Jean-Marie Martin est théologien, philosophe, grand connaisseur de saint Jean, saint Paul et des premiers gnostiques chrétiens, et il est aussi poète à ses heures. Il a été professeur de théologie à l'Institut Catholique de Paris jusqu'à sa retraite en 1993 et il nous a dit une fois :

«  À la période où j'enseignais, chaque année à la fin des cours, évidemment je fermais tout, j'allais dans le midi[1]. J'y passais un mois et je voulais voir si ce que j'avais aperçu dans l'année, sans le type de discours dans lequel je l'avais aperçu, ça pouvait chanter et venir sous une autre forme dans le poème. Je mettais un mois et je revenais toujours avec un grand poème. »

Au I de ce message figure le poème entier avec quelques réflexions apportées par J-M Martin à la session de Saint-Jean-de-Sixt 2010 ;
Au II figure un extrait de la session "Joie et pâtir" de Nevers 2008 portant sur trois strophes, avec un fichier MP 3 très court.

 

I – « Bien plus joli »

 

Voici un poème assez grand dans lequel il est question des attenances, c'est-à-dire des appartenances mutuelles des choses avant qu'on ne les ait distribuées en causalités diverses ou relations conduites par des conjonctions de subordination. Il y est question de mémoire et d'odeur.

 

     Bien plus joli

     Rien ne va sans ses cousinages
     bien plus jolis que les vertus.
     La chose à touche que veux-tu
     pratique d'étranges massages

     à quatre mains, bien plus jolis
     que le traité des quatre causes
     et que le pourquoi d'une rose
     abandonnée à ses déplis.

     Elle tient à ne rien défaire
     que ne défasse la saison,
     à l'heure de sa floraison,
     à d'autres choses nécessaires.

     Item elle tient du levant
     au ventre secret de la terre,
     et d'autres points  à la lumière
     pourpre d'un soleil dévalant.

     Elle tient plus à la narine
     d'une amoureuse passant là
     et qui jamais ne calcula
     de s'y connaître consanguine.

  

Amalfi, Italie      Je me rappelle qu’Amalfi
     tout assise à ses attenances
     est plus soluble que Florence
     et que la mémoire y suffit.

     Ainsi l’essence d’une ville
     ou d’une rose à nos mouchoirs
     s’attache et dure jusqu’au soir
     d’une vie. Et l’odeur, tactile

     encore après l’enjambement
     d’années à jamais révolues,
     cette odeur ce soir me salue,
     puis se retire lentement.

     Où vont les enfances germaines
     qu’un géranium ensoleillait,
     et les vacances de juillet
     écartant large leurs semaines ?

     Elles s'en vont vers des régions
     bien plus jolies que nos logiques,
     à l'embouchure des mantiques,
     que plus anciens nous entendions.

     Allons danser la capucine,
     la ronde appelle ses semblants :
     s'il n'est plus chez nous de pain blanc
     il y en a chez la voisine,

     le pas prend la place du pas,
     les mains données aux mains didymes,
     comme le vers trouve sa rime
     au fond de l'enfance là-bas.

     La Rime, faveur de poète,
     livre au labeur inadvertant,
     bien plus jolie qu'il ne l'attend,
     la rare épiphanie des fêtes.

     De rimer le mot démolit
     la tige frêle d'une phrase,
     toute la futaie s'en embrase
     pour un feuillu bien plus joli.

     Bien avant qu'il ne se hasarde
     au défrichage des lointains
     l'homme s'extasie en jardin
     puis il devient ce qu'il regarde.

     Ainsi levée d'où tu ne sais
     la fleur révèle sa semence,
     indifférente elle s'avance
     en grandissant vers son décès.

     Délèvrement de la lumière,
     la rose n'est pas celle-là
     dont plus d'un poète parla
     déplorant son âge éphémère.

     L'autre, dans ses replis d'hiver
     quand l'été se love aux semences
     en nous tenant sous l'ignorance
     et sous le froid des mots couverts,

     l'autre s'en va vers son poème
     bien plus joli que nos étés,
     et fleurit de mots éclatés
     dans les intimes d'elle-même.

     Enfant, je formais le dessein
     de tutoyer les marguerites,
     de m'en faire des favorites :
     le roi n'était pas mon cousin.

     Mais savoir qui sont les intimes
     notre poème ne le peut
     ni s'il s'agit de dire à peu
     près d'un peu qui devienne abîme,

     et pour les divines saisons,
     chacune dans l'autre abolie,
     la louange est bien plus jolie
     quand résolus nous nous taisons.

                            Paris Sérignac 1993

 

●   Rapports de proximité.

Bien plus joli, J-M Martin« Rien ne va sans ses cousinages / bien plus jolis que les vertus. / La chose à touche que veux-tu / pratique d'étranges massages / à quatre mains, bien plus jolis / que le traité des quatre causes… »

La chose ici c'est de substituer aux rapports de causalité des rapports de proximité. Le mot "attenance" viendra à la sixième strophe, et au début il y a le mot "cousinage" qui n'a pas l'articulation rigoureuse de père / fils ou époux / épouse : le cousinage entre les mots.

●   "Bien plus joli".

"Bien plus joli" revient sept fois dans le poème et c'est le titre même du poème. Les fonctions de ce titre sont très intéressantes. C'est d'abord une façon décalée de parler : pour dire des choses admirables j'emploie le mot "joli" un peu comme les paysans de chez nous qui, voyant un taureau d'une tonne cinq, le regardent tranquillement : « Il est joli » ! L'autre fonction de "bien plus joli" c'est une fonction de leitmotiv, c'est-à-dire c'est ce qui conduit le mouvement : ça relance la phrase dans l'ensemble du poème, et ce n'est jamais situé au même endroit.

 

II Joie et poème

 

 Lors de la session sur le thème "Joie et pâtir" à Nevers lors de Pentecôte 2008, J-M Martin avait demandé à chacun de citer un ou deux souvenirs marquants de joie. Puis lorsque tout le monde a eu fini de s'exprimer, il a lui-même cité deux souvenirs.

Voici d'abord le fichier audio d'un extrait (cela correspond au 3ème paragraphe, puis au poème et au paragraphe qui suit)[2]. Il suffit faire clic gauche sur le lien pour l'écouter ou faire clic droit pour l'enregistrer.

Fichier MP 3 :  joie_et_poeme_extrait

 

Quels sont les moments où on a éprouvé de la joie ?

 Il y a un certain nombre de cas qu'on pourrait dire très élémentaires, très fondamentaux, très simples. Je me suis demandé : si on me posait la question à moi, qu'est-ce que je dirais ? Je vais dire deux petites choses, c'est enfantin.

 La première joie que je veux retenir – c'est totalement disproportionné avec les circonstances mais c'est un fait – je revenais de Germigny sur Loire à bicyclette, j'avais fait une grande montée et ensuite il y avait une grande descente ; et tout d'un coup j'ai éprouvé la joie, j'ai pensé ce que vivre voulait dire, j'ai respiré autrement, c'était une descente prodigieuse. Enfantin, n'est-ce pas ? Mais c'est une expérience de plénitude où le thème de la respiration après l'effort joue un rôle sans doute ; celui de la liberté parce qu'il ne faut pas oublier que, même s'ils ne le savent pas, chez les jeunes, la découverte de la bicyclette – aujourd'hui des pétaradantes – c'est quand même un indice de liberté, de libre mouvement. Et en même temps, là, j'étais porté… naturellement, ça descendait !

citronniers L'autre souvenir est très commun aussi parce qu'il a déjà été énoncé à plusieurs reprises (par certains participants), ça a à voir avec la mer. C'est à Amalfi, au temps de mon séjour romain. Amalfi est une ville pentue, qui tombe dans la mer, les maisons sont perchées, et en haut il y a un grand jardin, le jardin des capucins. Et je m'y vois assis avec simultanément quelques rumeurs de la ville qui montent ; la mer ; et le soir les lamparos commencent à venir pour la pêche ; et dans le jardin des capucins il y a des citronniers qui sentent le citronnier. Je suis assis et j'éprouve la joie.

 Souvent les occasions de joie peuvent être très circonstancielles, je ne sais même pas si elles sont essentielles. Ce serait presque autre chose que de dire : c'est à ce moment-là que j'ai effectivement éprouvé de la joie, et autre chose ce qu'on en dit. C'est peut-être différent.

 Alors cette joie s'est doublée depuis d'une autre joie qui est la joie d'exprimer l'inexprimable. Autrement dit, ça, je l'ai vécu comme inexprimable, et dans le poème (fait beaucoup plus tard), il y a la présence dite, la présence essentielle de cet inexprimable. Et on a toujours l'impression qu'on n'arrive pas à dire ce qui est éprouvé dans la joie, puisque la joie c'est indicible – c'est sans doute un trait, un caractère, de la joie –, et cependant dire l'indicible, ça a un sens : ça laisse l'indicible indicible, mais cependant il est dit.  Il est dit comme indicible mais il est dit. C'est la seule écriture qui vaille pour moi. C'est très exigeant, très douloureux en un sens[3]. Il y a un mélange de travail très dur (si on veut être extrêmement rigoureux) et de gratuité. En effet la liberté du poème se mesure à la constriction, à l'effort, aux exigences qu'on se donne ; cela demande d'être rigoureux, sans aucune concession ni facilité, tout en joignant simultanément l'imprévisible d'une rime qui a sa nécessité, alors que la définition même de la rime c'est de n'être pas nécessaire en soi, c'est d'être un jeu : ça tombe. D'ailleurs la rime c'est le bon-heur au sens rigoureux du terme : on a l'impression de recevoir quelque chose qui est donné. Il faut travailler longtemps pour la recevoir, mais quand elle est là, ça devient une sorte d'évidence, une sorte de nécessité, la nécessité du plus aléatoire. Je ne sais pas si je fais apercevoir quelque chose.[4]

   Je me rappelle qu’Amalfi
   tout assise à ses attenances
   est plus soluble que Florence
   et que la mémoire y suffit.

   Ainsi l’essence d’une ville
   ou d’une rose à nos mouchoirs
   s’attache et dure jusqu’au soir
   d’une vie. Et l’odeur, tactile

   encore après l’enjambement
   d’années à jamais révolues,
   cette odeur ce soir me salue,
   puis se retire lentement.

La joie, c'est ça. Et c'est la joie redoublée à la fois d'un souvenir du beau temps de la vie, car mes années romaines[5] c'était le beau temps, le temps que tout était joli, et en même temps, la joie cumulée de la recueillir d'une façon qui y fait écho dans sa rigueur propre.

●   La gratuité.

► Donc il y a en même temps joie et peine.

J-M M : C'est-à-dire que dans les deux cas… Je pense que la montée à bicyclette conditionne le plaisir de la descente. De la même façon dans le poème, il y a le labeur pour la justesse… et pourtant quand c'est fait on a l'impression que c'est donné. C'est donc très subtil. Entre joie et peine il y a un rapport autre que celui auquel on pense habituellement.

Et il est vrai que dans la joie dont on fait mémoire, il y a souvent une référence à une situation peineuse, ou une situation qui par ailleurs n'appelait pas systématiquement la joie…

► Il me semble personnellement que la joie, ça peut être soit de l'ordre de la gratuité, soit à la suite d'un effort, donc une joie qu'on a méritée d'une certaine manière.

J-M M : Si le mot "gratuité" est important là-dedans, alors le mot "mériter" ne vaut pas. Il y aurait lieu à réfléchir beaucoup. En effet « J'ai payé », ça appartient au langage des truands : « J'ai payé ma dette à la société ». En réalité la joie n'est sans doute pas dans le fait de payer, en soi. Cependant une situation peut être telle que payer, c'est n'être plus purement et simplement assisté c'est-à-dire incapable de faire quoi que ce soit par soi-même, et « J'ai payé » ça peut avoir une valeur d'un moment psychologique important. Et pourtant nous verrons que c'est le contraire de l'Évangile. Donc, ça n'enlève pas à un certain niveau la validité de cela, mais cependant c'est la gratuité absolue qui est annoncée par l'Évangile, c'est-à-dire le non-mérite.

Je pense que la joie s'éprouve fondamentalement comme don, comme quelque chose qui n'était pas dû. C'est le mérite que je mets en question car le mérite est le contraire de la gratuité, mais je reconnais par ailleurs qu'il peut avoir une fonction psychologique nécessaire à un certain moment dans l'évolution de quelqu'un, et que cependant ce n'est pas ce qui constitue la joie évangélique.

Il faudrait presque qu'on apprenne à lire le mot "gloire" comme le mot joie. Le mot gloire dans l'Évangile ne dit pas du tout ce qu'il dit au sens courant. La joie c'est l'accomplissement plénier de l'être, c'est une plénitude, et la gloire c'est ce que désigne ce mot-là : la présence accomplie. Le mot gloire est très important pour penser le rapport de Dieu à l'homme parce que la gloire de Dieu c'est la joie de l'homme : Dieu est en gloire quand l'homme a la joie.



[1] J-M Martin était chez son ami peintre Mathigot qui dit ceci dans un petit mot qu'il m'a envoyé en 2013 :« Notre amitié date d'une cinquantaine d'années. Pendant plus de trente ans, Jean-Marie, chaque été, séjournait dans ma maison du Gard. Précisément au petit village de Sérignac. » Voir Jean-Marie Martin et Mathigot. La peinture.  ainsi que les écrits de J-M martin pour les peintures de Mathigot : I.4 Préfaces pour Mathigot, articles de J-M Martin.

[2] On ne peut mettre de fichier supérieur à 1 Mo sur le blog, d'où ce simple extrait.

[3] « Un symbole du symbole, c'est le travail poétique. Ce travail est apparemment un travail. En fait, il n'en est pas un. Le poème se donne. Et néanmoins, il faut un prodigieux labeur pour écarter tout ce qu'il n'est pas, car le mode sur lequel il vient ne me dit pas d'abord ce qu'il est, mais me fait savoir ce qu'il n'est pas. Il y a tout un travail de désencombrement, d'exclusion, de négation pour que la chose puisse venir d'elle-même. C'est un analogue de ce qu'est la véritable écoute de l'Évangile. »

[4] Une autre fois où J-M Martin avait récité ces mêmes strophes, il avait ajouté : « La difficulté est qu'il faut dire de façon intelligible une strophe qui est tout entière en enjambements. C'est fait dans le ton d'une nostalgie et d'une mémoire précise. Amalfi est susceptible de susciter chez quiconque quelque chose de ce genre à penser sous le rapport des attenances qui sont plus fluides que les alignements de Florence. La mémoire y suffit, et de la mémoire on passe à l'odeur : l'essence d'une ville ou d'une rose au sens du parfum. » (Session sur la Symbolique des éléments en 1999)

[5] J-M Martin était étudiant à  l'université pontificale grégorienne (Pontificia Università Gregoriana - PUG), dite la Grégorienne. Dans l'autre message sur ce même poème, il parle des années 1950. C'est là, entre autres, qu'il a été élève d'Antonio Orbe qui lui a appris à lire, et lui a fait découvrir les Pères de l'Église et les gnostiques du IIe siècle. Voir Qui est Jean-Marie Martin ?.