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La christité
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  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
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1 octobre 2023

Sens des mots Christ et chrisma à partir de 1Jean 2, 18-29, par Joseph PIERRON

Joseph Pierron a abordé le thème du mot Christ lors d'une rencontre où il commentait "Nous avons trouvé le Messie, ce qui s'interprète Christ" (Jn 1, 41), pour l'expiquer il s'est référé à la 1ère lettre de jean où apparaissent les mots antichrist et chrisma. Pour ce dernier mot il évoque l'idée d'un point christique en tout homme. La rencontre se passait à l'église Saint-Merri de Paris en 1997. Décédé en 1999 Joseph était professeur d'Ecriture sainte, spécialiste de la période IIe siècle avt JC – IIe siècle après. (Cf. Qui est Joseph Pierron ?.) C'était un prêtre hors du commun. Il a connu Jean-Marie Martin en 1979, a transcrit une partie de ce que JM disait à Saint-Bernard, c'est pourquoi l'enseignement de Joseph est partiellement publié sur le blog La Christité dédié à J-M Martin.

D'ailleurs ce que dit Joseph ici est proche de réflexions de J-M Martin, par exemple ceci : "Chez les Anciens, et dans notre évangile, il y a plusieurs lieux où on peut subordonner que la pensée (ce qui est pensé) c'est ce dont est oint notre pneuma. Notre pneuma est oint du pneuma de Dieu c'est-à-dire que Dieu nous donne de sa pensée : la pensée est comme une huile qui oint, qui pénètre.", et Jean-Marie avait cité le texte sur le chrisma que Joseph commente ici.

Ici J. Pierron commente 1Jn 2, 18-29, vous trouvez un autre commentaire fait par J-M Martin : 1 Jn 2, 20-27 et le chrisma en quiconque Le prédicateur "serviteur inutile". La christité. Pour Joseph Pierron comme pour J-M Martin, il ne faut pas figer leur pensée, ils nous font part du point où ils en sont de leur recherche. Eux-mêmes insistent sur le fait que ce n'est pas une formulation définitive. Donc attention à ne pas le citer sans précautions d'autant que la transcription a été faite à partir de vieux enregistrements et donc non relue par J. Pierron.

 

Sens des mots Christ et chrisma à partir de 1Jean 2, 18-29

par Joseph PIERRON

 

Pour saint Jean comme pour saint Paul le mot Christ renvoie directement à la résurrection. Nous, on a pris l'habitude de faire du mot Christ une espèce de nom propre, c'est devenu un nom banal, un nom usé ; on dit Jésus-Christ…

Le mot "christ" traduit le mot hébreu mashiach (messie) qui vient du verbe mashach qui veut dire "frotter avec de l'huile", bien tremper et bien frotter avec un linge. On peut se poser la question de savoir si ça veut dire restaurer un bien-être temporel, renforcer, etc. ? En fait, chez les Hébreux, il n'y avait pas de lutteurs, de ces gens qui se faisaient des onctions d'huile, non pas seulement pour glisser entre les mains de leurs adversaires, mais pour renforcer leur pouvoir, si bien que je laisse entre parenthèses un mot dont je ne vois pas bien l'origine.

Par contre, ce que je sais du point de vue sémantique, c'est que ce mot a été utilisé par les Hébreux dans un rôle d'institution fonctionnelle, c'est-à-dire que le mot est lié à un rite, et un rite qui est un rite de consécration. L'onction apparaît comme étant liée à la fonction royale : le roi est un homme qui est oint, qui a reçu l'onction. On a cela par exemple dans le deuxième livre de Samuel, au chapitre 2, versets 4 et 7. Vous avez aussi l'onction du grand prêtre car le grand prêtre qui était mis à la tête de l'ordre lévitique recevait l'onction (Lv 4, 3.5.16). Cela concerne aussi le prophète en 1R 19, 16. Généralement on se réfère à ces institutions juives pour essayer de comprendre la description du Christ comme "messie" : c'est par analogie au roi, au prêtre et au prophète que le Christ serait appelé Messie, et donc le Nouveau Testament resterait dans la lignée d'affirmations du monde juif ; le mot Messie (Christ) appliqué à Jésus indiquerait simplement une désignation de celui qui devait venir.

Personnellement je doute – peut-être à tort – que ce soit le sens du mot Christ chez saint Jean. Je vais m'appuyer sur un très grand texte de Jean dans sa première lettre.

 

Lecture commentée de 1Jean 2, 18-29

 

Christ mille visagesVoici la traduction de la TOB :

  • 18Mes petits enfants, c’est la dernière heure. Vous avez entendu annoncer qu’un antichrist vient ; or dès maintenant beaucoup d’antichrists sont là ; à quoi nous reconnaissons que c’est la dernière heure. 19C’est de chez nous qu’ils sont sortis, mais ils n’étaient pas des nôtres. S’ils avaient été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous. Mais il fallait que fût manifesté que tous, tant qu’ils sont, ils ne sont pas des nôtres. 20Quant à vous, vous possédez une onction, reçue du Saint, et tous, vous savez. 21Je ne vous ai pas écrit que vous ne savez pas la vérité, mais que vous la savez, et que rien de ce qui est mensonge ne provient de la vérité. 22Qui est le menteur, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ ? Voilà l’antichrist, celui qui nie le Père et le Fils. 23Quiconque nie le Fils n’a pas non plus le Père ; qui confesse le Fils a le Père, aussi. 24Pour vous, que le message entendu dès le commencement demeure en vous. S’il demeure en vous, le message entendu dès le commencement, vous aussi, vous demeurerez dans le Fils et dans le Père ; 25et telle est la promesse que lui-même nous a faite, la vie éternelle. 26Voilà ce que j’ai tenu à vous écrire à propos de ceux qui cherchent à vous égarer. 27Pour vous, l’onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n’avez pas besoin qu’on vous enseigne ; mais comme son onction vous enseigne sur tout – et elle est véridique et elle ne ment pas –, puisqu’elle vous a enseignés, vous demeurez en lui. 28Ainsi donc, mes petits-enfants, demeurez en lui, afin que, lorsqu’il paraîtra, nous ayons pleine assurance et ne soyons pas remplis de honte, loin de lui, à son avènement. 29Puisque vous savez qu’il est juste, reconnaissez que quiconque pratique lui aussi la justice est né de lui.

Cela commence par un petit paragraphe assez remarquable.

« 18Petits enfants, c’est la dernière heure – on est dans le thème de l'eschaton, de ce qui est l'ultime, la toute dernière révélation – Vous avez entendu que l'antichrist vient – c'est intéressant de voir qu'à la dernière heure, en face du Christ, il y a l'antichrist qui vient – et maintenant de nombreux antichrists sont venus, d’où nous savons que c’est l'heure ultime. – Il s'agit donc du dernier dévoilement du dernier désabritement de Dieu, du risque que Dieu prend de se manifester ; ce n'est pas les chrétiens qui courent des risques, c'est l'aventure que Dieu prend quand il s'adresse à l'homme – 19Ils sont sortis de chez nous mais ils n'étaient pas de chez nous. S'ils avaient été de chez nous, ils seraient demeurés avec nous. – Voilà une donnée ferme concernant la foi pour saint Jean : la foi ne se reprend pas. – Mais [leur sortie] c’est pour que soit manifesté qu’ils n'étaient pas tous de chez nous.Alors, attention,en fait, on est des bifaces, simultanément des hommes de l'ordre de la foi et de l'ordre de la non-foi ; la division entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas ne passe pas entre des catégories d'hommes mais au sein même de tout homme. Donc pour notre texte, c'est une partie de nous-mêmes qui est sortie

20Et vous, vous avez un chrisma venu du saint et vous savez tous. – Dans ce passage qui est celui de l'heure ultime apparaît ce qui est le chrisma, l'onction, un mot qui est apparenté au mot christ. Dans ce texte on a donc trois mots qu'il faut tenir ensemble : le Christ, l'antichrist et le chrisma. Personnellement je pense que le mot de chrisma est lié au thème de la manifestation de la vérité puisque vous l'avez juste indiquée après.

21Je ne vous écris pas de ce que vous ne savez pas la vérité, mais de ce que vous la savez et qu'aucun falsificateur n’est de la vérité. – C'est là une thèse éblouissante que celle de Jean, quand il veut essayer de comprendre quel est l'événement de ce qui se produit dans le Christ. Il y a l'indication de la plénitude de la vérité : ce qui se produit en Christ n'est donc pas dans l'anecdote, ce n'est pas dans les petites histoires. Et d'ailleurs saint Jean ne cite jamais de "miracle", il donne des "signes" mais pas de miracle. Et ce qui pour lui est la vérité, c'est la manifestation totale et réelle de Dieu. Ce qui est de l'ordre de la vérité n'est jamais de l'ordre du jugement, de la logique, de l'explicitation. Non. La vérité est de l'ordre de l'avènement, de l'événement de l'œuvre que l'on fait. C'est pourquoi le Christ dira : « Vous ferez des œuvres plus grandes encore » (cf. Jn 14, 12). En effet la vérité est ce qui advient, elle est de l'ordre de ce qui vient.

Et Jean dit : « Je ne vous écris pas parce que vous ne savez pas la vérité ». Non ! Vous avez adhéré à la foi, vous avez accueilli le message, donc vous êtes de la vérité. En fait « je vous écris… parce qu'aucun falsificateur n'est de la vérité » : derrière la pensée de Jean, il y a la question : « d'où vient le mal, d'où vient l'antichrist ? » Or je ne peux pas parler de Jésus-Christ si je ne parle pas de la vérité, si je ne parle pas de la certitude qui n'a rien à voir avec un système logique, si je ne parle pas de l'assurance que j'ai dans ma vie ; je ne peux pas parler de la vérité si je n'ai pas cela. Et Jean sait fort bien qu'il y a la possibilité de falsification, la possibilité de fausser ; et pour lui, le falsificateur c'est évidemment celui qui est le meurtrier des hommes. Or, celui qui est de l'ordre du chrisma (de l'onction), de l'ordre de la vérité qui advient, il n'est pas du côté du menteur. Quand il dit qu'aucun falsificateur n'est de la vérité, il reprend ce que Jésus dit dans l'évangile de Jean : « Mon royaume n'est pas de ce monde ». En effet le monde est du côté de ceux qui mentent, de ceux qui tuent.

Jean va maintenant nous dire qui est le falsificateur.

22Qui est le faussaire, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ ? – "Celui qui nie que Jésus est le Christ", cela ne veut pas dire qu'il dit que Jésus n'est pas le Messie attendu, c'est simplement qu'il ne reconnaît pas en lui le fondement, l'ouverture décisive de sa vie. – Celui-là est l'antichrist : celui qui nie et le Père et le Fils. 23Tout homme qui nie le Fils n’a pas le Père. Celui qui confesse le Fils a aussi le Père. – Nous trouvons ici le fait que pour être chrétien, il faut être "né de". C'est clairement dit au verset 29 et cela se retrouve au chapitre 3, dans ce passage colossal où il ne s'agit plus de l'appartenance généalogique, raciale correspondant à notre première naissance.

24Pour vous, ce que vous avez entendu dès l'origine, que cela demeure en vous. – donc l'annonce (Christ est mort et ressuscité), c'est la parole ultime de Dieu, c'est la parole dernière de tout ce que vous êtes et de tout ce que vous faites, cette parole-là, elle demeure en vous –. Si demeure en vous ce que vous avez entendu dès l'origine, vous demeurez vous aussi dans le Fils et dans le Père. 25Et c’est ceci la promesse qu’il nous a promise, la vie éternelle.  – Il s'agit d'être né de la parole, d'être né de la promesse, d'être né de ce qui maintient, et c'est ce qu'il appelle "la vie éternelle". Et le mot "éternel", il ne faut pas le prendre au sens d'éternité opposée au temps. Le mot aïôn qu'on traduit par "éternel" a pour racine "aï", cela veut dire : ce qui est le maintenant, et qui est toujours le fondement, qui est toujours absolument neuf, qui est l'origine. Et si pour moi la foi a un sens, c'est que ça justifie et que ça ouvre ce moment qui nous rassemble. C'est cela qui est le premier, nous sommes du côté de ceux qui cherchent le Christ, non pas un triomphe ethnique, non pas un triomphe de l'Église, mais ceux qui essaient simplement que se dévoile ce qu'il en est d'être Père et d'être Fils.

 

Ensuite vous avez un troisième paragraphe, le dernier du chapitre.

26Je vous ai écrit ces choses à propos de ceux qui vous égarent. 27Mais vous, le chrisma que vous avez reçu de lui, lui, demeure en vous et vous n'avez pas besoin que quelqu’un vous enseigne. – Vous n'avez pas besoin d'avoir des bouquins de philosophie et de théologie – Mais comme le chrisma vous enseigne à propos de toutes choses, et qu'il est vrai et qu'il n'est pas falsificateur, et selon qu'il vous a enseignés, demeurez en lui.  – Continuez de marcher, continuez de faire résonner le sentier, il y aura toujours des antichrists, mais il y aura toujours eu l'événement du Christ et vous aurez le chrisma, l'onction. – 28Et, maintenant, petits-enfants, demeurez en lui, en sorte que, lorsqu’il paraîtra, nous ayons aisance, et nous ne soyons pas honteux dans sa présence. 29Si vous savez qu'il est juste, connaissez aussi que tout homme qui laisse venir l'ajustement est né de lui. »

On voit que l'onction n'est pas le rituel du baptême, même s'il peut y avoir une résonance vis-à-vis de l'institution baptismale. Ce qui est premier, c'est vraiment l'événement qui arrive au cœur d'une vie, quand on rencontre la parole fondatrice. Et quand la parole fondatrice est acceptée, c'est là qu'on peut aller de l'avant et c'est cela qui nous permet de tout savoir. Cela veut dire qu'il faut connaître à fond ce qu'il en est de l'absence. Pour saint Jean, tout savoir, ce n'est pas empiler des doctrines, c'est connaître à fond ce qu'il en est de l'absence et du désir.

Et si je devais ce matin essayer de vous donner une définition de ce chrisma, je dirais : le chrisma – l'onction que nous avons reçue –, mettons que provisoirement on peut le définir comme le "point christique" qui est en tout homme, comme ce lieu qui lui est propre ; c'est ce qui est propre à chacun d'entre nous, le point christique qui relève d'une donation particulière que je ne peux même pas imaginer. On retrouve donc la grande thèse de Jean, à savoir que le don ne se révèle que dans le pardon qui est l'origine.

Nous reverrons le mot Christ parce qu'il faudra le définir, l'approcher autrement, nous le ferons à partir du mot pneuma (Esprit), et là on aura ce grand texte de Jn 7,37-39 que j'ai cité des dizaines de fois,: « 37Dans le dernier jour qui est le grand jour de la fête, Jésus se tint debout et cria disant : "Si quelqu'un a soif, qu'il vienne près de moi, et boive, 38celui qui croit en moi, selon que le dit l'Écriture, des fleuves d'eau vivante couleront de son sein". 39Il dit ceci à propos de l'Esprit que devraient recevoir ceux qui croiraient en lui, car il n'y avait pas encore d'Esprit puisque Jésus n'avait pas encore été glorifié. »

Ce sont des phrases étonnantes ! « Il n'y avait pas encore d'Esprit ». Et si j'essaie de faire coller ça avec la définition de Chalcédoine qui concerne la préexistence du Père, du Fils et de l'Esprit, je n'y comprends rien ! Mais ce n'est pas la peine de les faire coller, ce sont deux logiques différentes, deux démarches différentes pour essayer d'approcher le mystère du Christ.

En tout cas chez saint Jean le mot Christ (Messie) prend un poids que nous n'avons pas l'habitude de lui donner, et c'est aussi ce que dit saint Paul quand il dit que Jésus a été constitué Fils de Dieu par la résurrection d'entre les morts (Rm 1). Cela ne peut pas se penser pour Jean si je n'ai pas sauté dans la foi. Cela ne peut pas se prouver, se démontrer, cela ne peut que s'accueillir, se recueillir, il faut faire le saut dedans. Et si le saut est fait, la démarche faite, alors il y a le chrisma, le point christique qui est dévoilé. Il y a cette liaison au Christ qui me marquera et qui devra se développer.

 

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