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La christité
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  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
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25 octobre 2026

La question de la source identifiante d'après Jean 4

Selon la symbolique biblique, l'eau est quelque chose comme la parole. À propos de la parole qui nourrit et tient en vie, la question se pose de son origine : de quelle source vient-elle ? C'est une question d'identification. Par exemple, plusieurs éléments servent à la Samaritaine pour déterminer son lieu d'appartenance : il y a une ville, un champ, il y a une source qui est aussi un puits, plus loin une montagne est mentionnée. La question qui est traitée dans le texte c'est : « Qu'en est-il de la bonne source ? »

Pour Jean-Marie Martin, le mot "religions" est un mot à éviter, il préfère parler de "sources" dans le sillage du texte de Jean 4. A la suite de la lecture commentée du texte, vous avez plusieurs de ses réflexions à ce sujet.

Pour Jean-Marie Martin le récit de la Samaritaine était un texte repère et il y faisait très souvent allusion. Ce qui est mis ici provient de plusieurs de ses interventions, n'ont été gardés que ce qui concerne la source et par exemple pas tout ce qui concerne la figure de la Samaritaine comme épouse du Christ ou comme figure collective.

 

D'autres messages complètent celui-ci : La rencontre avec la Samaritaine, Jn 4, 3-42, texte de base ;  Jn 4, 5-42. Jésus et la Samaritaine : la rencontre de Dieu et de l'humanité ; Comment entendre que Dieu a soif ?

 

 

La question de la source identifiante d'après Jean 4, 5-24

 

Jean-Marie Martin

 

 

« Il (Jésus) vient donc vers une ville de Samarie appelée Sichar, près du champ que Jacob a donné à Joseph son fils. Il y avait là la source de Jacob. » (v. 5-6)

 

Pour la Samaritaine il y a les eaux de la source de Jacob (une source qui sera ensuite nommée un puits), dans la terre donnée à Joseph qui est réputé être l'ancêtre des Samaritains. Ce sont des eaux identifiantes, ce sont des eaux qui s'enfoncent dans l'espace samaritain et en même temps qui puisent dans l'histoire samaritaine. Ce sont des eaux qui l'identifient comme Samaritaine. Or à la Samaritaine Jésus va annoncer une autre eau, une "eau vivante" et elle lui répondra : « Donne-moi de cette eau-là que je ne vienne plus puiser ici » (v. 15). Donc il y a eau et eau.

 

Dans la symbolique biblique, l'eau est quelque chose comme la parole. Donc dans ce texte il s'agit de savoir à partir de quoi on entend. Je ne parle pas ici d'une parole éventuelle qui survient, mais de la parole constitutive de l'être, donc de l'identité. Ce débat a toujours intéressé les commentateurs qui cherchent à voir comment se répartissent les différentes sources d'eau (ou les différents puits).

En particulier cela touche à une constante de l'évangile de Jean qui distingue entre une eau insuffisante pour nourrir ou pour guérir, et l'eau neuve que Jésus donne. On trouve cela dans les premiers chapitres :

– c'est la distinction entre l'eau du baptême donné par Jean-Baptiste et le pneuma (L'Esprit) dans lequel Jésus baptise ;

– c'est la distinction entre la naissance dont parle Nicodème et la naissance d'eau qui est pneuma ;

– c'est la différence entre l'eau des jarres à Cana et le bon vin

– …

Qu'est-ce que cette nouveauté qui est en question ici et qui n'est pas réductible à une répartition entre Judéens et Samaritains ? c'est un débat qui apparaît dans la suite.

D'après ce texte il s'agit d'identifier le propre de Jésus dans son rapport dialoguant avec quelqu'un qui s'identifie dans une autre référence. Le débat est de source à source. C'est la détection de ce qui est l'axe, le centre, la source, cela sans quoi je ne suis pas identifié.

Nous verrons que pour identifier Jésus il faut l'identifier à partir du pneuma de résurrection et non à partir d'un certain nombre de données.

 

 

Lecture commentée de Jean 4, 5-24

 

« 5Il vient donc vers une ville de Samarie appelée Sichar, près du champ que Jacob a donné à Joseph son fils. 6Il y avait là la source de Jacob. Jésus, fatigué par le chemin, s'assit auprès de la source ; il était environ la sixième heure. 7Vint une femme de Samarie pour puiser de l'eau. Jésus lui dit : “Donne-moi à boire.” (…)  9La femme, la Samaritaine, lui dit donc : "Comment, toi qui es judéen, me demandes-tu à boire (m'adresses-tu la parole) à moi qui suis samaritaine et femme ?" Samaritains et Juifs ne se fréquentent pas »,

La première question sur laquelle le dialogue s'engage, c'est la différence entre la Judée (Jérusalem) et la Samarie.

« 10Jésus répondit et lui dit : "Si tu savais la donation de Dieu – c'est la révélation de la donation. Le trait premier de l'eau qui est en question, c'est la donation. Cela, bien sûr, la Samaritaine ne le sait pas, les disciples eux-mêmes ne le savent pas – et qui est celui qui te dit “ Donne-moi à boire ” – la question est de savoir "qui est", c'est pourquoi je disais qu'il s'agissait d'un processus d'identification dont la question est explicitement dans le texte – c'est toi qui lui aurais demandé, et il t'aurait donné l'eau vivante (hudôr zôn) ». Chez Jean quand il est question de la vie (zôê) c'est toujours la vie éternelle, la vie de résurrection. Et on pourrait montrer, en recourant au texte de Jn 7, 37-39[1], que chez Jean cette eau vivante c'est le pneuma (esprit, souffle), à savoir le pneuma de résurrection.

Ici s'engage un dialogue très intéressant, à la mesure où il est apparemment dans le pur contresens : ils parlent de l'eau, mais pas de la même. Ce qui est en cause, c'est la détection des points d'eau, c'est-à-dire la détection de ce qui parle et a des sources de vie. En fait le dialogue s'engage dans ce que nous serions tentés de considérer comme un contresens. Or, dans tout ce cheminement, la Samaritaine est dans sa recherche.

Nous notons pour nous en passant que cette recherche, qui est déjà d'une certaine façon "avoir trouvé", que cette recherche peut s'effectuer dans ce qui paraît être une parole inentendue et un dialogue apparemment en contresens.

« 11La femme lui dit : "Seigneur tu n'as pas de seau et le puits est profond, d'où donc as-tu l'eau vive ? 12Es-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné le puits, et lui en a bu ainsi que ses fils et ses troupeaux ? »

"Notre père Jacob" : est-ce que la Samaritaine est suffisamment identifiée par sa référence, sa naissance dans la lignée du patriarche, par la référence de son lieu, par la qualité de propos de son eau ? Car l'eau est aussi, nous l'avons dit, la parole.

Petite parenthèse. Au début du texte il y a le mot "source" et maintenant le mot "puits" : "était là la source de Jacob ; Jésus était assis près de la source" ; La Samaritaine dit "le puits est profond… notre père Jacob nous a donné ce puits…". Est-ce qu'il faut faire une différence entre ces deux dénominations ? Certains l'ont pensé, par exemple Origène qui remarque que quand saint Jean parle il s'agit de source, et quand la Samaritaine parle elle emploie le mot "puits", or l'un aurait le sens du caractère vivant et jaillissant et l'autre prendrait cela simplement comme un puits qui est là, il ne serait pas dans la dimension de la donation.

Je ne crois pas cependant qu'il faille insister là-dessus pour deux raisons :

D'abord ce n'est pas nécessaire, il existe bien dans l'Ancien testament des oppositions de ce genre mais c'est plutôt l'opposition entre le puits et la citerne, et ce n'est pas le cas ici

Ensuite la mention du puits reste très importante dans ce passage à cause de la signification nuptiale du texte. En effet, dans la Genèse les puits sont des lieux de rencontre de la fiancée, c'est le cas de Jacob qui est mentionné ici. Je pense que la mention du puits a une signification positive dans ce texte par rapport à cette symbolique nuptiale.

Un des premiers commentaires de ce texte que nous possédons est celui d'Héracléon, un gnostique, qui est cité par Origène dans son Commentaire de saint Jean. Or la mention des troupeaux ici sert à Héracléon pour dénoter qu'avec le puits de Jacob il s'agit de la source de la vie matérielle, et donc lui sert pour justifier son interprétation de la Samarie : c'est la source de la vie quelconque, chez les gnostiques cela s'appelle hylique, c'est-à-dire matériel.

« 13Jésus répondit et lui dit : "Tout homme qui boit de cette eau (la tienne) aura soif à nouveau, 14celui qui boira de l'eau que je donnerai n'aura plus jamais soif". » C'est un thème un peu ambigu qui sera repris littéralement avec la réplique : « Donne-moi toujours de cette eau ». « Mais l'eau que je lui donnerai deviendra en lui source d'eau jaillissant vers la vie éternelle. » Il y a là une mention d'un autre point d'eau, en sachant que la vie (zôê) ou la vie éternelle, c'est la même chose chez saint Jean.

La différence entre l'expérience native de l'alternance entre soif et boisson, par opposition à l'expérience de l'eau permanente, de l'eau indéfectible, est mise en évidence très clairement par Héracléon

Cependant la Samaritaine continue son contresens : « 15La femme lui dit : "Seigneur donne-moi de cette eau que je n'aie plus soif et que je ne vienne plus ici pour puiser." »

L'opposition dont il est question ici n'est pas l'opposition de la soif d'eau matérielle et de la soif spirituelle (soif de l'Esprit Saint), mais c'est l'opposition entre le mode de vivre samaritain et le mode de vivre de la vie nouvelle. La différence concerne l'eau identifiante : c'est la totalité de l'être samaritain par rapport à la totalité de l'être christique. C'est une opposition entre le natif humain et ce qui appartient à l'espace de la nouvelle naissance. Et ce n'est pas une opposition, c'est quelque chose qui entre dans un rapport tel que ça exclue des choses et que ça en conforte d'autres. Le rapport de la nouveauté christique par rapport à l'ancienneté est un rapport complexe : ce n'est pas un rapport totalement excluant, c'est un rapport qui ressaisit quelque chose du premier état mais en mettant à mort les carences du premier état, c'est-à-dire en mettant à mort la mort (c'est une expression de Paul) ; il ne faut mettre personne à mort sinon la mort.

 

Nous arrivons au thème des maris qui n'est pas sans poser de problèmes.

« 16Jésus lui dit : "Va, appelle ton mari et viens ici". 17 La femme répondit et dit : "Je n'ai pas de mari". » Dans ce texte, les réponses sont autant d'enchantements, lorsqu'on les trouve ! La réponse à : « 15Donne-moi de cette eau », c'est : « 16Va chercher ton mari. » ce qui qui apparaît comme une rupture incongrue. Qu'est-ce que ça vient faire là ? Mais c'était là dès le début parce que la thématique masculin/féminin, ou époux/épouse plus exactement ici, est en question d'emblée dans le texte. Bien sûr qu'elle n'a pas de mari et ne pourra en avoir que lorsqu'elle aura été capable de se ré-identifier et de reconnaître Jésus comme « le sauveur de son corps », comme dira Paul (Ep 5, 23), « le sauveur du monde » (Jn 4, 42), c'est-à-dire Jésus dans la figure de l'époux.

« Jésus lui dit : “Tu dis bien que tu n'as pas d'homme, 18car tu as eu cinq hommes et celui que tu as maintenant n'est pas ton homme ; en cela tu dis vrai.” » Ici ce qui est marqué, c'est la dispersion et la multiplicité des compléments qui ne sont pas l'accomplissement dernier de cette femme tant qu'elle est dans le lieu de la Samarie, le lieu de ce monde.

J'ai dit qu'ici la parole était le breuvage essentiel, et je serais tenté d'interpréter les 5 comme étant les 5 livres du Pentateuque samaritain, de même que les cinq pains du chapitre 6 seraient le Pentateuque des Juifs : ce n'est pas une nourriture suffisante tant qu'il n'y a pas l'eau nouvelle, l'eau vivante (ou le pain vivant).

Ce qui est en question ici c'est la façon dont le christianisme naissant c'est-à-dire l'Évangile dans ses premières articulations, se situe par rapport à l'Ancien Testament. Que l'eau dans l'Ancien Testament désigne la parole, et singulièrement la parole de Dieu, c'est vrai. Néanmoins il y a une différence entre ce que dit la Parole et ce que j'en entends car je ne l'entends pas dans sa plénitude. Or le monde juif (et a fortiori le monde samaritain) n'a pas entendu la parole dans sa plénitude. En un certain sens toute l'eau du puits de Jacob c'est l'Évangile, mais en un autre sens c'est l'Évangile non encore entendu. C'est la position mise en œuvre par Paul : la Torah (c'est-à-dire les cinq livres du Pentateuque considérés comme désignant l'ensemble de l'Ancien Testament) est susceptible d'être entendue comme parole vive, mais aussi comme parole désœuvrée c'est-à-dire comme parole qui n'accomplit pas son œuvre parce qu'elle n'est pas entendue dans sa plénitude. Quand la Torah n'est pas entendue, Paul l'appelle la Loi, et, quand elle est entendue, Paul l'appelle l'Écriture (la Graphê).

« 19 La femme lui dit : "Seigneur je constate que tu es prophète. ». Elle commence à l'identifier comme étant peut-être le prophète Moïse qu'attendent les Samaritains. En un sens oui, Jésus est le nouveau Moïse, mais pas au sens où l'attend celle-ci, donc nous sommes encore dans la méprise, même à propos du même mot.

 

La conversation s'engage alors sur le rapport entre Jérusalem et la Samarie, et l'axe de la recherche, ce n'est plus le puits mais la montagne avec le thème de la rencontre de Dieu :

« 20Nos pères ont adoré sur cette montagne – il s'agit du mont Garizim qui se trouve près de Sichar – et vous (Judéens) vous dites que c'est à Jérusalem le lieu où il faut adorer. » Il y a cette montagne et le mont de Jérusalem, avec toute la symbolique des rapports de la montagne et de l'eau qui se retrouve dans les deux cas.

 « 21Jésus lui dit : “Crois-moi, femme, vient l'heure où ni sur cette montagne ni à Jérusalem vous adorerez le Père. (…) 23Mais vient l'heure, c'est maintenant, que les véritables adorateurs adoreront le Père en pneuma et vérité, car le Père cherche de tels adorateurs. 24Dieu est pneuma et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en pneuma et vérité. »

La question de la Samaritaine est une question topographique : « Où faut-il adorer ? » La réponse est : « dans le pneuma ». Elle avait posé la question : ou bien sur le mont Garizim ou bien à Jérusalem ? La réponse est : ni ceci, ni cela. Ainsi le Christ lui dit que le lieu où il faut adorer n'est pas un troisième lieu, c'est un non-lieu par rapport aux lieux repérables de notre cartographie. Ce qui se joue ici, c'est la symbolique du lieu nouveau.

Après la Samarie et la Judée, nous avons la détection d'une troisième région, la région du pneuma. D'après Jn 7, 37-39 ce lieu est également source d'eau : « Jésus se tint debout et cria disant : "Si quelqu'un a soif, qu'il vienne près de moi, et boive, celui qui croit en moi, selon que le dit l'Écriture, des fleuves d'eau vivante couleront de son ventre". Il dit ceci à propos du pneuma que devraient recevoir ceux qui croiraient en lui, car il n'y avait pas encore de pneuma puisque Jésus n'avait pas encore été glorifié. ». On peut évoquer plusieurs références à l'Ancien Testament : référence à l'eau surgissant du rocher frappé par la baguette de Moïse ; référence au temple d'Ézéchiel qui est elle-même une référence de l'arbre paradisiaque car c'est du pied de l'axe que diffluent, des quatre côtés, les quatre fleuves que l'on retrouve dans l'Apocalypse ; référence à l'appel de la Sagesse qui appelle à venir boire. Tous ces thèmes se joignent, se mêlent.

Il s'agit bien d'identifier Jésus et de l'identifier au lieu de résurrection, et du même coup quelque chose de nous surgit qui nous identifie plus radicalement que nous ne pensions être identifié.

 

 

Remarques à propos de la source et des sources

 

L'eau a comme symbolique d'être la parole, la parole qui entretient et qui, comme l'eau, nourrit également.

L'eau de la Samaritaine, ce n'était pas de l'eau banale, c'était la parole nourrissante des écritures du Pentateuque que lisent les Samaritains, c'était son eau identitaire. C'est son lieu référentiel, c'est un site où elle se rend, c'est son centre, c'est là où son pays plonge dans ses racines mais aussi plonge dans une histoire car c'est le puits que « Jacob a donné à Joseph son fils », c'est-à-dire que c'est le puits référentiel, ce qui répondait pour elle à la question "où ?". « Où faut-il se prosterner ? » qui est la question qui survient ensuite dans cette thématique de la Samaritaine.

Donc c'est une belle question que la question : « Où ? » Ce n'est pas une question qu'on se pose facilement aujourd'hui. Notre question est plutôt : « Qu'est-ce que ça dit, est-ce que cela me va ? »

Seulement ce qui m'intéresse, ici, c'est la réponse de Jésus à la Samaritaine : " 21Crois-moi, femme, l'heure vient où ce n'est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père…23Mais l'heure vient et c'est maintenant où les véritables adorateurs adoreront le Père – ce n'est ni ici ni là mais où donc ? – dans le pneuma qui est vérité. »

C'est le pneuma qui est le lieu de l'Évangile, c'est l'Esprit de résurrection qui est le lieu, le site de la prière. Et si cette prière-là peut venir en nous, c'est parce qu'en nous il y a de quoi l'appeler, c'est-à-dire qu'il y a en nous trace de cette christité, semence de pneumatique (de spirituel). Et notre prière est tentée de nous joindre esprit, âme et corps, mais tentée de nous joindre par cet Esprit qui est l'insu de nous-mêmes, et vous ne savez pas quel est l'insu de vous-même. En effet le pneuma (l'Esprit de Dieu), « tu ne sais où il va ni d'où il vient. Ainsi en est-il de tout ce qui est né du pneuma. » (Jn 3, 8).

Il s'agit donc de ce pneuma dispersé et non éveillé qui se trouve en tout homme, de cette donation qui se trouve en tout homme.

 

Parler de sources plutôt que de religions.

Il est vrai que les peuples antiques sont caractérisés par leur religion, mais le concept de religion ne se trouve pas une seule fois dans le Nouveau Testament. On dit que l'islam, l'hindouisme, le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme sont des religions. Mais pour moi, le concept de religion n'est pas du tout d'un abord heureux pour ce qu'il en est de l'Évangile. La raison est simple, c'est que c'est un concept récent dans l'usage, l'histoire du mot religion peut se faire. C'est un mot qui désigne le "ce que c'est" que je porte sur des faits, des événements et dans lequel je les ramasse. Et ça c'est une production de l'Occident, c'est-à-dire que ce concept qui paraît être universel est la production de quelque chose de plus cantonal que l'Évangile, qui est l'histoire de l'Occident. Jamais je n'aborderai l'Évangile à partir du concept de religion, pas non plus le judaïsme, et encore moins l'hindouisme par exemple. Le mot religion dit un "ce que c'est" qui ne permet en aucune façon d'identifier.

Dans l'évangile, avec la question "où ?", il s'agit d'identifier la source. C'est un processus assez étrange. Entendre la source c'est une affaire de sourcier. Or en Occident la parole et l'écoute ne sont pas du tout analysées sur le mode du sourcier mais sur le mode de la mécanique. Pour nous aujourd'hui la parole est ce qui conduit d'un émetteur à un récepteur, avec un message qui est codé et qu'on décode, mais cela ne dit rien de ce qu'est la parole, sinon de ce qu'elle est malheureusement devenue.

 Détecter les sources, c'est notre affaire ici, c'est un problème de source et de sourcier ; détecter le lieu identifiant, le lieu sourciel.

Il faut bien un mot commun et je préfère parler de source plutôt que de religion : le christianisme est une source, l'islam une autre source, etc. La première chose vis-à-vis de l'autre est que je ne lui impose pas ce qu'il en est de lui mais que premièrement j'essaie d'entendre ce qu'il dit de lui, pas nécessairement pour m'y tenir.

 

Nous avons vu que la résurrection ouvre une source neuve. Et une source est toujours la source. S'il y en a d'autres, elles sont aussi la source. Nous n'avons pas affaire à plusieurs sources. En effet, nous avons forcément une source, et nous rencontrons des gens qui ont une autre source ; et nous pouvons établir des dialogues entre sources, plus exactement nous pouvons essayer de pressentir comment les sources elles-mêmes se parlent secrètement. Tel est le dialogue auquel nous ne pouvons prendre part qu'en allant au plus profond de notre propre source, notre interlocuteur allant, de son côté, au plus profond de sa propre source. Ce n'est pas nous qui, à partir de la surface, tentons de faire un discours moyen et commun. Si les sources se parlent, cela signifie que c'est en étant au plus profond de notre propre source que nous avons quelque chance d'entendre celui qui entend dans une autre source. Dans ce qu'on appelle couramment le dialogue des religions, ce qui paraît souvent visé c'est d'arriver à une sorte de discours moyen sur lequel on s'entend, un discours négocié ; on croit s'entendre mais cela aliène chacun.

 

La question du lieu-source

La tâche première que nous avons c'est d'être sourciers. Entendre c'est être sourcier, entendre c'est détecter la source d'où ça parle, reconnaître la source. C'est la question que la Samaritaine pose à Jésus : « Vous, les Judéens, vous dites que c'est à Jérusalem. Donc à quelle tradition, à quelle source faut-il se référer ? »

Ce n'est pas une question qui paraît importante aujourd'hui, mais pour moi c'est une question tout à fait première. Aujourd'hui, on prend une bribe de phrase posée n'importe où, et puis on la pose en soi, et puis elle fait ce qu'elle veut ! Et puis on en prend une autre et on se fait son propre système. Non ! Les paroles parlent de bouche. Il faut savoir quelle bouche parle. Vous pourriez me dire qu'elles parlent de l'œil puisque la source, en hébreu, c'est ayin, un mot qui signifie à la fois source et œil.

Autrement dit une parole est référée à un lieu, et elle a son sens dans ce lieu. Les erreurs sont donc plutôt des errances. Autrement dit une erreur est une vérité déplacée, une vérité qui n'est pas dans son lieu. Et à la limite elle peut même devenir perverse si elle n'est pas entendue dans son lieu.

 

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