Certaines phrases bibliques sont répulsives à première lecture : « Pour ceux du dehors, tout arrive en paraboles… pour qu'ils ne voient pas… qu'ils ne comprennent pas » ; « Il est né aveuglepour que la gloire de Dieu soit manifestée ». J-M Martin propose, du fait que la pensée sous-jacente s'appuie sur l'hébreu, de laisser tomber les "afin que", les parce que, les "si… alors..", en proposant une autre manière d'entendre le texte.

Un ami de J-M Martin, Joseph Pierron[1], faisait des remarques du même genre et il est cité plsueirs fois dans ce message. Cependant une fois il a donné cette précision qui ne figure pas dans le message lui-même : « Il y a peu de textes juifs qui fassent allusion à la causalité (sous-entendu au sens occidental), mais on la trouve dans des textes marqués par l'hellénisme comme le Livre de la Sagesse. »

Dans ce message je présente rapidement le fonctionnement de l'hébreu en y insérant quelques-unes de leurs lectures[2]. Ce message est le premier d'une série. Les suivants sont  Les verbes en hébreu et le problème de la traduction  et  Les verbes être et avoir dans la Bible, en hébreu, grec et français .

                                                                                                                    Christiane Marmèche.

PLAN (version du 11 mars 2015) : .

  1. Pensée sémitique et pensée occidentale ;
  2. La syntaxe hébraïque : a) Syntaxe ; b) La particule’asher ;
  3. Ce que dit J-M Martin à propos du causal, du final, et du conditionnel : a) Fonctionnement de type poétique plutôt que rationnel ; b) Exemples pour les finales ; c) Exemple pour les conditionnelles ;
  4. Ce que dit Joseph Pierron à propos du hina de Jn 9, 3b.
  5. Deux citations de Joseph Pierron.

                                                                              

 

SYNTAXE HÉBRAÏQUE

Y a-t-il de la causalité en notre sens ?

 

1) Pensée sémitique et pensée occidentale.

      ●   Ce que disent Roland Meynet et d'autres.

« La rhétorique biblique et sémitique se distingue de la rhétorique classique, gréco-latine, essentiellement démonstrative, de type linéaire. La rhétorique biblique est sémitique, de type «monstratif» et énigmatique, elle obéit à de toutes autres lois de composition. La connaissance de ces lois est indispensable pour dégager la composition des textes, et, par conséquent, pour mieux les interpréter. » (12es Journées internationales d’Analyse statistique des Données Textuelles).

Roland Meynet remarquait que « quand on est décontenancé, quand on ne comprend pas un passage de la Parole de Dieu, il vaut sans doute mieux se remettre en cause soi-même plutôt que d’accuser l’auteur d’avoir mal composé. » Et de se demander « si les textes bibliques obéissaient à une logique différente de celle dans laquelle ont été formés les lecteurs modernes ? "Anomalies", "incohérences", "ruptures dans l’enchaînement normal des pensées", tous ces jugements négatifs ne seraient-ils pas formulés en fonction de notre logique occidentale ? »

      ●   Ce que dit Jean-Marie Martin.

L'Évangile n'est ni parole de logique ni parole de rhétorique, c'est ce que dit explicitement saint Paul dans ces termes-là, parce qu'il connaît la logique et la rhétorique comme des modalités de la parole dans la philosophie grecque. La parole de l'Évangile n'est ni une parole de conviction logique ni une parole de rhétorique qui cherche à convaincre. C'est ce que Paul dit constamment. La philosophie grecque, de très bonne heure, a distingué la logique comme élément essentiel de la connaissance, sous la forme de la parole. Elle est plus ou moins suscitée au départ par Socrate, un peu développée par Platon, mais surtout par Aristote, c'est ce qui donne les règles de l'argumentation. Cependant il y a une autre parole – ils sont très attentifs à cela parce que les Grecs sont des bavards incroyables –, il y a la parole qui arrive à convaincre : c'est-à-dire que celle-là, même si le raisonnement est faux, si ça marche, elle est bonne. C'est la parole de l'avocat : même si l'argumentaire n'est pas bon, la parole de l'avocat est bonne quand son client est libéré. C'est la parole du politique, c'est la parole proprement démocratique : elle est bonne quand elle convainc. Il y a des procédures, des astuces, des moyens de convaincre indépendamment de la régularité de l'argumentation. Et enfin c'est la parole de la publicité : la publicité est bonne quand on achète, pas forcément pour la validité des raisons qui sont alléguées. Sous cette forme-là la parole de rhétorique est en voie de surpasser, de devenir la parole courante.

Tout notre discours est articulé à des effets et des causes, des finalités (afin que), des conditions et des conséquences, toutes choses qui n'existent pas dans la pensée sémitique sous-jacente en général aux textes du Nouveau Testament. Le langage hébraïque qui est très pauvre dans ses modes d'articulation, est traduit de manière approximative par des propositions grecques qui, elles, ont un sens précis et des articulations précises de pensée. Autrement dit, chez saint Jean ce qui est traduit par "afin que", ne signifie jamais "afin que", de même le "parce que" ne désigne jamais purement une cause, le "si" n'est pas conditionnel.

 

2) La syntaxe hébraïque.

a) Comment elle fonctionne ?

Interlinéaire de Jonas 1, 1, Alliance biblique universelleLa syntaxe biblique est d'une grande simplicité apparente. Le waw (ou vav) qu'on peut traduire par "et" joue tout un tas de fonctions différentes dont voici les premières[3]. L'hébreu l'utilise souvent là où en français on utiliserait :

  • une simple juxtaposition ;
  • une des conjonctions de coordination suivantes : et, mais, où , donc, or, car, aussi, quant à, alors, c'est-à-dire…
  • une des conjonctions de subordination suivantes : que, afin que, pour que, puisque, tandis que…

Exemple d'une traduction mot à mot (Et-se-leva-plus-tôt-que-de-coutume  est un seul mot):

« Et-se-leva-plus-tôt-que-de-coutume Abraham au-matin et-il-sella (l')âne-de-lui et-il-prit deux serviteurs-de-lui avec-lui et Isaac fils-de-lui ; et-il-fendit (les)-bois-de (l')holocauste   et-il-se-leva  et-il-alla  vers le lieu que avait-dit à-lui le-Dieu. Au-jour le-troisième, et-leva (les)-yeux-de-lui et-il-vit le-lieu de-loin. » (Gn 22, 3, d'après Dominique de la Maisonneuve)[4].

b) Exemples tirés en partie d'un livre de Paul Auvray[5].

On dit parfois que l'hébreu est une langue incapable d'exprimer la subordination, qu'il se contente de juxtaposer les propositions ou de les lier par la conjonction « et ». Présentée sous cette forme absolue la remarque est très exagérée. Il existe en hébreu, comme dans toutes les langues des peuples civilisés, de véritables conjonctions de subordination. On peut fort bien exprimer « que », « parce que » (), « lorsque (ka’asher), « de peur que » (pèn), « si » (’im), « si… ne pas… » (lûlé’) etc. Ce qui est vrai cependant, c'est que ces conjonctions ne sont pas très usitées dans le langage courant, et que fréquemment, au lieu d'exprimer clairement la subordination, l'hébreu se contente de tournures vagues et de propositions coordonnées. C'est au lecteur d'interpréter et de deviner la nuance que l'auteur a cachée sous une syntaxe simplifiée.

Voici quelques exemples de traductions littérales qui feront comprendre cette particularité stylistique :

Pour les nuances temporelles : « et eux entrant en milieu de la ville, et voici Samuel sortant au-devant d'eux (= tandis qu'ils entraient dans la ville, Samuel sortait…) » 1 Sam 9, 14.

Pour les nuances conditionnelles : « et est Yahvé avec nous, et pourquoi tout cela nous est-il arrivé ? » (= Si Yahvé est avec nous, pourquoi…) » Juges 6, 13. « Et tu auras soif, et tu iras vers les récipients et tu boiras » (= et si tu as soif, tu iras…) » Ruth 2, 9.

Pour les nuances causales : « vous n'opprimerez pas l'étranger ; et vous, vous avez connu l'âme de l'étranger (=… car vous, vous avez appris à connaître l'âme de l'étranger…) » Ex 23, 9.

Mais l'usage le plus fréquent de ces tournures subtiles se rencontre dans les propositions adversatives et concessives. Là les conjonctions propres (gam kî, quoi que ; ’im, même si) sont d'un emploi relativement rare. Ce qui est habituel c'est l'usage de la simple coordination, avec les pronoms personnels fréquemment exprimés pour souligner l'opposition.

Exemple : « est-ce que j'enfanterai, et moi je suis vieille (= …bien que je sois vieille) » Gn 18, 13.

De tels exemples pourraient être multipliés à l'infini. Ceux qui ont été apportés suffiront à donner une idée de la syntaxe et de la stylistique, mais aussi, soulignons-le encore une fois, de l'âme hébraïque. Car des constatations de ce genre débordent de beaucoup le domaine de la linguistique. La manière de parler d'un peuple est liée à sa manière de sentir, et cela de deux manières.

Un peuple crée une langue pour exprimer ce qu'il sent. Si les hébreux sont pauvrement outillés pour rendre la subordination, s'ils utilisent incomplètement même les moyens dont ils disposent, ne serait-ce pas parce que pour eux les faits se présentent comme étant plus ou moins sur le même plan ? L'hébreu n'éprouve pas le besoin de souligner dans le langage une dépendance qui ne l'intéresse pas.

c) La particule ’asher (d'après J Margrain)[6].

La particule ’asher dont l'étymologie fut longtemps discutée tient et de la conjonction et du relatif. De ce fait, elle est d'un emploi extrêmement fréquent en hébreu biblique, et peut être considéré comme une des pièces maîtresses de la langue.

      ●    Particule conjonctive.

Bien que la langue biblique ancienne use fréquemment de la parataxe avec wav (et), elle dispose cependant d'un certain nombre de particules qui permettent de préciser la nuance qui subordonne des propositions les unes aux autres. Mais ’asher peut à elle seule exprimer la plupart de ces nuances.

« Léa dit : “Elohim m'a donné des gages, ’asher (parce que) j'ai donné ma servante à mon mari”. » (Gn 30, 18).

« En ces jours-là, il y avait des géants sur la terre, et même par la suite, ’asher (quand) les fils d'Elohim venaient vers les filles des hommes… » (Gn 6, 4)

« Tu ne monteras pas par des degrés à mon autel, 'asher (afin que) près de lui ne soit pas découverte ta nudité » (Ex 20, 26).

« Allons ! Descendons, et là confondons leur langage, ’asher (en sorte que) ils ne comprennent plus le langage les uns des autres. » (Gn 11, 7).

Certes ces emplois sont relativement rares. En revanche, ’asher se présente comme la particule par excellence des locutions conjonctives, faisant ainsi naturellement penser à notre « que » français.

Le champ sémantique de ’asher, particule conjonctive, se révèle très vaste, mais on peut remarquer qu'il correspond souvent au champ d'autres particules, dont la plus proche est (parce que). Cette équivalence partielle ne s'explique pas ici par quelque particularité dialectale. Il faut plutôt reconnaître que les particules ’asher, et ’im n'ont pas encore acquis dans la langue une fonction suffisamment précise. Leur champ interfère parfois, permettant aux auteurs des choix qui créent de simple variante stylistique.

      ●    Particule relative.

C'est en tant que conjonction relative que ’asher joue un rôle capital dans le système de la langue hébraïque biblique. Ces différents emplois l'apparentent au pronom relatif avec lequel on pourrait facilement la confondre.

« Ils donnèrent à Jacob tous les dieux étrangers ’asher (qui) étaient en leur main…» (Gn 35, 4).

« Je suis Yahvé, ’asher (qui) t'ai fait sortir du pays d'Ur des Chaldéens… » (Gn 15, 7).

 

3) Ce que dit J-M Martin sur le causal, le final, et le conditionnel.

a) Fonctionnement de type poétique plutôt que stratégique.

La lecture de saint Jean que nous faisons ensemble est soucieuse de prendre distance d'avec une écoute immédiate, d'une écoute spontanée, que la différence, la distance qu'il y a entre cette parole et nous ne suffit pas à cautionner. Il ne faudrait surtout pas croire qu'il existe du causal, du final, du conditionnel en tout lieu et toute culture. Les quatre causes, c'est le b.a.-ba de la métaphysique d'Aristote, c'est le propre de notre Occident. Mais cela ne constitue pas une écriture de type sémitique.

Donc, prendre conscience de la distance du texte… Je vous dirais même cette chose : il vous est bon que le texte s'en aille pour qu'il vienne, pour que nous soyons conscients de son absence, plus exactement de son éloignement ; que nous ne le prenions pas pour un texte familier. C'est un texte très étranger. L'Écriture est très étrangère, c'est la condition pour qu'il y ait proximité avec ce qu'il y a d'étranger en nous-mêmes.

En particulier chez saint Jean[7], les causales ne sont pas des causales, les finales ne sont pas des finales, les conditionnelles ne sont pas des conditionnelles. Par exemple le mot grec hina, qui signifie "afin que", ne signifie évidemment pas "afin que" dans bien des cas chez saint Jean, il correspond souvent au ’asher hébraïque.

Il faut bien percevoir que l'écriture du Nouveau Testament n'est pas l'écriture d'une pensée de type stratégique. Je vais expliquer ce mot parce que cela touche à ce qu'il faut défaire de nous-mêmes pour entrer à la fois dans la juste pensée et dans la juste écriture du Nouveau Testament et singulièrement de la pensée de Paul.

Pour ce qui est de la pensée j'ai parlé du hina (afin que) : il ne s'agit pas de le gommer, il s'agit de l'interpréter. En effet la pensée occidentale (notre oreille) a une structure d'écoute qui est foncièrement stratégique, c'est-à-dire qu'elle se rapporte à la connexion du rapport du moyen et de la fin, de la cause et de l'effet, du fond et de la forme (les 4 causes d'Aristote).

Dans la traduction de la Septante, le mot stratêgos traduit le mot hébreu qui désigne le conducteur de guerre dans l'Ancien Testament. Josué est l'archistratège dit saint Justin. Mais en réalité, il n'y a pas de stratégie, même militaire. La stratégie, en tant que pensée, en tant que structure, est seulement grecque, et d'autre part c'est quelque chose qui est particulièrement moderne. On le trouve dans la lecture de type ignatien : les moyens et les fins, ce sont des mots qu'on trouve à toutes les lignes, et il y a une stratégie ignatienne. Ce n'est pas étonnant, Ignace était un militaire. Chez Descartes aussi la méthode est une stratégie de pensée.

C'est pourquoi j'essaye d'orienter notre écoute dans un langage qui n'incline pas à l'écoute stratégique, autrement dit, qui n'est pas le langage de la dissertation composée, mais je me rapporte plutôt à des fonctionnements de type musical (avec les mots de rythmique, d'harmonie...) ou poétique ou autres[8].

N'avez-vous pas remarqué comment fonctionne la poétique sémitique ? Il ne faut pas avoir une très grande familiarité avec les psaumes pour apercevoir que le principe de la rime psalmique est de jouer non pas au niveau de la sonorité, comme dans la rime chez nous, mais au niveau du sens : dire deux fois la même chose.

Au lieu de prendre un psaume pour illustrer, je prends le cantique de Marie : « Ma psychê magnifie le Seigneur, mon pneuma exulte en Dieu mon Sauveur » (Lc 1, 47).

  • ma psychê, mon pneuma, c'est deux façons de dire moi ;
  • magnifier et exulter, c'est deux façons de dire le chant ;
  • le Seigneur et mon Sauveur, c'est deux façons de désigner le même.

Autrement dit la poétique consiste à dire deux fois la même chose, non pas dans une répétition matérielle, mais avec un élément légèrement glissé. C'est Empédocle qui disait : « Ce que tu dis, dis-le deux fois». Deux pour un sens. C'est la poétique psalmique qui met en œuvre cela.

b) Exemples pour les finales.

1/ Chez saint Jean.

C'est très clair pour les finales : par exemple le mot hina, qui signifie en grec "afin que", ne signifie évidemment pas "afin que" dans bien des cas chez saint Jean, il indique simplement la direction vers laquelle va quelque chose, et non pas le calcul du moyen pour la fin (proposition finale)[9].

« Ceci est la vie éternelle, hina (afin que) ils te connaissent » (Jn  17, 3) : dans le grec, c'est "afin qu'ils te connaissent", mais non, ça signifie "c'est en ceci que…" : « C'est en ceci que consiste la vie éternelle, qu'ils te connaissent »

Donc pour entendre un texte avec une proposition finale, il faut entendre dans une certaine égalité les différents termes, et le premier travail consiste à élaguer les conjonctions de subordination[10].

Autre exemple au chapitre 17. « 1Levant les yeux vers le ciel, il dit : "Père l'heure est venue, glorifie ton Fils, ce qui est que (hima) le Fils te présentifie. » Le texte a l'air de dire : "glorifie-moi comme Fils pour que moi je te glorifie…" comme si c'était un calcul de renvoi d'ascenseur : "si tu me ressuscites, moi en revanche, je te déclarerai Père". Mais le hina, afin que, n'est pas le hina de l'afin que calculant, de le afin que des projets. Il équivaut à "en sorte que", "ce qui est que" : glorifie-moi, ce qui est que je te glorifie. C'est l'entre-appartenance des deux situations : d'autant plus le Christ est glorifié comme Fils, d'autant plus le Père est présentifié comme Père.

2/ Chez saint Marc.

Après la parabole du semeur, on a un discours de Jésus sur les paraboles dans lequel on trouve ceci : « Pour ceux du dehors, tout arrive en paraboles… pour qu'ils ne voient pas… qu'ils ne comprennent pas ». Vous me direz que ce qui fait difficulté, c'est la différence entre ceux du dedans et ceux du dehors, et aussi que c'est fait pour enténébrer. Mais ces deux difficultés sont assez faciles à dissoudre parce qu'elles ne sont pas au cœur de la question[11].

1/ Il faut bien voir que le dedans et le dehors ne sont pas "les uns" et "les autres", mais c'est toujours au cœur de nous qu'il y a le dedans et le dehors. Et cela est très important, et en rapport avec notre façon habituelle de lire l'Écriture ici. Le débat violent avec l'extérieur qui a pour type le débat avec les Pharisiens n'est pas une anecdote passée. J'entends l'Évangile à la mesure où ce débat est débat du Christ et du Pharisien en moi : le débat est dans l'auditeur. Cela d'une certaine façon conforte largement la façon dont nous avons voulu approcher l'Écriture.

2/ Par ailleurs, dans la question du "pour" enténébrer : « Pour ceux du dehors, je parle en paraboles pour que, regardant, ils ne voient pas, pour qu'entendant ils ne comprennent pas…», nous savons que les conjonctions notamment causales, finales etc. dans le Nouveau Testament, ne correspondent pas à notre grammaire occidentale, et très souvent le "pour" final devrait se traduire plutôt de façon consécutive : « de telle sorte que » [12] ou « ce qui est que ». On retrouve quelque chose de semblable ici, à propos des rapports entre sauver et juger : « le Fils de l'homme n'est pas venu pour juger, mais de telle sorte que par lui le monde est sauf ; et celui qui n'entend pas est déjà jugé », il est jugé du fait de ne pas entendre[13]. Il y a là cette krisis qui est la condition même de l'avènement. En effet, quand du neuf advient, cela fait que de l'ancien s'en va, c'est dans le même mouvement. Et cela concerne chacun.

c) Exemples pour les conditionnelles.

De même, ce que nous entendons comme conditionnel ne vaut pas.

Je peux vous le montrer dans la première lettre de Jean. À la fin du chapitre 4, nous avons : « 20Si quelqu'un dit qu'il aime Dieu et qu'il n'aime pas son frère, c'est un menteur.» Et l'inverse est dit ensuite, au début du chapitre 5 : « 2Nous savons que nous aimons les enfants de Dieu (nos frères) quand nous aimons Dieu. » Si le conditionnel et le conséquent sont réversibles, c'est que l'un n'est pas la condition de l'autre.

Par ailleurs au chapitre 14 de l'évangile de Jean on a ceci : « Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements et moi je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet… l'Esprit Saint » (v. 15-17). Le travail sur le texte va consister, premièrement, à détruire quelque chose qui s'imposerait peut-être, ou risquerait de s'imposer à notre écoute : « si tu m'aimes, mon petit garçon, tu feras ce que je te dis – si vous m'aimez, vous garderez mes commandements – et en récompense, je demanderai à ton père, et il te donnera en cadeau – pas l'Esprit Saint – une bicyclette. » Nous avons ici le parfait chantage, chantage à l'affection. J'exagère, mais la phrase : « Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements » risque d'être fort mal comprise. « Je prierai le Père » : ce n'est pas en récompense, ça n'ajoute pas quelque chose. « Et il vous donnera » : ce n'est pas non plus une conséquence.

Il faut donc effacer tout le régime condition /conséquent qui a l'air, à notre oreille, de constituer la structure de cette phrase, et tenir compte de la structure hendiadyque vue précédemment. La phrase est composée de quatre membres : une arsis, une thésis, une arsis, une thésis[14], pour parler musicalement :

«  Si vous m'aimez,                      vous garderez mes dispositions

et moi je prierai le Père             et il vous enverra un autre paraclet (une autre présence.) »    

Et il ne faut pas que nous lisions cela selon nos articulations conditionnelles. Il faut lire :

  • vous m'aimez est la même chose que vous gardez mes dispositions ;
  • je prierai le Père est la même chose que ma venue sous une autre présence, celle du paraclet.

 

5) Ce que dit Joseph Pierron à propos du hina de Jn 9, 3b[15].

Au chapitre 9 de saint Jean est posée la question du mal sous la forme de cet aveugle de naissance qui représente l'humanité depuis l'origine : pourquoi l'humanité naît-elle aveugle ? Les disciples sortent des explications qui sont aussi bien celles de leur époque que de la nôtre, c'est de dire : qui a péché, qui a commis le péché ? Est-ce lui ou ses parents ? Et le Christ répond : « ni lui ni ses parents ». Il n'y a donc pas une causalité pécheresse qui amènerait le mal.

Et Jésus ajoute : « afin que (hina) la gloire de Dieu soit manifestée » ; et pour nous, c'est encore pire de répondre cela !

Mais en fait, le hina (afin que) grec n'indique pas ici un but, car ça n'existe pas en sémitique. Il n'y a pas un Dieu qui sera à l'extérieur disant : « Je veux telle chose et je me donne tel moyen ». Cette conception de Dieu n'existe pas en Israël, c'est une conception qui ne peut pas être la nôtre. Donc premier point : ce n'est pas ça.

Deuxième point : ce qu'indique ce hina c'est « d'où ça vient et où ça va ». Autrement dit : il y a quelque chose de semé qui est en train de germer, qui est en train de lever, qui est en train de venir à corps, à maturité et à moisson ; il y a une aventure où Dieu et l'homme sont pris dedans, où quelque chose est en train d'advenir.

Or la gloire de Dieu ce n'est pas autre chose que l'homme ressuscité selon Jésus-Christ, si bien que ce n'est pas du tout une question de moyen et de fin. Ce qui est dit, c'est : celui-là était dans la situation d'aveugle, comme tout homme est dans une situation où il est aveugle ; mais nous avons tous à devenir ceux qui voient, à être ceux qui se mettent debout.

 

5) Deux citations de Joseph Pierron.

« Méfiez-vous des mots que nous utilisons, ils sont, pour la plupart, piégés. On est bien obligé de les utiliser, mais il faut avoir le courage de refaire de la sémantique et de refaire de la grammaire. Le problème de Dieu est tributaire de la grammaire que l'on utilise. Or il ne faut pas oublier que notre grammaire vient d'une grammaire grecque, alors que la révélation du Dieu de Jésus-Christ se fait en langage sémitique, et qu'il n'y a pas de commune mesure. » (Extrait de Être à Dieu. Début du cours donné par Joseph Pierron au CIF en 1991 sur "Dieu révélé en JC"  ).

« La première parole qui est donnée, “Que la lumière soit” est une parole de création en tant qu'elle est une parole de salut. Cela veut dire que la lumière est déjà là dans un contexte de ténèbres. Nous autres nous avons tendance à considérer la création comme étant un début temporel. Ce n'est jamais la pensée ni de Paul ni de Jean ni des sémites. On ne cherche pas le début. L'origine se trouve dans le maintenant. Il n'y a pas notion de causalité dans la pensée sémitique. Pour un homme comme Paul, cette parole « Lumière soit » est semée au point de départ, elle va se développer, elle va venir à maturation, à corps, dans cet homme qui sera crucifié. Celui-ci n'est pas livré uniquement par les juifs ou Judas, il est livré dès le point de départ, dès le moment où la parole est semée. » (Joseph Pierron, 4 novembre 1990)



[1] Joseph Pierron était professeur d'Écritures Saintes, spécialiste des textes bibliques 2ème siècle avt JC – 2ème siècle après, étant allé se former à l'Ecole Biblique de Jérusalem, et ayant fait un doctorat d'études bibliques à Rome Cf Qui est Joseph Pierron ? Présentation suivie d'un psaume et de deux prières pour Noël. Il est certain que J-M Martin a discuté de tout cela avec Joseph Pierron.

[2] Je ne suis pas spécialiste d'hébreu. J'ai seulement suivi le cours d'initiation à l'hébreu de sœur Dominique de la Maisonneuve pour obtenir la licence de théologie à l'ICP et je continue de lire la Bible en hébreu dans le cadre des ateliers organisés par le diocèse de Pontoise en région parisienne (là aussi on m'a dit qu'il n'y avait pas de causalité en notre sens dans l'Ancien Testament), Pour faire ce messageje me suis donc référée à plusieurs auteurs en plus de J-M Martin et J. Pierron.

[3] On peut presque dire que le "waw" opère comme liaison, ponctuation, préfixe… Au cours d'une succession d'actions dans une narration, placé devant un verbe il en inverse l'aspect temporel, c'est une particularité de l'hébreu.

[4] Extrait de L'hébreu biblique par les textes : D de la Maisonneuve a mis quelques "alors" ou "puis" à la place de certains "et" pour traduire le waw, j'ai préféré laisser le "et" en le mettant en gras. On peut remarquer qu'en général l'ordre de chaque morceau de phrase est verbe-sujet-complément.

[5] Extrait du livre de Paul Auvray (1904-1977) pour non-initiés, L'hébreu biblique de, DDB 1961, la rédaction est légèrement modifiée et seulement une partie des exemples est citée.

[6] J-M Martin et Joseph Pierron mettent en rapport de nombreux emplois du hina grec chez saint Jean et autres, avec la particule hébraïque ’asher. Comme Paul Auvray n'en parlait pas dans son petit livre, ceci est un complément qui vient de Essais de sémantique sur l'hébreu ancien : monèmes fonctionnels et autonomes modalités. Front Cover. Jean Margain. P. Geuthner, 1976, École Pratique des Hautes Études.

[7] J-M Martin était en train de lire saint Jean, donc il n'a cité ce jour-là que saint Jean, mais en fait il l'applique à de nombreux autres textes, voir les exemples qui suivent.

[9] Ceci rejoint ce que dit Roland Meynet cité auparavant.

[10] Dans Jn 14, 15-16: les 4 formes de la Présence du Ressuscité. Écriture musicale de Jn 14-17  le travail fait sur le texte va encore plus loin. Après avoir effacé les structures causales ou conditionnelles  J-M Martin continuait : « Il faut effacer encore autre chose : le rapport sujet/complément. « Vous me aimez » : vous et me ne sont pas importants. « Ma parole (ou mes commandements) » : ma n'est pas important. « Je prierai » : ce n'est pas Jequi est important. « Il vous donnera » : ce n'est pas vous qui est important. »

[12] La traduction de la Bible Osterwald pour Mc  4 : « …pour ceux du dehors, tout est annoncé en paraboles ; 12de sorte qu'envoyant, ils voient et n'aperçoivent point ; et qu'en entendant, ils entendent et ne comprennent point. » À la place de "de sorte que" deux autres traductions mettent "ainsi" ou "et ainsi", mais l'énorme majorité met "afin que".

[14] Termes qui désignent l’alternance des temps dans une mesure : temps fort, temps faible, temps fort, temps faible...

[15] J. Pierron  était professeur au CIF (Centre d'Intelligence de la Foi) et ceci se situait en 1991 où il a traité de "Dieu révélé en Jésus-Christ". Cf Être à Dieu. Début du cours donné par Joseph Pierron au CIF en 1991 sur "Dieu révélé en JC".