Dans sa première lettre saint Jean se réfère à la figure de Caïn. Lors de la session qui a eu lieu à Saint-Jean de Sixt en 2003 cette lettre (thème Connaître et aimer en saint Jean) Jean-Marie Martin a parlé de la référence archétypique à l'Ancien Testament, et en particulier des deux Adam qui représentent deux postures constitutives d'humanité.

 

Caïn égorge Abel, LouvreL'Évangile parle de l'homme en référence à un archétype.

Au chapitre 3 de sa première lettre Jean dit ceci : « 11C'est ceci l'annonce que vous avez entendue dès le principe, que nous ayons agapê mutuelle, 12non pas comme Caïn qui était du mauvais et qui égorgea son frère[1]»

Il s'agit de penser ici la mort et la fratrie. Chez Jean on ne pense pas à partir d'une définition de ce que c'est, mais par référence à l'archétype. Penser la mort, c'est se référer à la première mort. On pourrait dire prototypos, mais plus radicalement archétypos, la première mort.

Or la première mort est un meurtre. Et ce n'est pas seulement un meurtre, mais c'est un fratricide. C'est donc un lieu excellent pour penser le sens authentique de la fratrie entre les hommes et du rapport en elle de l'agapê et du meurtre.

Ce qu'il en est de l'homme se pense souvent, surtout en perspective paulinienne, non pas à partir d'une définition de l'homme, mais à partir d'Adam, de la figure archétypique d'Adam, des Adam, puisqu'il y en a trois[2]. Ici, chez Jean, c'est à partir de Caïn.

L'intérêt est très grand parce qu'il s'agit d'annoncer la Résurrection et l'agapê d'un même mouvement. Vous pourriez me dire : pas du tout, ce que nous avons entendu dès l'archê, c'est “Jésus est ressuscité”. Comment penser d'un même mouvement la Résurrection et l'agapê qui sont, comme on sait, des maîtres mots de l'Évangile, mais qui ne sont pas deux choses différentes ? C'est pourquoi ailleurs Paul nous dit : « C'est ceci l'Évangile, que le Christ est mort et ressuscité », et ici : « que nous ayons agapê mutuelle ». C'est la même chose, c'est parce que la mort et le meurtre surgissent dans le même qu'on comprend que la vie (la Résurrection) et l'agapê se manifestent comme le même. La vie par opposition à la mort, l'agapê par opposition au meurtre. Voilà.

Je reviens sur la signification de l'énigme : l'annonce essentielle, c'est « Jésus est ressuscité » ; or ici l'annonce essentielle, c'est l'agapê. Qu'est-ce qui permet que cela soit pensé ensemble ? C'est que, de fait, de la même manière, la mort et le meurtre étaient pensés ensemble puisque la Résurrection, c'est le dépassement de la mort, et l'Agapê c'est le dépassement du meurtre. Il faut donc bien percevoir la puissance de ces quelques mots : « Non pas comme Caïn qui était du Mauvais ». Il était du Mauvais, car ce qui œuvre ici, c'est la semence de diabolos, la semence du meurtre qui est en Caïn.

Deux Adam.

Or il y a deux Adam[3] c'est-à-dire qu'il y a deux postures constitutives d'humanité :

1) la posture christique (c'est-à-dire la posture adamique de Gn 1) consiste, parce qu'il est image de Dieu (Gn 1, 26), à ne pas vouloir ravir par force l'égalité à Dieu (Ph 2, 6) ;

2) la posture adamique de Gn 3 consiste à tendre la main pour prendre le fruit selon lequel « si vous en mangez, vous serez comme Dieu. » Ce sont deux postures antithétiques, deux modes d'humanité.



[1]  « Le meurtre qui correspond à la haine se pense à partir du premier meurtre qui est même un fratricide. Dans le passage (1 Jn 3, 11-12) la posture de Caïn est opposée à l'agapê mutuelle. Mais d'où se pense agapê ? Il faut écouter la suite de ce que dit Jean. « 16En ceci nous avons connu l'agapê de ce que lui a déposé sa psukhê (psychê) pour nous, c'est-à-dire qu'il est mort pour nous ». Je ne pense l'agapê au sens évangélique du terme qu'à partir du moment où je pense l'agapê à partir de la donation christique, c'est-à-dire de la donation que le Christ fait de lui-même pour nous, même si je ne comprends pas ce que ça veut dire tout de suite. » (D'après J-M. Martin, session de Nevers mai 2012).

[2] Il y a Adam de Gn 1, Adam de Gn 2 et Adam de Gn 3, les deux derniers étant parfois considérés ensemble. Il peut arriver aussi qu'un passage de Gn 2 soit pris par Paul pour parler de Adam de Gn 1, c'est le cas dans le chapitre 5 de l'épître aux Ephésiens où Paul médite la phrase de Gn 2, 24.

 [3] Voir note précédente.