Voici les aventures de Sophie, la Sagesse qui n'est pas sage ! On trouve par exemple ce récit dans la grande Notice d'Irénée, Contre les Hérésies. J-M Martin y fait régulièrement allusion. Comme le Plérôme valentinien est formé avant les aventures de Sophie, il est bon de se référer au message : Gnose valentinienne : Lieux fondamentaux, angélologie, chambre nuptiale. Citations d'Extraits de Théodote.. Le schéma qui est dans le présent message provient du livre de François Sagnard, dominicain, La gnose valentinienne et le témoignage d'Irénée, éd Vrin 1947 (c'est une partie de p.145), un autre schéma fait par J-M Martin se trouve dans Arbre généalogique de la gnose chrétienne.

La différence de police dans le texte ci-dessous correspond au fait que ce sont des extraits de deux interventions différentes de J-M Martin : la plus grosse police, qui fournit le corps du message, provient de la méditation de Rm 1, 18-22[1], nous avons mis ici la lecture valentinienne (pour le reste voir Rm 1, 18-32 : L'entrée du péché dans le monde ; la colère de Dieu) ; et la plus petite police correspond à la lecture du texte d'Irénée faite lors d'un cycle au Forum 104.

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Les malheurs de Sophie la Sagesse

Extraits de la Grande Notice d'Irénée

 

 

« 18En effet, la colère de Dieu se dévoile du haut du ciel sur toute impiété et tout désajustement des hommes qui détiennent la vérité dans le désajustement…  21parce que, connaissant Dieu, ils ne l'ont pas glorifié comme Dieu ni eucharistié, mais ils se sont évanouis dans leurs dialogismes (raisonnements), et leur cœur insensé s'est enténébré. 22Prétendant être sages ils sont devenus fous.»

 

Logos et Sophia, deux titres du Christ.

Dans le texte de Paul, ce qui est mis en avant c'est sophia (la sagesse). Ce terme de sophia est très fréquent chez Paul, et il aura une importance capitale dans le développement de la christologie. Le terme qui prend le plus d'importance au IIe siècle pour méditer sur le Christ, ce n'est pas le terme de Fils. Jusqu'à Tertullien et au-delà de lui, ce qu'il en est du Christ est médité à travers les mots Logos et Sophia[2], avec des nuances puisqu'en général c'est le Logos qui est la Sophia, mais chez certains comme Théophile d'Antioche dans les années 180, la Sophia est plutôt référée à l'Esprit Saint qu'au Logos.

Le mythe valentinien de la déchéance de Sophia.

Le thème de la Sophia est déjà important chez les premiers lecteurs gnostiques de Jean et de Paul, dans le récit qu'on appelle le mythe de la déchéance de la Sophia : une Sophia qui déchoit, c'est un nom de Dieu qui déchoit. Et la lecture que fait Paul dans notre texte est gardée précieusement par les gnostiques valentiniens.

Dans le récit valentinien le péché premier est le péché de Sophia, c'est-à-dire que le péché a lieu non pas parmi les hommes mais parmi les Éons qui sont les noms de Dieu mais aussi les grandes paroles qui précèdent l'humanité. En effet l'humanité n'est que porte-parole, porteur de la parole qui la précède, la parole qui est le Logos, le Logos qui manifeste les aspects de la face de Dieu, qui est la monstration de Dieu. Les Éons correspondent aux dénominations de Dieu (Monogénês, Logos …), et aux multiples dénominations qui se trouvent en saint Jean (« Je suis la vie », « Je suis la lumière »…). Là il y a quelque chose à quoi il faut bien se familiariser.

 

Les mésaventures de Sophie la Sagesse

 

Sophia, le dernier des éons, est un des noms, légitimement, du Monogénês (du Fils un). Mais se produit un premier désordre dans le Plérôme (dans la plénitude des dénominations). Autrement dit le désordre chez les hommes est précédé d'un désordre chez les dénominations. Pourquoi ? Parce que la base du désordre chez les hommes est la surdité mutuelle, c'est-à-dire la méprise, le malentendu. Or Sophia, cet Éon qui est le dernier, veut saisir le Père et s'élance pour le saisir. Mais seule la totalité du Nom qui est le Monogénês voit le Père, les noms partiels par eux-mêmes n'ont pas la capacité de voir le Père. Donc elle le manque. Et c'est ce qui institue le premier désordre dans le Plérôme avant que ce désordre n'atteigne la région des hommes.

Dans sa volonté de saisir le Père, Sophia est représentée comme s'étendant indéfiniment en avant de telle sorte que, dit le texte, « elle se serait complètement diluée dans l'infinité de la douceur du Père si elle n'avait pas d'abord été fixée et arrêtée ». Ce premier rôle de fixation c'est-à-dire d'arrêt de la tendance indéfinie, est la croix. Nous avons déjà entendu cela ailleurs, c'est une constante dans la pensée du IIe siècle[3].

Or les deux fonctions de la croix sont de fixer (de solidifier, de sauver) et de séparer[4]. Sophia, qui est une réalité intra-pléromatique, est ainsi restituée de son errance (ou de son erreur) par la fixation de la croix, mais il y a aussi une séparation : un aspect de Sophia est donc désormais quelque chose de jeté en dehors de la plénitude (du Plérôme). C'est l'ouverture de la vacuité, du vide par rapport au Plérôme. Nous entendons très bien ici saint Jean : « La totalité (ta panta) advint à travers lui, et hors de lui advint rien (le rien, la vacuité). » (Jn 1). C'est ainsi que les gnostiques lisent Jean.

 
Irénée, Adversus Haereses Livre 1, 2, 2, p. 39 de l’édition des Sources Chrétiennes d’Outreleau :

« Mais le dernier et le plus jeune Éon de la dodécade émise par l’Homme et l’Église, c’est-à-dire Sagesse, s’élança violemment (elle bondit) – voilà la première geste de Sophia – et subit une passion sans l’accompagnement (ou l’étreinte) de son conjoint. Cette passion (pathos) avait pris naissance aux alentours de l’Intellect et de la Vérité – Intellect (Noùs) et Vérité (Alêtheia), ce sont les deux premiers Éons du Plérôme car Noùs et Monogénês c’est le même, et Alêtheia, c’est sa conjointe – mais elle se concentra en cet Éon – il s'agit de Sophia – qui en fut altéré.» Le mot altéré –  il faudrait s’arrêter à tous les mots, ils ont un sens absolument précis – le mot  altéré est très bien choisi, on le voit beaucoup plus loin à propos de la fille de Sophia. Car Sophia va rester à l’intérieur du Plérôme, c’est sa fille, c’est-à-dire sa manifestation qui sera jetée hors du Plérôme, et la différence, c’est que la première subit l’altération et la seconde la contrariété. Il y a une méditation sur le rapport de l’altération des noms et du moment où les noms deviennent des contraires.

« Sous couvert d’amour, c’était de la témérité parce qu’il n’était pas, comme l’Intellect, uni au Père parfait - l’Intellect, c’est le Fils Monogène - Cette passion consista en une recherche du Père, car il voulut, comme ils disent, comprendre la grandeur de ce Père, mais comme il ne le pouvait, du fait même qu’il s’attaquait à l’impossible, il se trouva dans un état de lutte d’une extrême violence à cause de la grandeur de l’Abîme et de l’inaccessibilité du Père. »

Intervention de Limite qui est aussi la croix.

Plérôme ; schéma de F Sagnard modifié, Gnose valentinienne 1947Limite : c’est un Éon très important qui n’a pas forcément toujours la même signification. Dans un premier temps, c’est la limite d’entre le Père et le Plérôme. Dans un autre temps, cela servira à être une limite entre le Plérôme, qui est de toute façon la région de la lumière, et la ténèbre, c’est-à-dire la région infra-plérômatique. Et le mot de limite est très important parce qu'il ne fait que mettre en œuvre des choses qui sont énoncées et qui sont déjà mises en œuvre ; car dès l’instant qu’il y a Abîme et son Fils, il y a une dif-férence, il y a une limite. Quelle est-elle ? Le principe même de la limite est constitutif de l’unité. C'est pour cela que, dans la considération selon laquelle l’un doit être seul, justement, il ne faut surtout pas confondre l’unité et la solitude, ni même la solité. L’unité est toujours déjà l’union de deux. L’unité la plus élevée est toujours l’union de deux et même de trois, s’il s’agit de la sainte Trinité.

« Comme il (l'Éon Sophia) s’étendait toujours plus vers l’avant, il allait finalement être englouti par la douceur du Père et se dissoudre dans l’universelle substance s’il n’avait rencontré la Puissance qui consolide les Éons et les garde en dehors de la Grandeur inexprimable. À cette Puissance ils donnent le nom de  Limite. »

Adversus Haereses I, 2, 4. « Le Père alors, par l’intermédiaire du Monogène, émit en surplus la Limite dont nous avons déjà parlé; il l’émit à sa propre image, c’est-à-dire sans couple, sans compagne. Car ils veulent tantôt que le Père ait Silence pour compagne, tantôt qu’il soit au-dessus de la distinction de mâle et de femelle. À cette Limite ils donnent aussi les noms de Croix, de Rédempteur, d’Émancipateur, de Délimitateur et de Guide. C’est par cette Limite, disent-ils, que Sagesse fut purifiée, consolidée et réintégrée dans sa syzygie. Car, lorsqu’eut été séparée d’elle son Enthymésis avec la passion survenue en celle-ci, elle-même demeura à l’intérieur du Plérôme; mais son Enthymésis, avec la passion qui lui était inhérente, fut séparée, “crucifiée” et expulsée du Plérôme par Limite.

Cette Enthymésis était une substance pneumatique, puisque c’était l’élan naturel d’un Éon, mais c’était une substance sans forme ni figure, car Sagesse n’avait rien saisi ; c’est pourquoi ils disent que cette substance était un “fruit faible et féminin”. »

 

Le couple Christos / Pneuma.

S'impose donc une rectification de Sophia et des autres Éons, et un autre couple apparaît, c'est le couple Christos / Pneuma. Quelle est sa fonction ? Elle est plurielle :

– le Christ enseigne les Éons (les dénominations) : il leur enseigne la nature du couple, c'est-à-dire que l'un n'est rien sans l'autre, que les deux dénominations doivent aller ensemble, s'entre-pénétrer. Il enseigne que le Père est imprenable, inconnaissable par tout être fragmentaire.

le Pneuma égalise les Éons. Les Éons disent des choses (aspects?) différentes de la Plénitude de la divinité qui est dans le Christ : Vie dit une chose, Logos une chose, Vérité une chose… Ils sont fragmentaires. Mais ils ne sont fragmentaires que pour autant qu’ils ne sont pas perçus dans leur plénitude. Quand ils sont perçus dans leur plénitude, ils ne disent qu’une seule et même chose, et c'est ce que signifie le petit mot : « il les égalise » : au lieu d’être pris comme disant quelque chose à part, chacun dit ultimement le même et la totalité, c’est-à-dire l’indicible.

– le Pneuma apprend aux Éons à eucharistier. Le manque fondamental avait été la volonté de prise : ils sont rectifiés en apprenant à rendre grâce, c'est-à-dire à avoir le sens du don, le sens de charis (de la grâce).

Lorsqu'ils ont été rectifiés par Christos / Pneuma, les Éons se rassemblent. La concordance absolue fait que dans cette assemblée ils eucharistient, et le produit de cette eucharistie c'est Jésus ou la Lumière. Le mot Lumière est donc un nom du Monogenês comme totalité accomplie.

 

Adversus Haereses I, 2, 4 « Après que cette Enthymêsis (ce projet) fût bannie du Plérôme des Éons, que la mère de celle-ci eut été réintégrée dans sa syzygie (son couple)  - car quand un Éon est en accord avec son conjoint, il est en accord avec la totalité des Éons - le Monogène émit encore un autre couple, conformément à la Providence du Père, afin qu’aucun des Éons ne subisse désormais une passion semblable : ce sont Christ et Esprit Saint (Christos et Pneuma) –- [couple] émis en vue de la fixation et de la consolidation du Plérôme ». Ici, deux termes techniques : la fixation, c’est le contraire de la turbulence, de la fluence parce que, de la fille de cette même Sagesse, il sera dit qu’elle “bouillonne” et cette Sagesse s’appelle aussi Pneuma. C’est ainsi que nous avons une sorte de méditation sur les premiers versets de la Genèse. Les qualificatifs attribués à la Sagesse : “privée de”, “sans forme” (a-morphos, a-oratos), ce sont les termes dont se sert la Septante pour traduire le tohu bohu de la Genèse. « La terre était tohu-bohu » : c’est cette terre-là qui était la Sagesse. « Et la ténèbre était au-dessus de l’abîme » - la ténèbre et le sans-fond ; ici c’est l’abîme négatif - « et le Pneuma de Dieu était porté au-dessus des eaux » - ce mouvement est l’absence de fixation et la Sagesse est lue ici.

I, 2, 5 « Le Christ leur enseigna (aux Éons) la nature de la syzygie (du couple) et· publia au milieu d’eux la connaissance du Père, en leur révélant que celui-ci est incompréhensible et insaisissable et que personne ne peut le voir ni l’entendre, sinon à travers le seul Monogène ; la cause de la permanence éternelle des Éons est ce qu’il y a d’incompréhensible dans le Père, et la cause de leur naissance et de leur formation est ce qu’il y a de compréhensible en lui, c’est-à-dire le Fils – le Père est le principe de la permanence des Éons, c’est-à-dire qu’ils sont mis dans l’être à partir du Père, mais le Fils est le principe de leur formation. La formation, c’est la gnôsis : nous sommes jetés en avant de notre connaissance, nous avons racine dans le Père, mais nous ne le savons pas. – Voilà ce que le Christ nouvellement émis effectua en eux. »

I, 2, 6.« Quant à l’Esprit Saint, après avoir égalisé tous les Éons, il leur enseigna à rendre grâces et introduisit le vrai repos. Et c’est ainsi, disent-ils, que les Éons furent établis dans l’égalité de forme et de pensée, devenant tous des Intellects, tous des Logos, tous des Hommes, tous des Christs; et de même pour les Éons féminins, tous des Vérités, des Vies, des Esprits, des Églises. »

« Consolidés et en parfait repos, les Éons, disent-ils, chantèrent avec une grande joie un hymne au Pro-Père,tout en prenant part à une immense réjouissance. - Le thème de la joie est un thème eschatologique, nous sommes dans l’équivalence eschatologique au sein du Plérôme - Et pour ce bienfait, dans une unique volonté et une unique pensée de tout le Plérôme des Éons, avec l’assentiment du Christ et du Pneuma (de l’Esprit) et la ratification du Père, chacun des Éons apporta et mit en commun ce qu’il avait en lui de plus exquis et comme la fleur de sa substance ; - nous arrivons au sacrifice spirituel, à la donation du meilleur de soi -tressant le tout harmonieusement en une parfaite unité, - tressant, comme on tresse une mélodie, tous les espaces harmoniques de l’hymne en question ici, cette haute liturgie spirituelle - ils firent, en l’honneur et à la gloire de l’Abîme, une émission qui est la toute parfaite beauté et comme l’étoile du Plérôme : c’est le Fruit parfait, Jésus, qui s’appelle aussi Sauveur, et encore Christ, Logos, du nom de ses pères, et aussi Tout car il provient de tous. En même temps, en l’honneur des Éons furent émis pour lui des gardes du corps, qui sont les Anges de même race que lui. »

 

Le salut.

Mais dans la vacuité extérieure au Plérôme il y aura ensuite les vicissitudes de la fille de Sophia (qui s'appelle encore Sophie[5]), c'est-à-dire de cet aspect de Sophia qui est rejeté hors du Plérôme, qui est considéré comme étant extra-pléromatique, dans le vide. Et ces vicissitudes, ce sont "les malheurs de Sophie". C'est ici que se situe la région des frayeurs, la crainte, la fuite, autant de tendances qui, solidifiées ensuite, constitueront le monde.

 

Adversus Haereses I, 4, 1. « Voici maintenant les événements extérieurs au Plérôme tels qu'ils les présentent. 

Lorsque l'Enthymésis de la Sagesse d'en haut – Enthymésis qu'ils appellent aussi Achamoth - eut été séparée du Plérôme – Voilà, le Plérôme a trouvé sa limite par l’Éon-limite, ce qui crée un dedans et un dehors. Dedans et dehors peuvent avoir des significations multiples comme un et deux a toujours un type de rapports multiples. On peut être deux depuis le duo enchanté jusqu’au duel meurtrier. C’est toujours deux. Il y a une indéfinité de façons d’être deux. De même pour le dedans et le dehors.

–  avec la Passion qui lui était inhérente Une passion qui lui était inhérente : le pathos. Nous avons un langage près du stoïcisme qui distingue le discours droit (orthos) et le discours pathétique (pathos signifie ce qui est tordu, ce qui n’est pas droit, ce qui manque ou ce qui excède). Le manque et l’excès, ce qui déborde du juste, qui déborde du bien ajusté, c’est une passion.  

…. elle bouillonna, disent-ils, dans les lieux de l'ombre et du vide… Voilà que le dehors est caractérisé. Le dehors est ténèbre, vacuité, manque de sérénité, c’est-à-dire bouillonnement. Nous avons là des traces de ce qui est lu depuis fort longtemps comme la région indiquée dans le second verset de la Genèse : « La terre était tohu-bohu – les Hellénisants traduisent pas chaos (bouillonnement chaotique) – la ténèbre était sur la face du sans-fond (sur le vide, l’abîme) et le Pneuma de Dieu se portait sur les eaux »– la fluctuance, le caractère non fixé, non arrêté, donc ce qui précède l’avènement d’un cosmos, d’une mise en ordre. « Dieu dit : “Lumière soit”. Lumière est ». Alors Dieu sépare. La mise en place, la mise en ordre, l’ajustement. La lumière et la ténèbre. Il y a un dedans et un dehors etc. D’ailleurs le Pneuma volète sur les eaux, le Pneuma n’est pas stable, il bouillonne aussi. C’est un esprit divin qui bouillonne. Le Pneuma est un nom de la Sagesse. Je vous signale que dans la perspective aussi bien de la lecture juive (le Talmud) que de la première lecture chrétienne, les mêmes configurations symboliques peuvent être entendues ou utilisées à différents étages ou à différentes étapes du récit : différents étages de la pensée si je parle d’un point de vue spatial, différentes étapes du récit si je parle un langage temporel. Le thème de l’Esprit de Dieu qui était porté sur les eaux est explicitement utilisé même à un étage encore plus bas, lorsqu’il s’agit de discerner, dans les premières matières produites, ce qui est léger et ce qui est lourd. Il est employé ici et il serait pensable déjà dans les premiers épisodes. Il y a des traces de ces lectures. C’est-à-dire que nous avons des grandes configurations symboliques fondamentales qui peuvent rejouer. Nous avons ici comme une sorte de doublet par rapport à la première Sophia, mais ces doublets sont signifiants.Si vous regardez l’Ancien Testament, vous avez beaucoup de doublets. Par exemple, les matriarches stériles, ça se répète à chaque fois pour bien marquer que la vie nouvelle est donation de Dieu. Toute vie est donation de Dieu, mais la stérilité manifeste que la fécondité est un don de Dieu. Vous avez un thème, un leitmotiv, une configuration symbolique.

... c’était inévitable puisqu’elle était exclue de la lumière et de la plénitude– lumière s’oppose à l’ombre (ou à la ténèbre), plénitude s’oppose au vide – étant sans forme ni figure» Les chrétiens, même de la grande Église, traduisent le deuxième verset de la Genèse “la terre était tohu-bohu” par : était informe et akataskeuaston (non ajustée, non séparée), traduction qui a du sens. Or, le mot informe signifie non complètement formé, à la manière d’un avorton – le mot avorton est ici un mot important. Donc cette sagesse est une sagesse-avorton.

Pour nous, le tohu bohu signifie purement et simplement le désordre, alors que tohu et bohu sont deux choses différentes en hébreu. Le tohu bohu, on en fait une seule chose qui est un nom du chaos. C’est comme ça du reste qu’on l’entend dans la Première Église où c’est un des noms de la Sagesse en déperdition : elle est assimilée à la terre qui n’est pas encore formée, donc il y a encore tohu bohu. La lumière qui vient, c’est le principe de la formation ; tout est question ici de formation. Et c’est paradoxal, parce que la terre désolée et vide ou même veuve ou même on pourrait dire stérile – pour annoncer ici toute une série de thématiques symboliques qui ont cours dans l’Ancien Testament – c'est celle-là qui, par la donation, a plus d’enfants que celle qui était mariée ; la désolée a plus d’enfants que... vous voyez le thème. C'est le thème de la terre tohu bohu. Donc ça dit quelque chose de la condition générale de tout natif. L’homme vient au monde informe, c’est pourquoi il y a un processus de formation.

Le Christ eut alors pitié d’elle. – Christos est un des noms du Plérôme, c’est celui qui a "formé" les Éons avec l’aide du Pneuma, sa conjointe – S’étendant sur la Croix– c’est-à-dire traversant la Limite puisque nous avons vu que la Limite s’appelait aussi la Croix – il forma Achamoth – celle-là qui est informe, il la forme. Mais attention – …d’une formation selon la substance seulement, non d’une formation selon la gnose

Morphosis est un des noms du Plérôme ou un des noms du Christ ; il est morphosis, il est notre formation. Seulement il y a deux étapes de formation. Par rapport à la déliquescence de Sophia, il y a une première formation qui la consolide dans son être mais qui ne l’accomplit pas en plénitude, et il y a une formation selon la Gnôsis qui sera l’accomplissement dernier, mais ce n’est pas tout de suite dans l’épisode. Ceci est très important. On le retrouve sous d’autres formes dans des langages peut-être plus accessibles, dans d’autres textes valentiniens comme dans l’Évangile de la Vérité. Cela signifie que nous sommes formés pour autant que nous avons un nom auprès de Dieu, mais nous ne connaissons pas ce nom, nous ne nous connaissons pas.

Nous naissons non complètement formés. Nous avons une première formation qui nous donne d’être mais non pas d’être accomplis – d’être pleinement accomplis. Nous ne sommes plus simplement en semence, mais nous ne sommes pas non plus en plein accomplissement.

Par exemple, si je pense à saint Jean, au chapitre 9 de l’aveugle-né, le Christ reprend le modelage d’Adam puisqu’il crache à terre, et de sa salive et de la boue il enduit les yeux de l’aveugle-né, car nous sommes aveugles de naissance. Nous sommes, mais nous sommes aveugles. Alors le Christ reprend la formation là où elle avait été laissée, il rejoue les premiers gestes, puis il dit à l’aveugle : « va te laver » – c’est le baptême du Pneuma – « il alla à la fontaine de Siloé et il revint voyant ». Voir au sens johannique du terme, c’est l’accomplissement de l’être. Vous avez ici une symbolique qui se trouve chez saint Jean et qui est dans une forme analogue dans cet épisode.

 

Ce qui nous intéresse ici c'est que le salut (l'être sauf) prend un sens dans cette description mythique de la réalité d'angoisse et de frayeur de toute expérience. Le salut de Sophie errant dans les lieux de l'ombre par opposition à la lumière, et du vide (ou de la vacuité) par opposition à la plénitude (au Plérôme), ce salut viendra aussi par plusieurs étapes. Mais il importe de noter que cette Sophie est l'archétype de l'homme en quête, en recherche.

Par ailleurs le nom du sauveur de Sophie est "Lumière". Là nous retrouvons : « Que la lumière soit », que nous avons proposé comme archétype de toute expérience chrétienne sur un préalable d'ignorance, de ténèbres, d'errance, de fluctuance, exprimé dans le langage de la liquidité, du non-solidifié ou du chaotique. Cela se trouve explicitement dans le mythe que nous commentons ici et qui est d'inspiration génésiaque, très évidemment, qui est une méditation sur ce qu'il en est de l'expérience par rapport à la parution de Dieu sous sa dénomination précisément de lumière.

 

Quelques remarques.

Ce que je dis ici est très sommaire par rapport à cette histoire extrêmement complexe. Il y a là une connaissance extrêmement fine de l'expérience spirituelle c'est-à-dire du passage de la ténèbre et de la vacuité à une certaine approche du Plérôme et de la plénitude du Christ.

Par ailleurs, en dépit du langage qui nous est tout à fait étranger, en dépit de l'hétérodoxie d'un certain nombre de choses qui appartiennent à ces gnostiques, il y a là quelque chose qui, pour moi, est l'écho d'une première spiritualité chrétienne authentique.

Quatre remarques pour terminer :

– Il est remarquable que ce texte commente, comme on ne l'a jamais fait ensuite, l'harpagmon de Philippiens 2 dont nous parlions lors de notre lecture : ce qui est parfaitement détecté comme expression fondamentale de l'errance, c'est la volonté de saisir. Sophia voulait saisir le Père, mais maintenant elle eucharistie, et elle est constituée dans le Plérôme (dans la plénitude), ce qui la sépare du vide. Si bien que l'expérience de cette plénitude lui fait reconnaître l'aspect négatif de son errance, de sa non-eucharistie du début.

– Il est intéressant pour nous de voir que la volonté qu'a eu Sophia de saisir le Père est dite une entreprise "impraticable". On peut rapprocher cela de ce que dit Paul : « les hommes détiennent la vérité dans le désajustement ». En effet le verbe saisir est katekheïn, qui signifie avoir (ekheïn), mais à cause du préfixe kata c'est un "avoir" à prétention globalisante, à prétention maîtrisante. Et dans notre façon de chercher on est toujours suspectable de cela, c'est-à-dire que, même avec toutes les précautions pour ne pas prendre, au cœur de notre recherche il y a le désir de vouloir comprendre, et ultimement il s'agit souvent d'un désir de maîtriser la totalité, de détenir pleinement. Alors, découvrir que notre recherche spontanée est impraticable, ça c'est intéressant.

– Ensuite, pour autant que tous les Éons (Sophia comme les autres) sont égalisés, réunis et rassemblés, il est donné à Sophia de voir le Père (mais c'est « donné ») car personne ne voit le Père sinon le Fils. Cette notion d'égalisation des Éons donne un principe de lecture des "Je suis" johanniques : tant que nous les prenons comme des désignations partielles, et qu'il n'est pas entendu qu'elles disent le même, nous n'entendons pas bien ce qui est en question dans le texte de Jean.

– À la suite du désordre causé par Sophia, les trois caractéristiques de ce qui advient à Sophie correspondent aux trois façons de dire la déficience que Paul a énumérées aux versets 21-22 : Sophie est jetée hors du Plérôme (de la plénitude) donc elle tombe dans l'espace du vide (par opposition à la plénitude), dans l'espace de la ténèbre (par opposition à la lumière) et dans l'espace de la folie (par opposition à Sophia, la sagesse), car elle s'appelle Sophie mais elle devient une sorte de prétendue sagesse. De la Sophie déchue il est dit : « Elle bouillonna dans les lieux de l'ombre et du vide ; c’était inévitable puisqu’elle était exclue de la lumière et de la plénitude. » (Adversus Haereses 4,1).

Donc ce n'est pas un mythe qui est inventé de l'extérieur, c'est une lecture pertinente de Paul et de Jean. Ce qui est en question dans ce mythe, c'est l'avènement, dans l'unité, du manque. Les Pères de l'Église vont se gausser du fait que c'est la Sagesse qui n'est pas sage. Mais justement, la Sagesse est le lieu de la possible non-sagesse, et c'est précisément pour cela qu'elle s'appelle Sagesse, parce qu'elle a rapport avec l'insensé.



[1] J-M Martin animait une session sur le Prologue de l'évangile de Jean. Ce qu'il a dit sur les aventures de Sophia était assez court, aussi nous avons complété par d'autres interventions pour que ce soit compréhensible.

[3] Voir note 2.

[4] Pour aider à comprendre le double aspect de fixation et de séparation, J-M Martin prend souvent l'exemple du fromage : quand le fromage prend forme, il y a expulsion du petit lait.

[5] Pour la distinguer de Sophia, elle est appelée ici Sophie, mais c'est pour aider la lecture. Elle a aussi d'autres noms.