« Au CIF, J Pierron faisait le cours sur Dieu, chaque année repris, recomposé, un cours parfois déconcertant, dérangeant, mais fascinant, ouvrant des pistes neuves » disait son ami le P. Xavier de Chalendar dans l'homélie qu'il a prononcée le jour des funérailles de J. Pierron. Ce cours était tellement intéressant que Jacques Chabot aujourd'hui décédé a fait un CD à partir d'extraits.

C'est donc la transcription du premier chapitre du cours sur "Dieu révélé en Jésus-Christ" donné par Joseph Pierron (1922-1999) prêtre des Missions étrangères de Paris, ami de Jean-Marie Martin, au CIF (Centre pour l'Intelligence de la Foi) en 1991. Le plan est à peu près celui de Joseph Pierron, les références des citations et les notes ont été ajoutées.Bien évidemment ce texte n'a pas été relu par J. Pierron et il peut contenir des erreurs de transcription. Pour savoir qui est J. Pierron voir Qui est Joseph Pierron ? Présentation suivie d'un psaume et de deux prières pour Noël

PLAN : 1) Introduction ; 2) Le mot Dieu [a) mise en garde ; b) Dieu manifesté ; c) la question du lieu et du chemin ; d) le nom propre de Dieu et le nom commun ; e) le dire et le dit de Jésus] 3) deux types de connaissance [a) connaissances grecque et sémitique ; b) où approcher Dieu ?]

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Être à Dieu

 

On va faire ensemble un parcours, et si j'ai simplement ouvert un chemin, fait entrevoir une voie possible, alors je serai content. En effet le problème n'est pas de dire qui est Dieu, le problème est d'être à Dieu, c'est ça qui est premier et c'est là-dessus que je vais tâcher de jouer.

1) Introduction.

Qu'est-ce que je veux dire quand je prononce le mot Dieu ? Peut-on parler de Dieu ou n'est-ce qu'une illusion ? Comment puis-je en parler ? Voilà ce que je voudrais traiter aujourd'hui.

À première vue il est plus facile de parler de Jésus que de parler de Dieu, mais, après tout, ce n'est peut-être qu'une illusion. Il est peut-être assez facile d'approcher des récits évangéliques, mais il n'est pas certain qu'il soit aussi facile d'arriver à ce qu'est authentiquement l'identité de Jésus le Christ. Ça c'est un autre problème et c'est une autre dimension. Si bien que je ne suis pas certain qu'il soit plus facile de parler de Jésus-Christ que de parler de Dieu.

Dès le départ je voudrais dire que je me sépare de la reconnaissance universelle de Dieu. Le mot Dieu est utilisé et réutilisé, on le trouve un peu partout et c'est la somme de toutes les ambiguïtés de l'imaginaire humain. Donc je ne vais pas essayer d'aborder Dieu par une théologie naturelle. Une solution serait de partir de la théologie négative, car, refusant à Dieu des séries de qualificatifs, elle semble être la plus profonde. Il conviendrait donc de prendre cette voie-là pour ensuite essayer de voir qui est le Dieu de Jésus-Christ dans cet ensemble, mais ce n'est pas la voie que je prendrai.

Par  ailleurs, partir de Jésus-Christ, de ce qu'il a dit de son Père, de ce qui en est dit, pour essayer de mettre bout à bout des idées, pour construire un système, ce n'est pas non plus cette voie que je prendrai.

J'en suis donc à deux refus. Je me refuse également à prendre l'itinéraire de nos anciens catéchismes qui, à la question : « qu'est-ce que Dieu ? », répondaient : « Dieu est un pur esprit éternel, infini et parfait ». Des mots, vous pouvez les aligner tant que vous voudrez, mais à la limite ça ne veut rien dire parce que vous ne savez pas ce que c'est que l'éternité ni l'infini. Là-dedans je suis dans un système où quand je dis Dieu je mets n'importe quoi !

Alors comment faire ?

Tout d'abord je dirais que le Dieu de Jésus-Christ ne se laisse pas prendre, ne se laisse pas définir. En effet définir c'est employer des concepts, c'est enfermer Dieu dans des limites. Or Dieu, s'il est vraiment quelque chose, il est l'inouï, il est l'inentendu, il est l'insu. Pour autant cela ne veut pas dire qu'il y a une moindre connaissance. Au contraire, il faut que ce qui m'approche de l'inouï de Dieu me le montre toujours plus grand. C'est quand je pense saisir Dieu que je le rapetisse, et c'est dans la mesure où j'approche de ce qui est l'inouï de Dieu que je le vois plus grand. Voyez, c'est une autre démarche qu'il faut mettre en route.

Inutile de dire que je ne partirai pas de l'Évangile pour approcher de la conscience de Jésus Christ. Si en effet je pouvais m'en approcher, je saurais ce qu'a été Dieu pour lui. Or, retenez bien ça, on ne peut jamais atteindre à la conscience du Christ. Nous n'avons dans les évangiles que la foi des disciples en Jésus-Christ, nous n'avons pas ce que Jésus-Christ pensait et ce qu'il vivait. Les évangiles sont écrits après, et par eux je ne peux pas toucher au mystère de la conscience du Christ.

Dans le cours que je vais faire il y aura une bonne part de dénonciations, de refus, de rejets. Vous pourrez toujours dire que j'ai mal interprété, mais ne vous en faites pas, si je pensais avoir bien lu, je serais en contradiction avec ce que je dis. C'est la raison pour laquelle, dans cette démarche, je ne vais pas essayer de cerner Dieu, je vais essayer de voir s'il est possible d'être à Dieu.

Il y a une très belle phrase de Gilbert de Tournai qui écrivait au XIIIe siècle : « Jamais nous ne trouvons la vérité si nous nous contentons de ce qui est déjà trouvé. Ceux qui écrivent avant nous ne sont pas pour nous des seigneurs et des maîtres, mais des guides. La vérité est ouverte à tous, elle n'a pas encore été possédée tout entière. »

 

2) Le mot Dieu.

a) Mises en garde.

Je pense que la plus grosse erreur que je pourrais commettre, c'est de croire que je suis innocent devant une telle question. Que l'on soit croyant ou non, que ce soit pour affirmer ou pour nier, la question de Dieu n'est pas innocente. Je pense que c'est une question responsable, qu'elle ne peut pas être balayée d'un revers de main. Pourquoi ? Parce que je suis l'héritier de toute une tradition. Je suis l'héritier de tout ce qui a formé non seulement une nation, mais un peuple, une civilisation et une culture. Et je suis responsable de l'avenir de ce milieu qui est le mien.

D'autre part je suis héritier de mes parents, héritier de ce qu'on m'a appris, et je peux porter de sacrés dépôts, des déchets. Je pense que si je disais de Dieu ce que mes parents m'en disaient, si je ne faisais que répéter ce qu'ils m'ont appris de Dieu, je les trahirais profondément. Je pense que, quand ils me parlaient de Dieu, ils savaient bien qu'ils ne savaient pas qui il était, et ils savaient bien que c'était quelqu'un vers lequel on tendait, si bien que, si je répétais leurs formules, je ne leur serais pas fidèle. De même, si je ne faisais que répéter des formules de Nicée ou de Chalcédoine, si je ne faisais que répéter des formules dogmatiques, je serais certainement hérétique. Je vais jusque-là parce qu'un dogme ne peut se comprendre que dans le milieu où il a été dit, il ne peut se saisir que dans la forme de question qui a été posée et à laquelle il répond. Donc le répéter aujourd'hui sous cette forme-là, c'est certainement le trahir[1].

D'autre part la question de Dieu n'est pas innocente non plus parce que je suis engagé envers l'homme. Or l'identité de l'homme est corrélative à l'identité de Dieu, j'espère bien que nous le montrerons. Il est certain que je ne peux pas juxtaposer Dieu comme un individu en face de l'individu que je suis. C'est une affirmation que je reprendrai, elle est fondamentale. Si je me contente de poser Dieu comme un individu, séparé de moi, et que je mets mon "je" à moi en face, je pense que je ne rejoins pas ce qu'est Dieu. Je ne peux pas placer Dieu comme un vis-à-vis avec un tiers entre nous deux. Il n'y a pas d'autre tiers que la relation qu'il y aura entre lui et moi. Et notre Dieu n'existe pas sans relation. Notre Dieu est un Dieu de relation, il n'est pas un Dieu qui est situé dans un en-soi.

Méfiez-vous également des mots que nous utilisons, ils sont, pour la plupart, piégés. On est bien obligé de les utiliser, mais il faut avoir le courage de refaire de la sémantique et de refaire de la grammaire. Le problème de Dieu est tributaire de la grammaire que l'on utilise. Or il ne faut pas oublier que notre grammaire vient d'une grammaire grecque, alors que la révélation du Dieu de Jésus-Christ se fait en langage sémitique, et qu'il n'y a pas de commune mesure.

Il serait faux de croire que la question de Dieu est innocente. Il n'y a pas d'abus plus dommageable que l'emploi que l'on fait couramment du mot Dieu[2]. Si on écoute ce qui se dit couramment à propos du mot Dieu, on voit qu'il apparaît comme un mot qui n'a pas qu'une seule valeur. À tel point que, si le dialogue est possible, c'est beaucoup plus au niveau des intentions qu'au niveau du contenu. Si on part du contenu que les gens mettent dans le mot Dieu, on passe à côté. Mais peut-être que, quand je dis Dieu, ce qui compte, ce n'est pas "le dit" que j'en fais, ce n'est pas le contenu de ce que j'en exprime, mais c'est beaucoup plus "le dire", l'acte de dire qui est important.

En grec le mot parole c'est logos, et quand vous l'entendez, vous pensez à la raison, à l'ordre, vous avez un contenu. Mais quand vous dites "parole" en hébreu, vous dites l'ouverture de la bouche, l'effort pour entrer en communication. Il y a là deux modes d'approche du réel qui ne se correspondent pas.

b) Dieu manifesté.

J'en suis à "Dieu manifesté". Ce que je veux dire par là, c'est que, si je ne peux pas dire ce qu'est Dieu, lui peut certainement parler. Et ce qu'il en est de ma démarche, c'est de savoir, quand Dieu parle, si je l'entends. Je dirai qu'on part toujours d'un malentendu, on part toujours d'une mauvaise écoute[3]. Donc il ne faut apprendre qu'à entendre et écouter.

On vous a parlé du péché d'Adam et d'Êve. En quoi consistait-il ? Il s'agissait en fait d'un profond malentendu. Ce qui avait été dit par Dieu comme un indicatif, ce qui avait été donné par Dieu comme une orientation, comme une voie, comme un chemin, a été compris comme un impératif, a été compris comme un commandement. Et c'est là qu'est le malentendu. C'est au moment où la voie a été posée comme une obligation, comme un devoir, qu'il n'y avait plus pour l'homme, semble-t-il, qu'à transgresser. Il y avait donc le malentendu.

Or, chaque fois que je parle de Dieu et que j'écoute parler de Dieu, c'est comme en amour, dites-vous bien qu'on commence par un malentendu. Vous savez, j'en ai vu de ces jeunes qui viennent pour se marier. Je leur demande très souvent : « Vous vous aimez ? » –  « Oui. » – « Mais non, ce n'est pas vrai, vous êtes dans le malentendu, l'amour ne peut exister qu'à l'horizon. Si vous le mettez au point de départ, si vous dites « il est là », vous êtes perdus, il y a un malentendu. Et c'est pour cela qu'il faudra que vous vous écoutiez, que vous vous écoutiez continuellement pour qu'advienne le sens, pour qu'advienne véritablement ce qu'il en est de votre amour. Parce que, quand on écoute, on commence à être à l'autre, on n'écoute pas ce qu'il dit, on est à lui. »

c) La question du lieu, du chemin.

Marche à l'étoile, Berna Lopez

Quand vous vous mettrez à écouter Dieu, vous ne saurez pas plus ce qu'il est, mais vous saurez où il est et où il vous attend. Vous saurez ce qu'il en est d'être à Dieu.

Donc ici il faut sortir de la question : « Qu'est-ce que Dieu ? » Il ne faut pas poser des questions en « qu'est-ce que ? » ou en « quoi ? », peut-être que la seule bonne question est la question « où ? »[4].

Voici un premier exemple : dans l'évangile de Jean, les disciples viennent trouver Jésus après le Baptême donné par Jean-Baptiste (Jn 1). Jésus leur demande : « Qui cherchez-vous ? » et ils lui répondent : « Maître, où demeures-tu ? » Puis Jésus leur dit « Venez et voyez ». Ils ont posé la bonne question.

Mais quand, au jardin des Oliviers (Jn 18), les soldats, les gendarmes d'Hérode, se présentent, Jésus leur dit : « Qui cherchez-vous ? », ils répondent « Jésus de Nazareth », et alors ils tombent à la renverse. Ils ont posé la mauvaise question. En effet ils ne peuvent pas savoir où est le Christ. Le Christ n'a pas fait le passage, or ils ne pouvaient le reconnaître que s'ils l'avaient vu au-delà de la mort et sous le mode du Ressuscité. Ils ont donc posé la mauvaise question et ils sont déboutés, ils sont rejetés à terre.

Pour nous, c'est pareil : la question n'est pas de savoir et de définir qui est Dieu, la question est de savoir où.

Par exemple je vais prendre la question de Chalcédoine. Ce fameux Concile a voulu définir ce qu'était le Christ. Il y avait des hérésies qui montaient un peu partout, et on a dit : « mais, en vérité, qui est le Christ ? » Alors on a bâti un dogme. Pour cela on a d'abord inventé un mot, le mot de "personne" en le reprenant au masque de théâtre qui s'appelait persona, et à partir de cela on a dit : le Christ est une personne qui a deux natures, la nature divine et la nature humaine, comme si, à partir de deux éléments, pouvait se constituer le Je du Christ, comme si deux éléments, mis ensemble, donnaient le Fils de l'homme avec la nature humaine et la nature divine ! Paul parle tout autrement ! Au début de l'épître aux Romains, je lis que le Christ est « celui qui a été constitué Fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts ». Paul, lui, me montre là où est apparue la divinité du Christ. Il n'essaie pas de me dire ce qu'il en est de la nature humaine et de la nature divine, mais il dit où se trouve véritablement l'impact de Dieu, la rencontre de Dieu : c'est là où il est constitué Fils de Dieu, et c'est quand il meurt et qu'au même moment il ressuscite. Vous avez là une autre démarche théologique.

J'insiste là-dessus parce que c'est le gros levier : nous allons saisir Dieu non pas comme un en-soi, non pas comme un objet, même pas comme un sujet, nous allons le saisir dans un mouvement et dans un chemin.

Notre démarche est donc une démarche de référence : là où Dieu a parlé.

d) Le nom propre de Dieu et le nom commun.

Il est évident que je me situe ici comme croyant, je ne peux pas en faire abstraction, étant donné que je ne cherche pas à faire une théodicée. Vous savez en effet qu'une théodicée c'est une théologie rationnelle sur Dieu faisant fi de la révélation. Or cela ne m'intéresse vraiment pas. Le dieu immobile d'Aristote, je n'en ai rien à faire !

Une chose intéressante d'ailleurs, c'est de regarder le seul moment où les trois grandes religions, l'islam, le judaïsme et le christianisme, se sont rencontrées vraiment et ont pu dialoguer. C'était dans le haut Moyen Âge avec d'une part Averroès chez les musulmans, Maïmonide chez les juifs et Thomas d'Aquin chez les chrétiens. Ils pouvaient dialoguer de plein pied parce que le Dieu dont ils parlaient était le dieu du païen Aristote. Ils étaient allés sur ce qui était le commun. Or je voudrais toujours vous conduire, non pas vers le commun, mais vers le nom propre.

Et ceci est extrêmement important du point de vue de l'œcuménisme : ce n'est pas par une mise en commun, par un compromis que vous arriverez à vous entendre, ce n'est pas en réduisant Dieu à certaines définitions. Non, il faut que vous arriviez à rendre compte d'un Dieu qui porte un nom propre, le Dieu révélé en Jésus, nom qui veut dire « Yahvé sauve »[5]. La recherche que nous faisons ici est pour nous conduire au nom propre de Dieu, et non pas au nom commun de la divinité. Si bien que, ce que nous allons chercher, c'est celui qui est le Dieu de Jésus-Christ. Les sources ne manquent pas. Il y a des séries de documents, et je ne voudrais pas ajouter quelque chose à ces documents. Je pense que le croyant est l'homme qui, se portant vers la parole révélée, de manière toujours provisoire, à titre de provision de route, pour sa route à lui, retrouve quelque reflet de la gloire de Dieu qui est son compagnon. Je crois que si mon cours arrivait à vous donner le désir de le rencontrer, quelles que soient les erreurs du point de vue de la formulation, s'il était véritablement votre compagnon de route et que vous en retiriez un reflet, alors on serait vraiment dans le parcours.

e) Le dire et le dit de Jésus.

► Tu as dit que tu ne partirais pas de ce qu'a dit Jésus, ça me pose problème.

J P : Oui, je ne vais pas partir du dit de Jésus-Christ (de ce qu'il a dit), je vais partir de son dire. [Mouvements dans la salle].

La question est passionnante et c'est ce que je dis : Dieu n'est que dans le mouvement, Dieu n'est que dans le passage. Tout tient au chemin. Et le chemin du Christ, si vous pensez l'avoir cerné ! Vous buterez toujours sur ce qui est la kénose[6], sur ce qui est le vide : un homme en croix qui n'a plus qu'un cri de désespéré : « Mon Père, mon Père, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (d'après Mt 27, 46). Et c'est dans l'entre-deux, entre ce moment de mort et la Résurrection, qu'est désigné Dieu. C'est là que je peux montrer Dieu, et je ne peux pas le montrer ailleurs. Je ne ferai qu'une chose dans ce cours, c'est essayer de dire où je peux voir Dieu. Et je ne le montrerai pas dans des formules ni au travers des mots que j'emploie. J'essaierai seulement de le désigner au travers d'une histoire et sur un chemin.

Le témoignage de Stanislas Breton.

On a fait une exposition à Saint-Merry sur "le Dieu qui vient". Vous y trouvez un texte extraordinaire, il est de Stanislas Breton qui était professeur de philosophie à l'Institut Catholique de Paris. Il a écrit ce texte un peu en face du bilan de sa vie. Il commence par dire : « Filles de Jérusalem, quand vous prendrez ma main pour le dernier passage, souvenez-vous de l'errant que je fus » ; et sa dernière phrase : « car mon Dieu n'est que passage ». Dieu ne peut être que dans le passage, il ne peut être autre chose. À un moment il évoque ses années de recherche : « Quarante jours et quarante nuits j'ai peiné pour savoir qui était Dieu. Et il n'était pas là, il était déjà passé. »

Dieu dans le chemin.

Dieu ne peut être que dans le chemin. Ce que je veux dire par là, c'est que tout est subordonné au chemin que l'on se donne, tout est subordonné à la trace, si bien que le Dieu, je ne peux le saisir que comme un Dieu que l'on raconte. Et ce ne peut être qu'un Dieu qui se promène. Notre Dieu c'est un Dieu qui parle, mais c'est aussi un Dieu qui a des pieds, c'est un Dieu qui vient, c'est un Dieu qui est sur une route, et c'est dans le mouvement que je peux le saisir. Il n'y a pas de plus grosse erreur que de vouloir l'enfermer.

Je vais vous donner une très belle phrase de Martin Heidegger : « Tout tient au chemin », ce qui veut dire deux choses :

– d'une part que tout est subordonné au chemin, au fait qu'on le trouve, qu'on le dépiste, qu'on y demeure – comprenons : qu'on supporte d'être et de demeurer en chemin. Ne vous croyez jamais arrivés, on ne possède pas la vérité.

– d'autre part, que tout ce qu'il s'agit d'apercevoir, nous ne le découvrirons jamais qu'en chemin, le long du chemin. La chose à apercevoir se trouve en bordure du chemin. Dans la perspective que le chemin nous ouvre et par laquelle il nous conduit se rassemble tout ce qui a été aperçu à partir du chemin.

Heidegger a bien saisi la démarche de ce qui va vers le propre et non pas vers le commun, le banal et l'usé.

La différence entre le dire et le dit.

(question non enregistrée, objection sur ce qu'a dit Joseph à propos du dire et du dit).

J P : Ta conception de la parole n'est pas la mienne, c'est-à-dire que tu mets encore un émetteur, un récepteur, et entre les deux une parole, alors que la parole me précède dans l'acte même de parler.

Je vais vous donner un exemple. À la piscine de Bethesda (Jn 5) le Christ rencontre un paralytique, un type qui est là depuis 38 ans, et qui représente l'humanité. Cet homme est là allongé, il ne peut pas se précipiter pour être le premier dans cette piscine. Donc, qui est-ce qui va le mettre debout ? Et ce qui est étonnant c'est que le Christ ne fait aucun geste, il ne lui donne pas un bras, mais il lui dit : « Lève-toi et marche ». C'est l'acte de dire qui le met debout.

La parole du Christ ne m'enseigne pas, la parole du Christ me ressuscite, elle me met debout, elle me renvoie à ma responsabilité, elle ne me dit pas ce qu'il faut faire. La parole du Christ ne m'enseigne pas une éthique, elle me met debout dans ma pleine responsabilité, pour être dans le mouvement. Il faudrait voir ce qu'est le mouvement, mais je ne peux pas tout vous dire le premier jour !

Je vais vous donner un exemple de tous les jours. J'habite dans un bled de paysans et un matin d'été je me lève, je sors, il fait beau. Le paysan d'à côté me dit : « Salut Joseph, il fait beau temps ». Je vois bien qu'il fait beau temps, donc « il fait beau temps » ça ne veut rien dire, ce n'est pas le contenu de la parole qui compte. Qu'est-ce qu'il veut me dire par là ? Il me dit : « on est toujours amis », c'est-à-dire qu'il fait arriver ce qui risquerait de ne plus exister.

De même, dans une parole d'amour, ce n'est jamais le contenu qui importe, c'est le mouvement de la diction. Vous voyez la différence qu'il y a entre le dit et le dire ? C'est extrêmement important parce qu'il y a aussi une façon de parler avec ses mains, avec ses gestes.

Pour qu'il y ait la parole, il faut que dans l'acte même, elle soit des deux côtés : il y a la parole suscitante et il y a la parole suscitée dans le même acte. Et c'est ce qui va être la résurrection. Quand le Christ va dire : « Père, je remets mon âme entre tes mains », c'est l'autre qui va le susciter au même moment.

 

3) Deux types de connaissance.

a) Connaissance grecque et connaissance sémitique.

Il y a principalement deux types de connaissances, deux modes d'être, d'arriver au réel, qui d'ailleurs caractérisent deux cultures.

1/ Le mode de connaissance qui domine dans la pensée grecque, est ordonné au verbe voir. Ce qui commande chez les Grecs, ce sont les idées. Pour Platon la plus grande réalité c'est l'idée telle qu'elle existe dans le monde des idées. Donc, pour les Grecs, la connaissance vient de ideïn qui signifie voir. Or pour voir il faut mettre à distance. Quand vous avez cette conception-là, vous avez forcément un sujet et un objet, et alors on ne peut connaître vraiment que si on éloigne bien l'objet, que si l'objet est bien délimité. Il faudra simplement qu'il y ait adéquation de l'objet avec la connaissance que j'en ai, ce sera l'idée. Vous vous rappelez que, dans le mythe de la caverne[7], l'homme ne voit que des ombres, des apparences, parce qu'il ne voit pas directement les idées.

Tel est donc le mode de la pensée grecque qui a eu pour avantage, qui a eu l'énorme mérite, de permettre la connaissance scientifique. Le sujet n'étant pas impliqué, on a pu établir des rapports, établir une causalité et établir des effets.

2/ Dans la pensée sémitique, le mode de connaissance correspond au verbe hébreu yada', qui signifie le fait de "s'approcher de", de connaître, d'entrer en contact. Le mot indique aussi bien le rapport sexuel que la connaissance la plus haute de Dieu. Dans ce mode de connaissance, il ne faut pas être confondu, il faut être à distance mais à bonne distance. Il ne s'agit pas de voir, il s'agit d'abord d'écouter et d'entendre.

Au début de son évangile Jean raconte : « Au commencement était la parole, et la parole était tournée vers Dieu, et la parole était Dieu » il dit bien « la parole était Dieu », mais ça ne veut pas dire que le Christ comme parole est confondu avec Dieu. Justement il est à bonne distance pour que la communication se fasse.

Il y a donc deux modes de connaissance : dans le premier mode on va essayer de penser Dieu, de concevoir Dieu et dans le deuxième on va se mettre dans une démarche qui sauvegarde le mystère de Dieu. Et alors va apparaître la notion de sacré que personnellement je définirai de la façon suivante : le sacré c'est ce qui n'est pas profane, c'est sur quoi je ne peux pas mettre la main[8].

b) Où approcher Dieu ? (Ex 20).

Là vous avez un très beau texte de l'Ancien Testament qui est celui du décalogue en Ex 20 : « C'est moi YHWH ton Dieu qui t'ai fait sortir d'Égypte, de la maison de servitude » Dieu n'est saisi que dans le mouvement. C'est pourquoi le Christ dira « Je suis le chemin » ? Cette parole qu'est le Christ est un chemin, est une direction.

Et au verset 8 : « Souviens-toi du jour du shabbat pour le consacrer ». Le sacré n'est que là où Dieu ne fait plus rien, là où Dieu se repose. C'est ce sur quoi il n'y a plus de mainmise.

Et vous savez que ce sera le grand scandale quand Jésus guérit le paralysé le jour du shabbat (Jn 5). Il lui a dit « Lève-toi, porte ton grabat et marche ». Les autres disent à l'homme guéri : « C'est le shabbat, il ne t'est pas permis de porter ton grabat.» Et il répond : « Celui qui m'a guéri m'a dit : “Porte ton grabat, et marche”». Ils lui demandent : « Qui est l'homme qui t'a dit : “Porte ton grabat, et marche” ? » Mais l'homme « ne savait pas qui c'était; car Jésus avait disparu » Et c'est là que Jésus dit : « Mon Père jusqu'à maintenant travaille et moi aussi je travaille »[9]. Donc le lieu du sacré où Dieu se laisse approcher, ça va être le jour du shabbat où Jésus est révélé. C'est le jour où il meurt, c'est le jour où il œuvre.

Par rapport à ce mode de connaissance un Grec dira : « Mais qu'est-ce que ça peut me faire ton shabbat, il n'y a pas de lien de causalité ». En fait la révélation se fait au travers des creux et au travers des vides, cela se fait dans un mode d'approche qui est totalement différent du mode d'approche grecque.

1/ Il n'y a pas de prise sur Dieu (Ph 3, 2-12).

Dans ce thème des deux modes de connaissance, s'il y a prise, il y a forcément méprise. Or si je pense avoir prise sur Dieu c'est que je ne tiens qu'une idole. N'oubliez pas que les plus grandes idoles, ce sont les idées que l'on se fait de Dieu.

Au chapitre 3 de l'épître aux Philippiens se trouve un très beau texte où Paul raconte sa découverte de Dieu en Jésus-Christ. Paul écrit cette épître à Césarée de la mer, alors qu'il est prisonnier du gouverneur Félix et qu'il a fait appel à l'empereur César. Il attend d'être transféré à Rome pour y être jugé. La communauté de Philippe est une communauté qu'il a toujours aimée. Eux lui ont envoyé des vivres et de l'argent pour qu'il puisse se nourrir, et il leur écrit une lettre assez éblouissante, pleine de joie, pleine d'intimité avec eux. Or, dans la communauté, il y a des disciples de Jacques, le frère du Seigneur, celui qui n'a pas été apôtre mais qui est devenu l'évêque de Jérusalem. Or il veut absolument que ces chrétiens pratiquent la Loi. Alors Paul a des paroles très dures dans sa lettre.

« 2Prenez garde aux chiens, prenez garde aux mauvais ouvriers, prenez garde aux faux circoncis  Ce sont ceux qui prétendent posséder Dieu à coups de mérites en s'appuyant sur la Loi, ceux qui prétendent arriver à mettre la main sur Dieu avec leurs bonnes œuvres –.3Car c'est nous qui sommes les circoncis, nous qui offrons le culte selon l’Esprit de Dieu, qui tirons gloire de Jésus Christ, parce que nous n'avons aucune confiance dans la chair. je ne peux avoir aucune confiance dans ce que je fais, car je ne peux me glorifier de rien – 4Pourtant, j’ai moi aussi sujet d’avoir aussi confiance (…) 5circoncis le huitième jour, de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin, hébreu fils d’hébreux ; quant à la loi, pharisien ; 6quant au zèle, un persécuteur de l’Église ; quant à la justice que peut donner la loi, un homme irréprochable. – Et c'est là, alors qu'il croyait tenir Dieu, qu'il est jeté à bas de son cheval.

(…) 8Je considère que tout est perte en regard de ce bien suprême qu’est la connaissance de Jésus Christ mon Seigneur. À cause de lui j’ai tout perdu, et je considère tout cela comme des déchets afin de recueillir le Christ 9et d’être trouvé en lui, n’ayant pas ma justice, celle qui vient de la loi, mais celle qui vient de la foi au Christ, justice qui vient de Dieu et s’appuie sur la foi. Donc celle qui vient de la gratuité de Dieu (…) 12Non pas que je sois au but, non pas que je sois devenu parfait, non pas que je l'aie saisi, mais je poursuis ma course pour tâcher de le saisir ayant été saisi moi-même par le Christ Jésus. »

Voyez l'attitude fondamentale. C'est de savoir que celui qui a l'initiative, de savoir que celui qui entre en contact avec nous, c'est d'abord Dieu. On ne peut pas avoir de prise sur Dieu, on ne peut que se laisser saisir par lui.

► Dans le mythe de la caverne, Platon dérationalise aussi partiellement le savoir.

J P : Oui, mais derrière le mythe de la caverne, ce qui va rester c'est l'Idée, et il ne va jamais en faire un être personnel. On s'est posé la question de savoir si l'idée de bien chez Platon était Dieu, et on n'a jamais su. En tout cas si c'était Dieu on ne pourrait pas le séparer du monde des idées et donc du Logos, et donc de cette structure qui est reflétée seulement au travers du réel qui est le nôtre, et qui est un monde d'apparences. Si bien que pour Platon le corps (soma), au lieu de tendre vers la résurrection, est le tombeau (sêma) de l'âme. D'où cette croyance en l'immortalité de l'âme qui n'est autre que l'immortalité de l'idée d'homme, l'âme n'étant que l'idée d'homme t incarnée.

Pour Paul, véritablement, il ne peut avoir d'approche de Dieu que là où il n'y a pas de prise. Et il faudra pour Paul retrouver l'étrangeté originaire de la mort et de la résurrection. Alors qu'il a la Loi, alors qu'il sait théoriquement ce qu'il faut faire pour arriver à Dieu, alors qu'il sait comment devenir un saint et un juste, comment donc arriver en communion avec son Dieu ? Il va apprendre que tout cela n'est rien, que la parole ultime de Dieu se trouve là où il le persécute, dans Jésus mort et ressuscité.

Ce qu'il y a d'étonnant c'est que dans ses premières épîtres Paul ne réfléchit que sur la résurrection[10]. À partir de la première épître aux Corinthiens il va s'apercevoir que la théologie de la résurrection n'a pas de sens s'il ne bâtit pas une théologie de la croix. Donc il reviendra continuellement sur l'étrangeté originaire de la mort et de la résurrection qu'on ne peut pas posséder. Paul va alors se trouver dans l'obligation de refaire lui-même le chemin, il va être obligé de réinterpréter, de relire.

Vous connaissez le très beau texte de Luc, le fait que, quand Jésus rencontre les disciples d'Emmaüs, il est obligé de relire les Écritures pour eux[11]. Ils en avaient une certaine lecture, ils possédaient un certain sens, cela n'expliquait pas du tout la révélation du Dieu. Du fait de la mort et de la résurrection du Christ, ils sont obligés de tout relire.

Et il ne faut pas oublier que c'est notre condition à nous : nous sommes continuellement obligés de relire. Si nous ne relisons pas, nous croyons posséder, et nous sommes en dehors de la réalité.

Même saint Thomas d'Aquin le dit : « Notre foi s'appuie sur la révélation faite aux apôtres et aux prophètes qui ont écrit les livres canoniques, mais non pas sur les révélations qui éventuellement auraient été faites aux autres docteurs. »[12] Même lui dit que je peux toujours utiliser des arguments, mais que la dernière ressource c'est là où est la parole, là où est gardée la révélation aux apôtres et aux prophètes.

2/ Non pas une prise mais une approche (Jn 1, 1-14).

J'ai choisi de lire maintenant des passages du prologue de l'évangile de Jean. Le Christ de Jean, le Dieu de Jean est le Dieu infiniment autre, infiniment étrange, mais c'est aussi le Dieu qui est infiniment près. Ce n'est pas parce qu'il est infiniment autre qu'il est infiniment loin. Au contraire, c'est ce qui lui permet de s'approcher au plus profond.

« 1À l'origine… » : je n'aime pas traduire en arkhei par "au commencement"[13]. Je traduis par "à l'origine" ou "dans le principe". En effet, quand on emploie le mot commencement on a tendance à le penser comme le début d'une histoire avant laquelle il ne se passe rien mais à un certain moment a  lieu la création. Donc il y aurait un début. Je crois qu'il ne faut pas confondre le début et l'origine[14].

Si je pense à ma vie personnelle, je peux considérer que mon début c'est ma naissance, un moment que je peux situer, même l'état civil a cru bon de le noter. C'est le début d'une histoire mais ce n'est pas mon origine. L'amour de mon père et de ma mère, c'est déjà beaucoup plus mon origine, c'est beaucoup plus proche de la parole qui m'a créé. Seulement leur amour n'était parole créatrice que parce qu'elle reflétait la parole créatrice de Dieu qui était en eux et par eux. Car Dieu n'est pas perdu dans le lointain, il est au cœur de l'humain que nous sommes. Alors mon origine c'est maintenant, là où j'en parle, là où je vous le dis, là où j'essaie de susciter un appel qui est venu de Dieu par mes parents et qui n'a pas encore obtenu sa dernière dimension. Il y a une parole qui m'a appelé, elle est seulement semée, et elle est en train de germer. L'origine sera quand cette parole sera à moisson en Dieu.

chemin, Berna Lopez« À l'origine était le Verbe (la Parole) – vous n'êtes pas obligés de traduire par un imparfait, "était", car l'imparfait a été mis en grec uniquement pour indiquer un duratif, pour indiquer quelque chose qui se tient et qui subsiste. Il n'y a pas un brin de présence de nous qui ne soit parole de Dieu – et la Parole était auprès de Dieu – vous pouvez traduire aussi « était tournée vers Dieu ». Notre Dieu est dans la relation qu'il y a entre l'ouverture de sa bouche et la parole qu'il dit. Notre Dieu est un Dieu de relation, c'est un Dieu qui n'existe que dans l'intervalle, qui n'existe que dans ce qui est "entre" – et la Parole était Dieu. » C'est pour cela que, dans les récits de l'Écriture, le mot Dieu n'est jamais premier, il est toujours ce qui advient, ce qui est en mouvement, ce qui est l'insignifié car nul discours ne peut dire Dieu. Tout discours est insignifiant s'il ne montre pas la direction.

Et qu'est-ce que cette parole pour Jean ? C'est « Tu ne sais ni d'où il vient ni où il va » puisque « 18Nul n'a jamais vu Dieu, le Monogène (le Fils unique) qui est dans le sein du Père nous l'a raconté (ou nous y conduit) – le mot exêgêsato en grec a ces deux sens ». Autrement dit la parole de Dieu n'est qu'un chemin, une direction, et c'est pourquoi le Christ dira « Je suis le chemin ».

« 14Et le Verbe fut chair et il a demeuré parmi nous et nous avons vu sa gloire, gloire qu'il tient de son Père comme Monogène (Fils unique) plein de grâce et de vérité. » Je ne vais pas faire l'exégèse de ce texte, il faudrait des heures. Je vais simplement dire une chose. Quand on lit « Le Verbe fut chair », généralement on pense à Noël, à la nativité, on pense au début. Or ce verset-là ne vise pas le début de Jésus, il vise l'origine, il vise la mort et la résurrection. Pour un sémite, la chair c'est l'homme tout entier, l'homme avec son intelligence, sa volonté, ses sentiments, avec tout ce qu'il décide, tout ce qu'il est de présent ; mais c'est l'homme en tant qu'il est voué à la caducité, en tant qu'il est voué à la mort, en tant qu'il est enclos sur lui-même. Or quel est le moment où le Christ va être authentiquement chair ? C'est quand il est abandonné du Père, quand il n'est plus qu'un homme sur cette croix, qu'il n'est plus qu'un homme pantelant[15]. « Il a demeuré parmi nous» au sens où « il a planté sa tente », il était transitoire. Mais « nous avons vu sa gloire », la gloire qu'est la résurrection. Il est le Ressuscité, et c'est pour cela qu'il est « plein de grâce et de vérité » c'est-à-dire qu'il a la plénitude de la miséricorde de Dieu, et la plénitude de ce qu'est la vérité, la fidélité de Dieu. Et il est le Monogène, le Fils unique, celui qui rassemble.

Vous voyez que je ne suis pas loin de mon texte quand je dis que de Dieu qu'il est l'infiniment autre et qu'il n'est pas infiniment loin. C'est celui qui, tout en étant l'insu de Dieu va être le plus proche de nous.

Vous me direz : « Alors c'est facile, je n'ai qu'une chose à faire, disséquer ce Jésus-Christ et je vais avoir l'image de Dieu, et je vais pouvoir projeter ce qu'est Dieu. Il y a moyen de le connaître quand même. » Oui… mais… la comparaison que je peux faire entre Dieu et le Fils, c'est comme la comparaison que je peux faire entre le Fils et moi : ce n'est pas une similitude d'élément ni une similitude de qualité, ça ne peut être qu'une similitude de mouvement.

Là encore je suis renvoyé au fait que je ne peux pas me situer dans une pensée qui définit. Par exemple Paul, dans la lettre aux Éphésiens, au chapitre 5, dit : « Femmes soyez soumises à vos maris comme l'Église est soumise au Christ ». Cette parole est profondément scandaleuse si j'attribue à l'homme ce qu'est le Christ et à la femme ce qu'est l'Église, si je compare terme à terme. Ce qu'il faut c'est comparer le mouvement qui tend de l'Église vers le Christ et le mouvement qui tend de la femme vers l'homme. Il y a homologie de mouvement. La comparaison est dans l'intermédiaire, elle n'est pas dans les réalités, sinon vous allez mettre Dieu à la mesure de l'homme alors qu'il est hors de sa mesure puisqu'il est l'inouï[16]. Si, quand je me tourne vers Jésus-Christ il ne me renvoie pas à l'inouï de Dieu, alors c'est que je procède mal.

En effet le mouvement de Jésus-Christ, ce n'est pas les paroles qu'il me donne, ni les exemples qu'il laisse, c'est le mouvement de révélation qui le porte de quelque chose de connu (la mort), quelque chose de saisissable (la mort) vers ce qui est l'insu, vers ce qui est l'inconnu, le non-possédable, la résurrection. Et la résurrection, ce ne sont pas les apparitions du Ressuscité, elles ne sont que les masques que le Christ prend pour signaler sa présence, mais c'est ce qu'il est sous mode de Ressuscité. Cela, je ne peux pas le cerner, le voir. Je sais seulement une chose, que ce Ressuscité a un corps et que c'est nous qui sommes son corps ; je sais qu'il est vivant, mais en tant que nous sommes son corps de résurrection. Il  y a là quelque chose que je ne peux pas définir, que je ne peux pas enfermer.

Autrement dit le Christ ne peut être que quelqu'un qui me met en mouvement vers le Père, mais qui fait apparaître le Père encore plus inouï, encore plus inentendu que je ne le pensais. La grandeur de Dieu est toujours à l'horizon. Chez saint Jean expression « plus grand » désigne toujours la résurrection. Le plus grand c'est toujours ce que l'on ne peut pas cerner ni contenir.

Pour saint Anselme de Cantorbéry « Nous croyons que tu es quelque chose tel que rien de plus grand ne peut être pensé (aliquid quo nihil majus cogitari possit). » (Proslogion, chapitre II). Pour cet homme du début de la grande scholastique l'argument décisif c'est le fait que sa pensée soit conduite vers quelque chose qui est le plus grand, mais en même temps dans l'étrangeté à tel point qu'on ne peut pas le savoir, qu'on ne peut que le croire. « Nous te croyons comme ce qui est le plus grand (nihil majus credimus te). »

3/ Dieu, s'il ne peut pas être décrit ni défini, il peut être raconté.

C'est là que nous nous trouvons de nouveau à l'opposé de la pensée grecque. Pour la pensée grecque, ce qui est la base de la vérité et de la certitude, c'est la démonstration, à tel point que les mathématiques seront la grande science. Quant à l'historia (l'histoire) c'est affaire d'opinion, de crédibilité, ce n'est pas de la science. Or dans la foi, c'est exactement l'inverse. Vous ne pouvez pas définir Dieu, vous ne pouvez pas le saisir mais vous pouvez vous en approcher. Et s'il y a un chemin, c'est qu'il y a une histoire. Pour essayer de cerner Dieu il faudra donc constamment revenir à l'histoire pour y découvrir l'événement fondateur. Ceci va être une des données étonnantes de ce Dieu : c'est un Dieu qu'il faudra apprendre à reconnaître au travers de l'origine. Mais l'événement fondateur va se déplacer, il pourra être saisi dans le cours d'une histoire et au travers de différents éléments.

Certains saisiront l'événement fondateur dans la promesse à Abraham, d'autres le verront dans le passage de la mer rouge ou bien au Sinaï, d'autres le verront dans la promesse à David. Et le scandale surgira quand l'événement fondateur sera le récit de la mort et de la résurrection du Christ, quand on racontera le fait banal d'un homme qui meurt sur une croix. Cet événement n'aurait pas fait deux lignes dans la gazette de cette époque-là. En 63 avant Jésus-Christ quand Pompée arrive à Jérusalem, il crucifie 6000 juifs. Qu'est-ce que représente ce Jésus crucifié à côté des 6000 autres ? Qu'est-ce que cet événement banal, usé, d'un seul homme en croix ? Et pourtant cela va devenir l'événement fondateur. Ce qui est le plus haut point de la révélation de Dieu va se trouver dans l'événement le plus banal de l'histoire d'Israël.

Et cela ne date pas d'hier, c'est de maintenant : la révélation du Dieu ne se fait pas à travers de grands miracles, pas besoin d'aller à Lourdes. Elle se fait dans le banal, l'usé, le quotidien si nous savons y voir la transfiguration de Dieu. C'est là qu'il faut nous déplacer, essayer d'être à Dieu, parce que c'est là qu'est la vérité. La vérité est dans cette histoire que nous constituons si nous nous référons à l'origine, si nous faisons en sorte que le nom de Dieu qui est le nôtre devienne le nom plein, qu'il prenne de l'épaisseur parce que nous l'aurons rencontré.

4/ C'est une question de langage.

Si le langage biblique n'est pas rationnel, n'est pas celui des idées qui s'imbriquent, ce langage quand il est un langage narratif n'est pas non plus un langage de l'anecdote. Quand je transforme un récit évangélique en une anecdote, je suis à peu près certain de passer à côté de la bonne nouvelle, à côté de ce qui est annoncé.

Quand je lis la guérison de l'aveugle-né à la piscine de Siloé[17], si je ne pense qu'à cet aveugle de naissance, si je cherche vainement à le cerner, à lui prêter une psychologie, à voir ce qu'il attendait, je ne pense pas que je saisisse le sens de ce récit. Mais si cet aveugle, dont je ne nie pas l'existence, est en fait l'archétype de tous les hommes et de tout homme, alors je suis obligé de me poser la question : mais qu'est-ce que c'est qu'une humanité qui est aveugle de naissance ? Et pour la guérison du paralytique à la piscine de Bethesda dont nous parlions tout à l'heure : qu'est-ce qu'une humanité qui est paralytique de naissance ? Qu'est-ce que c'est qu'être un homme ? Qu'est-ce que Jean veut nous dire au travers de ces récits ? Vous voyez tout de suite que mon langage n'est plus le langage de l'anecdote, n'est plus le langage du rationnel, mon langage est celui du symbole, un langage d'une réalité partagée, de quelque chose que je vis avec tous les autres.

L'histoire de la cruche.

Pour me faire plaisir, je vais vous raconter l'histoire de la cruche. Il y a un très beau texte d'Heidegger qui s'intitule "La chose" publié dans Essais et conférences. Il s'agit d'une méditation sur la cruche[18]. Heidegger veut essayer d'approcher le symbole, puisqu'on ne peut pas le définir.

Ne confondez surtout pas le symbole avec la métaphore. Dans la métaphore vous avez un langage imagé, vous transposez une réalité sur une autre, vous faites une comparaison. Dans le symbole il y a une réalité qui, plus elle est partagée, plus elle prend de l'épaisseur.

Si je regarde une cruche, que je veuille l'approcher du point de vue scientifique, je vais tâcher de dire ce qu'il en est de ses composantes : il y a tel type d'argile, tel dégraissant, tel engobe, telle forme, tel mode de cuisson… Je vais cerner cette cruche, et je vais même peut-être la dessiner, en donner les cotes comme fait un archéologue. Mais de cruche, il n'y en aura point. En effet il y aura un objet mais il n'y aura pas de cruche, parce que ce qui fait une cruche, c'est qu'il y ait du vide, un creux, c'est que ça puisse être rempli et vidé[19].

Et justement il n'y a de symbole que là où il y a un vide, et un vide qui est constaté ; il n'y a de symbole que là où il y a une carence que l'on partage mais dont on ne peut pas faire une anecdote. Dans l'histoire de l'aveugle-né qui n'est pas une anecdote, il y a un manque, et un manque que je peux reconnaître en moi, quelque chose que je peux approcher de très près.

Pour la cruche, je peux raconter l'histoire de la cruche que l'on se transmet, ou de la cruche qui se casse, mais alors c'est seulement de l'anecdote, tandis que si je pars du vide de la cruche, il m'est possible de dire que je peux la remplir et la vider. Ainsi, je peux la remplir d'eau, et c'est de l'eau soit pour se purifier soit pour en boire. Donc la cruche commence à prendre une épaisseur dans la mesure où elle est vide, où elle est creuse. Je peux aussi mettre du vin dedans, et le vin c'est la fête, c'est l'amitié, ça peut même être le vin qui devient le sang du Christ.

Je peux continuer à faire de cette cruche le lieu du symbole, à savoir qu'il y a une liaison dans cette cruche entre la terre dont elle est faite, entre le festin sacré qui est le ciel, entre le Dieu qui accueille, et les mortels que nous sommes[20].

Il y a symbole dans un récit quand je peux faire intervenir à la fois la terre, le ciel, Dieu et le mortel que je suis.

Vous en avez un magnifique exemple à la fête de Noël : il y a les cieux qui sont déchirés, la voix des anges, les hommes de la terre qui sont concernés, et il y a la terre elle-même qui est là en attente. Donc vous retrouvez les quatre éléments. Noël c'est un mystère à vivre, ce n'est plus une anecdote.

Il n'y a pas d'autre langage pour le mystère que le langage symbolique.

 

Dernière indication : la rature (Rm 6, 17-19).

Si on prend cette voie-là pour être à Dieu, il n'y aura jamais de langage définitif. La radicalité même de Dieu, l'inouï de Dieu, fait que mon langage ne peut être que relatif, et donc je suis continuellement obligé de raturer.

Mais nous ne sommes pas les premiers à le faire. Saint Paul lui-même rature, vous en avez un exemple au chapitre 6 des Romains. Il répond à une objection : « Demeurerons-nous dans le péché, car la loi nous condamnant, la grâce va surabonder ? » (d'après le v. 1). Mais il dit ensuite : « 17Mais grâces soient rendues à Dieu parce que, jadis esclaves du péché, vous vous êtes soumis cordialement à la règle à laquelle vous avez été confiés ;18ayant été affranchis du péché, vous avez été asservis à la justice – et là Paul se dit : « je suis mal parti, et il rature »19J'emploie une comparaison humaine en raison de votre faiblesse. »

Paul essaie d'exprimer le mystère de Dieu et en arrive à dire «J'emploie une comparaison humaine en raison de votre faiblesse. »

Donc même là où est le lieu de la révélation, même là est le lieu de la parole de Dieu, la parole n'est pas sans rature parce que nous ne sommes pas des hommes du livre. Il faut que le livre redevienne parole, et ce n'est pas moi qui parle, c'est l'Esprit qui doit parler, c'est lui qui doit être dedans, autrement je suis passé à côté.



[1] Joseph Pierron, bibliste, a beaucoup discuté avec Jean-Marie Martin, dogmaticien de formation. Sur les dogmes voir les messages du tag dogmes et Évangile, en particulier Du bon usage des dogmes.

[2] Ici Joseph a cité cinq courts textes de personnes qui ont parlé de Dieu d'une façon qui ne le satisfait pas. En voici des échos : Henri Laborit, chirurgien et neurobiologiste qui recherche les molécules conditionnant le stress, dit que « Dieu est un mot valise… La peur me mort, le mot Dieu ne me mort pas. »); Jacques Monod dans Le Hasard et la nécessité dit que le mot de Dieu n'est pas rationnel pour lui ; Jean-Paul II a dit un jour que le Créateur travaillait à huit-clos au sein de la sphère de Planck, on a alors « un Dieu qu'on serait obligé de poser au point de départ » dit Joseph ; Jean-François Mattei, pédiatre et généticien témoigne : « Je suis parti de Dieu et jusqu'à présent je n'ai pas pu le démolir…ceux qui comme moi cherchent à le démolir sont obligés de le maintenir ») ; André Comte-Sponville se définit comme un "athée fidèle", pour lui la fidélité est le reste de la foi quand on l'a perdue («Je m'efforce de rester fidèle à l'esprit du Christ… qui est de justice et de charité et sans autre puissance qu'humaine»).

[3] C'est un thème souvent abordé par J-M Martin : Le malentendu comme premier mode d'entendre, et comme premier mode de croire.

[5] Jésus se dit Yeshoua en hébreu qui signifie Yahvé sauve.

[6] Ce mot correspond au mot ékénôsen (il se vida lui-même) qui est utilisé à propos de Jésus en Ph 2, ce fameux texte qui est à l'origine de la rencontre de J. Pierron et J-M Martin.

[7] Platon, La République, livre VII.

[8] Jean-Marie Martin partira, lui, dans une autre recherche à propos du sacré.

[10] Datation approximative : épître aux Thessaloniciens en 50- 52 ; Épître aux Philippiens 52- 54 ; épîtres aux Corinthiens et  Épître aux Galates 54-55 ; Épître aux Romains 56-58 ; Lettres de captivité et Lettres pastorales entre 61 et 64.

[11] Lc 24, 13-35.

[12] Somme Théologique, Ia, q.1, art 8.

[14] « La première parole qui est donnée, “Que la lumière soit” est une parole de création en tant qu'elle est une parole de salut. Cela veut dire que la lumière est déjà là dans un contexte de ténèbres. Nous autres nous avons tendance à considérer la création comme étant un début temporel. Ce n'est jamais la pensée ni de Paul ni de Jean ni des sémites. On ne cherche pas le début. L'origine se trouve dans le maintenant. Il n'y a pas notion de causalité dans la pensée sémitique. Pour un homme comme Paul, cette parole « Lumière soit » est semée au point de départ, elle va se développer, elle va venir à maturation, à corps, dans cet homme qui sera crucifié. Celui-ci n'est pas livré uniquement par les juifs ou Judas, il est livré dès le point de départ, dès le moment où la parole est semée. » (Joseph Pierron 4 novembre 1990)

[15] Joseph Pierron est très sensible à l'abandon vécu par le Christ. Dans un article paru dans la Vie « Qu'est-ce qu'être adulte ? » il parle en premier de l'expérience d'être abandonné. Cf  Qu’est-ce qu’être adulte ? par Joseph Pierron. Article publié dans La Vie en 1996..

[16] Autre exemple. « « Comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, ainsi, nous marcherons dans la nouveauté de vie » (Rm 6, 4). Ici on a une comparaison : « comme… ainsi… » mais il ne s'agit pas d'une comparaison parabolique : le Christ sorte d'exemple, et moi je fais l'application. Il s'agit d'une réalité symbolique qui est de participer. La comparaison ne se fait que dans le mouvement : nous ne pouvons être que des gens qui marchent et qui marchent vers un plus de nous-mêmes que nous ne connaissons pas. Et la demeure de Dieu est dans le passage. » (Joseph Pierron,  27/01/1991).

[18] La chose est une conférence de Heidegger de 1950  parue dans Essais et conférences, traduits de l'Allemand par André Préau, et publiés par les éditions T.E.L. Gallimard, 1980.. C'est une histoire que J. Pierron a racontée lors d'un pèlerinage, comme en témoigne une participante qui finit sur ce mot : « La cruche, symbole qui n'existe que si elle est susceptible de remplir la fonction pour laquelle elle a été créée : absence et présence. Mort et vie. Mort et résurrection... Sa discrétion (à Joseph) permettait aux autres d'exister. Il appliquait la parabole de la cruche... » Cf Qui est Joseph Pierron ? Présentation suivie d'un psaume et de deux prières pour Noël.

[19] « En quoi consiste ce qui qualifie la cruche comme cruche ? Nous l'avons subitement perdu de vue, au moment même où une apparence cherchait à s'imposer : celle d'après laquelle la science pourrait nous éclairer sur la réalité de la cruche réelle. Nous nous sommes représentés ce qui dans le vase reçoit effectivement, ce qui contient, le vide, comme une cavité remplie d'air. C'est là le vide pensé comme réel, à la manière du physicien ; mais ce n'est pas là le vide de la cruche. Au vide de la cruche nous n'avons pas permis d'être son vide. Nous n'avons pas considéré ce qui dans le vase est le contenant. Nous n'avons pas fait attention à la manière dont le contenir lui-même déploie son être. Aussi ce que la cruche contient ne pouvait-il faire autrement que de nous échapper. (…) Le contenu du vase déploie son être dans le verser de ce qu'on offre à boire. Contenir a besoin du vide comme de ce qui contient. » (Heidegger op. cité p. 202-203).

[20] « Dans l’eau versée la source s’attarde. (…) Dans la source les roches demeurent présentes, et en celles-ci le lourd sommeil de la terre, qui reçoit du ciel la pluie et la rosée. Les noces du ciel et de la terre sont présentes dans l’eau de la source. Elles sont présentes dans le vin, à nous donné par le fruit de la vigne, en lequel la substance nourricière de la terre et la force solaire du ciel sont confiées l’une à l’autre. Dans un versement d’eau, dans un versement de vin, le ciel et la terre sont chaque fois présents. Or le versement de ce qu’on offre est ce qui fait de la cruche une cruche. Dans l’être de la cruche la terre et le ciel demeurent présents. Ce qu'on verse, ce qu'on offre est la boisson destinée aux mortels. Elle apaise leur soif. Elle anime leurs loisirs. (…) Dans le versement qui offre un breuvage, les divins à leur manière demeurent présents, ils reçoivent en retour, comme versement de la libation, le don qu'ils avaient fait du versement. (…)  Dans le versement du liquide offert, la terre et le ciel, les divins et les mortels sont ensemble présents. Unis à partir du même, les quatre se tiennent » (Heidegger op. cité p. 204-205).