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La christité
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  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
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10 octobre 2023

Situation du mot incarnation par rapport à saint Paul et aux évangiles

Un certain nombre de textes du Nouveau Testament ont été utilisés par la théologie pour justifier de parler d'incarnation et d'union de deux natures en Christ. Dans son cours de théologie à l'Institut Catholique de Paris en 1972-73 (cf. Qui est Jean-Marie Martin ?), Jean-Marie Martin a repris ces textes pour critiquer cette référence, il a précisé l'emploi des termes chair et corps chez saint Paul.

Vous trouverez une autre réflexion sur l'incarnation dans Résurrection et Incarnation, extrait d'un cours de 1978-79.

 

Situation du mot "incarnation" par rapport à saint Paul et aux évangiles

 

On pourrait légitimement s'étonner que le Traité de christologie, qui s'appelait naguère "Traité du Verbe incarné" ou "Traité de l'incarnation", ne parle de l'incarnation qu'au cinquième chapitre. Nous-mêmes, dans notre cours, nous avons étudié d'abord résurrection, évangile, humanité, etc. Or ce que nous voulons mettre d'abord en évidence à propos du mot incarnation, c'est qu'il n'appartient pas au discours néotestamentaire ; ce n'est pas un mot de nos sources. Pour autant, cela ne le condamne pas, cela veut dire simplement que ce n'est pas un mot de nos sources. Regardons cela chez saint Paul puis dans les évangiles.

 

1) Chez saint Paul.

D'abord le mot incarnation (ou un équivalent) ne se trouve pas chez saint Paul. On croit parfois le trouver, en particulier dans un texte que nous avons déjà rencontré, Rm 1, 3 : Paul écrit au sujet du Christ «issu de la descendance de David selon la chair 4et déterminé Fils de Dieu avec puissance selon l'Esprit Saint de par la résurrection d'entre les morts. »

      selon la chair (kata sarka)        fils de David
      selon l'Esprit (kata pneuma)    fils de Dieu.

Les auteurs, même les auteurs les plus récents pensent qu'il y a là une première trace d'une théologie des deux natures et de la compréhension du Christ comme l'union de la chair (c'est-à-dire de l'humanité), et du pneuma (c'est-à-dire de la divinité). Selon le premier il est fils de David ; selon le second, il est fils de Dieu.

Or dans ce texte il ne s'agit pas de deux étapes du Christ : la première selon laquelle il serait fils de David, et la seconde selon laquelle il serait fils de Dieu par (ou à partir de) la résurrection. Nous avons explicitement exclu cette lecture par une analyse très attentive. Donc il ne s'agit pas de deux étapes.

Ce que nous voulons dire aujourd'hui, c'est qu'il ne s'agit pas non plus de deux éléments unis dans le Christ : sarx + pneuma. Il ne s'agit pas de deux éléments ; mais alors, de quoi s'agit-il ? Il s'agit de deux regards sur le Christ, comme l'indique du reste le petit mot kata (selon). Nous allons justifier cela.

En effet il y a un regard qui se porte sur le Christ à partir de la chair, et puis il y a regard qui se porte sur le Christ à partir du pneuma de résurrection qui est la foi. Nous retrouvons l'antithèse pneuma-sarx, esprit-chair. Et chez saint Paul, dans cette antithèse, le mot "chair" désigne bien l'humanité pécheresse (l'adamité). Mais, plus tard, quand la problématique sera une problématique de la composition élémentaire du Christ, on utilisera de très bonne heure ce texte dans ce sens.

 

Les emplois des mots sarx (chair) et soma (corps) chez saint Paul[1].

Quand il s'agit non pas de relations antithétiques comme dans sarx-pneuma, mais de relations couplées, saint Paul n'utilise pas le mot sarx mais le mot soma, corps, ceci à la différence de Jean par exemple. Pour Paul le mot sarx est antithétique de pneuma, toujours, alors que chez Jean le mot sarx n'a pas constamment ce sens négatif ou antithétique. Par exemple dans « le Verbe s'est fait chair », le mon chair ne s'oppose pas au pneuma.

À propos de l'emploi du mot chair chez Paul, il est intéressant de regarder son emploi dans le chapitre 5 des Éphésiens. Lorsqu'il s'agit du corps du Christ qui est l'Église, saint Paul cite le texte de Genèse en utilisant le mot "chair" : « L'homme quittera son père et sa mère et s'unira à sa femme, et de deux qu'ils sont, ils seront pour être une chair », mais quand il commente, dans tout le passage, il utilise le mot "corps" à la place du mot chair.

Le rapport de pneuma et soma chez saint Paul est un des plus délicats, cela n'a rien à voir avec le rapport corps et esprit dans notre mentalité. Nous avons rencontré l'an dernier un certain nombre de textes où les deux mots signifient pratiquement la même chose sous des aspects différents. De même, il faut traiter à part l'adverbe sômatikôs, corporellement, où le sens n'est pas le même[2], etc.

De plus, lorsqu'il s'agit du corps non ecclésiologique de Jésus, saint Paul a une expression particulière qui intervient dans Colossiens 1,22 "le corps de sa chair" (soma tes sarkos autou). Il s'agit de son corps mortel, et le mot chair a toujours tendance à indiquer une nuance de faiblesse, qui est liée en Eph 1 à la notion de mort (Dieu…. vous a réconciliés dans le corps de sa chair, par la mort…). Mais il ne s'agit pas d'une antithèse sarx-pneuma, il s'agit simplement de l'expression "le corps de sa chair".

Cela peut nous permettre de dire déjà que l'étude de vocabulaire qui porte sur un mot est une chose absolument vaine. Ce n'est pas un mot qui est important, c'est un discours, c'est une parole. Et c'est dans le discours que les mots prennent leur sens. C'est pour cela qu'un professeur est nécessairement très embarrassé lorsqu'il veut constituer un cours. Comment peut-il l'articuler ? Il peut l'articuler à partir d'un certain nombre de thèmes ou à partir d'un certain nombre de mots. Or il n'y a pas d'approche de ce qui est en cause dans le christianisme sinon par un discours, un discours complexe. Ce qui fait l'unité de base et qui devrait donc être la source de toute constitution d'un discours, d'un cours, c'est une parole et non pas un mot. C'est pourquoi, parce qu'il faut bien mettre cependant des mots, nous avons mis des mots comme têtes de chapitres, mais ils sont allusifs, ce sont des indications, aucun ne reflète le contenu exact d'un concept qui serait intégralement élucidé ; ce sont des indications pour un certain type de lecture ou un certain type de texte. L'unité de chacun de ces chapitres se situe au niveau du discours. Ceci, c'était une petite réflexion purement méthodologique.

 

Nous ne voulons pas parler aujourd'hui en détail du corrélatif "selon l'esprit", et pourtant il y aurait là des choses très intéressantes à dire, nous retrouverons probablement cela plus tard. Si kata sarka peut être traduit par "selon l'humanité faible". Et on pourrait traduire kata pneuma par quelque chose comme "en tant que donné".

Il faudrait se référer ici à la conception du pneuma comme don, comme don continuel. « Tu retires ton souffle (rouah hébreu qui correspond au pneuma grec) et il meurt ». Donc le pneuma et le don continuel qui constitue la vie. Et par rapport à l'ensemble du monde, pneuma désigne le monde comme donné. Le mot esprit (pneuma) n'est donc pas un élément qui s'ajoute, nous ne sommes pas dans l'ordre de l'addition d'éléments.

Si bien qu'il y a deux façons d'être au monde :

  • il y a la façon d'être au monde selon l'humanité faible
  • il y a la façon d'être au monde en tant que donnée, c'est-à-dire en tant que grâce – puisque la grâce ou le don donne lieu à cette attitude qui est l'eucharistie –, donc il y a une façon eucharistique d'être au monde, et l'eucharistie n'est pas quelque chose qui s'ajoute, c'est la façon proprement christique d'être au monde.

Ceci devrait nous rappeler également l'opposition qui est faite entre la façon usurpatrice, hapagontique, ou adamique d'être au monde en Philippiens 2[3], et la façon christique ou kénotique qui donne précisément lieu à cet accueil ou à cette acception de la grâce, à l'acception du don comme don. Ceci est une petite anticipation sur la traduction éventuelle de kata pneuma.

Ce que nous voulons montrer par là – mais ce n'est pas notre intention de développer aujourd'hui cet aspect des choses que nous retrouverons lorsque nous traiterons de la création ou du monde par rapport au Christ – ce que nous voulons dire, c'est que lorsque l'on n'a pas l'esprit obnubilé par la nécessité d'apologétique de retrouver le Concile de Chalcédoine[4] dans saint Paul (ce que la théologie a fait pendant des siècles) non seulement on est plus honnête, ce qui après tout n'est peut-être pas grave, mais surtout on est plus heureux. Nous voulons dire que la vérité des choses et des textes est toujours beaucoup plus riche, plus étonnante, que ce que l'on voudrait a priori leur faire dire.

 

nativité, Jésus dans un linge2) Dans les évangiles de l'enfance et de la naissance.

De même à propos l'évangile de l'enfance et de la naissance, il faudrait se poser la question : comment situer cette tradition par rapport à ce que nous avons détecté comme originel, le kérygme de la résurrection ? Telle serait pour nous la question.

Cette question est aujourd'hui assez souvent traitée, pas sous cette forme d'ailleurs, et il est important qu'elle soit bien posée. Il est assez souvent alludé aux questions de l'enfance et de la naissance aujourd'hui chez les théologiens. […]

Nous avons vu que la résurrection qui est première et qui dit quelque chose sur la mort, dit aussi quelque chose sur la vie mortelle de Jésus. Nous avons dit que l'Évangile de la mort s'exprime dans les évangiles de la vie mortelle. Nous disons aussi que cette résurrection éclaire aussi la naissance, dit quelque chose sur la naissance. Et nous voudrions bien rendre aux chrétiens le droit de lire les évangiles de l'enfance, arrêtés que nous sommes par un soupçon de légende. Or ce soupçon de légende ne survient pas si on présuppose une certaine compréhension antithétique de l'histoire. Donc en ne posant pas comme centrale la notion d'histoire, du même coup nous reposerions d'une façon neuve la compréhension de ces récits qui sont eux aussi sacrement de la résurrection.

Nous n'avons fait ici que situer de l'extérieur une problématique, et nous ne nous engagerons pas dans une étude attentive de cet évangile de l'enfance, et cela pour des raisons diverses. D'abord nous n'en sommes pas spécialiste, et par ailleurs, ce que nous voulons dire, c'est que la façon relativement neuve dont nous avons envisagé la situation de la résurrection par rapport à l'histoire devrait permettre une approche neuve des récits de l'enfance également.

 

3) Chez saint Jean.

On pourrait nous dire que la notion d'incarnation se trouve puisque s'y trouve la fameuse expression « et le Verbe fut chair » (Jn 1, 14). En effet, c'est le mot latin carne (sarx en grec) qui donne le mot incarnation. Mais le mot sarx lui-même vient du mot basar en hébreu qui signifie littéralement "chair" mais qui désigne l'homme tout entier sous un aspect de faiblesse, ce n'est pas une partie composante comme aujourd'hui le corps distingué de l'esprit. En fait, quand on prononce le mot "incarnation" aujourd'hui, plutôt qu'au mot chair, on pense au mot "homme", et c'est donc "in-humation" qu'il faudrait mettre et non pas "in-carnation".

Et à propos de ce mot sarx chez saint Jean, il faut bien voir qu'il n'a pas le même sens que chez saint Paul. Chez saint Jean le mot sarx de saint Paul correspond au mot cosmos (le monde) pris dans une part négative pour la majorité de ses emplois.

Et par ailleurs, quand nous lirons Jn 1,14, nous verrons que egeneto qui est traduit par "il fut" (chair) ne désigne absolument pas l'union de deux éléments. Et la phrase "o Logos sarx égénéto" ne peut être traduite par "il s'est fait chair", il n'y a pas le verbe "faire". Par contre égénéto se traduit souvent par "il devint" : « il devint chair. »

De même le terme "venir" est fréquent chez Jean à propos du Christ, mais « Je suis venu auprès du Père » ne veut pas dire que “je suis venu vers une chair humaine pour m'unir à elle”. Je viens vers qui ? Je viens vers le monde.

Bien sûr, ces termes seront utilisés plus tard en fonction de la problématique de l'union hypostatique du Logos uni à une chair ou à une humanité, mais dans le verset de saint Jean, il s'agit du Christ qui vient vers l'humanité que nous sommes. Et nous avons déjà rencontré cela chez saint Irénée[5].

D'autre part il faut noter que dans le langage de Jean, le mot sarx désigne aussi la résurrection puisqu'il est dit : « et le Verbe fut chair et nous avons vu sa gloire ».

 

Ainsi donc nous avons inspecté rapidement la situation de ce que serait le mot incarnation qui ne se trouve pas dans le Nouveau Testament et par suite les situations du mot sarx dans le Nouveau Testament. Nous ne lisons donc pas la christologie néotestamentaire comme une christologie de l'incarnation et surtout pas comme une christologie de l'incarnation entendue comme union.

La première christologie est une christologie de la résurrection.



[2] Allusion à Col 2, 9 où le mot sômatikos (corporellement), chez saint Paul, veut dire "en ramassé", en compact, en corps

[4] Concile de Chalcédoine (451) définit les deux natures du Christ, vrai Dieu et vrai homme…

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