Autrement dit être enfant est toujours déjà pensé comme être pardonné.

C'est intéressant parce que ce sont vraiment les chemins d'écriture propres à Jean auquel nous avons à être attentifs, parce que cela explique quelque chose qui nous paraissait étrange. En effet les deux voix qui doivent concorder pour être un témoignage véridique sur l'événement – celui-ci se tient entre le témoignage de deux – voici que ces deux voix en arrivent à dire la même chose, ce qu'elles ne faisaient apparemment pas en première écoute. Donc nous sommes parvenus à percevoir cela.

D'autre part il y a un profit considérable pour nous puisque cela confirme la lecture que nous faisions de « Le logos fut chair ». Par parenthèse il ne faut pas vous offusquer de ce que « le logos est sarx » dans l'assumation de la mort, c'est-à-dire de la vie mortelle. Autrement dit il y a une assumation de la vie humaine en ce qu'elle est souffrante, et en ce qu'elle est finalement mortelle. Donc « Le logos fut chair » dit bien toute l'humanité christique, pas dans la préoccupation de savoir si c'est la nature humaine, mais dans le registre de la vie mortelle comme mortelle. Il s'agit d'une mortalité, et donc d'une souffrance, qui se trouve invertie de sens par le mode dont elle est vécue, ce qui fait qu'elle contient en elle la gloire dont il est question au verset 14 : « Et nous avons contemplé sa gloire. » Ce que je veux dire par là, c'est que le mot d'incarnation n'est pas ultimement banni mais, s'il est prononcé, il doit être lui-même pensé à partir de la mort-résurrection du Christ et non à partir d'une théologie des natures ou que sais-je.

► Est-ce que vous pourriez nous en dire plus sur cet agneau sacrificiel ?

J-M M : Si on me demandait de tenter de penser ce que peut vouloir dire le mot sacrifice quand il s'agit non pas d'une idée vague et générale de sacrifice tel qu'il pourrait être chez les Bantous et chez d'autres – il n'y a pas d'idées communes – mais précisément dans l'Évangile à partir de la lecture de l'Évangile qui part du lieu de la résurrection, je dirais ceci : l'agneau est le Vivant qui est mis en quatre, c'est-à-dire qui est mis en quartiers, de telle sorte que, lorsqu'on mange ses quartiers, les quartiers de la ville reconstituent ainsi à un niveau supérieur le Vivant qui a été dépecé. Vous avez bien aperçu que je joue sur quartiers et quartiers. Mais ce n'est pas un hasard puisque que le quatre a la même signification symbolique, aussi bien dans la division d'une ville que dans la division d'un animal : des quartiers.

D'autre part le sacrifice, et je pense que c'est vrai aussi bien dans le monde hellénistique que dans le monde biblique, est une cuisine[7] ou plus exactement une boucherie sacrée. La boucherie sacrée consiste à avoir le couteau suffisamment aiguisé et la main suffisamment experte – l'apprenti-boucher se fait à lui-même son propre couteau et ne peut pas se servir du couteau d'un autre – pour savoir dis-cerner. En effet on a idée de l'extérieur qu'un animal c'est un bloc de viande, tu parles ! Il y a à tracer, il y a à discerner. Il y a à discerner ce qui est utilisable de telle façon : la graisse qui peut être brûlée pour la narine du dieu, la viande meilleure qui est à réserver pour le prêtre, naturellement, et puis ce qui est à répartir.

« Couper la viande » c'est l'expression qu'emploient les bouchers aujourd'hui. Au XVIIIe siècle on disait « trancher la viande ». Et en aucun des cas couper ou trancher ne signifie tailler dans le vif, ça signifie discerner. Je pense qu'il y a autant d'intelligence dans le couteau du boucher bien manié que dans l'analyste linguistique qui travaille sur le corpus d'une langue.

On dit que c'est le vieux Bachelard qui posait la question à un étudiant chinois : « Cher ami, quand vous allez chez votre boucher, est-ce que vous savez indiquer le morceau que vous voulez ? Est-ce que vous savez le choisir ? » – « Oh, maître, non, je ne m'occupe pas de ces choses. » – « Ah ! C'est le commencement de la philosophie, savoir discerner. »

Cela commente par ailleurs le mot énigmatique que j'ai dit hier qui est un mot des Valentiniens : « Diviser l'indivis pour que le divisé retrouve son unité[8]. » Et c'est une fonction du pneuma justement, puisque le pneuma s'écoule, va rejoindre l'indivision, pas du tout pour y rester, mais pour refaire le tonos, la tension et la présence de l'unité. C'est le sens de la diffusion, de la donation de l'Esprit.




Compléments [9]

 

1) Symbolique gestuée et symbolique dans la parole

« Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde », c'est un langage qui ne nous parle pas, et néanmoins ça n'est pas une phrase dite en passant, c'est une phrase que la liturgie reprend à chaque célébration. Cette phrase n'a d'intelligibilité qu'à partir du sacrificiel, c'est-à-dire de la pratique sacrificielle d'égorger un agneau, chose que nous ne pratiquons pas, et qui en plus, pour nous, paraît à peu près dénuée d'intelligibilité. Or cette phrase est prononcée dans un temps et dans un lieu où la notion de sacrifice était une pratique courante, et devait avoir une certaine signification. Cela s'emprunte langage qui est commun à celui qui l'énonce et aux interlocuteurs contemporains, donc au Baptiste et à ceux qui entendent la phrase.

Occasion pour vous faire remarquer que, par rapport l'Ancien Testament, le Nouveau fait un tri entre ce qu'il garde comme pratiques, comme gestuations, et ce qu'il ne retient que verbalement. Les expressions sont nombreuses, et une de ces expressions est celle de l'agneau de Dieu pour désigner le Christ.

Une des pratiques juives qui sont rejetées est celle de la circoncision. C'est un point important pour la problématique de Paul où il a affaire à un débat entre les païens qui ne la connaissent pas et les judéens qui ont du mal à comprendre qu'on puisse se défaire de la pratique. Donc la pratique se garde en parole et prend un sens qu'on dirait symbolique : la circoncision du cœur. Et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres.

Au niveau de la célébration eucharistique, que se passe-t-il ? Vous prenez un morceau de pain consacré, vous l'élevez et vous dites « Voici l'agneau de Dieu » ; vous montrez ce qui a l'air d'être du pain, et vous dites que ce n'est pas du pain : « C'est le corps de Jésus»[10]. Tous ces termes – "corps de Jésus, "pain vivant" ou "pain de la vie", "agneau de Dieu" – sont fondamentalement de même statut dans l'Écriture. Simplement il y a une chose importante, c'est qu'un certain nombre des dénominations – nous en avons trois ici, ça vaut pour beaucoup d'autres – font partie de la symbolique "dite", et d'autres vont jusqu'à la symbolique où le dit est gestué.

La symbolique eucharistique se gestue dans le pain et le vin. En même temps elle a une référence verbale à la symbolique de l'agneau, où chair et sang prennent un sens. Cette symbolique de l'agneau est une symbolique gestuée dans le judaïsme, qui n'est pas gestuée comme telle chez nous puisque nous ne mangeons pas sacramentellement l'agneau pascal.  C'est donc une symbolique purement verbale, et comme elle est verbale, elle a la tâche de déployer les divers sens de ce qui est présenté : la symbolique de l'agneau de Dieu est une symbolique aussi sérieuse que les autres, mais c'est une part de la symbolique "dans la parole" qui n'est pas une symbolique gestuée.

 

2) L'agneau égorgé depuis le lancement du monde.

Le pardon est une chose assez étonnante, et d'une certaine façon le pardon précède le don, précède le péché, précède le meurtre. Et là nous aurions à voir des expressions comme: « l'agneau égorgé dès avant le lancement du monde (apo katabolês kosmou)» (Ap 13, 8).

► L'agneau égorgé fait référence au meurtre, au sang, cette référence reste très gênante pour nous.

J-M M : La référence au meurtre, il faut la garder parce que c'est le sang saisi (ou pris) par le meurtre qui rend intelligible une symbolique du sang donné.

Constamment, quand on lit un beau passage de Paul sur le ciel, la terre, la réconciliation de toutes choses, on a cette précision : « par son sang » (Rm 3, 25 et 5,9 ; Ep 1, 7) ou « par le sang de sa croix » (Rm 5, 1 ; Col 1, 20). Qu'est-ce que ça veut dire ? Essayons de restituer cette circulation qui est elle-même fondée sur une dénomination de l'homme comme « chair et sang » et sur une pratique par rapport à l'animal telle que ce qui est premier dans le sacrifice, c'est d'être une répartition, la répartition fondamentale : la répartition du sang (qui ne revient pas à l'homme) et des chairs. Cette notion de répartition est tout à fait structurante de toute pensée. Donc ce qui joue ici est vraiment la structure première, et c'est en ce sens-là que ce sera fondateur. Il s'agit, comme il est dit dans l'Apocalypse, de « l'agneau égorgé dès avant la constitution du monde » (Ap 13, 8) et c'est ce par quoi le monde tient.

Ici nous entrons dans un discours, et il faut essayer de percevoir que, pour cette pensée, ce qui est en question est aussi décisif que peut l'être encore la notion de gravitation universelle chez nous pour dire la consistance des choses.

Cette répartition qui est première est la répartition du dur et du mou. Dans la Genèse, une des premières répartitions est la répartition de la terre aride et des eaux. C'est ici (avec chair et sang) une répartition de ce genre avec toute la symbolique de vie que comporte le sang ; mais c'est également le fluide et le solide. Or la répartition du fluide et du solide est tout à fait décisive tout au long de l'évangile de Jean, et c'est elle qui joue dans la répartition du pain et du vin. Cette répartition-là – manger et boire – est "maintenue". C'est une donnée anthropologique fondamentale.

► Tu as parlé de répartition à propos du sacrifice de l'agneau, n'est-ce pas aussi le fait de la parole ?

J-M M : Il faut voir en effet que le mot du Baptiste « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde » au début de l'évangile de Jean est précédé par un mot qui dit déjà cela ; c'est un des premiers mots, celui de Logos. Ce mot Logos est probablement le lieu sacrificiel et judiciaire constitutif originel puisque c'est la parole qui répartit la lumière et les ténèbres.Et les Pères de l'Église ont lu la croix dans cette répartition[11].C'est cette parole, absolument tranchante, qui est experte en boucherie sacrée dans la cuisine du sacrifice. Fonder et répartir, c'est la même chose ; l'arkhê et la répartition, c'est la donnée fondamentale de la Genèse et c'est là qu'est l'agneau dès avant la constitution du monde, celui qui est dans les premières choses auprès de Dieu et sur quoi le monde tient.

 

3) Le pardon précède le péché

Tout se passe comme si déchirer la terre pour l'agriculture  - la terre qui, de toute façon, pour les anciens n'est en aucune façon un matériau mais quelque chose comme la mère -, tout se passe comme si déflorer la mère (déflorer la terre) par la cueillette des fleurs et des fruits, tout se passe comme si écraser la grappe pour le vin, tout se passe comme si égorger l'animal pour la nourriture, tout se passe comme si tuer l'ennemi pour la sécurité (pour la sauvegarde), était, dans une symbolique profonde, ressentie comme une violence ou une rapine qui ne peut être justifiée que parce qu'avant d'être rapine c'était d'une autre manière toujours déjà un don, ou plus exactement un pardon. Il y a le nécessaire déchirement, la nécessaire mise à mort de la nature, tout cela qui montre qu'on ne vit guère sans mettre à mort autrui, sans prendre sa place, sans le limiter, et cependant tout se passe comme si cela devait toujours déjà être précédé de ce qui, absolvant, le laisse être. Il y va d'être au monde et d'être au monde de façon conciliée. L'existence doit être déjà conciliée, réconciliée, pour être. Le vin : « ceci est mon sang », l'agneau : « voici l'agneau de Dieu ». Mais le vin, l'agneau, ne sont pas des signes conventionnels surajoutés : en eux il y va radicalement, c'est-à-dire dans les racines symboliques de l'existence humaine, il y va de ce qui permet l'existence. Et donc, d'une certaine manière, le pardon précède la création ; c'est l'envers de la façon habituelle de penser où il y a d'abord une création, et dans laquelle il y a ensuite un accident pour lequel on demande pardon.



[1] Ceci est extrait du chapitre V de cette session de septembre 2000, avec quelques modifications pour donner les éléments déjà vus sur lesquels s'appuie J-M Martin. Cf  Ch. V : Le Baptême de Jésus et la figure du Baptiste.

[2] Chez saint Jean cette phrase est mise dans la bouche du Baptiste : « Et moi j'ai vu et j'ai témoigné que celui-ci est le Fils de Dieu » (Jn 1, 34)

[3] Le sacrifice d'Isaac est une figure typologique de la passion du Christ mais on lui associe deux scènes qui suivent l'épisode du sacrifice (qui en fait n'a pas lieu) : la première scène est celle du bélier qui se substitue à Isaac pour le sacrifice, bélier dont les cornes se prennent dans le bois du buisson qui est lui-même image de la croix ; la deuxième est celle du sacrifice du bélier substitué à Isaac, bélier qui représente l'agneau pascal et le Christ lui-même. Ces épisodes se trouvent en Gn 22.

[4] Ceci se trouve au chapitre 19 de saint Jean.

[6] Cf les messages du tag  péché pardon. En particulier Péché, mort, meurtre, fratrie en saint Jean. Penser en termes d'archétypes.  ; à noter que le  message "Filiation et levée du péché" est très proche de celui-ci, il commence par la lecture de 1 Jn 2, et fait double emploi.

[7] Allusion au livre de Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant : La cuisine du sacrifice en pays grec (Paris, Gallimard 1979).

[8]  « 1Toutefois, c'est dans l'unité, disent-ils, que nos Anges ont été émis, car ils sont un, en tant qu'issus de l'Un. 2Mais parce que nous existions nous-mêmes à l'état divisé, Jésus, pour cette raison, a été baptisé pour diviser l'indivis, jusqu'à ce qu'il nous unisse aux Anges dans le Plérôme : afin que nous, – la multitude, – devenus un, nous soyons tous mélangés à l'Un qui a été divisé à cause de nous. » ("Extraits de Théodote" n° 36, Sources Chrétiennes n°23, édition du Cerf). Cf la fin du message Gnose valentinienne : Lieux fondamentaux, angélologie, chambre nuptiale. Citations d'Extraits de Théodote..

[9] Il y a trois compléments : le 1) parle de l'usage de l'expression « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde » dans la liturgie, c'est tiré de la session "Pain et parole", (cf la dernière partie de chapitre 6, v. 41-59 Jésus répond aux questions des Judéens (pain du ciel, chair donnée...). ) ; le 2) contient plusieurs extraits de la session Pain et parole, à propos d'une expression de l'Apocalypse ; le 3) est tiré d'un cours de J-M Martin à l'Institut catholique de Paris en 1977-78.

[10] Il n'est pas dit « ce pain est mon corps », mais « ceci est mon corps ». Dire « ce pain est mon corps » serait une absurdité. Dire « ceci est mon corps » quand je montre du pain, c'est gênant pour le rapport de l'œil et de l'oreille mais ce n'est pas une absurdité. (St Bernard 21/01/98).

[11] Le lieu de méditation des premières choses dans le judaïsme c'est, de façon préférentielle, la Genèse et éventuellement son interprétation sapientielle avec la figure de la Sagesse (la Sophia) dont il est question au livre des Proverbes : la Sagesse qui préexiste à la création du monde. Alors est instauré tout un processus de méditation sur la parole pré-existante de Dieu ; la parole en question est : « Que la lumière soit ». Au commencement était la parole, la parole constitutive, et c'est de là que vient le mot Parole, c'est-à-dire le mot Logos qui se trouve au début de l'évangile de Jean. La parole de Dieu appartient aux premières réalités. Ceci suppose tout un renversement pour nous parce que la parole n'est jamais constitutive : chez nous la parole disserte sur quelque chose de constitué, ou bien sort de quelqu'un qui est constitué. Et je ne peux dénommer la parole comme constitutive de toutes choses conformément à la Genèse que si j'entrevois une signification de la parole tout à fait différente de celle à laquelle nous sommes habitués. (J-M Martin).