« Ce n'est pas par plaisir qu'on écrit des choses en énigmes, c'est parce que la chose en question ne peut venir qu'au terme d'une fructification intérieure. » ; « Il faut déjà que les questions soient posées, qu'elles soient endurées, que nous prenions conscience d'une distance entre le moment énigmatique et le moment ouvert de parole aisée. Car la parole énigmatique et la parole aisée, dans l'Évangile, c'est la même, mais la même qui est énigmatique en semence et qui est parole claire quand elle est venue à fruit » (J-M Martin)

 Sont rassemblés ici des extraits d'interventions de Jean-Marie Martin.

I – Exemples divers de paradoxes à méditer comme énigmes
   1) Nécessité de parler en énigmes.
   2) Énigmes mises en évidence par J-M Martin
      a) “On ne peut "faire" (fabriquer) que ce qui n'est pas, on ne peut "accomplir" que ce qui est déjà” et “on ne peut être que si on a de toujours été, cela de manière cachée”.
      b) Plus on est deux, plus on est un. (Extrait du début des 5 rencontres sur ce thème)
      c) “On ne chemine pas vers là où on n'est pas, on ne chemine que vers là où on est déjà”
      d) “On pense généralement que Jésus est d'abord mort et qu'il est ressuscité ensuite, alors qu'il est ressuscité d'abord et qu'il est mort ensuite.”
      e) Pneuma (Esprit, Souffle…), Royaume et Vérité disent le même en saint Jean.
   2) Phrases apparemment contradictoires
      a) N'avoir plus jamais soif et avoir encore soif
      b) Nécessité ou non-nécessité du maître.
      c) Ce n'est pas une disposition nouvelle et c'en est une (1Jn 2, 7-8).
   3) Phrases énoncées dans le cadre rabbi - disciple.
      a) Pourquoi Jésus tente-t-il Philippe lors de la multiplication des pains ?  9
      b) « Pourquoi l'aimes-tu plus ? » ; « Pourquoi est-ce que je ne vous aime pas autant ? »
      c) L'énigme du vase suscitée par une question sur l'Esprit-Saint.
II – Plus je m'en vais et plus je viens (Jn 16, 16-29)
   1) Extrait du début du cycle "Plus on est deux, plus on est un".
   2) Extraits des rencontres sur la prière en saint Jean,
   3) Extrait de la session sur CREDO ET JOIE
III – PARABOLES ÉVANGÉLIQUES
   1) La parabole est faite pour cacher
   2) Une parole parabolique
   3) La parabole des talents

 

I – Exemples divers de paradoxes à méditer comme énigmes

 

Introduction de C. Marmèche : J-M Martin invite souvent ses auditeurs à méditer des énigmes. Assez souvent il s'agit de paradoxes. Mais attention quand même, il n'est pas toujours opportun de méditer n'importe quel paradoxe comme énigme, ceci à cause de la structure même de l'Évangile comme il est dit dans le préambule suivant.

 

Préambule :

La structure multiple et éventuellement contradictoire de la Parole de Dieu[1]

 

Jésus à la synagogue, évangéliaireIl y a quelque chose de multiple dans l'Évangile parce que c'est la révélation de ce que l'individu est déchiré – dieskorpisména : déchiré en lui-même et déchiré comme si Adam était une statue brisée, mise en pièces – de ce que l'homme seul est fragmentaire, de ce que l'individu comme tel n'est pas à la mesure de ce qui se manifeste dans la fonction récollective, rassemblante : « …en sorte que les enfants de Dieu déchirés (ta dieskorpisména) il les rassemble (sunagagê) pour être un » (Jn 11, 52).

Ceci est essentiel à la première prédication de l'Évangile, et ça met un rapport entre sa vocation et le caractère d'écriture qui est le sien, sans compter la différence des Écritures :

  • différence des livres à l'intérieur du Nouveau Testament,
  • et aussi apparentes contradictions qui sont multiples – par exemple Jésus dit « Je vous donne ma paix », mais il dit aussi « Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive »… et vous pourriez faire une très longue liste de ces contradictions.

Ceci indique une autre chose à propos de la parole de Dieu : c'est une parole qui n'est pas dissertante, c'est une parole qui est transmise par le rabbi, et un rabbi a une parole opportune, une parole qui parle quand elle parle, c'est-à-dire une parole qui parle ici et maintenant pour le moment d'évolution du disciple. C'est une parole ajustée. C'est une parole qui se donne à entendre à l'heure où j'ai à l'entendre, donc ce n'est pas une structure de dissertation construite, et cela est essentiel.

 

1) Nécessité de parler en énigmes. (Extrait des rencontres sur "La prière en st Jean")

Ce que je dis est rempli d'énigmes et je pose plus de questions que je n'en résous. Heureusement ! Pourquoi ? Parce que justement je commençais par dire tout à l'heure qu'entendre c'était attendre. Qui n'a pas d'endurance n'entendra jamais rien ! Et singulièrement, endurer l'énigme est la plus haute attitude de l'homme.

 On devrait pouvoir dire qu'entendre ne devrait pas se conjuguer au passé composé : j’ai entendu ne devrait pas avoir de sens, car, en particulier pour ce qui concerne les choses essentielles, j'ai toujours à entendre, et si je prétends avoir entendu en plénitude, soyez sûrs que je n'entends pas. Mais bien sûr que quelque chose s'entend.

 

2) Énigmes mises en évidence par J-M Martin

     N B : Ce qui est dit en premier (au a) donne la structure de base qui permet de comprendre beaucoup d'autres phrases paradoxales

a) “On ne peut "faire" (fabriquer) que ce qui n'est pas, on ne peut "accomplir" que ce qui est déjà” ; “on ne peut être que si on a de toujours été, cela de manière cachée”.

La distinction entre la semence et le fruit est une distinction majeure, une des toutes premières ! Elle sera défigurée quand on lui substituera la distinction du possible et de l'effectif, du prévu et du réalisé. La distinction entre la semence et le fruit est plus riche.

Une graine contient implicitement le fruit, mais en même temps elle le dissimule : le fruit dévoile ce qu'était la graine. C'est la structure de base de toute la pensée de la révélation c'est-à-dire du dévoilement de ce qui était caché.

Je voudrais montrer l'enjeu de cela et combien nous sommes décalés par rapport à cette intelligence. Nous sommes dans une pensée qui va du prévu au réalisé : tant que la chose est prévue, elle n'est pas, elle est (elle existe) seulement quand elle est fabriquée (ou réalisée), alors que ce qui est en semence est déjà présent mais séminalement. Nous sommes dans une pensée de la fabrication (du faire) alors que la symbolique fondamentale dans ce domaine est une symbolique végétale.

Aujourd'hui nous ne vivons pas sur une pensée du caché et du manifesté, nous vivons sur une pensée du prévu et du fabriqué, sur une pensée de stratégie industrielle ou autre. L'Écriture que nous lisons est écrite dans une autre structure fondamentale.

Structure de l'Évangile                       Notre structure native  

Caché / dévoilé                                       Prévu / réalisé
En semence / accompli                         Dessein / fait
Venue à corps (venue à présence)        Réalisé d'après un plan

 Je vais donner deux sentences, ce sont toujours les mêmes, mais ce sont des lieux de méditation infinie :

  • on ne peut "faire" (fabriquer) que ce qui n'est pas, on ne peut "accomplir" que ce qui est déjà. Accomplir, c'est "faire venir à fruit" ce qui est déjà sur mode séminal, sur mode de semence.
  • nous disons aujourd'hui : “on ne peut pas être et avoir été,” alors que dans la perspective des Anciens on ne peut être que si on a de toujours été, cela de manière cachée.

 

b) Plus on est deux, plus on est un. (Extrait du début des 5 rencontres sur ce thème)

Cette phrase énigmatique  « Plus on est deux, plus on est un » a la structure de « plus et plus » : d'autant plus. Le plus ici n'est pas quantitatif, bien sûr, comme chez saint Jean. Saint Jean emploie souvent l'expression plus grand que. Grand signifie la grandeur  mesurable sauf s'il s'agit de la grandeur du cœur, par exemple, qui ne désigne pas une dimension mesurable ; ici non plus. Ça veut dire que le deux et le un ne sont pas dans un rapport de bien que (ils sont deux bien que ils soient un). On aperçoit ici en filigrane la façon dont a été traité le thème de la Trinité : Dieu est trois bien que il soit un. Pas du tout ! Il est précisément un parce qu'il est trois, et il est d'autant plus trois qu'il est plus un : c'est cela qui est à percevoir. Nous avons là un mystère – c'est avec ambiguïté qu'on emploie ici ce mot de mystère parce qu'il y a un emploi occidental, dans la théologie classique et parfois dans les conciles comme Vatican Ier, où le mot de mystère est pris simplement pour désigner ce que l'intelligence humaine ne peut pas comprendre ; c'est un aspect purement négatif, alors que le mot de mustêrion est un mot magnifique, très important de structure dans le Nouveau Testament.

Donc le sens secret est d'autant plus dévoilé qu'il est mieux gardé. La garde de la parole consiste à la tenir dans son secret propre et à y prendre garde. C'est quelque chose à quoi il faudrait s'habituer. Notre Occident n'en a pas l'habitude.

Il y a un certain nombre de structures verbales de ce genre qui seraient à examiner. Chez Paul par exemple vous avez des structures sur le mode d'un rapport : la folie et la sagesse, le sensé et l'insensé. Ces mots s'opposent normalement chez nous : ou on est fou, ou on est sage ; ou on est sensé, ou on est insensé. Or quand Paul ouvre une phrase sur ce mode – c'est une structure fréquente chez lui – l'opposition est à l'inverse de chez nous : « La folie de Dieu (l'insensé de Dieu) est plus sage que la sagesse des hommes ». Vous avez ici une structure très intéressante à examiner. Mais c'est simplement une analogie.

Toujours par rapport à ce titre, puisque c'est l'intitulé qui a été choisi ici, vous auriez pu me dire : pourquoi vous ne dites pas clairement « plus on est trois, plus on est un » ? Mais  la phrase de l'intitulé ne concerne pas seulement le mystère qu'on appelle improprement le mystère de la Trinité, elle est beaucoup plus fondamentale. Et nous aurons à voir comment cela nous permet de relire aussi de façon riche, fructueuse ce qui est vécu plutôt comme une espèce de pensum qu'il faut réitérer, qu'il faut redire, qu'il faut professer et qui en fait est d'une richesse de pensée prodigieuse. Donc on ne se borne pas simplement à cela. Nous verrons ce qu'il en est de l'aspect trinitaire, de sa structure dans les Écritures, dans le Nouveau Testament en particulier. Le mot Trinité ne s'y trouve pas une seule fois, ce qui ne veut pas dire que la notion de Trinité n'a pas de sens, loin de là. Le mot Trinité n'apparaît qu'au IIe siècle, dans les années 180, chez Théophile d'Antioche ; et encore quand il intervient, ce n'est pas le mot de Trinité, c'est le mot de trias, de triade, et pas de façon tellement décisive parce qu'il dit : « Le Père, le Fils et l'Esprit constituent une triade, et avec l'homme ça fait une tétrade (ça fait quatre) ». Donc on n'est pas encore dans la théologie aboutie de la Trinité telle que peut-être vous en avez quelque connaissance.

 

Je suis le chemin, la vérité, la viec) “On ne chemine pas vers là où on n'est pas, on ne chemine que vers là où on est déjà”  (Extrait des rencontres sur la prière en saint Jean)

Quand Jésus dit « Je suis le chemin, la vérité... », il ne dit pas plusieurs choses, il dit que cheminer c'est être dans la vérité.

On ne chemine pas vers là où on n'est pas, on ne chemine que vers là où on est déjà.

Ce que je dis peut paraître étrange, mais il est des philosophes sans rapport explicite avec l'Évangile qui se permettent de dire de telles choses. Alors prenez ça comme une énigme provisoire, comme quelque chose qui est intéressant à méditer.

 

d) “On pense généralement que Jésus est d'abord mort et qu'il est ressuscité ensuite, alors qu'il est ressuscité d'abord et qu'il est mort ensuite.”

     Contexte : J-M Martin lisait 1 Cor 1, 18-25  (Extrait de ÉNERGIE. Ch I : Approche du mot énergie. Lecture de textes de st Paul)

« 18Car le logos de la croix – le logos de la croix c'est à la fois la parole qui annonce la mort-résurrection du Christ, mais aussi la parole qui accomplit la résurrection de celui qui l'entend, l'éveil comme nous disions tout à l'heure – est une sottise pour ceux sont perdus – c’est-à-dire "qui ne l'entendent pas" – mais pour nous qui sommes saufs, elle est dunamis de Dieu (activité de Dieu). » Nous retrouvons ce terme de dunamis.

Le logos de la croix (la parole de la croix), c'est la même chose que ce qui était appelé tout à l'heure Evangelion (Évangile) puisque nous avons dit que l'Évangile a son foyer en ceci : « Jésus est mort (mort sur la croix) et ressuscité » ; mort et ressuscité, dans ce cas-là, ne sont pas deux mots différents, puisqu'il est mort d'une mort de résurrection.

Il y a même un petit mot dans un évangile apocryphe, l'Évangile de Philippe, qui dit avec beaucoup d'humour : « On pense généralement que Jésus est d'abord mort et qu'il est ressuscité ensuite, alors qu'il est ressuscité d'abord et qu'il est mort ensuite. » Vous voyez l'énigme ?

Cela signifie qu'il est mort d'une mort tout entière détenue dans la force de résurrection, c'est-à-dire que la résurrection est une dunamis qui est en lui et qui ne fait que se révéler et se dévoiler à l'occasion de sa mort, par son mode de mourir. Évidemment c'est une phrase énigmatique qui n'est pas du tout à entendre comme si elle inversait le rapport du vendredi saint et du jour de Pâques.

 

e) Pneuma (Esprit, Souffle…), Royaume et Vérité disent le même en saint Jean.

Cette petite énigme sur la mêmeté des trois est souvent citée par J-M Martin qui apporte des éclairages à plusieurs endroits, en voici quelques exemples.

1. Royaume et vérité.

À la question de Pilate : « Es-tu roi ? », Jésus répond : « Je suis venu pour rendre témoignage à la vérité » (d'après Jn 19, 37). On a l'impression que la réponse est à côté de la question. Oui, mais royaume, vérité, pneuma c'est la même chose pour saint Jean, c'est la désignation de l'espace de résurrection.

Et puisque connaître c'est pénétrer (Cf. Adam connut Ève, sa femme ; elle conçut et enfanta Caïn, Gn 4,1), chez saint Jean « pénétrer dans le royaume » et « connaître la vérité » c'est la même chose.

Chez saint Jean la vérité est un espace puisque la vérité c'est la même chose que le royaume et que le pneuma (l'Esprit).

 

2. Royaume et pneuma. (Extrait de la session Symbolique ch. III)

 « Jésus répondit : “ Amen, amen, je te dis, si quelqu'un ne naît pas d'eau et pneuma (esprit), il ne peut entrer dans le Royaume de Dieu.” » (Jn 3,5)

  • Notre première partie du verset dit ce qu'il en est de naître, c'est-à-dire de venir au jour à partir d'une semence plus originelle, de par la résurrection.
  • La deuxième partie du verset parle de « entrer dans le Royaume de Dieu ».

Longtemps on a eu tendance à penser qu'entrer dans le Royaume de Dieu, c'était, après la mort, aller au ciel. Mais le Royaume, c'est maintenant ! Nous apercevons déjà que ce n'est pas un rapport de conditionnel, mais que, vivre à partir de l'Esprit de résurrection, c'est déjà être entré dans le Royaume. Ceci touche au tenant, c'est-à-dire à la compréhension du rapport de ces deux termes autrement que dans le conditionnel.

Je note déjà que si nous arrivons à dire que ces deux parties du verset disent deux fois la même chose, alors le pneuma de résurrection est la même chose que le royaume. J'ai dit : « Pneuma, Royaume, Vérité – ce mot n'est pas ici mais ailleurs – ce sont des mots qui disent la même chose. » Pneuma prend donc ici la signification d'un espace régi, et même la qualité d'espace. On reviendra sur un aspect de la symbolique du pneuma comme espace.

Il y a vingt ans j'ai voulu faire une série de cours sur l'Esprit Saint à partir de l'épître aux Éphésiens, et chaque fois que je voyais "pneuma", je pensais "espace", ce qui était de ma part assez audacieux. Or, pendant les vacances suivantes, j'ai trouvé un petit volume du XVIIe siècle commençant, un lexique hébreu-latin de Buxtorf. Comme il possède une table de lexique rabbinique, je cherche à rouah, le mot hébreu pour pneuma : je vois spacium, intervallum. Le mot  de rouah a été médité dans le monde rabbinique sous cet aspect-là. Il y a parfois des tentatives comme la mienne qui se trouve confirmées.

 

3. Pneuma, Royaume, Vérité. (Extrait des rencontres sur le Notre Père chapitre V).

Je vous donne un repère qui n'est pas une règle absolue car il n'est ni exhaustif ni exclusif d'autre chose, mais c'est une bonne indication pratique : en saint Jean, trois mots disent rigoureusement la même chose, bien qu'ils soient pour nous tout à fait écartés les uns des autres, ce sont les mots pneuma, royaume et vérité.

Chez nous :

  • le souffle (pneuma) est une affaire qui concerne le pneumologue,
  • le royaume concerne par exemple le droit constitutionnel,
  • la vérité concerne le métaphysicien ou éventuellement le mathématicien.

Or on peut montrer avec rigueur que ces trois mots-là se prennent explicitement les uns pour les autres dans l’évangile de Jean.

J'en ai esquissé l'intelligibilité quand j'ai dit que le pneuma était ce qui ouvrait l'espace habitable qui s'appelle aussi le royaume, et si j'ajoute que la vérité, chez Jean, désigne aussi l'ouverture d’un espace, un espace d'avènement : a-lêthéia (vérité) signifie sortie hors de l'oubli, donc advenue à la présence. Bien sûr, ce n'est pas là notre usage courant du mot de vérité. Déjà, nous nous trompons quand nous parlons d'une vérité : il faudrait dire non pas "la vérité" mais "une proposition vraie", employer l'adjectif. Chez nous la vérité c'est ce qui fait qu'une proposition est vraie, entre autres choses. Mais chez saint Jean ce n'est pas premièrement et d'abord cela, c'est ce qui ouvre un espace d'intelligibilité. En être conscient est la condition pour entendre un bon nombre d'expressions qui se trouvent chez saint Jean.

Par ailleurs, la demande précédente, « Que ton nom soit consacré », est en lien avec le Pneuma (l'Esprit Saint, le Souffle), qui est un Pneuma de consécration, un Pneuma sacré, consacré ou consacrant. Donc il y a une affinité entre le Pneuma et l'idée de consécration par l'intermédiaire de l'idée d'onction. Cela concerne aussi le sens du mot vérité car, chez les Anciens, pour être dans la vérité il faut que notre intellect (notre cœur) soit "enduit de vérité".

 

2) Phrases apparemment contradictoires

 

eau vivea) N'avoir plus jamais soif et avoir encore soif. (Session Symbolique des éléments)

        Contexte : J-M Martin commentaire la rencontre de Jésus et de la Samaritaine en Jean 4.

« 13Jésus répondit et lui dit : "Tout homme qui boit de cette eau (la tienne) aura soif à nouveau, 14celui qui boira de l'eau que je donnerai n'aura plus jamais soif". » C'est un thème un peu ambigu qui sera repris littéralement avec la réplique : « Donne-nous toujours de cette eau" dans le chapitre 6 à propos du pain (et c'est un parallèle important à retenir) : « Donne-nous toujours de ce pain ». C'est un indice pour la symbolique commune, la parole constituant la symbolique soit pour l'eau, soit pour le pain.

D'une manière étrange, cette formule se trouve dans la littérature sapientielle sous la forme inversée, c'est-à-dire qu'il est bon d'avoir toujours soif, que la soif soit constamment relancée. Chez Jean : « Il n'aura plus jamais soif ».

Or, c'est la même chose dans l'inversion même : ici, l'avoir encore soif est dit négativement, de l'inextinguible par opposition à la plénitude, et dans l'autre texte, la plénitude consiste dans le perpétuel rejaillissement de la soif. Ce glissement est intéressant. C'est une petite énigme !

 

b) Nécessité ou non-nécessité du maître.

       (Extrait de MAÎTRE-DISCIPLE chez st Jean. Ch. I : Qu'en est-il d'être maître ou disciple ?)

Y a-t-il nécessité d'un maître et à quel titre ? Là nous aurons à travailler finement.

– D'une part, évidemment, je ne peux rien dire si je n'ai pas d'abord entendu : c'est entendre qui me donne de dire. Donc en un certain sens un maître est structurellement nécessaire.

– Pourtant Jean nous dit : « Mais vous, le chrisma que vous avez reçu de lui, qu’il demeure en vous. Et vous n'avez pas besoin que quelqu’un vous enseigne.» (1Jean  2, 27)

Nous avons là un exemple d'apparente contradiction dont la résolution est toujours pleine de ressources, ouvre des espaces. Mais le pire, lorsqu'une contradiction de ce genre apparaît, c'est d'attendre que quelqu'un vous donne tout de suite la réponse, car c'est précisément cette apparente contradiction qui ouvre un chemin de recherche, et rien n'est vrai qu'au bout de sa recherche. Si je ne donne pas la réponse, ce n'est pas que je la retiens jalousement pour moi (à supposer que je l'aie, mais ça peut arriver) ; c'est parce que si je vous la disais, non seulement vous ne l'entendriez pas, mais elle vous boucherait le chemin pour aller l'entendre, je ferais une mauvaise œuvre. Mon rôle est de donner des indications… bien sûr, je pense que vous le comprenez.

Donc ceci à propos de la nécessité ou de la non-nécessité du maître. Déjà là nous n'avons pas une réponse simple mais une énigme. Il y a un sens selon lequel le maître est nécessaire et un sens selon lequel, d'après le chrisma, l'enseignement n'est pas nécessaire.

 

c) Ce n'est pas une disposition nouvelle et c'en est une (1Jean 2, 7-8).

     (Extrait de  la session sur "Connaître aimer", 1JEAN- Ch IV. Lecture commentée de 1Jn 2, 1-11)

« 7Bien-aimés, je ne vous écris pas une disposition nouvelle, c'est une disposition ancienne que vous avez dès l’arkhê. Cette disposition ancienne est la parole que vous avez entendue. 8À rebours, je vous écris une disposition nouvelle qui est vraie, en lui et en vous, à savoir que la ténèbre est en train de passer et que la lumière véridique déjà luit. »

Nous avons une énigme apparente – l'énigme est toujours apparence première de ce qui vient – c'est le rapport du nouveau et de l'ancien.

Il y a apparemment une sorte de contradiction :

  • « Je ne vous écris pas une disposition nouvelle »,
  • mais, vu d'un autre côté ou à rebours (palin), on a « c'est une disposition nouvelle que je vous écris ».

Ce rapport est une des multiples dualités qui sont à notre usage. Nouveau et ancien peuvent être pris comme des contraires, mais aussi comme ce qui se conditionne mutuellement.

En particulier pour saint Jean, seul l'ancien peut devenir nouveau, ce qui est dans la ligne de la pensée de la semence et du fruit. La nouveauté, c'est la fructification de l'ancien, l'ancien désignant ici la semence. Et même pour saint Jean, plus c'est ancien, plus ça peut être nouveau. « Celui-ci vient après moi puisque avant moi Il était », le Christ vient après le Baptiste parce que le Christ est d'avant : il est d'après parce qu'il est d'avant. Vous avez une conception du temps ici qui a une grande importance, mais c'est un élément du temps johannique d'une extrême complexité par rapport à nous.

Pour l'énigme présente, on pourrait néanmoins dire ceci : l'ancien, c'est la parole que vous avez entendue, la parole principielle, archique, la parole qui dit « Aimez-vous les uns les autres ». Mais c'est aussi la plus originelle, et c'est pour ça qu'elle constitue la nouveauté de l'annonce. Elle est nouvelle en ce qu'elle est vraie “en Lui”, comme de toujours, comme du plus ancien – «  la ténèbre est en train de passer et la lumière déjà luit »  – mais elle est vraie aussi “en vous”.

  • Elle est, en soi, la plus ancienne, la plus archaïque, la plus essentielle, la plus fondamentale, la plus séminale,
  • mais elle est nouvelle en ce qu'elle fructifie aussi en vous

Autrement dit la Genèse est en train de s'accomplir. Le plus ancien de la Genèse qui est « Lumière luise », est en train de devenir nouveau, c'est-à-dire de s'accomplir.

 

Les textes les plus intéressants sont ceux dans lesquels il y a d'apparentes contradictions. Quand c'est le cas, souvent les éditeurs ont envie de corriger, et ils ont tort, parce que la vérité est justement dans l'apparente contradiction. Le malheur, c'est de choisir un des termes et de ne pas s'occuper de l'autre. Une autre solution consiste à dire : c'est un texte composite, il y a deux auteurs successifs, le premier… C'est la meilleure façon de manquer le sens de l'Évangile qui se tient précisément dans le frottement entre deux expressions. L'apparente contradiction ouvre un espace neuf. Voilà un principe général, très important pour la lecture de Jean ou de Paul.

 

3) Phrases énoncées dans le cadre rabbi - disciple.

 

a) Pourquoi Jésus tente-t-il Philippe lors de la multiplication des pains ?

   (Extrait de la session : JEAN 6, PAIN ET PAROLE. Ch 2 : Jn 6, 1-14 - la multiplication des pains)

« 1Après cela Jésus partit le long de la mer de Galilée de Tibériade. 2Le suivait une foule nombreuse parce qu'ils avaient constaté les signes qu'il faisait sur les malades. 3Jésus donc monta vers la montagne et là s'assit avec ses disciples. 4Était proche la Pâque, la fête des Judéens. 5Levant donc les yeux et considérant qu'une foule nombreuse vient auprès de lui, Jésus dit à Philippe : "Où achèterons-nous des pains pour qu'ils mangent ?" 6Il dit ceci pour le tenter car lui savait ce qu'il allait faire. » (Traduction de J-M Martin)

► Tu as traduit : « il dit cela pour le tenter. » (v. 6) Dans la Bible de Jérusalem c'est traduit par « mettre à l'épreuve » et dans la Bible Bayard c'est « mettre en face des choses ». C'est quand même différent ! Tenter, ça évoque Satan.

J-M M : J'ai traduit "tenter" pour que vous me fassiez la réflexion ! C'est le même verbe grec qui signifie tenter et éprouver. Et finalement nous allons voir que "mettre en face des choses" n'est peut-être pas si mal que ça, seulement il faut faire le chemin. Il était bon que nous nous crispions sur ce mot là pour nous décrisper ensuite. Il comporte une grande difficulté en général, une difficulté qui n'est pas propre à ce texte parce que dans le Notre Père nous disions autrefois « Ne nous laissez pas succomber à la tentation » ce qui avait l'air assez bien, c'était « Évitez que nous tombions »…. la nouvelle traduction dit « Ne nous soumets pas à la tentation », et le texte serait même : « Ne nous introduits pas dans la tentation. »

Le mot "tentation" est un mot qui a plusieurs sens suivant que la position en situation critique est faite pour faire tomber ou au contraire pour aider à prendre conscience. Et le mot "épreuve" ici supporterait les deux sens, c'est pourquoi il est tentant de le prendre dans une traduction. Éprouver quelqu'un, ça peut être un malin plaisir de le voir succomber à l'épreuve, ou bien c'est le mettre à l'épreuve pour qu'il puisse rendre le meilleur de soi – les "épreuves sportives", c'est ça. Cela se retrouve dans l'Écriture :  il y a des lieux où Dieu tente et, dans ce cas, c'est l'idée de creuset qui fait passer par ce qui rend possible de rendre le meilleur de soi ; mais quand le mot "tenter" prend une accentuation trop négative, on ne dit plus que c'est Dieu qui tente, on dit que c'est le Satan qui tente. Et le Satan, au départ, est plutôt une espèce d'auxiliaire de Dieu (dans Job par exemple), jusqu'à ce qu'il devienne son irréductible adversaire. Par ailleurs le mot tentation chez nous a plutôt le sens de séduction (qui n'a pas le seul sens d'épreuve), et c'est celui qui domine. Il peut être même pris parfois dans le bon sens de la séduction puisque Claudel  parle de la "tentation de l'eau" pour dire la soif. C'est magnifique, ça !

Maintenant il faut mettre en évidence le sens précis de ce mot dans notre passage. Pour les Synoptiques, c'est les disciples eux-mêmes qui disent : « Où pourrions-nous acheter des pains ? », ici c'est Jésus qui le dit, ce qui indique pour Jean que Jésus est à l'initiative de la révélation de ce que les disciples ont dans le cœur. Il s'agit de faire prendre conscience à Philippe que, dit ou non-dit, ce qu'il a dans le cœur c'est « Où achèterons-nous des pains ? »  En effet « Jésus savait ce qu'il allait faire », donc s'il pose la question à Philippe ce n'est pas pour s'informer, lui, mais c'est pour que Philippe soit informé de sa question intérieure. Pourquoi cette question intérieure a-t-elle besoin ici d'être mise au jour ? Qu'est-ce qu'elle a d'étonnant ? Eh bien, elle est absolument essentielle pour mettre en évidence ce qui est peut-être le point dominant de tout le chapitre, à savoir que le pain n'est pas quelque chose qui s'achète, mais quelque chose qui essentiellement se donne.

Cet élément qui pour nous était critique, lorsqu'il est résolu nous donne au contraire la ligne dominante de tout le chapitre qui, elle, va s'exprimer de façon explicite dans le verset médian du discours : « le pain que je donnerai c'est moi-même pour la vie du monde. » (v.51). Et ceci nous conduit par exemple à étudier l'emploi du verbe "donner". C'est le premier chapitre où le verbe donner a une telle importance (j'ai compté les occurrences). Et il aura une importance encore plus grande au chapitre 17 (qui est un chapitre court) où il se trouve 17 fois (c'est un hasard mais c'est facile à retenir). Autrement dit nous sommes alertés à méditer sur le pain comme désignation de ce qui essentiellement ne s'achète pas, car le pain essentiel ne peut qu'être donné. C'est une première indication et ça nous aiderait en outre à percevoir une mention qui est faite à la fin du chapitre, la mention de Judas qui est justement celui qui achète ou vend l'homme. L'homme ou le pain c'est la même chose.

Ici nous sommes en avance sur ce que nous pouvons méditer. Je viens de donner une indication qui ouvre un trait pour tout le chapitre. C'est à propos d'une difficulté : pourquoi est-il si important de mettre au cœur de Philippe l'idée (qu'il avait) que du pain ça s'achète ? Ce que Jésus veut montrer, c'est que le pain essentiel de la vie essentielle, ça se donne. Donc intervient ici toute la question du don. Pour l'instant, pour nous, ce n'est qu'un mot. C'est essentiel dans le Nouveau Testament mais c'est loin d'être médité par nous.

 

Jésus rabbib) « Pourquoi l'aimes-tu plus ? » ; « Pourquoi est-ce que je ne vous aime pas autant ? »

       (Extrait de Le thème de la chambre nuptiale dans l'évangile de Philippe)

Voici un texte de l'Évangile de Philippe  (139 Kasser ou 55 NH[2]) :

« La femme du Christ est Marie-Madeleine. Le Christ cependant aimait Marie plus que tous les disciples et il la saluait par un baiser sur la bouche beaucoup de fois. Le reste des disciples lui faisait des reproches à son sujet, ils lui ont dit : “Pourquoi l'aimes-tu plus que nous tous ?”. Il a répondu, le Sauveur, il leur a dit : “Pourquoi est-ce que je ne vous aime pas comme elle ?” »

Magnifique énigme ! On trouve ici le thème du baiser, c'est quelque chose qui est pratiqué entre les premiers chrétiens. Nous verrons un peu plus loin en quel sens il faut entendre la femme du Christ, la suite du texte va ensuite être sans équivoque pour ce sujet.

Ici, dans le texte que nous lisons, c'est intéressant puisque c'est le donné à penser par Jésus. On lui pose simplement la question : « Pourquoi l'aimes-tu plus ? », et  il retourne la phrase : « Pourquoi est-ce que je ne vous aime pas autant ? » Nous avons ici un écho du thème qui a déjà été traité dans le rapport de la fratrie. D'ailleurs, la fratrie a lieu ici entre Marie-Madeleine et les disciples, et c'est le thème de la jalousie. La jalousie de la fratrie a lieu entre Abel et Caïn à l'origine, mais on la retrouve entre Marthe et Marie, chez Luc. L'épisode de Marthe et Marie n'est pas à traiter, comme on le fait souvent, comme une distinction entre la vie contemplative et la vie active. La question, c'est que Marthe récrimine : « Pourquoi ne lui dis-tu pas de m'aider ? » Il y a un élément de jalousie qui entre en jeu ici. La réponse de Jésus est assez intéressante à méditer sous ce rapport. Pourquoi retourner « Pourquoi l'aimes-tu plus ? » en « Pourquoi est-ce que je ne vous aime pas autant ? » ? C'est ça la belle énigme. « Tu l'aimes plus » c'est de la jalousie, et méditer sur « Pourquoi est-ce que je ne vous aime pas autant ? » c'est méditer sur soi-même et sur son propre manque.

 

c) L'énigme du vase suscitée par une question sur l'Esprit-Saint.

     (Extrait de la session sur le Prologue de Jean, et repris dans "La cruche" de Heidegger)

► Est-ce qu'on peut dire que le pneuma (l'Esprit Saint) a comme lieu l'humanité ?

J-M M : Oui. Et ce serait encore mieux de dire que l'humanité a comme lieu le pneuma.

Ce qui est en question ici, je le dis en passant parce que c'est très important, c'est la question de la préposition "dans". Jean et Paul disent indifféremment que nous sommes dans l'Esprit et que l'Esprit habite en nous, et aussi que l'Esprit est notre temple et que nous sommes le temple de l'Esprit. Que signifie cela ? La réponse obligerait à une méditation très attentive sur la signification de la préposition "dans". Chez nous c'est une préposition qui est pensée à partir de l'emboîtement du contenant et du contenu. Dans nos textes cette préposition ne dit pas le contenant / le contenu mais l'interpénétration. "Dans" est une dénomination de la plus grande proximité, et la plus grande proximité est l'interpénétration. C'est ainsi qu'il faut l'entendre.

Je ne veux pas développer ce que je vais dire, je le dis en passant. C'est par mode de plaisanterie, mais si un jour vous avez du loisir pour méditer des choses apparemment farfelues mais qui sont les plus sérieuses du monde, on peut dire ceci : « Le vase contient l'eau, tout le monde le sait. Mais le sage sait que c'est l'eau qui contient le vase. »

Vous n'allez pas me dire que ce n'est pas une énigme ! Je vous la donne. L'important est de mettre en rapport l'eau contenue dans le vase ou le vase contenu dans l'eau. Ne croyez pas que c'est de la plaisanterie, c'est peut-être la chose la plus sérieuse du monde.

Alors les énigmes : n'attendez jamais qu'on dénoue une énigme. Si je le faisais, je vous priverais de la capacité de comprendre, parce qu'une énigme on ne la dénoue que soi-même en son temps, à son heure, à sa saison (à son kaïros). Évidemment on peut aider.

N B : Le mot "contenir" n'a pas tout à fait le sens habituel dans les deux cas. J-M Martin s'inspire ici de Heidegger qui parle allemand.

 

II – Plus je m'en vais et plus je viens (Jn 16, 16-29)

 

Remarque. Ce texte a été étudié de multiples fois par J-M Martin. Ne figure ici que quelques éléments pour mémoire. Assez souvent J-M martin en profite pour parler de la progression suscitée par une phrase énigmatique telle que celle de Jn 16, 16 : trouble, recherche, question, prière. Voir en particulier Jean 16, 16-32 : L'énigme ; la parabole de la femme qui enfante et Le processus johannique : trouble, recherche, question, prière en Jn 14, 1-14 ; Jn 16, 16-30 ; Jn 20, 11-18.

 

1) Extrait du début du cycle "Plus on est deux, plus on est un".

 L'énigme est une chose très précieuse en ce qu'elle est judiciaire : ou elle rebute et on s'en va, ou elle intrigue, elle alerte.

Cette notion d'énigme se trouve explicitement chez saint Jean, c'est ce qu'il appelle paroïmia. Paroïmia a un sens assez proche de parabola et indique quelque chose qui dit tout et le tient en secret en même temps, c'est-à-dire quelque chose qui peut ouvrir une recherche. C'est une phrase qu'on ne se contente pas de répéter comme on répéterait un slogan ou même comme on professerait un dogme acquis, c'est une phrase qui invite à la recherche.

Les mots que j'emploie ici : "intriguer", et même "troubler" – ce n'est peut-être pas le cas ici –, induisent la recherche (zêtêsis). Ce sont les mots de Jean quand il étudie ce qu'il en est d'une paroïmia, pendant qu'il est en train de le faire, en train de parler une énigme.

 

Ceci se trouve en particulier dans le chapitre 16 de saint Jean à partir du verset 16. Il y a une phrase énigmatique qui pourrait être traduite par : « Plus je m'en vais et plus je viens ». On pourrait le traduire par quelque chose de ce genre pour rester proche de « plus on est deux, plus on est un ».

Cela revient à penser en raison directe – au lieu de penser en raison inverse – deux termes qui habituellement s'opposent. C'est la phrase : « 16un peu et vous ne me constaterez plus, ce qui est que un peu en retour et vous me verrez ». Les disciples qui ont entendu cette phrase se disent : « 17Qu'est-ce qu'il nous dit ? » et ils citent la phrase intégralement pour bien marquer que c'est énigmatique, en ajoutant « Et je vais vers le Père ». Et ils se disent : «18Qu'appelle-t-il un peu (micron), nous ne savons pas de quoi il parle. » Déjà là nous trouvons la mêmeté du partir et du venir – c'est la même chose à un micron près – et il y a déjà du deux. De toute façon, il y a deux mots pour le dire mais il n'y a qu'un micron de différence. Un micron en grec : un peu. Alors Jésus voit qu'ils sont en train de se poser des questions et il leur dit : « 19à propos de ceci, vous cherchezzêtêsis, la recherche ; le côté énigmatique ouvre la recherche – ce que je vous ai dit ». Et à nouveau Jésus réitère intégralement la même phrase. C'est véritablement l'indice de la phrase compacte qui contient en elle quelque mystère. Ensuite, parce que leur recherche est une recherche faite de bon cœur, Jésus explique. Quand Jésus dit des phrases énigmatiques à des interlocuteurs qui viennent pour le prendre ou le surprendre ou le prendre en défaut, il réitère aussi, mais il n'explique rien pour bien marquer que le cœur n'est pas disposé à entendre ce que recèle la phrase énigmatique. Là il prend soin d'expliquer, si bien qu'au bout de quelques versets, les disciples se disent : « 29Voilà que maintenant tu parles ouvertement (parhêsia) ». Parhêsia est un très beau mot : c'est ce qui indique la proximité du discours familier, du discours aisé. Seulement Jésus n'a finalement rien dit d'autre que « Plus je m'en vais et plus je viens ». Ce qui s'est passé c'est qu'ils commencent à entendre ce que cela signifie. Qu'est-ce que c'est qu'une parole claire ? C'est une énigme quand elle est entendue, ce n'est pas une autre parole. Donc les paroles de l'Évangile sont des paroles faites pour ouvrir un chemin, un chemin de recherche.

● Le processus décrit par Jean : trouble, recherche, demande, prière.

S'il fallait être complet : chez Jean la recherche se tourne en question parce qu'en effet, après le trouble initial, la recherche est un mouvement qui n'a pas ses mots encore. Pouvoir poser la question est déjà un élément de progression ; et les questions essentielles sont des questions qui ne sont jamais acquises, d'où la question se tourne en demande, puis en prière. Voilà le processus que Jean décrit à propos de ce qu'est une phrase énigmatique[3].

 

2) Extraits des rencontres sur la prière en saint Jean, 8e et 10e rencontres.

     Contexte : lecture des chapitres 14-16 de l'évangile de Jean.

Chez les disciples, la peur est créée au départ par le sentiment d'absence : Jésus est définitivement absent, il s'absente. La joie est l'affirmation de la présence conditionnée par cette absence même. C'est le thème christologique chez Jean : « Je m'en vais, je me mets en marche » et « je viens », ces deux choses-là n'étant pas des mouvements contraires. Il vient d'autant plus sous un certain jour qu'il s'en va sous un autre.

 Le Dieu qui visite l'humanité est un thème christologique, mais cette visite (ou cette visitation, cette salutation, ce salut fait aux hommes) n'a pas le simplisme grossier qu'on pourrait lui prêter. C'est tout entier dans cette complexité-là.

On comprend que, dans la peur de perdre, la peur de l'absence et la joie de l'accueil, toute la christologie du venir christique et de l'aller vers le Père est en question. C'est très radical, puisque ce que j'appelle sommairement la peur, en hésitant sur le mot à choisir, se dénomme d'abord le trouble, terme qui ouvre le chapitre 14 :« Que votre cœur ne se trouble pas. »

Nous verrons qu'il y a tout un vocabulaire qui précise des aspects, des moments ou des éléments de ce trouble. Ils ont été recensés et étudiés de très près par les gnostiques du IIe siècle, qui sont les seuls à avoir fait ce travail. Je n'ai pas vu étudier cela dans la grande Église. Il y a donc ici une trace de quelque chose de précieux parce que corrélatif du mot même de joie, qui est un autre nom de la résurrection ou de la présence.

Ce trouble, créé par une absence, est peut-être aussi simultanément une énigme, c'est-à-dire une parole qui n'est pas pénétrable à première vue, qui présente une aporie[4]. Elle sera nommée d'autres noms : phobos, la peur qui fait s'évanouir ou courir ; ekplêxis, la peur qui fige, qui pétrifie ; et enfin lupê, la tristesse. Ces termes essentiels modulent ce qui était appelé en premier la taraxis : « l'ébranlement, la turbidité, la turbulence»[5].

Et il y va d'avoir lieu. C'est pourquoi la première question est la question du lieu et la première affirmation du Christ est : « Je vais vous préparer un topos (un lieu) » (v. 3),à savoir dans« la maison de mon Père» (v. 2). Mais ce lieu, d'une certaine façon, est un non-lieu, c'est un lieu très énigmatique. L'évoquer suscite immédiatement la question de l'orientation. D'où la question de la voie : « “Vous connaissez le chemin.”… “Comment connaîtrions-nous le chemin, nous ne savons pas où tu vas ?” » (v. 4-5). C'étaient les toutes premières questions au début du chapitre 14.

[…]

« 29Ses disciples lui dirent : "Voici maintenant que tu parles clairement et tu ne dis aucune énigme. 30Maintenant nous savons que..." » Ils disent : « Tu parles clairement » et cependant, c'est le même discours du début à la fin. En effet, la différence entre l'énigme et la parole claire, c'est que la parole claire est l'énigme entendue. Il ne faut pas entendre : il leur a parlé par énigmes et maintenant il leur parle par paroles claires, alors retenons la parole claire. Non ! C'est la même parole. C'est seulement dans l'énigme que s'entend la parole claire. La parole claire est l'énigme entendue.

Ce qui donnerait à réfléchir beaucoup plus longuement que nous ne pouvons le faire sur cette fonction de la parabole, de l'énigme dans le Nouveau Testament. Il y a des passages en Matthieu sur les fonctions de la parabole : « Je parle en paraboles, de peur qu'ils n'entendent et se convertissent. » Peut-être que le "de peur que" nous est inaudible.

La parole, ici, est toujours un lieu de dévoilement, qui dévoile le cœur prêt à entendre et le cœur qui n'est pas prêt à entendre maintenant, et celui qui n'entend pas. La parole ne fait rien, la parole révèle la proximité ; la parole ne rapproche pas, la parole atteste qu'on était proche sans le savoir.

 

3) Extrait de la session sur CREDO ET JOIE

Le rapport de la douleur et de la joie dans l'Évangile n'est pas : « Souffrez, souffrez, vous vous réjouirez d'autant plus ». Ce n'est pas la recherche de la douleur. La recherche de la douleur existe, elle a un nom psychologique, mais il ne s'agit pas de cela, simplement il s'agit de ce que, à la lumière de la foi, même la douleur peut n'être pas le dernier mot. Peut-être qu'il y a des moments où elle est le dernier mot psychologiquement de façon provisoire, mais en soi, dans son essence, une douleur forte qui n'entend que soi, qui assourdit tout le reste, peut être une semence de joie, c'est-à-dire une joie déjà là mais non révélée comme telle.

Souvent, quand nous faisons la relecture d'une situation, quelque chose qui a pu être vécu de façon négative nous apparaît à la relecture comme positif pour nous. Eh bien ce côté positif n'est pas simplement quelque chose qui vient s'ajouter après coup, c'était déjà secrètement positif, seulement nous n'étions pas en mesure de l'apercevoir et de le sentir à ce moment-là.

Je parle ici dans un langage qui est celui du Nouveau Testament (et singulièrement de saint Jean) qui est le langage de la semence et du fruit. La semence est le moment où le fruit est déjà là mais n'est pas visible ; celui qui lirait dans la semence verrait déjà le fruit, mais c'est pour nous deux moments, un moment caché et un moment dévoilé. C'est le rapport du mustêrion c'est-à-dire du moment secret de la semence, et du dévoilé accompli qui est le moment de l'avènement, de la venue à corps (à accomplissement) de ce qui était déjà tenu en secret. Quelquefois dans la vie, dans des relectures, cela peut se produire ainsi.

Ce qui est important pour aborder l'Évangile, c'est de ne pas le lire à la mesure de notre psychologie car c'est là que non seulement on manque l'essentiel de l'Évangile, mais en plus on risque d'y apercevoir, soit pour le rejeter, soit (et ce n'est pas mieux) pour y ajouter foi, on risque bien d'y percevoir des perversions.

L'expression « se haïr soi-même » qui est en Jn 12 (qui est en fait positive) ne peut pas être lue psychologiquement et c'est normal, puisque ce n'est pas écrit psychologiquement : il ne s'agit pas de la haine de soi au sens psychologique du terme.

Il ne faut pas se targuer de ce que ces choses-là soient immédiatement en pleine lucidité, en pleine clarté, mais il faut déjà que les questions soient posées, qu'elles soient endurées, que nous prenions conscience d'une distance entre le moment énigmatique et le moment ouvert de parole aisée. Car la parole énigmatique et la parole aisée, dans l'Évangile, c'est la même, mais la même qui est énigmatique en semence et qui est parole claire quand elle est venue à fruit.

Jésus ne parle pas tantôt en paraboles et tantôt clairement, c'est toujours la même parole, mais quand elle est entendue, c'est une parole claire, et tant qu'elle n'est pas entendue, qu'elle suscite la recherche, c'est une énigme.

Le mot "recherche" est un mot technique chez Jean aussi : la recherche, la quête est un moment essentiel d'abordage à la foi qui peut être un moment très long. C'est donc la situation dans laquelle se trouve la parole de l'Évangile. Ce n'est pas par plaisir qu'on écrit des choses en énigmes, c'est parce que la chose en question ne peut venir qu'au terme d'une fructification intérieure ; et même si je vous disais (si on nous disait) la vérité claire, si elle ne survenait pas au terme d'un chemin de recherche, elle ne dirait rien, elle ne serait pas entendue pour ce qu'elle signifie. La pensée de recherche est un chemin, et la foi garde ce caractère-là.

 

III – PARABOLES ÉVANGÉLIQUES

 

1) La parabole est faite pour cacher (Extrait des rencontres sur le JE CHRISTIQUE)

J'ouvre sur une chose qui est très importante. Nous nous leurrons sur la signification d'une parabole si nous pensons par exemple qu'une parabole est une image pour faire comprendre à des gens un peu simples une vérité parce qu'on n'accède pas au concept aisément. Là nous sommes totalement dans l'erreur.

La parabole en effet n'est pas une simplification imagée d'une théorie, ou un récit qui illustrerait par avance pour faire comprendre la morale de la fable. D'abord la parabole n'est pas faite pour ça : elle n'est pas faite pour révéler, elle est faite pour cacher ! Ce n'est pas pour enseigner aux simples mais c'est pour cacher. Et que signifie cacher ? C'est pour garder, abriter une énigme, la garder dans sa forme d'énigme. Et néanmoins cette garde révèle.

Il faudrait lire par exemple ce que dit saint Jean.

« 37Après tant de signes faits devant eux ils ne croyaient pas en lui, 38Ainsi s'accomplit la parole d'Isaïe le prophète, quand il dit : “Seigneur, qui a cru à ce qui a été entendu de nous ? et le bras du Seigneur, à qui s'est-il révélé ? ” 39C'est pourquoi ils ne pouvaient croire, car Isaïe dit de nouveau : 40 “Il a aveuglé leurs yeux et endurci leur cœur, afin qu'ils ne voient pas de leurs yeux, qu'ils ne réalisent pas de leur cœur, qu'ils ne se convertissent pas, et que je ne les guérisse pas ! ” 41Cela Isaïe le dit parce qu'il a vu sa gloire : il parle de lui. » (Jn 12).

Là c'est une allusion johannique mais elle se trouve dans une clarté étonnante chez Matthieu et chez Marc où nous avons la même citation d'Isaïe que chez Jean.

« 10Les disciples s'approchant lui dirent : “Pourquoi leur parles-tu en paraboles ?” 11Il répondit et leur dit : “Parce qu'à vous il a été donné de connaître les mystères du royaume des cieux, mais à eux cela n'a pas été donné. 12Car à celui qui a, on lui donnera et il sera dans l'abondance, mais à celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera enlevé. 13C'est pourquoi je leur parle en paraboles, parce que voyant ils ne voient pas et entendant ils n'entendent pas ni n'intelligent. 14Ainsi s'accomplit pour eux la prophétie d'Isaïe qui dit : "Pour entendre, vous entendrez et ne comprendrez pas ; pour regarder, vous regarderez et ne verrez pas 15car le cœur de ce peuple s'est épaissi : d'oreilles dures ils ont entendu, leurs yeux ils ont bouché, de peur qu'ils voient de leurs yeux, qu'ils entendent de leurs oreilles, qu'ils pensent de leur cœur, qu'ils ne se convertissent, et que je ne les guérisse." ” » (Mt 13)

 « À vous le mystère du Royaume de Dieu a été donné ; mais à ceux-là qui sont dehors tout arrive en paraboles, 12pour que regardant ils regardent et ne voient pas, entendant ils entendent et ne comprennent pas, de peur qu'ils ne se convertissent et qu'il ne leur soit fait rémission. » (Mc 4)

Parler en paraboles a donc pour effet qu'on n'entend pas. Et vous voyez que je n'ai pas essayé d'adoucir la chose par exemple en remplaçant le "afin que" par "de telle sorte que", ce qui serait de façon consécutive, donc un peu moins dur que de façon finale. En effet il faut que nous éprouvions la dureté de cela pour repenser ce qu'il en est d'entendre. Ce qui se donne à entendre est une énigme, et entendre même est une énigme ! Entendre est la chose la plus énigmatique, et ceci est très important parce qu'entendre, ou s'entendre mutuellement, traite de la même question que celle que nous avons évoquée, à savoir : quel est l'être un des pluriels ?

En effet, autre expression johannique : on entend (où on parle) à partir d'où l'on est[6]. Cela veut dire que je n'entends ce que un tel me dit que si je suis là où il est. Entendre n'est pas fait pour communiquer des opinions pareilles, mais pour dévoiler un être-ensemble secret. Le rapport d'être et d'entendre est ici très différent de celui que nous mettons couramment en œuvre.

Donc la parabole est dévoilement pour qui l'entend, exclusion pour qui ne l'entend pas, et cette exclusion a en même temps la fonction de garder la parabole en ce qu'elle est, c'est-à-dire quelque chose qui n'est jamais possédé même par celui qui entend, pas plus que par celui qui n'entend pas.

Vous vous rendez bien compte que je viens de dire « celui qui… celui qui… » comme le texte le dit. Nous n'oublions pas qu'il ne s'agit pas d'une part d'individus qui auraient pour destin d'être à jamais en dehors et d'autre part d'individus qui auraient pour destin d'être à jamais en dedans[7]. Les textes de Jean pas plus que ceux de Paul ne sont répartiteurs entre des individus. C'est en quiconque qu'il y a du christique et du mortel.

 

2) Une parole parabolique

    (Extrait de Une parole parabolique (cours sur les paraboles professé à partir des paroles énigmatiques de Mc 4, 10-13 et 21-25 ))

Dans le chapitre 4 de Marc, après la parabole du semeur on trouve un discours de Jésus sur les paraboles :

« 10Et lorsqu'ils furent seuls, ceux qui étaient autour de lui avec les Douze l'interrogeaient sur les paraboles, 11et il leur disait : “À vous a été donné le mystère du royaume de Dieu, mais pour ceux en dehors, toutes choses adviennent en paraboles, 12afin que, observant, ils observent et ne voient pas, écoutant, ils écoutent et il n'intelligent pas, de peur qu'ils ne se convertissent et qu'il leur soit pardonné”. 13Et il leur disait : “Ne comprenez-vous pas cette parabole? Alors comment connaîtrez-vous toutes les paraboles ?” »

Ensuite commence ce qu'on appelle l'explication : le semeur sème la parole… À cela il faut ajouter les versets 21-25 où Marc introduit des paroles du Christ qui se réfèrent à la question du caché et du manifesté, et qui se réfèrent donc à ce qui est en question dans la parole parabolique :

« 21Il leur disait : “La lampe vient-elle pour être placée sous le boisseau ou sous le lit ? N'est-ce pas pour être placée sur le lampadaire ? 22Car rien de caché qui ne doive être manifesté, rien n'arrive de secret que pour venir se manifester. 23Si quelqu'un a oreilles pour entendre, qu'il entende” ! 24Et il leur disait : “Prenez garde à ce que vous entendez ! De la mesure dont vous mesurez, il sera pour vous mesuré, et il vous sera ajouté. 25Car celui qui a, il lui sera donné. Et celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera enlevé ” ! »

 

●  Les idées communes à propos de la parabole.

À propos de la notion de parabole, j'indique deux lectures insuffisantes : d'abord l'idée vulgaire de parabole, qui en fait essentiellement une mise à la portée à l'usage des simples.  C'est ainsi par exemple que l'on oppose souvent d'une part le langage de Jésus qui se sert des choses usuelles et bien connues, et d'autre part les absconses spéculations théologiques. C'est ainsi également que l'on accentue le Jésus simple des évangiles synoptiques et le Jésus théologien de Jean. Nous avons travaillé à rendre insignifiante cette opposition-là.

Il n'est pas sans doute inintéressant de voir que ce type de parole qu'est la parabole se réfère à un genre littéraire attesté par ailleurs et qu'on nomme le mashal, un mot qui indique ce que nous appelons aujourd'hui parabole, mais aussi l'énigme, éventuellement un jeu de mots, une forme littéraire à quoi se référerait ce type de discours.  […]

 

●  Attitudes devant la parole apparemment inaudible.

Vous avez remarqué par ailleurs que se fait jour ici, dans le texte, une notion apparemment négative de la parabole : la parabole est faite pour qu'on ne comprenne pas. Cela pose la question de : comment concrètement se tenir devant un discours comme celui relaté par Marc : « Pour ceux du dehors, tout arrive en paraboles… pour qu'ils ne comprennent pas » ? Devant un texte de ce genre, il y a deux attitudes irrecevables, et une bonne attitude :

1. la première attitude irrecevable c'est de refuser pas un biais quelconque cette parole inaudible. Et il existe des modes sournois de refuser, dont ce que nous venons de lire est un exemple. C'est le recours à la culture de l'époque : faire un tri, dans la parole évangélique, entre d'une part ce qui est authentique, c'est-à-dire ce qui fait partie des ipsissima verba (en général c'est ce qui nous convient le mieux), et d'autre part, ce qui relève de la culture de l'époque, cela étant expliqué par exemple par la méthode du judaïsme tardif, mais ne pouvant en aucune façon être de Jésus. Je simplifie un peu, car ce n'est pas précisément ce point que je critique, c'est le principe qui porte le ciseau dans le tissu du texte, dans la texture de l'Écriture, en en faisant deux parts. Cela tue la Parole.

2. la deuxième attitude, également irrecevable, c'est de dire : « Ah bon, je ne le croyais pas, mais donc Dieu désire l'endurcissement »… et être content avec cela. C'est une attitude qui n'est pas fidèle au cœur, car on sait bien que c'est dans notre cœur qu'il faut porter le ciseau. C'est même essentiellement cela la krisis, la déchirure fondamentale. Mais il faut le faire à bon escient. Ce que j'appelle ici notre cœur, c'est à la fois les présupposés hérités nativement que nous appelons des évidences, mais c'est aussi peut-être l'Esprit de Dieu présent en nous. C'est pour cela qu'il ne faut pas se rendre trop vite non plus.

Alors quelle est la bonne façon ? La bonne façon c'est de tenir la question comme question, de ne pas céder sur le cœur tant qu'il paraît bon, de ne pas trouver des subterfuges pour plier le texte à notre cœur. Tenir la question.

 

●  Éléments sous-jacents.

Dans le cas présent, il y a un rapport étroit entre le mustêrion et la parabole, tel que la parabole joue à la fois le rôle de voile et le rôle de dévoilant. Nous avons une idée extrêmement simpliste des rapports du caché et du manifesté, parce que nous pensons en alternance et en opposition, alors que ce qui manifeste vraiment le caché le voile en même temps parce qu'il le manifeste encore comme caché. Et il n'y a pas une conception et une conception, il y a deux aspects fondamentaux de cette réalité qui est la Révélation.

Vous me direz : oui, mais ici ce n'est pas cela qui fait difficulté, c'est la différence entre ceux du dedans et ceux du dehors, et aussi que c'est fait pour enténébrer (« Pour ceux du dehors, tout arrive en paraboles… pour qu'ils ne voient pas… qu'ils ne comprennent pas »). Ces deux difficultés sont assez faciles à dissoudre parce qu'elles ne sont pas au cœur de la question.

1/ Il faut bien voir que le dedans et le dehors ne sont pas "les uns" et "les autres", mais c'est toujours au cœur de nous qu'il y a le dedans et le dehors. C'est très important, et en rapport avec notre façon habituelle de lire l'écriture ici.

Le débat violent avec l'extérieur qui a pour type le débat avec les pharisiens n'est pas une anecdote passée. J'entends l'Évangile à la mesure où ce débat est débat du Christ et du pharisien en moi : le débat est dans l'auditeur. Cela d'une certaine façon conforte largement la façon dont nous avons voulu approcher l'Écriture.

2/ Par ailleurs, dans la question du "pour" enténébrer : « Pour ceux du dehors, je parle en paraboles pour que, regardant, ils ne voient pas, pour qu'entendant ils ne comprennent pas…», il faut savoir que les conjonctions notamment causales, finales etc. dans le Nouveau Testament, ne correspondent pas à notre grammaire occidentale, et très souvent le "pour" final devrait se traduire plutôt de façon consécutive : « de telle sorte que », ou « ce qui est que ». Nous avons en particulier fait une réflexion de ce genre à propos de saint Jean où c'est très clair[8]. L'étude des conjonctions de subordination chez Jean est très importante. On retrouve quelque chose de semblable à propos des rapports entre sauver et juger : « le Fils de l'homme n'est pas venu pour juger, mais pour que par lui le monde soit sauf ; et celui qui n'entend pas est déjà jugé »[9], il est jugé du fait de ne pas entendre. Il y a là cette krisis qui est la condition même de l'avènement[10], en ce que, pour que du neuf advienne, il se fait que de l'ancien s'en va. C'est dans le même mouvement.

Nous avons marqué un certain nombre de points de réflexion sur la façon de se tenir concrètement devant un texte apparemment scandaleux que celui-ci, et sans avoir hâtivement cherché des subterfuges en tripotant le texte. Je ne dis pas que nous sommes tout à fait encore au point d'entendre ce texte, mais se tenir devant cette question est ce qu'il faut faire.

Ceci d'autant plus qu'ici, Jésus fait explicitement œuvre de didascale (d'enseignant). Et qui est le didascale de la parole évangélique, sinon Jésus le vivant ? Jésus ressuscité est notre didascale. Marc disant la parole, dit la parole de Jésus ressuscité. Et cette première didascalie est une référence essentielle pour tout le temps de l'Église, puisque l'Église tient cette Écriture dans sa main comme sa référence.

Mais la recherche de Jésus didascale ne s'arrête pas là ! Elle continue dans la recherche d'intelligence, dans le don d'intelligence de ces textes que nous ne cessons d'approcher, de chercher à approcher. Je fais allusion ici à la symbolique du caché et du manifesté, une chose qui nous est très étrangère car ce n'est pas structurant chez nous, d'autres structures se sont substituées :

 ● Nous avons notamment chez nous la structure du prévu et du réalisé, du plan de Dieu et de l'effectivité de choses, c'est-à-dire finalement la structure du programmateur et de l'accomplissement du programme : nous retrouvons toujours ces choses qui courent dans l'idée de Dieu créateur.

● À la place de cela, dans le texte évangélique, nous avons la structure du caché au manifesté, ce qui met en question les rapports de temps. Et c'est cela qui est repris au verset 12, on trouve la question du krupton (caché) et du phanéron (manifesté), et nous savons par ailleurs que cela a une signification par rapport à la symbolique végétale, à la mesure où la graine est l'arbre en caché, et l'arbre est le même que la graine dans le manifeste, dans le manifesté[11].

À la façon dont nous marchons ici, il apparaît peu à peu que nous ne considérons pas, sous le terme de parabole, simplement un genre littéraire particulier qui occupe quelque pages de l'Évangile, mais nous considérons en un certain sens que toute l'Écriture et toute parole sur Dieu, sont, en ce sens-là, essentiellement paraboliques. Je ne dis pas que toute page est de la structure particulière du genre parabole ; je dis, au sens où j'ai essayé de penser ce qu'il en est profondément de la parabole, que toute parole sur Dieu est essentiellement parabolique.

 

3) Parabole des talents.

Les paraboles ou les symboles ne sont surtout pas des exemples simplifiés qui nous permettraient de "monter vers". Les paraboles cachent, et c'est dit en toutes lettres : « Je leur parle en paraboles de peur qu'ils n'entendent ». Ce n'est pas tout à fait la bonne traduction, mais ça touche à ça, et ça a un sens.

La parabole est le recueil de quelque chose qui, n'étant pas possédé, est néanmoins susceptible d'être reconnu dans les effets ou les échos que cela reçoit de l'être-à-l'insu[12]. Et cela, c'est capital

C'est à partir de l'insu que le prétendu su s'éclaire. Il faut repenser ce que nous croyons savoir à partir de l'insu. C'est le haut qui éclaire le bas. Les paraboles ne sont pas des exemples, ne sont pas des métaphores, ne sont pas des images pour nous aider à comprendre. Pas du tout. Les paraboles sont faites “pour qu'on n'entende pas”, c'est dit en toutes lettres dans le texte, c'est-à-dire pour recéler en elles leur sens propre de telle sorte que nous nous mettions à l'œuvre pour le découvrir. La parabole est une énigme qui induit le chemin de la pensée. La parabole est le lieu de la plus haute pensée.



[2] Les numéros avec NH correspondent au texte qu'on trouve sur le site naghammadi mais ce texte est assez éloigné de la traduction de Jacques Ménard (éd Letouzey & Ani, 1967), qu'utilise J-M Martin : Cf. http://www.naghammadi.org/traductions/textes/evangile_philippe.asp   Le texte copte est lacunaire et pas sûr.

[3] Ceci est développé dans les rencontres sur la prière, 8ème rencontre. Jn 16, 16-21 : De l'énigme à la prière ; tristesse et joie ; la femme qui enfante et les rencontres 7 et 9

[4] On nomme aporie (en grec aporia, absence de passage, difficulté, embarras) une difficulté à résoudre un problème..

[6] Par exemple : « Celui qui est de la terre est de la terre et parle à partir de la terre. » (Jn 3, 31) ; « Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu » (Jn 8, 47).

[7] « Pour entendre l'Évangile, il faut cesser d'avoir un concept de sujet autonome, autosuffisant, totalement un, alors qu'il y a homme dans l'homme. L'homme spirituel est en exil dans l'homme mondain. » (J-M Martin)

[10] Ceci est tellement important que la citation d'Isaïe se retrouve à de nombreux endroits du Nouveau Testament avec des variations : en Mc 4, 12; Lc 8, 10 ; Jn 12, 40 ; Ac 28, 26-27 ; Rm 11, 8. Il y a une phrase de Jésus du même genre dans le chapitre de l'aveugle-né :« Je suis venu vers ce monde pour un jugement, que les non-voyants deviennent voyants, et que les voyants deviennent aveugles » (Jn 9, 39). Voir ce qu'en dit J-M Martin dans  Jn 9, 1-41 : Guérison de l'aveugle-né suivie d'une enquête à son sujet. ..

[12] « L'erreur est de réduire mon être à ce que je sais de moi. L'essentiel de moi-même est mon insu. Jésus dit : « Le pneuma tu ne sais d'où il vient ni où il va, ainsi en est-il de tout ce qui est né du Pneuma. » (Jn 3). Or nous sommes engendrés du pneuma. Tout homme est séminalement engendré de l'insu. Reconnaître l'insu, c'est la pointe du savoir… Ma véritable naissance n'est pas ma naissance au sens biologique, psychologique, culturel, ou juridique du terme.. « Si quelqu'un ne naît pas d'en haut, il n'entre pas dans le royaume de Dieu . » Autrement dit, croire, ce n'est pas ajouter quelques connaissances à ce que je sais déjà, c'est naître à une identité plus profonde, c'est-à-dire naître à la conscience de l'existence de mon insu. » (J-M Martin, session Absence et/ou Présence sur Jn 14-16).