Saint Paul parle à plusieurs reprises des fonctions dans l'Église. En particulier dans 1 Cor 14 il donne des conseils à propos de deux expériences dites "pneumatiques" (spirituelles) c'est-à-dire inspirées par le Pneuma (l'Esprit), à savoir la glossolalie et la prophétie.

Jean-Marie Martin a abordé très rapidement ce chapitre à deux reprises, et c'est une synthèse de ces deux interventions qui figure ici. (70-71 chapitre du Pneuma, 83-84 chapitre de la paraclèse)

 

1 Cor 14, 1-32 : Glossolalie et prophétie

par Jean-Marie MARTIN

 

1 Cor 14 est un chapitre assez lu de nos jours parce que les groupes charismatiques réexaminent les fondateurs de certains modes d'expression orale, de prières de la communauté primitive. Or c'est dans ce chapitre que se trouve l'attitude de Paul à l'égard de la parole et du verbiage corinthiens. Justement il critique, il discerne.

L'essentiel du chapitre va à distinguer l'importance de la prophétie par rapport à la glossolalie. La glossolalie[1] – qui est le parler en langues incompréhensibles – est une manifestation charismatique attestée à cette époque chez les Corinthiens. De cette comparaison ressortent pour nous quelques indications sur ce qu'il appelle prophétéia.

Le développement de Paul n'est pas d'une extrême clarté ; les exégètes supposent qu'il y a peut-être deux passages qui sont mêlés, ou deux lettres de Paul à propos de cette même question.

 

Inspiration de l'EspritTraduction (non donnée par Jean-Marie Martin)

« 1Recherchez l’agapê ; montrez du zèle quant aux "choses pneumatiques", surtout la prophétie. 2Car celui qui "parle en langues" (glôssê lalôn) ne parle pas aux hommes, mais à Dieu. Personne ne le comprend : pneumati (inspiré par le Pneuma), il parle des mustêria (choses cachées). 3celui qui prophétise parle aux hommes en les édifiant, en les paracalant (exhortant) et en les assistant ; 4celui qui parle en langues s'édifie lui-même, mais celui qui prophétise édifie  l’Église (l'assemblée).

5Je veux que vous parliez tous en langues, mais je préfère surtout que vous prophétisiez. Celui qui prophétise est supérieur à celui qui parle en langues, à moins que ce dernier n’en donne l’interprétation pour que l’assemblée reçoive une édification.

6Maintenant, frères, si je viens chez vous et vous parle en langues : en quoi vous serai-je utile, si ma parole ne vous parle ni par révélation, ni par connaissance, ni par prophétie, ni par enseignement ?

7Il en est ainsi des instruments de musique, comme la flûte ou la cithare : s’ils ne rendent pas des sons distincts, comment reconnaître ce qui est joué par la flûte ou ce qui est joué la cithare ? 8Et si la trompette émet un son confus, qui se préparera au combat ?

9Vous de même : si votre langue n’exprime pas des paroles intelligibles, comment ce que vous dites sera-t-il connu ? Vous parlerez en effet en l’air. 10Si nombreux que soient les divers langages du monde, rien n'est sans langue. 11Or, si j’ignore la signification du mot, je serai un barbare pour celui qui parle, et celui qui parle sera pour moi un barbare. 12Vous de même : puisque vous êtes zélés quant aux "choses pneumatiques", cherchez à y exceller, mais pour la construction de l’Église. 13C’est pourquoi celui qui parle en langues doit prier de sorte qu'on interprète. 14Si je prie en langues, mon pneuma (esprit) prie, mais mon intelligence est stérile.

15Que faire donc ? Je prierai avec le pneuma, mais je prierai aussi avec l'intelligence ; je chanterai un hymne avec le pneuma, mais je chanterai aussi un hymne avec l'intelligence. 16En effet, si c’est avec le pneuma que tu prononces la bénédiction, comment celui qui est assis parmi les simples auditeurs répondra–t–il « Amen ! » à ton action de grâces, puisqu’il ne sait pas ce que tu dis ? 17 Toi, certes, tu as bien eucharistié (fait une action de grâce), mais l’autre n’est pas édifié. 18J'eucharistie (je rends grâce) à Dieu, je parle en langues plus que vous tous, 19mais dans une église (assemblée), je préfère dire cinq paroles avec l'intelligence pour instruire aussi les autres, plutôt que dix mille paroles en langues.

20Frères, pour le comportement, ne soyez pas des enfants ; pour la malice, oui, soyez de petits enfants, mais pour le comportement, soyez des adultes. 21Il est écrit dans la Loi : “Je parlerai à ce peuple par des hommes d’une autre langue et par des lèvres étrangères, et même ainsi ils ne m’écouteront pas, dit le Seigneur”. 22Par conséquent, les langues sont un signe non pour les croyants, mais pour les non-croyants ; la prophétie, elle, est un signe, non pour les non-croyants, mais pour les croyants. 23Si donc l’Église est tout entière rassemblée dans le même lieu, et que tous parlent en langues, les non-initiés (gens ordinaires) ou les non-croyants qui entreront ne vous croiront-ils pas fous ? 24Si, au contraire, tous prophétisent, le non-croyant ou non-initié qui entre est confondu par tous, il est examiné par tous ; 25les secrets de son cœur sont dévoilés et ainsi tombant face contre terre, il adorera Dieu proclamant que Dieu est réellement en vous.

26Que faire alors, frères ? Quand vous êtes réunis, chacun ayant un psaume, un enseignement, une révélation, une langue, une interprétation, que tout se fasse pour l’édification. 27Parle-t-on en langues ? Que deux le fassent, trois au plus, et l’un après l’autre ; et que quelqu’un interprète. 28S’il n’y a pas d’interprète, qu'il (celui qui parle en langue) se taise dans l’Église, qu’il se parle à lui-même et à Dieu. 29Quant aux prophètes, que deux ou trois prennent la parole et que les autres discernent. 30Si un autre qui est assis reçoit une révélation (apokaluphthê), que le premier se taise. 31Vous pouvez tous prophétiser, mais chacun à son tour, pour que tous soient instruits et paracalés (encouragés). 32Et les pneuma des prophètes sont soumis au Pneuma 33car Dieu n’est pas un Dieu de désordre, mais un Dieu de paix. Comme cela se fait dans toutes les Églises des consacrés. »

 

Le premier verset pourrait faire une petite difficulté. Il est dit : « Recherchez l'agapê, mais recherchez aussi les pneumatika », ce qui laisse entendre que l'agapê est contre-distinguée des pneumatika (au neutre). En fait nous avons ici affaire à un sens restreint de pneumatika qui était sans doute employé par les Corinthiens. En effet, ce dont il sera traité dans ce passage, c'est surtout des langues et de la prophétie. Ici l'expression ta pneumatika (les choses du Pneuma) tend donc, historiquement, à prendre un sens spécialisé, le sens de la glossolalie ou de la prophétie.

 

« 2Car celui qui parle en languesil s'agit de la glossolaliene parle pas aux hommes, mais à Dieu. Personne ne le comprend : par le Pneuma, il parle des mustêria (choses cachées). 3celui qui prophétise parle aux hommes en les édifiant, en les paracalant et en les assistant ; 4celui qui parle en langues s'édifie lui-même, mais celui qui prophétise édifie l'assemblée. »

Notez le souci de Paul pour l'assemblée quand il fait remarquer que la glossolalie ne présente pas d'utilité pour l'assemblée, alors que la prophétie est utile à l'assemblée et l'édifie.

Au verset 3, à propos de la prophétie, nous trouvons trois termes

  • de construction (oïkodomé), d'édification – la prophétie c'est la construction de l'Ekklêsia – et on comprend très bien que la glossolalie ne construit rien –,
  • de paraclèse (assistance)
  • et de paramuthia qui signifie également "consolation", "assistance", "aide" en un sens très proche de paraclèse – paraklésis et paramuthia sont d'ailleurs deux mots qui vont souvent ensemble.

 

Verset 24 « Si, au contraire, tous prophétisent, le non-croyant ou non-initié qui entre est confondu par tous, il est examiné par tous ; 25les secrets de son cœur sont dévoilés et ainsi tombant face contre terre, il adorera Dieu, proclamant que Dieu est réellement en vous. » Il y a le verbe élegkhô qui signifie "réfuter", "confondre" : il s'agit ici de mettre à jour les choses cachées des cœurs. Dans la prophétie il y a donc une fonction de construction et d'assistance mais aussi de réfutation au sein de la révélation : ce qui révèle fait se dé-celer, met au jour, et par là dénonce, rejette.

Il est donc question de lire le caché du cœur et cela renvoie d'une certaine façon à une préoccupation fréquente chez Jean de montrer le Christ comme lisant à l'intérieur du cœur avant que la question ne se pose à l'extérieur : très souvent le Christ est présence au cœur de la question ou à la question du cœur. C'est d'ailleurs une chose essentielle de la parole évangélique. Elle ne dit rien d'autre que de nous inviter à lire ce qui est dans notre cœur, et si nous l'entendons, elle permet de reconnaître même ce qui se refuse à être reconnu, et à le reconnaître de bonne manière. Mais attention, il ne s'agit pas de classer les gens en deux catégories… Cette parole révèle "en chacun de nous" ce qui entend et ce qui reste sourd. Ce qui entend, entend évidemment la distance entre ce qui est dit et ce que nous sommes. Or, pouvoir reconnaître cette distance, c'est cela la confession dans le bon sens du terme, la confession authentiquement libérante.

 

La prophétie n'est donc pas une activité kérygmatique, ce n'est probablement pas non plus une activité de catéchèse proprement dite, c'est une activité de parole qui édifie, qui est peut-être une exhortation, mais personnelle, telle que la réaction de l'auditeur manifeste le secret de son cœur. C'est peut-être d'ailleurs là une des fonctions importantes de la parole.

 



[1] La glossolalie, du grec glỗssa (langue) et laléô (parler).