Pour Jacques Chopineau le midrache – mot qu'il préfère orthographier ainsi – est une intervention créatrice remettant en situation d'anciennes écritures. C'est ainsi que de nombreux textes de l'Ancien Testament sont à entendre, il le montre en particulier pour le livre de Jonas. Le Nouveau Testament lui-même met en œuvre cette relecture créatrice comme l'évangile nous le dit : le Christ « en commençant par Moïse et par tous les prophètes, explique dans toutes les Ecritures ce qui le concerne » (Luc 24, 27). Et en créant des midraches pour aujourd'hui, J. Chopineau nous fait « entendre un chant nouveau pour un monde nouveau ».

  • En première partie ont été rassemblés trois articles où il nous introduit aux midraches puis des articles où il nous montre des procédés mis en œuvre l'un dans la généalogie de Jésus en Matthieu, et les autres dans le livre de Jonas.
  • En deuxième partie ont été rassemblés onze midraches qu'il a lui-même écrits.

J Chopineau (1936-2015) est un théologien protestant. Il a enseigné à la Faculté de Théologie protestante de Bruxelles, ainsi qu’à l’Université de Bruxelles et à l’Institut d’Étude du Judaïsme (Institut Martin Buber). Par sa connaissance de l’hébreu, de l’araméen biblique et de l’arabe classique, par ses voyages aussi (surtout en Amérique latine), il nous permet de revenir au sens initial du « Livre » et à sa portée face aux divers visages du monde. (Présentation extraite de http://www.espritdavant.com/ )

Ce message mis sur le blog La Christité est en continuité avec celui du 20 juillet 2016 : Hommage à J Chopineau (1936-2015) et extraits des réflexions de J Chopineau sur la lecture biblique.

  • Les références des écrits de J. Chopineau figurent au début du I et du II, et une table des matières se trouve en fin du fichier pdf.
  • Pour lire, imprimer, télécharger, c'est ici en fichier pdf : J_CHOPINEAU_midrache.

 

 « La Voix ne cesse jamais de parler, en tous les temps. Mais c'est toujours aujourd'hui qu'elle est entendue. » (J. Chopineau)

 

Midraches

par Jacques CHOPINEAU

 

I – Introductions aux midraches et études de textes

 Références des écrits de Jacques Chopineau :

  1. Les midraches (Écrit le 17 décembre 2003, publié sur le site prolib.net).
  2. Midrache, CPED (Centre Protestant d'Études et de Documentation), supplément au bulletin de juin 1977, p. I-VI.
  3. Ce sens qui est saveur, Lire la Bible, Ed. de l'Alliance, Lillois, 1993, p.36-39.
  4. Un notarikon[1] en Matthieu l/l. Note sur la généalogie de l'évangile de Matthieu, ETR 53/2 (1978), pp. 269-70.
  5. Le livre de Jonas comme midrache : a) Un extrait de Jonas : un prophète pour un temps sans prophètes. Thèse de doctorat de Jacques CHOPINEAU, b) La colombe avalée c) Le triple nom de Jonas : la colombe, la ville, l'épée ; d) La repentance d'un peuple. (Les b, c, d sont des textes publiés sur Prolib.net)

 

1. Les Midraches

Texte écrit le 17 décembre 2003 et publié sur le site Prolib.net[2]

Le midrache est un genre littéraire familier dans quelques cercles hébraïsants, mais généralement méconnu -voire inconnu. Ce sont surtout des milieux juifs qui connaissent cette littérature exégétique traditionnelle. Des traductions existent parfois, mais il ne suffit pas de traduire les mots pour accéder à la richesse de cette pensée. Il faut encore comprendre pourquoi telle question est posée et comment la réponse est donnée. Tout cela demande une certaine initiation…

Dans tous les cas, je préfère cette orthographe française « midrache » au « midrash » anglais ou au « midrasch » allemand. D’autant qu’il ne s’agit pas ici d’une étude sur cette littérature, mais bien d’un genre littéraire qui peut être désigné d’un (nouveau) terme français. Voir l'article «  Ce sens qui est saveur[3] ». Les lignes qui suivent n’ont pour fonction que d’introduire à quelques mises œuvres et applications de cette littérature traditionnelle ancienne dans de modestes tentatives nouvelles.

Deux mots cependant sur l’origine de ce terme. Les études ne manquent pas, c’est pourquoi on s’épargnera ici de longs développements. Le verbe hébreu « drsh » (cp arabe : « drs ») signifie « rechercher » (spécialement dans les textes). De là ce substantif dérivé utilisé en hébreu dans le sens de « recherche » (exégétique). En arabe, une évolution sémantique un peu différente a donné le mot « madrasa » (école).

Le mot est attesté dans les textes bibliques (2 Chroniques 13,22 ; 24,27), mais il n’y a pas encore le sens technique d’une étude et relecture d’un texte. La source ancienne est à trouver dans les homélies et explications données dans les maisons d’étude (beit-midrash) situées à côté des maisons de prière (beit-tefila). De là, ces compilations tardives (entre autres, ce « Midrash rabba » sur les livres bibliques) qui transmettent ce que des sages anciens ont dit au sujet du texte biblique.

Les « midraches » qui suivent relèvent d’un genre différent. Et même, il y a loin des sources à ce qui est fait ici sous le même nom. Certes, le ruisseau ne pourrait exister sans la source qui lui a donné naissance. Mais il s’écarte parfois du fleuve pour arroser une autre plaine.

De tels « midraches » ont déjà été publiés dans des revues qui ont bien voulu les accueillir (Foi et Vie ; Etudes Théologiques et Religieuses), mais le terme est encore largement inconnu en tant qu’il désignerait, en français, un genre littéraire exégétique particulier.

Il est clair que le « midrache » doit beaucoup au « midrash » connu en hébreu (ou en araméen). Pour autant, comme on le verra, ce n’est pas ici une simple imitation, ni une nouvelle mouture de l’exégèse juive traditionnelle. Qu’est-ce qui a été repris ?

D’abord, la diversité des lectures possibles. En finir avec le règne exclusif de l’explication de texte - largement dénoncée depuis longtemps[4]. Comme si un texte n’avait qu’un seul sens. Comme si la lecture n’était pas celle du lecteur. Comme si le texte « produisait du sens ». On dirait aussi bien que l’escalier produit de l’élévation. Dès lors, on pourrait « démonter le texte pour voir comment il « fonctionne ». Absurdités à la mode… Un texte ne fonctionne pas, pas plus que l’escalier par lequel je peux monter ou descendre.

En effet, sauf pour les textes dont la visée est univoque (notice technique, mode d’emploi etc.…), le sens du texte n’est pas dans le texte, mais dans la lecture du texte. C’est le cas des textes poétiques ou des textes qui ont un statut de « texte sacré ». Il ne s’agit donc pas d’extraire (savamment) LE sens du texte, mais de montrer un des sens du texte et comment il retentit dans le cœur du lecteur.

De même, une des facettes de la pierre précieuse, n’est pas toute la pierre. Et les facettes sont tellement nombreuses qu’aucune vision ne peut en montrer tous les aspects. Ce que tu vois n’est pas ce que je vois – moi qui suis placé à un autre endroit. D’ailleurs, chaque époque a ses lectures. En outre, ces facettes ne seront pas forcément semblables à tous les âges de la vie du lecteur.

Dans un tel « midrache », le lecteur prendra ce qui lui convient, aujourd’hui, et laissera ce qui ne correspond pas à sa vision actuelle. Dans le « midrash » original, cela correspond à ce que dit « rabbi untel » qui n’est pas ce que dit « rabbi untel ». La diversité des approches est encore souvent couronnée par un « et d’autres disent » ou « il y en a qui disent », voire : « les sages disent »…

L’expression, très habituelle, de « Autre explication », montre assez la diversité des approches des sages et, donc, de ses échos dans la conscience du lecteur. Ainsi, une même balle rebondit différemment selon le terrain. Ici, le terrain est le lecteur.

Un moderne, fréquemment, pense que le texte a un seul sens et que ce sens doit être trouvé au terme d’une étude philologique (historico-critique) qui exclue « raisonnablement » les autres lectures. Au contraire, le midrache vise à offrir au lecteur un peu de la diversité des lectures possibles. C’est la première différence.

Un autre point fondamental est que le midrache veut être une lecture attentive (non simplement une étude savante) d’un texte sacré, en écho avec tous les autres textes sacrés. L’Ecriture est un grand organisme vivant qui doit être connu du lecteur. Tel verset fait alors écho, dans la mémoire, à tel autre verset. Ainsi se constitue une lecture, selon une tradition ancienne qui est comme ravivée dans la mesure où elle est actuelle. La lecture des anciens éclaire ma propre lecture.

Seuls des textes dits « sacrés » peuvent ici être l’origine d’une nouvelle compréhension. Et toutes les particularités formelles du texte peuvent être porteuses de signification. Jeux de mots, jeux d’écriture, orthographes étonnantes, signes divers…

À cet égard, une traduction est toujours un changement de forme. Or la forme est un élément essentiel de l’énoncé, ce qui est propre, sans doute, à toute littérature. Cela renvoie la soi-disant « équivalence dynamique » à son infirmité fondamentale. Ce n’est pas ici le lieu de la polémique. Sauf à rappeler que la forme est signifiante. Le « contenu » est variable selon le savoir, la question, la sagesse, le moment, la soif du lecteur…..

La lecture n’est pas identique à l’étude. Le midrache est une lecture -non une étude savante. Une érudition sans sagesse mènerait à une lecture superficielle. Et à une savante accumulation de détails de surface. C’est sous la surface que le sens se trouve -au plus profond. Mieux vaut une simplicité profonde qu’une complexité superficielle. Telle est la tentative du midrache.

 

2. Midrache.

CPED, supplément au bulletin de juin 1977, p. I-VI

 Quelques mots d'introduction :

Il y a au moins deux manières de s'intéresser au midrache : l'une est historique, l'autre se veut actuelle. Les deux manières ont leur raison d'être. Qui dit midrache dit lecture de la Bible. Mais les études bibliques ne se sont guère intéressées au midrache. C'est tout juste si – dans le cadre de l'histoire de l'exégèse – on cite parfois un midrache, souvent comme un exemple des errements du passé. Quant aux études midrachiques elles supposent une connaissance de l'ensemble de la littérature traditionnelle juive (et de la langue hébraïque). Elles sont donc le fait de savants juifs qui ont en ce domaine une érudition que bien peu d'exégètes possèdent. La posséderaient-ils d'ailleurs que leur formation les prédisposerait plutôt à faire l'histoire des textes et à les expliquer à l'aide de la philologie[5] qu'à percevoir l'actualité et l'universalité de ces anciennes lectures. Comme le remarque André Paul : « Il y a confusion entre l'étude des textes et leur lecture »[6]. Or le midrache n'est pas d'abord une étude (au sens actuel) des textes bibliques, mais ce que nous appellerions aujourd'hui une lecture. C'est à bon droit qu'on a pu opposer une lecture philologique et une lecture créatrice[7]. Les sciences bibliques font ce qu'ont toujours fait les commentaires scolaires ou universitaires de textes classiques : elles visent l'explication. Et l'instrument privilégié de cette explication est la philologie.

 

Midrache, les divers emplois du mot :

La première difficulté consiste dans la définition du terme. En première approximation disons qu'il s'agit d'une littérature exégétique juive sur le texte de la Bible hébraïque. Le midrache est une forme très ancienne de la tradition orale, en particulier sous sa forme la plus simple qui est une exégèse textuelle littérale. Depuis l'époque de la Michna jusqu'au Moyen Âge, des traités, compilations, collections diverses ont été composées dans des styles différents pour répondre à des nécessités différentes, toutes en relation avec la lecture de l'Écriture (exégèse, homélies, lectures populaires, édification des communautés…). Il est donc impossible de réduire le midrache à un genre littéraire unique. Il s'agit plutôt d'un état d'esprit, d'une attitude en face de l'Écriture qu'il importe d'expliquer en l'actualisant et en l'adaptant aux questions et aux situations nouvelles. Mais ce grand courant de production littéraire ne peut être séparé de l'ensemble de la Loi orale (Michna, Tosephta, Talmuds de Babylone et de Jérusalem).

Le mot « midrache » représente la graphie française d'un terme hébreu souvent transcrit « midrash » à la manière anglaise, « midrasch » à la manière allemande. Nous utiliserons ici la graphie française sauf – bien entendu – dans les citations. Ce mot se rencontre déjà dans la Bible mais seulement dans des textes tardifs (II Chroniques 13,22 et 24,27), au sens général de « commentaire » historique. Par contre le verbe d r ch est couramment employé dans le sens de « chercher » et spécialement : « chercher la volonté de Dieu » (Cf. par exemple : Deutéronome 4,29 ; Isaïe 11,10 ; Jérémie 10,21…). Outre cet emploi courant, il apparaît dans des textes tardifs, avec le sens particulier de « chercher la volonté de Dieu à travers l'étude de la Loi » (II Chronique 14,3 ; Ibid. 15,12 ; Ibid. 33,21…).

Le terme connaît aujourd'hui plusieurs usages courant parmi lesquels on peut retenir :

  • Une exégèse particulière d'un verset ou d'un passage de l'Écriture (Un midrache sur…).
  • Un texte plus développé qui commente ou amplifie pour l'éclairer un passage de l'Écriture (exégèse suivie d'une section du Pentateuque ou d'un prophète).
  • Un recueil d'exégèse et d'enseignement sur un ou plusieurs livres de l'Écriture (midrache sur la Genèse, sur l'Exode, sur le Cantique des cantiques, etc.).
  • Une branche particulière de la littérature traditionnelle juive, à côté de la Michna et du Talmud (Guemara). Dans ce sens, il s'agit de l'ensemble de la littérature exégétique traditionnelle.
  • Une interprétation symbolique ou allégorique d'un texte biblique par opposition à une interprétation littérale (ainsi déjà au IIe siècle, le grand Rachi distingue régulièrement entre le sens « simple » et le « midrache » compris comme une interprétation non-littérale).

Il faudra sans doute ajouter un emploi nouveau : Une lecture actuelle et créatrice de la Bible. Ce sera un genre littéraire particulier visant à exprimer une lecture plurielle, non-technique et non dogmatique du texte biblique (Cf. plus loin : Actualité du midrache).

 

Bref survol de la littérature midrachique :

On voit que le midrache est tantôt une méthode exégétique, tantôt une forme particulière de la tradition orale, tantôt les écrits eux-mêmes à travers lesquels cette tradition nous a été transmise. Ces écrits forment un vaste corpus littéraire dont la rédaction s'étend sur plusieurs siècles. Chaque génération doit reprendre à son compte l'étude de la Bible (la Loi écrite) et cette étude s'ordonne autour de deux axes principaux : la halakha et la aggada.

Rylands HagaddahLa halakha est une interprétation qui se veut normative : il s'agit de préciser l'enseignement de la Torah en ce qui touche tous les aspects de la vie courante (usages cultuels, familiaux, sociaux…). La aggada est une interprétation libre et non-normative de l'Écriture. Sa fonction est d'édifier en suscitant l'enthousiasme et la réflexion du lecteur. La tradition ne sépare jamais halakha et aggada, ce sont plutôt deux branches d'un même tronc, comme l'exprime le midrache suivant (sur Deutéronome 32,14) :

« LA MOELLE EXQUISE DU FROMENT. Ce sont des halakhot, car elles sont le corps de la Torah. TU BUVAIS LE SANG VERMEIL DU RAISIN. Ce sont les aggadot qui tirent le cœur de l'homme comme du vin » (Sifré, Haazina).

Les histoires (aggadot) qui tirent le cœur de l'homme comme du vin sont les récits, légendes, paraboles qui enchantent l'auditeur et touchent son cœur.

On distingue habituellement deux sortes de midraches :

  • les midraches halakhiques (qui peuvent cependant comprendre des parties aggadiques) que l'on nomme aussi les midraches tannaïtiques (c'est-à-dire de l'époque des tannaïm, les maîtres de la Michna). Ce sont les plus anciens : Mekhilta sur l'Exode, Sifra sur le Lévitique, Sifré sur les Nombres et le Deutéronome.
  • Les midraches aggadiques : Pesiqta (homélies pour les sabbats et jours de fête), midrache sur le Pentateuque et les cinq rouleaux (Midrash Rabba), Tanhuma, etc…

D'autre midraches ou collections de midraches n'entrent pas dans les rubriques ci-dessus. Elles sont le Yalqut (sur l'ensemble des livres bibliques), le Midrache ha-ga-dol (sur le Pentateuque) et d'autres encore. Il faut également mentionner des collections qui rassemblent des textes de provenances parfois fort différentes comme les midraches rassemblés sous le titre : Beit ha-midrache (publié par A. Jellinek).

La mise par écrit des plus anciens midraches s'est faite au début du IIIe siècle de notre ère, alors même que les traditions dont ils se font l'écho sont parfois beaucoup plus anciennes. Et la production de ces textes ne s'arrête pas tout au long du Moyen Âge, aussi bien sous la forme de vastes compilations (ainsi le Yalqut) que sous la forme de textes plus brefs d'une grande variété de thèmes (populaires, juridiques, mystiques, etc...). Le célèbre Zohar est lui-même organisé comme un ample midrache mystique, rédigé sans doute au XIIIe siècle.

 

Midrache et targum :

On sait que les targums sont issus de la prédication de la synagogue ancienne : Il fallait que le peuple entende le texte dans la langue qui était usuelle. Mais en même temps, cette traduction en araméen véhiculait quantité d'interprétations et de traditions reçues. En particulier, à chaque fois que le texte massorétique était obscur, à chaque fois que l'auditeur pouvait se poser une question, le targum l'éclairait et le précisait. Il n'est donc pas étonnant de retrouver dans les anciens midraches et jusque dans les compilations les plus récentes l'écho des discussions et des traditions du temps de l'ancienne synagogue. Targum et midrache sont issus de la même source : la tradition religieuse juive, sa prédication et son enseignement.

Illustrons par un exemple le rapport étroit qui unit targum et midrache :

Le texte de Genèse 23, 2 nous dit en quel lieu mourut Sarah :
   « SARAH MOURUT DANS LA VILLE DE QUATRE – C'EST HÉBRON – AU PAYS DE CANAAN ».

Dans un targum palestinien connu depuis peu (codex Néofiti qui est édité par Diez Mancho), ce verset est rendu de la façon suivante :
   « SARAH MOURUT DANS LA CITÉ DES QUATRE PATRIARCHES – C'EST HÉBRON –  DANS LE PAYS DE CANAAN ».

On voit qu'ici la « ville de quatre » (Qiryat arba') est l'objet d'une explication. En effet, pourquoi cette ville est-elle appelée « ville de quatre » ?

Comme très souvent, le targum précise un point que le texte massorétique laissait dans l'ombre. Mais c'est un point sur lequel il y a eu des discussions fort anciennes dont le midrache se fait l'écho.

« SARAH MOURUT DANS LA VILLE DE QUATRE » : On l'appelle de quatre noms : Eskol (cf. Nb 13, 22-24), Mamré, Qiryat arba' et Hébron. Pourquoi l'appelle-t-on ville de quatre ? Parce que quatre justes y ont résidé : Aner, Eskol, Mamré et Abraham et que quatre justes y ont été circoncis.

Autre explication : Ville de quatre, parce qu'ont été enterrés là les quatre justes patriarches du monde : le premier Adam, Abraham, Isaac et Jacob.

Autre explication : Parce qu'ont été enterrées là les quatre « mères » : Êve, Sara, Rébecca et Léa. Etc…

Les traditions homilétiques anciennes (dont le targum se fait l'écho) et les traditions exégétiques (transmises par la littérature midrachique) procèdent de la même nécessité de transmettre et de comprendre la Bible. Mais si la production des targums (traduction ou paraphrase en langue araméenne) peut être limitée à l'époque pendant laquelle l'araméen a été la langue usuelle des communautés de Palestine ou de Babylonie, par contre, la production de midrache s'est poursuivie bien des siècles plus tard. De plus, cette production s'est diversifiée au point qu'il est impossible de parler aujourd'hui du midrache comme d'un « genre littéraire » unique. Il faudrait une longue analyse pour présenter les aspects très divers de cette littérature traditionnelle. Mais il est essentiel de ne pas perdre de vue la finalité du midrache, finalité bien mise en valeur par R. Le Déaut :

« S'il est impossible de définir le midrache, c'est qu'il fait partie de la vie juive où il a connu une immense popularité, de ce domaine de l'existence qui se refuse à la conceptualisation, qu'il est d'abord la réponse à la question : Que veut dire l'Écriture pour la vie d'aujourd'hui ? »[8]

 

Actualité du midrache en tant que lecture :

On commence à se demander aujourd'hui ce que signifie commenter un texte selon les procédures auxquelles nous ont habitués les sciences bibliques. Ce sujet ne peut être développé ici, mais il ne fait pas de doute que les méthodes et l'esprit de l'exégèse philologique sont appelés à être profondément réexaminés dans les années qui viennent. La démarche des sciences bibliques aboutit souvent non à lire mais à faire l'histoire (voir la préhistoire) de la formation du texte. On peut ensuite « interpréter » le texte (ou ce qu'il en reste) en fonction de préoccupations historiques, philosophiques ou théologiques en utilisant une « herméneutique » appropriée. Les méthodes structurales ne nous font pas sortir de cette perspective : il s'agit toujours de chercher le sens du texte par le moyen d'une analyse rigoureuse. Comme si la lecture pouvait être scientifique ! Et si le texte n'avait pas de sens, mais seulement des lectures ? Et si la vérité d'une lecture n'était que dans la profondeur de l'écoute du lecteur ?

Les méthodes utilisées par le midrache ne sont pas des moyens de chercher le sens premier (primitif, original, historique, etc…) du texte, mais des moyens de découvrir toujours des sens nouveaux en fonction de nécessités nouvelles. Comme le montre bien Ariel Rathaus[9] le midrache est une philologie créatrice. En effet, toutes les ressources de la philologie, de l'histoire ou de la grammaire sont utilisées avec la plus grande liberté. Mais cette lecture ne peut être créatrice que parce qu'elle est en même temps personnelle et traditionnelle. Les plus fameuses compilations de midraches (comme le midrash rabba sur le Pentateuque et les cinq rouleaux) donne pour un seul verset toute une série de lectures introduites par : « Rabbi Untel dit » ou par : « Autre explication ». Toutes ces lectures indépendantes sont autant de regards portés sur un texte unique. Elles sont toutes aussi légitimes. C'est que si l'étude peut être impersonnelle (dans la mesure où elle se veut scientifique) par contre, la lecture ne peut être que personnelle. L'auteur ou le transmetteur d'une interprétation n'est pas à prendre comme autorité dogmatique mais comme le nom de celui qui porte ce regard sur le texte. Les auteurs cités par le midrache sont les transmetteurs d'un écho. Et cet écho peut se répercuter aujourd'hui et trouver une résonance dans le lecteur actuel. Ceci pourrait aussi bien être dit, souvent, des pères exégètes. La moindre lecture, si elle est personnelle, a plus de prix que la répétition de la plus savante et la plus informée des lectures. Ce qu'on appelle les « procédés herméneutiques » du midrache donne la possibilité de découvrir des sens nouveaux : Une lecture « vraie » est toujours nouvelle. Ce qui a déjà été dit par d'autres ne peut constituer ma lecture. Dans cette perspective, il est clair qu'une lecture « objective » est une illusion, quelle que soit la méthode employée.

On peut espérer que de nouvelles « études bibliques » feront droit à la recherche et à l'invention et proposeront des lectures qui soient le contraire d'une « explication de texte » : elles devront exprimer – de toutes les manières possibles – la liberté du lecteur et la richesse inépuisable du Texte. Dans ce moderne « midrache », il s'agira de prendre en compte le fait que c'est le désir du lecteur qui réalise et visualise le sens de manière à jamais fragmentaire.

 

3. Ce sens qui est saveur

Lire la Bible, Ed. de l'Alliance, Lillois, 1993, p.36-39[10]

C’est le même mot en hébreu ancien : Le mot «taam» signifie à la fois «goût», «saveur» et «sens». Dire d’une chose qu’elle n’a pas de saveur, signifie qu’elle n’a pas de sens. Un texte sans saveur est dépourvu de sens. Le sens est ainsi un écho de saveur, un prolongement de la lecture. Il ne s’agit donc pas simplement d’étudier un texte, mais d’entendre une parole. Or, il n’est pas de «méthode» propre à capturer la parole ; il n’est pas de filet pour la capter. L’écoute seule peut la capter, comme on dit qu’une source est captée, lorsqu’on a réussi à la faire dériver vers les assoiffés.

Après quelques siècles d’ignorance (voire de mépris), voici qu’on s’intéresse à nouveau à cette ancienne manière juive d’aborder les textes bibliques : le «midrache». En fait, il ne s’agit ni d’un genre littéraire unique, ni d’une «méthode» unique. C’est dire que le «midrache» résiste aux définitions qu’on voudrait en donner.

Sans entrer ici dans beaucoup de détails techniques, relevons que dans tous les cas le «midrache» suppose, d’une part, une étude attentive du texte de l’Écriture et, d’autre part, l’existence d’une communauté consciente de sa réalité et de son avenir. Comme chez les Pères de l’Église, tout passage de l’Écriture peut être éclairé par un autre passage de l’Écriture. Mais dans le midrache, la diversité des opinions exprimées n’utilise ni recours à un magistère central, ni anathème porté contre celui qui lirait autrement.

Le principal ressort de l’enseignement du midrache est ce que nous nommons : la parabole. Le mot “parabole” (en latin «parabola») est un doublet du mot «parole». Une parabole est une parole. Ainsi sont aussi les paraboles de l’Évangile. Mais au contraire de tant de discours savants où la précision du langage cache parfois le flou de la pensée, la parabole ambiguë est le fruit d’une pensée claire. La parole d’enseignement procède d’un sage. La mise en parabole, ne peut être que le fait d’un sage qui sait exactement ce qu’il veut enseigner. Les paraboles cependant prennent pour nous la forme d’un texte écrit. Et sur ce texte (son origine, sa forme, l’histoire de sa transmission) peut s’exercer la science philologique. Les paraboles sont pour nous le texte des paraboles. La parole est devenue un texte !

C’est l’occasion de rappeler que dans la langue hébraïque ancienne (la langue de la Bible), il n’est pas de mot pour dire «texte». La langue moderne utilise le calque gréco-latin «tekst». La Bible cependant, dans la tradition juive, est appelée couramment «miqra’», c’est à dire «lecture» ou «lecture à haute voix». Un «texte» n’est pas une «parole» mais, par la lecture à haute voix, le texte devient parole. A l’inverse, notre mot «texte» est une ancienne métaphore. C’est le calque francisé de «textus»: participe passé du verbe latin «texere» (tisser). Et le «tiste» de l’ancien français (re-latinisé à partir de «textus») a donné en français moderne le mot «texte», lequel signifie d’abord «tissé-tissu».

Les métaphores ne sont pas innocentes. Parler (si parler exprime la pensée), revient toujours à comparer ceci et cela. Un «texte-tissu» (trame et chaîne) peut toujours être découpé, analysé. Un tel texte-tissu existe par lui-même : indépendamment de la lecture qui en est faite. On peut donc l’étudier pour lui-même, historiquement, philosophiquement, théologiquement. De même, un corps mort existe tout autant qu’un corps vivant. Et d’ailleurs, si l’on vise l’analyse des composants, mieux vaut n’avoir pas étudié un corps vivant! C’est ce que Goethe (par la bouche de Mephisto) disait de la chimie de son temps[11] :

     « Celui qui veut connaître et décrire le vivant
       cherche d’abord à en ôter la vie :
       Il a dès lors toutes les parties en main
       mais il manque, hélas, le lien spirituel »

De même, un texte non-lu existe tout autant qu’un texte lu. Mais la lecture est la vie du texte. Le lecteur est celui qui, dans le tissu du texte, découvre peu à peu les chemins qui ont de la saveur. Le «sens» est alors la saveur découverte. Le sens ne peut pas être séparé du bonheur de lire. Si c’est de Bible que nous parlons, nous dirons que la parole est toujours et seulement le fruit d’une écoute. Les mots d’un texte ne deviennent «parole» que par un processus d’appropriation dont le premier temps est l’écoute.

 

À quoi la chose est-elle semblable ?

Paraphrasant une ancienne parabole juive, je comparerai cette écoute à la pluie : toutes les pluies sont une. Mais tombant sur le figuier, la pluie produit des figues; tombant sur la vigne, la pluie produit du raisin; tombant sur l’olivier, la pluie produit des olives… De même, la parole biblique, sur les uns produit ceci, sur les autres produit cela. Une même pluie produit infiniment de fruits différents.

 

4. Un notarikon[12] en Matthieu l/l.

Note sur la généalogie de l'évangile de Matthieu, ETR 53/2 (1978), pp. 269-70.

Généalogie de Jésus en Matthieu La présence d'exégèses rabbiniques dans l'Évangile de Matthieu est un fait signalé depuis longtemps : L. Hertmann[13] en rappelle quelques exemples, parmi lesquels la guématrie de David (4 + 6 + 4 = 14)[14] dans la généalogie de Matthieu. Il reste que la forme de la généalogie avec ses trois séries de 14 noms demeure un problème. Quelle a pu être l'intention de l'auteur ? Les listes données ne correspondent ni à celle de Luc 3 ni à celle du premier livre des Chroniques (ch. 2-3). On renonce donc à chercher une impossible harmonie avec Luc ou I Ch. : La question de l'authenticité ne peut être posée en ces termes.

Comme le note P. Bonnard, cette généalogie est « une composition littéraire exprimant la foi du christianisme primitif »[15]. Il s'agit, dans tous les cas, d'un prologue qui met en œuvre les thèmes essentiels de l'évangile de Matthieu[16].

Remarquons que le texte grec du verset 1 :
[en français : Livre de la généalogie de Jésus Christ, fils de David, fils d'Abraham] :
  Biblos geneseôs Iêsou Christou uiou Dauid uiou Abraam

suppose en hébreu[17] :
       (zh) spr twldwt yshw' mshyh bn dwd bn 'brhm

L'absence de l'article devant mshyh [rétroversion de Christos = Messie] peut sembler étrange. De fait, le texte grec prend le mot Christos comme un nom propre. Matthieu n'emploie pas normalement ce mot sans article, ainsi que le note E. Lohmeyer[18].

D'autre part, O. Eissfeldt[19] a justement remarqué que le titre de cette généalogie est une reprise de Genèse 5,1 [Voici le livre de la généalogie (= histoire) d'Adam] où apparaît la même formule avec le mot spr devant twldwt.

Sur la base de cette dernière remarque, nous proposons de voir en Matthieu 1,1s. Le développement du nom d'Adam selon le procédé du notarikon. Les trois lettres du nom d'Adam ('dm) forment ainsi les initiales de trois nouveaux noms :

        Abraham    'brhm  .    '
        David         dwd     .    d
       Messie       mshyh .    m

Chacun de ces trois noms commande une des trois séries de 14 noms qui forment la généalogie.

Le fait que, dans la troisième série, le Christ (= Messie) soit nommé à la fin de la série (1,16) au lieu de figurer en tête comme dans le cas d'Abraham et de David (1, 2.6) peut correspondre – dans le cadre explicatif du notarikon – au mem final du nom d'Adam : histoire d'Adam (c'est-à-dire l'humanité) trouve en Christ son accomplissement et sa fin.

L'ordonnance des trois séries est ainsi le résultat d'une systématisation dont le plan d'ensemble résulte d'un notarikon et dont le centre est une guématrie (celle de David = 14). Ce rôle central de David suggère le rôle central du peuple d'Israël par lequel les lignes de la promesse ont été une fois concentrées avant d'aboutir – avec le Messie – à l'extension universelle de la bénédiction pour les nations (réalisation d'une promesse faite à Abraham).

La pensée de Matthieu (ou de la source qu'il utilise) est parfaitement claire : l'histoire de l'Adam total connaît trois grands moments marqués par les noms d'Abraham, de David et – enfin – du Messie, ce dernier lui donnant son sens définitif. Tel est le sens profond – selon cette exégèse évangélique – de la généalogie de Genèse 5 dont Matthieu 1,1s constitue une relecture à la manière du midrache.

 

5. Le livre de Jonas comme midrache

 

a) Le midrache : intervention créatrice remettant en situation les anciennes écritures  

               (Extrait de Jonas : un prophète pour un temps sans prophètes[20])

Aux pages p. 39-40 de sa thèse de doctorat, Jacques Chopineau explique comment il se démarque de la façon courante d'aborder un texte biblique aujourd'hui.

Le commentaire philologique [d'un texte] ne peut aborder de manière directe que les questions liées à l'interprétation du texte dans son contexte immédiat. À travers l'examen des mots et des expressions, c'est l'histoire du texte qui est étudiée, plus encore que le texte en tant qu'il est – dans son ensemble et dans le contexte biblique – une création littéraire. Dans toute littérature, la forme est un élément essentiel de l'énoncé. Mais cette forme à son tour est déterminée par des conditions de production qu'il importe de connaître. Qui écrit ? Et pour qui ? Énonciateur et récepteur doivent partager des références communes, des questions communes, des attentes communes… Bref ce qu'on peut appeler une culture commune, sans quoi les énoncés du texte ne seraient pas entendus. Les formes littéraires ne sont porteuses de sens que dans la mesure où elles sont familières : dans la mesure où elles s'inscrivent dans une tradition culturelle. Un commentaire philologique étudie des formes, mais non directement les raisons de ces formes.

De ce point de vue, les études portant sur le "Sitz im Leben"[21] ont constitué une avancée importante en direction du champ des études littéraires bibliques. C'est l'analogue – dans le domaine des études bibliques – de ce que les linguistes appellent : "contexte de situation". Pour autant, l'examen du contexte de situation doit s'étendre – pour ce qui touche au milieu biblique – à l'ensemble de la communauté israélite du moment. Les questions et les attentes de cette communauté constituent une détermination culturelle et religieuse du milieu de production.

Le Sitz im Leben d'un texte biblique ne peut se réduire – au moins dans le cas d'un texte biblique d'époque perse – à un "contexte de situation" localisé. La vie de la communauté israélite (ses questions, ses craintes, ses espérances) déborde toutes les autres déterminations culturelles (formelles, littéraires), locales (judéennes, diasporiques) ou traditionnelles (les prêtres, les lévites, les sages). Une réalité nouvelle (le monde étranger où la communauté se trouve engloutie) est le champ des questions. Les anciennes écritures constituent le champ des réponses. C'est cela qui donne naissance à une littérature "nouvelle" pour laquelle le terme de midrache peut être utilisé, à condition de n'y pas voir un genre littéraire unique : plutôt une intervention créatrice qui remet en situation les anciennes écritures judéennes. Cette remise en situation peut s'exercer dans des textes historiquement et littérairement très différents ; dans des milieux dont la localisation est différente. Les moyens mis en œuvre dans une "relecture" (images, allusions, réminiscence …) sont autres choses que les raisons de cette relecture. Ainsi, l'étude des sources ne peut se limiter aux sources littéraires (le plus souvent : ces identités verbales que la concordance met en évidence), mais doit s'étendre à la raison (la question-source) qui est à l'origine de la relecture.

 

b) La colombe avalée

    (Lire la Bible, Ed. de l'Alliance, Lillois, 1993, p.28-32[22])

Jonas dans le vendtre du poisson Un sujet bien rarement abordé doit ici être évoqué à l’aide de quelques exemples : la relation entre la lecture du texte et les études sur le texte. Toute lecture, comme toute théologie, s’élabore à partir de questions. Toutes mes lectures s’ordonnent à partir de ma question, autour d’elle. Je suis le champ sur lequel tombe la pluie. Il n’est qu’une seule sorte de pluie, mais tous les champs sont configurés d’une manière différente.

Il existe toute une littérature savante qui tente de déterminer l’espèce de monstre qui a avalé Jonas (baleine ? squale ?). Faute de pouvoir prendre l’histoire au pied de la lettre, il fallait trouver une explication rationnelle propre à expliquer l’origine de la légende. Sur quel noyau historique primitif l’affabulation a pu se construire. L’ingéniosité des savants nous paraît aujourd’hui confondante. La «baleine» a été remplacée par un navire au nom de “la baleine” ou d’une auberge-refuge à l’enseigne de “la baleine”. Tout cela dans des ouvrages savants écrits en latin et, plus tard, en allemand. Jonas, même, n’aurait-il pas trouvé refuge sur une épave qui était le corps d’un grand poisson mort?

Toutes ces thèses ont réellement été soutenues! La bibliographie est considérable, surtout du XIXe siècle à nos jours. Ce serait un long exposé que de décrire seulement les diverses hypothèses présentées. Dans tous les cas, beaucoup de science a été utilisée pour trouver de possibles parallèles dans les langues anciennes et les «sources» anciennes. Naturellement, l’érudition philologique peut satisfaire un public intéressé à l’histoire des mots ou des formes, l’histoire des civilisations anciennes. De ce point de vue, le livret de Jonas ouvre matière à un long exercice.

Certes, les études actuelles ne reprennent pas toutes ces hypothèses : le «grand poisson» est une figure d’une autre sorte. Signe et symbole, non espèce zoologique… Mais le sort des hypothèses est d’être remplacées par d’autres hypothèses lorsque les précédentes ont cessé de paraître pertinentes. D’ailleurs, le fait de ne plus trouver de point d’application sur tel sujet «dépassé» n’interdit pas d’appliquer la même méthode sur tel autre point pour lequel il existe encore de la bibliographie récente.

C’est le cas, par exemple, pour l’espèce botanique du fameux «kikayon» (Jonas 4,6). Comme dans le cas de l’espèce zoologique du «grand poisson», toute une littérature a tenté de définir l’espèce botanique de la plante miraculeuse qui abritait le prophète contre l’ardeur du soleil (lierre, courge, coloquinte ?). Nos traductions modernes restituent habituellement ce mot étrange par «ricin», parfois (plus prudemment) par «arbrisseau» ou «plante». Plus rarement, une simple transcription veut rendre le terme en français : «kikayone» ou «qiqayon». «Et l’Éternel manda un kikayon qui monta au-dessus de Jonas pour être une ombre sur sa tête et le protéger de son mal. Et Jonas se réjouit au sujet du kikayon, d’une grande joie. Mais Dieu manda un ver, à la montée de l’aurore, le lendemain, et il frappa le kikayon qui se dessécha» (Jonas 4, 6-7).

Jonas sous le kikayonCependant, toutes ces précisions au sujet de l’espèce botanique sont oiseuses. Gageons qu’aucune espèce botanique jamais n’a produit une plante susceptible d’engendrer, en une nuit, des feuilles capables de protéger un homme contre l’ardeur du soleil. Et peu importe qu’il s’agisse, dans le texte, d’un baobab ou d’un légume ! ou que «baobab» ou «légume» se dise comme ceci ou comme cela en Égyptien ou en Akkadien ou en toute autre langue ancienne.

Pour le lecteur, le miracle est le même, parce que, dans tous les cas, l’espèce botanique n’existe pas. Comme le notait (au XIIe siècle) le grand commentateur judéo-espagnol Ibn Ezra: «Il n’est pas nécessaire de savoir ce que c’est». Plus intéressant serait de savoir pourquoi c’est ce mot-là qui est choisi; pourquoi dans cette forme-là ? Pourquoi jamais ailleurs dans la Bible ? Et surtout: quelle fonction ce mot étrange peut avoir dans le texte actuel du livret ? Autrement dit: quelle est la saveur particulière de ce terme dans le cadre du livret de Jonas ? Et la recherche de la saveur du texte nous mène sur des pistes nouvelles. C’est alors, dans un nouveau cadre, que le mot pourrait prendre un étonnant pouvoir d’évocation.

 

L’aventure de Jonas (en hébreu, «Yona» signifie «colombe») peut être lue comme un résumé de l’histoire mouvementée du peuple d’Israël : la colombe-Israël, avalée par le grand monstre assyrien, a été emportée loin de sa terre.

Comme ces lignes du prophète Osée devaient paraître prémonitoires aux lointains descendants des exilés, dispersés à travers le monde d’alors ! «Ephraim a été comme une colombe naïve, sans intelligence. Ils ont appelé l’Égypte. Ils sont allé en Assyrie,… Israël a été avalé. À présent, ils sont parmi les nations…» (Osée 7, 11; 8,8). Mais le châtiment n’est pas éternel puisqu’un jour ils reviendront: «Ils viendront tremblants d’Égypte comme des passereaux, et du pays d’Assur comme des colombes» (Osée 11, 11). Pourtant, il y a une condition à ce «retour». Il doit être précédé d’un autre «retour» : retour à Dieu ou, comme on dit, conversion. C’est ce que le livret de Jonas, sous la forme d’une homélie-parabole va souligner : même des païens (Ninivites!) seraient épargnés s’ils faisaient retour à Dieu.

Et la fonction de la colombe (Jonas) est d’annoncer la naissance d’un monde nouveau fondé sur la repentance, tout comme le retour de la colombe du déluge annonçait la terre nouvelle.

Dans ce cadre, et parmi tous les nombreux détails significatifs qui parsèment le livret, la plante miraculeuse prend une saveur particulière. Le mot «kikayon» (attesté dans le seul livre de Jonas) est proche par la sonorité d’autres mots qui peuvent être mis en relation avec l’aventure du Jonas biblique: «nikkayon»: innocence; «killayon» : anéantissement. Une nouvelle piste apparaît dans l’examen de la sonorité du nom choisi : un «kikayon» à la fois signe d’innocence et de destruction, signe de protection et de menace au-dessus de la tête du prophète.

Mais le livret de Jonas contient également une allusion évidente à l’histoire de Caïn : comme Caïn «sort» et «s’assoit à l’orient» du jardin (Genèse 4, 16) ou de la ville (Jonas 4, 5), «hors de la présence de l’Éternel» (même expression en Genèse 4,16 et Jonas 1,3). C’est là l’origine d’une interprétation qui voit dans le «kikayon» un «arbre-caïn» analogue au signe «caïnite» par lequel Dieu protège le meurtrier errant qu’est devenu Caïn.

Ces pistes de lecture ne sont évidemment que quelques-unes des pistes possibles. Bien d’autres passages des Écritures éclairent la narration de Jonas. D’autres lectures pour d’autres lecteurs, seront inépuisablement tirées du même texte des Écritures. C’est l’image du puits des Écritures où chacun puise, selon sa propre mesure, l’eau vive inépuisable.

 

c) Le triple nom du prophète Jonas : La colombe, la ville, l’épée…

 (Texte écrit le 7 octobre 2004, et publié sur prolib.net[23] avec ajouts d'un autre article)

Le personnage de Jonas est en lui-même un symbole. Son nom évoque la colombe, la ville, l'épée...Chacune des facettes liées à son nom se rapporte aux étapes de son parcours initiatique.

Dans cette réflexion J. Chopineau met en œuvre une des caractéristiques des midraches qu'il énonce dans son autre article :

« On sait que dans le midrache tout mot peut être mis en relation avec un autre mot de même forme ou de sonorité semblable : noms et être des choses s'influent réciproquement au point qu'une sonorité identique est perçue comme une identité intérieure. A priori, tout texte de l'Écriture dans lequel apparaît le terme yona est susceptible d'apporter un éclairage sur le nom du livre et du prophète Jonas.»

Existe-t-il un personnage historique connu sous le nom de Jonas ?  Oui et non : tout dépend de quoi l’on parle. Bien sûr, le livret nous réfère au nom d’un prophète très ancien (Cf II Rois 14,25). Un prophète, d’ailleurs, sur lequel on ne sait rien, mais qui a existé à une époque où Ninive était la capitale de l’empire assyrien. Plusieurs siècles ont passé depuis cette époque lointaine. Le nom du prophète Jonas –nom donné, bien après le retour de l’exil babylonien- est ce qui nous occupe ici.

C’est au-delà de l’histoire qu’il convient de chercher ce que ce nom évoque. La vérité du récit biblique déborde largement toute exactitude de type historique. La « vérité » d’un récit biblique est dans ce qu’il me donne à voir et à comprendre. Dans ma lecture, donc. La vérité est cela seulement qui transforme ma compréhension.

Il faut se rappeler que, pour l’auteur du livret de Jonas, les Écritures anciennes sont présentes aujourd’hui, comme en tous les temps. Elles sont le miroir des réalités actuelles et se donnent pour les comprendre. Les Écritures anciennes sont aussi un grand répertoire dans lequel tout lecteur peut puiser pour déchiffrer le présent. C’est ce qui est fait dans le livret, de multiples manières.

Bornons-nous ici au nom du « prophète » : un nom symbolique.

Le mot « yona » (le nom hébreu de Jonas) est non seulement un nom propre, mais aussi un nom communyona » = colombe ») et un qualificatif (participe féminin du verbe YaNaH = « être violent », « opprimer »).

Cette dernière forme homonyme du nom propre Jonas se lit 4 fois dans le texte biblique :

  • Le terme « yona » qualifie la colère de Dieu (Jérémie 25,38), l’épée mandée par Dieu contre l’Égypte (Jérémie 46,16) et contre Babylone (Jérémie 50,16)
  • Ce participe (employé comme adjectif qualificatif) qualifie aussi la ville de Jérusalem (la ville appelée « colombe ») en Sophonie 3, 1[24]. La désignation n’est pas nouvelle (Cf Osée 7,11 ; 11,11 ; Psaume 68,14 ; cp Cantique 2,14), mais suppose, pour être comprise, un grand entraînement à la relecture des textes anciens.

N’en déplaise aux savants exégètes modernes, les arguments puisés dans l’histoire ou dans l’exactitude grammaticale sont ici de peu de poids. Le lecteur est invité à une compréhension profonde et les termes du récit ne sont que les degrés de ce grand escalier qui mène à la compréhension.

Jonas (Yona) est aussi un nom propre : celui du prophète « auteur » du livret qui porte ce nom. C’est d’ailleurs le seul des prophètes bibliques dits « écrivains » (les 3 « grands » et les 12 « mineurs ») qui soit cité dans le texte coranique[25]. Et c’est un prophète dont l’iconographie chrétienne a abondamment illustré les aventures, au fil des siècles.

 

La colombe du déluge.

Dans le récit biblique (Genèse 8,11), une colombe (yona) annonce la fin du grand déluge. Sur la terre enfin sèche, la colombe est le signe d’un monde nouveau -pour une humanité qui commence. La fiction narrative du livret de Jonas est à lire symboliquement. Le prophète « colombe » annonce la naissance d’un monde marqué par cette « repentance » ouverte à tous, même à la païenne Ninive. Ce « retour » (en hébreu : techouva) est la metanoia des chrétiens ou encore le « retour » (à Dieu) des musulmans.

Le lecteur du livret de Jonas est ainsi invité à découvrir, à travers un « jeu » complexe d’associations et de réminiscences, un enseignement de l’ancien prophétisme sur la repentance et sur la miséricorde divine. Le texte abonde de relectures (principalement des livres des Psaumes, d’Osée[26] et de Jérémie).

De fait, le récit (la fiction narrative) n’est que le vêtement d’une relecture profonde de l’histoire de Jérusalem avant sa destruction en 587 à la lumière de la situation présente qui est celle de la domination perse – et, donc, du grand éclatement que cela signifie.

C’est là une nouvelle vision du monde, à une époque où l’ancien Israël est éclaté en multiples diasporas lointaines. Jérusalem est toujours un centre religieux, mais non plus la capitale d’un royaume indépendant. Du coup, l’ancienne religion nationale est perçue sous un jour nouveau.

L’épée destructrice fut en un temps celle de Jérusalem (et de nos jours ?), puis ce fut celle de Ninive et de la puissance assyrienne. Ensuite, ce fut celle de Babylone. C’est aujourd’hui (à l’époque de Jonas) celle du grand empire perse. Ces violences, en leur temps, ont signifié, la mort pour la petite Judée.

Le prophète Yona annonce la fin de cette logique de domination. Même Ninive –l’antique capitale de la terrible Assyrie- se convertit ! La colombe « yona » avalée par le grand poisson est analogue au petit Israël captif du grand empire. Comme Jonas, Israël a été avalé (cf Osée 8,8). Mais, de ce fait, le Nom de Dieu est connu par les nations lointaines (cf Malachie 1,11).

Dans le récit biblique, la capitale du grand empire (symboliquement : Ninive) écoute la voix du prophète. Le nom de la ville est d’autant plus symbolique que –dans l’ancienne écriture cunéiforme en usage pour noter la langue des assyriens et des babyloniens- le nom de Ninive comporte la figure d’un poisson dans une ville. Ce grand poisson a « avalé » le prophète…

La colombe (comme celle du déluge) est le signe visible du monde nouveau qui s’ouvre alors aux yeux des contemporains. Et de nos jours ?

 

d) La repentance d'un peuple

       (Texte écrit le 12 juillet 2004, et publié sur prolib.net[27])

 Des prophètes

La religion biblique est une religion prophétique. Parmi d’autres conséquences, cela s’oppose à la notion de religion majoritaire, égale vérité pour tous. Majorité n’est pas vérité. Les prophètes sont des isolés. Actualisateurs dans une situation particulière d’une exigence fondamentale, permanente, essentielle ou –dans le langage traditionnel- inscrite dans la loi divine. Souvent (les exemples bibliques sont nombreux) les paroles des prophètes vont à contre-courant de la religion majoritaire. Et de même, le prophète de l’Islam a dû combattre, en son temps, des oppositions nombreuses.

Un prophète n’est jamais, au départ, un dignitaire religieux.

Jérémie est un bel exemple de cette différence entre une vérité reçue par tradition et une exigence actuelle. Par le livre qui porte son nom, nous connaissons le destin tragique de ce prophète Jérémie, du commencement à la fin de cette vie. C’est d’ailleurs le prophète biblique dont nous connaissons le mieux la vie personnelle.

Nous connaissons, entre autres, sa vocation (Jérémie 1,11ss), son fameux “discours du Temple” (Jér 7. Cp parallèle en prose au ch 26), sa lettre aux déportés (Jér 29,1ss)… Et même cette “première édition” de ses paroles, grâce au scribe Barukh et malgré la volonté contraire du roi d’alors (cf Jér 36).

C’est aussi un prophète dont les paroles transmises par écrit ont été abondamment relues après l’exil. De là, des gloses, compléments, ajouts de toutes sortes. Autant d’indices de l’actualité ressentie de ces paroles dans une situation nouvelle.

C’est qu’une parole prophétique reste, des siècles plus tard, une parole prophétique relue et entendue à nouveau, dans un contexte différent. Malgré l’usage aujourd’hui courant, un prophète ne peut être réduit à un “prédicteur” d’événements à venir. Longtemps après les événements, cette parole prophétique demeure une parole actuelle.

Un livre de rédaction tardive est témoin de ces “relectures”. C’est le livre de Daniel et son interprétation de la prophétie des 70 « semaines » (Daniel 9,2)[28].

Mais un autre livre biblique se fait l’écho d’un autre texte de Jérémie : le livret de Jonas.

 

Une relecture actualisante  

« Tantôt je décrète de déraciner, de renverser et de ruiner une nation ou un royaume. Mais si cette nation se convertit (וְשָׁב֙) du mal que j'avais décrété sur elle, je me repens (וְנִֽחַמְתִּי֙) du mal que je pensais lui faire ». (Jérémie 18,7-8)

Un tel “cas” n’est jamais illustré par un livre biblique. Sauf cependant par le livret de Jonas, livret qui pose un grand nombre de problèmes sur lesquels on ne peut s’étendre ici. Relevons seulement que le prophète illustre le cas d’une ville impie, menacée de destruction, qui se repent et qui, à cause de sa repentance, est épargnée, au grand dam du prophète Jonas (Cf Jonas 4,2).

En Jérémie 18,8 et Jonas 3, 10 se trouvent les verbes שׁוּב shub (revenir, retourner, …se convertir) et נָחַם nacham (se repentir, revenir sur sa décision, regretter) qui désignent tous deux un « retour » quoique de façons bien différentes. Deux verbes très fréquents en différents emplois, mais qui ne se lisent pas souvent dans le même verset[29].

« Dieu vit leurs œuvres : ils étaient revenus (שָׁ֖בוּ) de leur mauvaise voie, et Dieu se repentit (וַיִּנָּ֣חֶם) du mal qu'il avait dit qu'il leur ferait, et il ne le fit pas. » (Jonas 3, 10).

Le livret de Jonas veut illustrer ce changement radical du peuple qui est la cause du changement de la décision divine. Un point étonnant est que ce changement se produit à Ninive (l’ancienne capitale de ces assyriens ennemis) et que le prophète Jonas -cas unique- est envoyé à ces Assyriens !

Les apparentes difficultés “historiques” ne seraient pas ici à leur place. On s’est pourtant posé de telles questions. Par exemple :

- Quelle était l’espèce du poisson ?
- Peut-on vivre trois jours dans le ventre d’un monstre marin ?
- Comment s’appelait le « roi de Ninive » ?
- En quelle langue le prophète s’est-il adressé aux Assyriens ?

La vérité de ce texte est au-delà de ces questions, lesquelles ont cependant occupé bien des savants, dans le passé.

Mais la conversion de Ninive est un tout autre phénomène. Remarquons qu’un tel changement des mentalités ne s’est jamais produit à Jérusalem où, cependant, les prophètes n’ont pas cessé d’exhorter les habitants de la Ville.

On pense à ces paroles de Jérémie qui - au moment où l’armée ennemie s’approchait de la Ville et que le peuple cherchait un refuge dans le Temple - proclamait : « Ne vous bercez pas de paroles illusoires en répétant : Temple du Seigneur ! Temple du Seigneur ! Temple du Seigneur ! Il est ici ! Mais plutôt amendez sérieusement votre conduite, votre manière d’agir…[30]» Jérémie 7,4

Le prophète n’a pas été entendu et la Ville a été détruite. Au contraire de ce qui se passe à Ninive selon le livre de Jonas. La “règle” est énoncée clairement par Jérémie 18,7sq. Dieu ne détruit pas un peuple qui se repent, même si une parole prophétique annonce cette destruction.

 

Un parallèle dans le texte coranique  

Nombreux sont les personnages bibliques cités dans le texte coranique (Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob, Jésus, Job, Jonas…). Cependant, on sait que, dans l’ensemble qu’on nomme couramment “les prophètes bibliques” (les 3 “grands” et les 12 “prophètes mineurs”), Jonas est le seul qui soit nommément cité, plusieurs fois.

Une sourate même porte son nom (Sourate X : sûrat Yûnus). Mais le prophète est parfois nommé « le compagnon du cétacé » (SâHib l-Hût) ou « celui au poisson » (dhu n-nûn). Manifestement, la figure de Jonas est bien connue. En sorte que le lecteur du texte coranique connaît cette aventure biblique.

Entre la Bible et le Coran, les parallèles sont nombreux. Un savant comme Ibn Ezra ne pouvait l’ignorer - lui qui savait l’arabe (dans la Grenade du XIIe s. !) et qui était un esprit profond et subtil. En particulier, il est peu probable qu’il ait ignoré ce texte : « …En vérité, Allah ne modifie rien en un peuple, tant qu’ils ne changent pas quelque chose en eux-mêmes… » Sourate XIII, 11

Dans son commentaire de Jonas, Ibn Ezra rapproche Jonas et Jérémie : « C’est comme : tantôt je parle » (ce qui est le texte de Jérémie 18,7). C’est aussi – mais évidemment cela n’est pas dit dans le commentaire – l’enseignement coranique.

Ainsi, un savant juif de cette grande époque de l’Espagne musulmane (en hébreu : “l’âge d’or”, teqûfat ha-zahab) témoignerait, à sa manière, d’une convergence entre le contenu d’un texte biblique et d’un texte coranique.

Ce n’est certes pas le seul exemple de texte biblique qui trouve un tel écho coranique. Il ne faudrait pas que l’actualité tragique en Palestine, cache la longue histoire commune et les similitudes entre le Judaïsme et l’Islam.

Quoi qu’il en soit, on peut retenir ici cette similitude : un peuple qui se repent de ses crimes (quel que soit ce peuple) ne sera jamais anéanti. Inversement, un peuple qui se fie dans sa seule force est, à terme, menacé.

 

 

II – Midraches écrits par Jacques Chopineau

 

Dans la première partie J. Chopineau nous a introduits aux midraches bibliques. Cette deuxième partie rassemble une partie de ses propres midraches. Ces textes sont classés par ordre chronologique de parution. Plusieurs fois J. Chopineau renvoie à d'autres midraches mais certains ne figurent pas ici car non-publiés.

  1. Midrache des deux soleils, Foi et Vie décembre 1974.
  2. Midrache des lumières, Foi et Vie décembre 1975.
  3. Petit midrache provisoire sur le Notre-Père, Foi et vie février 1977 p. 1-6.
  4. Midrache des sources (sur le psaume 87), Foi et vie février 1977 p. 7-11.
  5. Midrache des chemins in ETR (Études Théologiques et Religieuses) 1978/1 p. 73-77.
  6. Petit midrache des cœurs et des craintes, in ETR  1978/4 p. 519-523.
  7. Midrache des lectures, Foi et vie  décembre 1985, n° 6 p. 1-4.
  8. Midrache sur aujourd'hui, [Héb 3,7] Foi et Vie décembre 1990, n°6 p. 85-89.
  9. Petit midrache des lumières (site prolib.net).
  10. Petit midrache de l'espace, 12 janvier 2004  (site prolib.net).
  11. Petit midrache sur le commencement de la sagesse, 19 janvier 2004 (site prolib.net).

 

1. Midrache des deux soleils

Foi et Vie, décembre 1974

 Dieu, au commencement, a créé deux soleils sur notre monde : l'un au premier jour, l'autre au quatrième jour. Comment le sait-on ?

Dès le premier jour, il est écrit : Il y eut un soir, il y eut un matin. Mais c'est le quatrième jour seulement que Dieu a fait les grands luminaires (Genèse 1,14-19).

Quelle lumière y avait-il quand les astres que nous appelons soleil et lune n'avaient pas été créés ? C'est la lumière cachée dont l'éclat est sept fois comme l'éclat du soleil (Isaïe 30,26). Celle dont il est dit : Le Seigneur sera ta lumière (Isaïe 60,19-20). C'est la lumière que voient les sages quand ils ont unifié le nom de Dieu (Zacharie 14,6-9).

Le premier Adam voyait cette lumière-là, c'est pourquoi il pouvait apercevoir les extrémités de l'univers. Quand ils voient cette lumière, les prophètes ont des visions. Mais les hommes ont perdu la lumière. Pourquoi ? C'est ce que nous apprend l'histoire de l'arbre de la connaissance. L'homme était comme un ange de Dieu, comme il est écrit : L'homme était comme l'un de nous (Genèse 3,22). Dès lors, pourquoi a-t-on dit qu'il avait gagné la connaissance ? La connaissance est une lampe. L'homme vivait dans la pleine lumière, mais il a convoité une lampe. En obtenant l'objet de son désir, il ne pouvait plus voir que selon la portée de sa lampe. La grande lumière avait disparu. Il connaît la lampe mais il a perdu le premier soleil, la lumière aujourd'hui cachée.

Cette lumière, les sages l'appellent : La vérité. La vérité, c'est la lumière cachée, celle qui n'éclaire que l'intérieur des choses. Les gens de réflexion ne connaissent que la lumière réfléchie par les surfaces. Ils appellent vérité ce qu'ils peuvent voir ou concevoir. C'est d'eux qu'il est dit : La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas reçue. C'est pourquoi la lumière a été occultée, et Dieu est devenu le Dieu caché.

Par quoi est-il caché ? Il est caché par la lumière comme il est écrit : Obscurité sur la face de l'abîme et esprit de Dieu planant sur les eaux (Genèse 1,2). Là où il y a l'obscurité, l'esprit de Dieu plane au-dessus. Dieu qui est lumière ne se voit que la nuit. Quand l'esprit de l'homme est clair, Dieu est occulté.

L'esprit de Dieu planant sur les eaux. Il ne peut pas se poser. Pour qu'il se pose, il faut un lieu solide, une terre d'accueil, comme il est écrit : Je ne donnerai pas de repos à mes yeux jusqu'à ce que je trouve un lieu pour le Seigneur (Psaume 132,4-5). Un lieu en moi qui soit une terre d'accueil. C'est à ce propos qu'il est écrit : La lumière luit dans les ténèbres, et plus loin : Il a habité parmi nous ; « parmi nous », comme il est écrit ailleurs (Luc 17,21) : Le royaume des cieux est parmi vous ; mais d'autres disent : Le royaume des cieux est en vous.

Il y a donc deux sortes de lumière : la lumière extérieure et la lumière intérieure. C'est pourquoi aussi il y a deux soleils comme il a été expliqué plus haut. Il y a de même deux sortes de ténèbres : les ténèbres extérieures et les ténèbres du premier jour.

Il est écrit : Obscurité sur la face des eaux. C'était au jour un. Le Seigneur était un et son nom un. Ces ténèbres n'apparaissent plus que lorsque le Seigneur se manifeste, comme il est écrit : Une nuée épaisse sur la montagne (Exode 19,16). Et encore : Le Seigneur descendit dans une nuée (Nombres 11,25).

Les ténèbres extérieures sont les ténèbres actuelles, celles où vivent les hommes. Il est écrit : Toutes les nations sont comme rien (Isaïe 40,17) ; et encore : Ils ont poursuivi le néant (Jérémie 2,5). C'est à cause des artisans qui travaillent dans les ténèbres (Isaïe 29,15). En effet Ils ont adoré l'œuvre de leurs mains (Jérémie 1,16). Et les hommes sont devenus les serviteurs de l'instrument.

Autrefois, c'était le contraire. On disait : « Les bons bras font les bonnes lames ». Mais les hommes ont pensé que les instruments faisaient d'eux des êtres habiles, comme il est écrit : Ils disent au bois : Tu es mon père ; et à la pierre : Tu m'as donné la vie (Jérémie 2,7). Ils ont chanté la gloire de l'homme, comme il est dit : « Le coucou chante son propre nom ».

Il est écrit : Le serpent était le plus rusé (Genèse 3,1), et plus loin : Il est le plus maudit (3,14). De l'homme il est écrit : Il était comme l'un de nous, c'est-à-dire : un être divin. Mais il est aujourd'hui le plus bête des animaux, comme il est écrit : Un bœuf  connait son possesseur, un âne la crèche de son maître : Mon peuple ne connaît rien… » (Isaïe 1,3). Et encore : La tourterelle, l'hirondelle et la grue observent l'époque de leur migration, mais mon peuple ne connaît pas la loi du Seigneur (Jérémie 8,7). C'est pourquoi depuis le commencement, Dieu dit à l'homme : Où es-tu ? (Genèse 3,9).

Le serpent a entraîné l'homme dans sa chute : ils sont unis l'un à l'autre dès l'origine. Le serpent c'est le diable. Ils disent aussi que le corps du serpent s'étire de siècle en siècle depuis le commencement du monde. C'est pourquoi il est supérieur à l'homme, comme il est dit : « Si le diable en sait tant, c'est qu'il est vieux ». Mais l'homme disparaît de génération en génération, comme il est dit : « La mort est toujours nouvelle ».

La mort est nouvelle, mais la vie est ancienne : elle est avec la lumière du premier jour, comme il est écrit : Et la vie était la lumière des hommes. Cette lumière n'est pas le soleil du quatrième jour duquel il est écrit : Son soleil brille sur les méchants comme sur les bons (Matthieu 5,45). Mais c'est le soleil du premier jour. Pourquoi ? Il est écrit : Par ta lumière, nous voyons la lumière. C'est pourquoi cette lumière est appelée « soleil de justice », comme il est expliqué dans le midrache des lumières.

 

2. Midrache des lumières

Foi et Vie  n°5-6 décembre 1975

Benn, lumière Il est écrit : « Par ta lumière, nous voyons la lumière » (Psaume 36,10).

Quelle est cette lumière ? C'est la lumière qui brille au loin et vers laquelle on marche, comme il est écrit : « Il vous a appelés des ténèbres à sa lumière » (1 Pierre 2, 9).

Et encore : « Les nations marcheront à sa lumière » (Apocalypse 21,24).

C'est la lumière des mages qui disent : « Nous avons vu son étoile en Orient » (Matthieu 2,2) ; et c'est la lumière que voyait « Le peuple qui marchait dans l'obscurité » (Isaïe 9,1).

Quand la lumière paraît, on sait qu'avant régnaient les ténèbres. C'est comme un homme qui vit dans une steppe aride et qui boit l'eau saumâtre des marres. Un jour, il découvre une source d'eau vive et il s'y plonge tout entier. Alors il connaît le malheur de manquer d'eau.

– Autre explication :

La lumière indique la direction du regard. On marche vers la lumière. Cependant, il y a beaucoup de fausses lumières et l'on marche vers les fausses lumières comme vers la vraie. Comment reconnaître la vraie lumière ? La vraie lumière conduit vers la Source, mais toutes les fausses conduisent vers la mer, comme il est écrit : « Tous les fleuves vont à la mer » (Qohélet 1,7).

– Autre explication

« Par ta lumière, nous voyons la lumière ». C'est la lumière qui est en nous et qui n'est pas de nous, comme il est écrit : « C'est une lampe divine que l'âme de l'homme fouillant tous les replis des entrailles » (Proverbes 20,27).

Par cette lumière, à la fois je vois et je suis vu.

D'où vient-elle ? Elle vient du « Père des lumières » (Jacques 1,17).

Et c'est la lumière du premier jour, comme il a été expliqué dans le midrache des deux soleils.

« Par ta lumière, nous voyons la lumière. »

La lumière c'est l'éveil. La lumière c'est la connaissance. La lumière c'est le royaume.

La lumière c'est l'éveil, comme il est écrit : « Réveille-toi, toi qui dors, dresse-toi d'entre les morts » (Éphésiens 5,14). Les hommes sont appelés « morts » et c'est la lumière qui les éveille.

C'est comme un dormeur qui rêve et qui croit qu'il agit. Mais quand la lumière entre dans la chambre, il s'éveille parce que ses yeux ont été étonnés.

La lumière c'est la connaissance comme il est écrit : « Il fait briller sa lumière dans nos cœurs pour qu'y luise l'éclat de la connaissance » (II Corinthiens 4,6).

C'est ce qui est écrit : « La lumière luit dans les ténèbres » (Jean 1, 5).

La lumière c'est le royaume comme il est écrit : « Il nous a arrachés à la puissance des ténèbres et nous a introduits dans le royaume » (Colossiens 1,13).

Cela est dit de ceux qui ont été éveillés par la lumière. Et de ceux qui dorment ? C'est pour eux qu'il est écrit : « Moïse remettait le voile sur son visage » (Exode 34,35). Pour qu'on ne soit pas aveuglé. Ceux qui vivent dans l'obscurité ne supportent pas la lumière parce qu'elle les éblouit. Mais d'autres disent : Parce qu'ils ont construit un monde imaginaire que la lumière détruirait en faisant apparaître la réalité.

À quoi la chose est-elle semblable ?

C'est l'histoire d'un inventeur qui avait fabriqué une machine pour mettre les images en mouvement. On appelait cette machine : Ombres mobiles. Ceux qui voyaient ces ombres riaient et pleuraient. Ils s'émerveillaient de voir des ombres si vivantes et si semblables à eux-mêmes. De même pour l'homme : s'il voyait sa mort prochaine, il n'aurait plus le courage de vivre. Mais il regarde les ombres et il se divertit.

C'est ce que dit l'Écriture : « L'homme s'en va comme une image » (Psaume 39,7). Plusieurs sages interprètent : « comme une ombre ». En effet, cette image-là est une ombre qui passe et que la lumière dissipe.

– Autre explication :

La lumière c'est Dieu lui-même, comme il est écrit : « Dieu est lumière » (1 Jean 1, 5). Et c'est dans l'obscurité que la lumière est visible de loin. Ainsi : « Le peuple qui marchait dans l'obscurité a vu une grande lumière » (Matthieu 5,16).

Et de même, les gens de Nod disent : « C'est dans le désert qu'on connaît la vraie saveur de l'eau ». Celui qui n'a jamais eu soif est comme celui qui n'a jamais vu la lumière. Mais celui qui est dans l'obscurité dirige son regard vers toute lumière quand elle jaillit. C'est pourquoi, Dieu, qui est lumière, est aussi appelé la Source, comme il est écrit : « Moi, la Source d'eau vive » (Jérémie 2,13).

Les hommes vivent dans les ténèbres, mais peu le savent. Pourquoi ? Ils confondent la lumière avec les clartés. En effet, les clartés sont pour la pensée : c'est la raison qui est claire. Mais la lumière est pour les yeux, comme il est écrit : « La lumière est bonne pour les yeux » (Qohélet 11,7).

Il est écrit : « pour les yeux » et non « pour les pensées ». Pourquoi ? « Le Seigneur connaît les pensées de l'homme : elles sont néant » (Psaume 94,11).

Autrefois le prophète était appelé « voyant ». C'est ce qui est écrit : « Parole de l'homme au regard clair » (Nombres 24,15). Mais d'autres disent : tout homme est prophète. Dès lors, pourquoi est-ce qu'il ne prophétise pas ? C'est le mystère de la mort. En effet, l'homme ne peut pas prophétiser sans voir sa propre mort.

Les sages disent que celui qui a vu sa propre mort sait de quoi est faite sa vie. C'est ce qui est écrit : « Ma vie, dans la lumière, verra » (Job 33,28). C'est-à-dire : « Dans la lumière du Seigneur » (Isaïe 2,5).

Sans cette lumière-là, tous les hommes sont aveugles. Ils sont comme morts et rêvent qu'ils vivent mais, comme dit l'Écriture : « Leur esprit est obscurci » (Éphésiens 4,18). Et ils appellent leur nuit « jour », au contraire de Dieu qui appelle les ténèbres « nuit » (Genèse 1,5).

C'est à ce sujet qu'il est écrit : « Je marche devant Dieu, dans la lumière des vivants » (Psaume 56,14). Les vivants, ce sont les sages.

– Autre explication :

La lumière, c'est la justice. En effet, de celui qui pratique la justice il est écrit : « Ta lumière se lèvera comme l'aurore » (Isaïe 58,8).

« La lumière », c'est le soleil levant qui est aussi appelé « soleil d'en haut » (Luc 1,79), et c'est la lumière du premier jour.

Des sages disent : « Tout acte de justice est un reflet de la lumière d'en haut », comme il est écrit : « Vous qui poursuivez la justice, vous qui recherchez le Seigneur » (Isaïe 51,1). C'est pourquoi le Dieu qui vient est appelé « Soleil de Justice ».

 

AUTRES DITS DES SAGES

Un ancien dit : « La lumière est l'ombre de Dieu ». C'est pour signifier que la lumière que nous connaissons est mesurée par le soleil du quatrième jour. Mais Dieu habite « une lumière inaccessible » (I Timothée. 6,16) qui est celle du premier jour, ainsi qu'il a été expliqué dans le midrache des deux soleils.

Les hommes aiment ce qui brille et, comme disent les gens des montagnes : « Ce qui ne brille pas le jour brille la nuit ». Cela est dit du soleil et de la lune. À ce propos, les gens de Hodou ont l'habitude de dire : « Après le crépuscule, les vers luisants disent : Nous avons donné la lumière au monde ».

Nos luminaires sont les lucioles dont l'une donne naissance à l'autre. C'est ce que dit un ancien : « Le matin naît de sa mère la nuit ».

– Autre explication :

On appelle vers luisants les hommes qui se disent porteurs de lumière.

Parmi les organes du corps, il en est qui ont deux fonction et parmi eux : l'œil. En effet, ce sont les yeux qui voient et ce sont les yeux qui pleurent. Pourquoi ? Parce que celui qui voit connaît le monde et il sait que l'homme est en grand péril.

Et celui qui a les yeux faibles ? Un sage du pays de Kouch dit : « Le borgne n'a qu'un œil mais il pleure quand même ».

Et celui qui est aveugle ? On dit : « L'aveugle voit dans les ténèbres ». Et que voit-il ? Il voit l'obscurité des cœurs et il pleure.

De là nous apprenons que ce ne sont pas les yeux qui voient, mais le cœur, image du grand abîme. C'est pourquoi l'Écriture dit : « Lumière des yeux réjouit le cœur » (Proverbes 6,15)

Il est écrit : « Lumière des yeux » et non « Lumière vue par les yeux ». En effet les yeux s'éclairent quand la joie est dans le cœur. La lumière du soleil n'y ajoute rien.

Un sage dit : le cœur est un puits profond duquel l'homme tire tout ce qui le fait vivre

 

3. Midrache provisoire du Notre-Père

Foi et vie février 1977

I. NOTRE PÈRE

On ne dit Père que si l'on se veut fils, et Notre Père que si l'on se veut fils ensemble d'un même Père. C'est ce qui est écrit : Un seul Père pour nous tous (Malachie 2,10).

Ainsi, ceux qui disent Notre Père sont tous frères. Mais on dit aussi que c'est parce qu'ils sont tous frères que Dieu est leur Père.

Je serai pour vous un Père et vous serez pour moi des fils et des filles (2 Corinthiens 6,18).

Et des disciples il est écrit : Un seul est votre Père (Matthieu 23,9).

NOTRE PÈRE QUI ES AUX CIEUX

Où sont les cieux ? Les cieux sont là où toutes choses sont unies. Les cieux sont là où règne la paix. Les cieux sont là où je ne suis pas.

– Autre explication :

Les cieux sont là où s'édifie la demeure qui ne sera pas ébranlée, comme il est écrit : Nous avons dans le ciel une maison qui est l'œuvre de Dieu (2 Corinthiens 5,1).

Et d'autres disent : les cieux sont en nous mais nous sommes toujours hors de nous-mêmes.

QUE TON NOM SOIT SANCTIFIÉ

En moi, que Ton Nom soit sanctifié. Comment ? Par la présence en moi de l'unité, comme il est écrit : En ce jour-là, le Seigneur sera un et son nom un (Zacharie 14,9).

Dieu sera sanctifié quand il sera mis à part de toutes les choses éphémères (on appelle éphémères les pensées inutiles). Et de même qu'il est, de tout temps, Un, unique et sans mélange, qu'il soit aussi en nous Un, unique et sans mélange, pendant le temps de la prière.

 

II. QUE TON RÈGNE VIENNE

Ton règne et non un des miens. Quand son règne vient, les miens disparaissent. C'est alors que l'unité règne, comme il est écrit : Voici, le Seigneur vient avec puissance (Isaïe 40,10).

C'est aujourd'hui qu'il règne avec puissance pour ceux qui l'appellent. C'est comme le maître tout-puissant qui n'entre jamais chez les siens sans y être invité.

– Autre explication :

Que Ton règne vienne, c'est-à-dire : que Ton règne s'établisse en moi. Que l'ordre du royaume des cieux devienne ordre en moi. C'est comme la prise du pouvoir par un nouveau roi.   Le règne de Dieu est aussi appelé : Le royaume des cieux. Et d'autres disent : C'est le temps de la Présence.

 

III. QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE SUR LA TERRE COMME AU CIEL

Ta volonté et non une des miennes. Ta volonté pour moi et non mon désir. En effet, Ta volonté est unique tandis que mon désir change sans cesse.

– Autre explication :

Il est écrit : Les cieux sont les cieux du Seigneur ; la terre, Il l'a donnée aux hommes (Psaume 115,16).

La volonté de Dieu règne dans les cieux. Les cieux sont le lieu de la paix. Sur la terre règne la violence. Mais le sage demande qu'ici et là règne la paix. C'est pourquoi il est écrit : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. En effet, celui qui apporte la paix dit : Ton Dieu règne (Isaïe 52,7).

– Autre explication :

C'est Ta volonté pour moi que j'attends. Et moi, je ne suis qu'attente. C'est ce qui est écrit :

Comme les yeux des serviteurs sont fixés sur la main de leur maître, et les yeux de la servante sur la main de sa maîtresse, ainsi nos yeux se tournent vers le Seigneur notre Dieu, jusqu'à ce qu'il ait pitié de nous (Psaume 123,2).

 

IV. DONNE-NOUS AUJOURD'HUI NOTRE PAIN ESSENTIEL

Il est dit aux disciples : Ne vous inquiétez pas et ne dites pas : Que mangerons-nous ? (Matthieu 6,31).

Et encore : L'homme ne vit pas seulement de pain (Deutéronome 8,3). Mais on nous parle ici du pain de vie. C'est pourquoi les anciens appelaient ce pain « super-substantiel » ou encore : le pain de demain (demain c'est le huitième jour). Ce pain-là est aussi appelé « eau », comme il est écrit : Seigneur donne-nous de cette eau (Jean 4, 15).

Et d'autres disent : « notre pain quotidien ». C'est parce que, pour le disciple, ce pain-là est quotidien. C'est la substance de sa vie. Et cette vie est appelée : « vie éternelle ». Ainsi, l'essentiel est rappelé par le nécessaire, l'éternel par le quotidien. De même, les pauvres de Dieu sont les mendiants de l'Esprit. Dieu est le pain des pauvres. Et l'image du pain sur une table est l'image du banquet des justes. Pourquoi ? Le pain pour la faim est comme l'eau pour la soif : c'est le nécessaire pour vivre. Celui qui n'a pas le nécessaire est l'image du disciple.

Et pourquoi dit-on : « Aujourd'hui » ? C'est que la prière est une nourriture. Mais c'est une nourriture qui est comme la manne dans le désert. Et lorsqu'on gardait la manne, le lendemain elle était corrompue. De même, celui qui pense que la prière peut être enfermée dans les mots est comme celui qui met de l'eau dans des vieux récipients qui ont contenu beaucoup d'autres choses. Et le lendemain, l'eau est gâtée. Les mots sont des récipients infidèles. C'est pourquoi la prière n'a d'autre appui que la présence. Et l'instant de la présence est toujours le même, il s'appelle : « Aujourd'hui ».

V. PARDONNE-NOUS NOS OFFENSES COMME NOUS PARDONNONS À CEUX QUI NOUS ONT OFFENSÉS

De la même manière que nous pardonnons, il nous est pardonné. Dans le même instant. C'est l'histoire d'un père qui avait deux fils. Un jour, les deux frères se disputent, s'injurient et se battent. Et dans leur guerre, ils ravageaient la maison du père. Alors le père leur dit : Insensés ! Arrêtez de détruire votre héritage !

C'est pourquoi il est écrit : Celui qui se met en colère contre son frère mérite d'être puni (Matthieu 5,22). Comment est-il puni ? Il est puni de deux manières : par la colère des hommes et par le silence de Dieu.

De là nous apprenons que la prière est impossible à celui qui garde de la colère. C'est ce qui est écrit : Va d'abord te réconcilier avec ton frère (Matthieu 5,24).

 

VI. ET NE NOUS INDUIS PAS EN TENTATION

À quelle tentation s'expose celui qui tourne son attention vers Dieu ? Les sages ont donné des réponses qui sont comme les nombreuses facettes d'un grand diamant. La prière est une écoute et un regard, les discours n'ajoutent rien. C'est pourquoi un ancien dit : « Avant la prière, prépare-toi pour n'être pas comme un homme qui tente Dieu ».

Et un sage du peuple de Nod raconte que les anciens du Temple, quand ils priaient, se préparaient longtemps et ensuite ils entraient dans la prière. Et ils ne s'interrompaient jamais, même si le roi passait, même si un serpent s'enroulait autour de leurs chevilles. C'est ce qui est écrit : Je suis prière (Psaume 109,4).

Mais celui qui considère les mots qu'il prononce, Dieu le laisse suivre la voie de ses pensées. La voie qui se perd. C'est pourquoi celui qui prie doit être résolu comme celui qui marche sur une corde raide : pour lui toute pensée est une tentation.

– Autre explication :

Ne nous conduis pas dans une tentation qui soit, aujourd'hui, au-delà de nos forces. C'est ce qui est écrit : Quiconque en est au lait n'a pas l'expérience de la parole de justice (Hébreux 5,13). Ne nous conduis pas au désert avant de nous avoir montré de loin la terre où coulent le lait et le miel. Mais celui qui sait que la source est au bout ne craint pas de traverser le désert.

– Autre explication :

La tentation c'est l'oubli. C'est ce qui est écrit : Vous êtes des dieux (Psaume 182,6). Mais celui qui oublie qu'il est un dieu marche à la suite d'autres dieux qui sont l'œuvre  de la pensée. Comment ? Il est écrit : Ils ont suivi les penchants de leur cœur (Jérémie 11,8), et encore : Ils sont allés à la suite d'autres dieux (Jérémie 11,10).

Il y a trois sortes de dieux que l'homme fabrique pour les faire marcher à sa tête, comme cela est expliqué dans le midrache de tous les dieux.

 

VII. MAIS DÉLIVRE-NOUS DU MAL

C'est-à-dire : Délivre-nous de nous-mêmes. Car il est écrit : Tous sont égarés, tous sont pervertis (Psaume 14,3). Et c'est ce que dit l'homme des psaumes : Regarde s'il y a en moi un chemin mauvais (Psaume 139,24). En effet, le mal est en moi et il est souvent plus fort que moi. Quand ? Lorsque mon attention est faible.

Mais d'autres disent : Délivre-nous du méchant, comme il est écrit : Délivre-moi de l'homme méchant (Psaume 140,2). Car le disciple n'a rien à craindre en ce monde ; rien, sauf le méchant. De même le sage n'a rien à craindre ; rien sauf le fou.

 

Après les sept demandes, le disciple ajoute un mot unique qui contient un grand mystère :

AMEN

Pourquoi dire ce mot en langue hébraïque ? C'est parce qu'un nom propre doit être dit dans sa langue d'origine. Amen, c'est le nom sept fois saint de l'Unique. Comment ? Les anciens écrivaient amen en trois lettres : A M N et ils comptaient ainsi : A = 1, M = 40, N = 50 soit au total 91, c'est-à-dire sept fois treize. Or treize est le nombre de « ehad » (écrit AHD) qui veut dire : Un. C'est ce qui est écrit : Le Seigneur est Un (Deutéronome 6,4). C'est pourquoi le Dieu de l'unité est appelé : Le Dieu de l'Amen (Isaïe 65,16).

Il y a encore beaucoup de mystères dans le saint Nom Amen comme cela est expliqué dans le midrache des nombres.

– Autre explication :

Amen veut dire « stable ». Les anciens disaient que c'est un mot de sens. Celui qui est stable s'appelle « fidèle » (neëman). Celui qui rend stable s'appelle « croyant » (maämin). C'est pourquoi cette stabilité s'appelle « la foi » (ëmuna).

Ce sont les mots qui s'appuient ensemble sur celui qui est stable à jamais et qui est appelé : Amen, comme il est écrit : Il vient l'Amen (Apocalypse 3,14).

Ainsi, Amen est le Nom de celui qui est stable éternellement, et celui qui le prononce avec tout son être devient lui-même stable comme il est écrit : Si vous n'êtes pas maintenant amen, vous ne serez jamais amen. C'est ce que les traducteurs ont occulté sous la forme : Si vous ne croyez pas, vous ne résisterez pas (Isaïe 7,9).

 

4. Midrache des sources  (Sur le psaume 87)

Foi et vie février 1977

 Les majuscules représentent le texte du psaume 87

 AUX FILS DE CORÉ

Un psaume a été retrouvé dans le recueil des fils de Coré qui étaient des chantres dans le Temple de Salomon le sage. Les chantres ont noté les paroles mais ils n'ont pas noté les mélodies. C'est que les paroles viennent de l'esprit des sages : il faut les apprendre. Mais les mélodies sortent des cœurs des fidèles. Ce que le cœur a produit, d'autres cœurs doivent le chercher.

PSAUME CHANT

Le chant c'est la joie de l'homme. Le psaume c'est la joie de Dieu. Ici, les deux sont réunis parce qu'il va être question du Lieu où Dieu et l'homme se rencontrent. En effet, toutes les joies ont la même source.

SON FONDEMENT EST SUR LES MONTS DE SAINTETÉ

Le fondement est le lieu saint. Il est sur les montagnes saintes. Et d'autres disent : La sagesse a été fondée avant toutes choses. C'est ce qui est écrit : Je fus formée tout au commencement, bien avant la naissance de la terre (Proverbes 8,23).

Puis, la sagesse a bâti sa maison. Ou l'a-t-elle bâtie ? Sur les monts de sainteté.

LE SEIGNEUR AIME LES PORTES DE SION

Il y a beaucoup de portes : les portes de la justice (Psaume 118,19), les portes de la mort (Psaume 9,15 ; 107,18)… Quels sont les portes de Sion ? Ce sont les portes éternelles, comme il est écrit : Levez-vous, portes éternelles ! (Psaume 22,7).

Et ceux qui se tiennent devant ces portes sont ceux qui cherchent Dieu, comme il est écrit : Cherchez le Seigneur tandis qu'il se laisse trouver (Isaïe 55,6).

PLUS QUE TOUTES LES TENTES DE JACOB

Il est écrit : Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père (Jean 14, 2). Mais toutes ne conviennent pas à tous. C'est pourquoi on dit : Le palais du chien, c'est une niche.

Il est écrit : Quelles sont belles tes tentes, Ô Jacob (Nombre 24,5) ; mais il y en a une que tu préfères et c'est en celle-là qu'il a fait sa demeure : Voici la tente de Dieu chez les hommes (Apocalypse 21,3).

C'est comme un roi qui voyage dans ses états : là où il s'arrête c'est une résidence royale. Même si c'est un petit campement. Mais il a aussi un grand palais gardé jour et nuit par ses serviteurs. Et il a des officiers qui tiennent registre de tous ses sujets, même des tribus du désert.

– Autre explication :

La demeure de Dieu, c'est l'homme. C'est ce qui est écrit : Votre corps est le temple du Saint Esprit (I Corinthiens 6,19).

Ainsi : Il a déployé les cieux comme une tente (Psaume 104,2). Pour abriter la création. Mais sa tente à Lui, Il l'a plantée parmi nous. Car sa tente à Lui est le cœur de l'homme. Cela n'est-il pas expliqué dans le midrache des tentes ?

Mais d'autres disent : Cette tente est la demeure établie dans les cieux, comme il est écrit : Si cette tente que nous habitons sur la terre vient à être détruite, nous avons dans le ciel une maison qui est l'œuvre de Dieu (II Corinthiens 5,1).

ON DIT DES CHOSES GLORIEUSES SUR TOI VILLE DE DIEU

C'est ce que, dans tout le royaume, on raconte sur le grand Palais qui est au cœur de la capitale. La ville est au milieu du pays comme le cœur est au milieu du corps. Mais le grand Palais c'est l'œil du cœur.

DES CHOSES GLORIEUSES

Qui se rapportent à la gloire de Dieu, comme il est écrit : Dans toute la gloire de Dieu (Apocalypse 21,11).

VILLE DE DIEU

De même il est écrit : Jardin de Dieu (Ézéchiel 28,13). Montagne de Dieu (Ézéchiel 28,14), Camp de Dieu (Genèse 32,2). Parce que là où Dieu se manifeste, là se trouve un lieu de Dieu et une terre sainte. C'est ce qui est écrit :

Jacob donna le nom de Beth-El au lieu où Dieu lui avait parlé (Genèse 35,15). Et encore : Le lieu sur lequel tu te trouves est une terre sainte (Exode 3,5).

Et d'autres disent : C'est la Jérusalem céleste, comme il est écrit : La ville sainte de Jérusalem qui descendait du ciel, d'auprès de Dieu (Apocalypse 21,10).

De là, c'est-à-dire : De la source, descendent tous les autres lieux de la présence.

SELA [31]

Pause. Les sages disent qu'il faut s'arrêter un moment de parler et de penser après un instant de grande attention. Et c'est de ce repos de la parole qu'il est écrit : La crainte du Seigneur, c'est la sagesse (Job 28,28).

C'est l'instant de silence quand l'homme arrive aux limites de la parole. Dans cet instant, Dieu fait un don appelé : Caillou blanc (Apocalypse 2,17).

C'est pourquoi il est écrit : La crainte du Seigneur, c'est le trésor de Sion (Isaïe 33,6).

JE MENTIONNE RAHAB ET BABEL PARMI CEUX QUI ME CONNAISSENT, VOICI LA PHILISTIE ET TYR AVEC COUCH

De là nous apprenons que, dans tous les pays de la terre, il y a des hommes que Dieu connaît et qui sont inscrits dans le livre de vie.

CELUI-CI EST NÉ LÀ

Tous ceux qui recherchent Dieu se tiennent devant les portes éternelles. Ils sont comme des fleuves remontés à leur source. C'est pourquoi on dit de tous les sages que leur demeure est à Sion.

ET DE SION IL EST DIT : TEL ET TEL Y EST NÉ

L'homme naît là ou est son centre, là d'où procède sa vie. L'Écriture dit : « Tel et tel » ; c'est-à-dire : chacun pour soi. Et tous ceux qui connaissent Dieu sont nés à SION le centre de la terre, comme il est écrit : Nombril de la terre (Ézéchiel 38,12).

C'est Dieu lui-même qui dit : Ils sont d'ici. Tous ceux qui sont revenus à la source de leur être.

ET C'EST LE TRÈS-HAUT QUI L'AFFERMIT

Il est écrit : La terre tremble avec tous ceux qui l'habitent : Moi, j'affermis ses colonnes. Sela (Psaume 75,3).

Et la ville de Dieu est appelée : La cité qui a de solides fondements (Hébreux 11,10).

LE SEIGNEUR COMPTE EN INSCRIVANT DES PEUPLES : UNTEL EST NÉ LÀ

C'est comme un roi qui tient registre de ses sujets qui vivent au loin. Pourquoi ?

Il est écrit : Les cieux sont les cieux du Seigneur. La terre, il l'a donnée au fils de l'homme (Psaume 115,16).

Mais il dit : Ne suis-je pas aussi un Dieu de loin ? (Jérémie 23,23).

SELA

C'est le repos de la parole en présence du mystère de la naissance. Quand il naît, l'homme est démuni de tout. Il est alors semblable aux oiseaux du ciel que Dieu nourrit (Matthieu 6,26).

ET CEUX QUI CHANTENT ET CEUX QUI DANSENT S'ÉCRIENT

C'est pour dire : « Toutes les joies », car toutes les joies se rencontrent quand le temps est venu. C'est ce qui est écrit : L'allégresse et la joie s'approcheront (Isaïe 35,11).

– Autre explication :

Ceux qui chantent : ce sont ceux qui proclament l'enseignement.
Ceux qui dansent : ce sont ceux qui le mettent en pratique.

TOUTES MES SOURCES SONT EN TOI

Parce que toutes les joies ont la même source. C'est ce que dit un sage du peuple de Nod : « Toutes les joies viennent du paradis ; même la plaisanterie si elle procède d'un cœur vraiment joyeux ».

À quoi la chose est-elle semblable ?

Un ruisseau, un torrent, une rivière et un fleuve discutaient pour savoir lequel venait de la source. Mais la source leur dit : Vous venez tous de moi et mes eaux viennent du ciel. C'est ce qui est écrit : Moi la source d'eau vive (Jérémie 2,13)

 

5. Midrache des chemins

Etudes Théologiques et Religieuses 1978 / 1

chemin, Berna Lopez Il y a beaucoup de chemins pour l'homme mais il n'y en a qu'un qui soit le chemin de la vie C'est ce qui est écrit : Préparez dans la steppe une voie pour notre Dieu (Isaïe 40,3).

« La steppe » c'est le cœur de l'homme lorsqu'il est comme une terre aride où rien ne pousse. C'est là qu'il faut préparer le chemin.

Et l'Écriture nous apprend qu'il y a en l'homme des chemins comme il est écrit : Vois s'il y a en moi un chemin de souffrance (Psaume 139,24).

Ils sont nombreux les chemins qui sont dans le cœur de l'homme et surtout dans les cœurs des gens heureux. C'est ce qui est écrit : Ils ont des voies dans leur cœur (Psaume 95,6).

On appelle « voies » les chemins qui convergent vers la Source. C'est pourquoi les disciples sont appelés « ceux de la voie » (Actes 9, 2).

Il est écrit : Préparez dans la steppe une voie pour notre Dieu.

Qu'est-ce qu'une voie pour Dieu ? Une voie pour Dieu est un chemin droit, c'est-à-dire le contraire du cercle des pensées. En effet les pensées sont dans le cœur et elles tournent. C'est ce qui est écrit : Dans un chemin qui n'est pas bon, à la suite de leur pensée (Isaïe 65,2).

Et encore : Ils ont suivi les penchants de leur cœur mauvais (Jérémie 9,13).

Et c'est de cela qu'il est écrit : Chacun suivait sa propre voie (Isaïe 56,11). C'est-à-dire : le chemin de son propre cœur. Et d'autres disent : Ils ont suivi des dieux étrangers, comme il est écrit : Ils ont marché derrière les dieux étrangers (Jérémie 11,10).

De là nous apprenons que les dieux sont dans le cœur. Les dieux et non seulement les pensées. Et pour beaucoup, leurs pensées sont leurs dieux, et c'est pourquoi ils les suivent. C'est ce que disaient les gens de la génération perdue : Fais-nous des dieux qui marchent devant nous (Exode 32,1). Mais ceux qui disaient cela étaient retournés en Égypte avec leur cœur (Actes 7,39). L'Égypte, c'est un ancien nom pour la servitude.

 

Remarque :

Et pourquoi appelle-t-on les croyants : « Ceux de la voie » ? C'est parce que les gens qui ont une religion sont des gens qui ont un chemin. Il y a pour eux un bien et un mal. Et ils appellent « bien » ce qui les assure sur leur chemin, et « mal » ce qui les en écarte ou ce qui les arrête. C'est pourquoi un sage dit : La religion c'est l'étude du chemin droit.

Il est écrit : Ils ont toujours un cœur qui s'égare. Ils n'ont pas connu mes voies (Hébreux 2,10). Le cœur est dans le corps comme un roi dans sa ville, mais le cœur : Qui le gouverne ? C'est ce que doit apprendre celui qui est chemin.

Celui qui est en chemin a besoin de trois choses : un bouclier, des yeux, des oreilles.

Un bouclier, pourquoi ?

Il est écrit : Je suis un bouclier pour toi (Genèse 15,1).

Un homme qui vit dans la maison de ses habitudes n'a pas besoin de bouclier : il est protégé par ses murs. Mais un homme qui part en guerre a besoin d'un bouclier. Ainsi, il est écrit : Je suis pour toi un bouclier, pour nous dire qu'Abraham le patriarche part en guerre. Contre qui ? Contre lui-même. Et le Prophète dit : C'est cela la grande guerre sainte.

Tout disciple est comme un homme qui part en guerre. C'est pourquoi le Maître de Galilée dit à ses disciples : Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre (Matthieu 10,34).

Mais celui qui est en chemin a encore besoin d'avoir des yeux et des oreilles. C'est ce qui est écrit : Tes oreilles entendront derrière toi la voix qui dira : Voici le chemin, marchez-y (Isaïe 30,21).

« Le chemin » qui est devant toi, tu le verras si tu entends la voix qui est derrière toi. En effet, l'homme qui est en chemin doit s'avancer sur une route obscure et la voix lui parle dans son dos. Mais il ne doit pas se retourner. Pourquoi ? Parce que s'il se retournait il verrait Dieu en face et il mourrait. C'est ce qui est écrit : Tu ne saurais voir ma face (Exode 33,20).

– Autre explication :

Le disciple est semblable à un laboureur dont le soc est tiré par un cheval fou. Et le laboureur attentif va droit devant lui et il aperçoit l'horizon entre les oreilles de son cheval. Mais dès qu'il se retourne pour voir la trace de ses pas, le cheval change de direction et l'horizon est changé. Le laboureur doit donc veiller sur l'horizon pour que son sillon ne soit pas perdu. C'est ce qui est écrit : Tracez-vous des sillons (Osée 10,12).

– Autre explication :

Il est écrit : Tu me verras de dos (Exode 33,23). En effet de celui qui est en chemin on dit qu'il marche à la suite de son Dieu. C'est pourquoi il ne peut voir Dieu que de dos. Cela nous apprend que le chemin parcouru doit être oublié continuellement. Sinon le disciple pourrait se faire un mérite du chemin parcouru et le mérite est un poids comme une nourriture qui a déjà été assimilée. C'est pourquoi il est écrit : Celui qui met la main à la charrue… (Luc 9,62). Mais celui qui regarde en arrière est semblable à celui qui contemple ce qu'il aurait dû rejeter.

– Autre explication :

On appelle « Dieu vu de dos » tout ce qui paraît étrange, incompréhensible pour la raison de l'homme. Et celui qui marche à la suite de Dieu ne peut pas comprendre ce chemin sur lequel chaque pas est nouveau. C'est pourquoi on dit que la route est obscure, ou encore : que le disciple est un aveugle. C'est ce qui est écrit : Qui est aveugle, sinon mon serviteur ? (Isaïe 42,19). Ainsi celui qui est en chemin est comparé à un aveugle qu'un obstacle peut faire trébucher. C'est à ce propos qu'il est écrit : Ne place pas d'obstacle sur le chemin d'un aveugle (Lévitique 19,14). Mais ce qui fait obstacle doit être placé derrière, comme il est écrit : Passe derrière moi, Satan, tu es pour moi une pierre d'achoppement (Matthieu 16,23).

Préparez dans la steppe une voie pour notre Dieu :

C'est la voie du Pays Nouveau, celui qui s'édifie dans le cœur. Et c'est à ce propos qu'il est écrit : Si tu me fais un autel de pierres, tu ne devras pas le façonner en pierres de taille. Si tu brandis le ciseau dessus, alors tu le profaneras (Exode 20,22).

Ces pierres sont les pierres vivantes qui sont les cœurs. Ces pierres-là forment l'autel sur lequel sont offerts les sacrifices qui plaisent à Dieu. C'est ce qui est écrit : Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un cœur contrit (Psaume 51,17).

Ainsi, les pierres vivantes de l'autel ne doivent pas être façonnées comme des pierres de taille. Pourquoi ? C'est parce que, de même que les pierres taillées s'ajustent entre elles exactement sans laisser passer ni air ni jour et ne peuvent plus être bougées, de même des cœurs égalisés ne peuvent plus être remués. Et cela nous apprend qu'il faut qu'il y ait des différences entre les hommes afin qu'ils ne croient pas que la vérité a un seul langage et qu'ils restent sensibles à la question de savoir où est Dieu. Là où cette question est morte, la vie a disparu. C'est ce que dit l'Écriture : Les prêtres n'ont pas dit : Où est le Seigneur ? (Jér. 2,8).

Ils ne l'ont pas dit parce qu'ils croyaient le savoir. Mais celui dont le cœur est vivant sait qu'il ne sait rien et il demande : Où est Dieu ? Et de même, Dieu ne cesse jamais de dire à l'homme : Où es-tu ? (Genèse 3,9).

– À quoi la chose est-elle semblable ?

Une jeune fille très belle habite une forêt profonde. Elle attend le bien-aimé qui la fera sortir à la lumière et elle l'appelle : Où es-tu ? Et celui qui entre dans la forêt à la recherche de la belle jeune fille appelle aussi : Où es-tu ? Et les échos nombreux font résonner l'appel dans les clairières et les vallées. Chaque fois l'appel est différent, mais chaque fois l'écho multiplie les appels semblables. L'appel qu'il faut entendre, c'est le premier qui est unique. Mais celui qui se dirige vers un écho s'égare toujours de plus en plus dans la forêt profonde. De même, la vérité est unique mais les chemins pour l'atteindre sont tous différents. Là où deux hommes suivent la même voie, c'est qu'ils ont entendu le même écho. Mais la voix, chacun l'entend pour lui-même.

 

Préparez dans la steppe une voie pour notre Dieu :

Comment le disciple aveugle pourrait-il préparer une voie pour Dieu ? L'Écriture dit : Je ferai aller les aveugles par une route qu'ils ne connaissent pas (Isaïe 42,16).

C'est pour nous dire : Préparez en vous-même – et non pas avec votre pensée – une voie nouvelle, comme il est écrit : Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos voies ne sont pas mes voies (Isaïe 55,8).

C'est pourquoi un sage dit que toute pensée sur Dieu nous éloigne de Lui.

– Autre explication :

Une voie pour notre Dieu, c'est-à-dire : Une voie sainte, comme il est écrit : On l'appellera voie sainte (Isaïe 35,8). Et l'écriture appelle « saint » tout ce qui appartient à Dieu, mais l'homme ne possède pas son chemin. C'est ce qui est écrit : L'homme ne possède pas son chemin (Jérémie 10,23).

Et comment l'homme pourrait-il posséder un chemin sur lequel chaque pas est nouveau et chaque nouveau pas complètement différent du précédent ! C'est ainsi que le disciple est toujours un débutant qui risque un pas nouveau sur une terre inconnue. Et personne ne peut l'aider si ce n'est le Maître du Chemin, celui qui dit : Je suis le chemin (Jean 14, 6).

Et ne va pas t'imaginer un chemin dans les hauteurs ! La voie est quotidienne et elle n'a pas d'apparence. C'est pourquoi un sage dit que la vraie voie est comme un fil tendu au ras du sol : Un fil qui paraît destiné à faire trébucher plutôt qu'à élever !

On dit encore que le disciple deviendra lui-même un chemin sur lequel Dieu pourra passer. Lorsque la steppe sera devenue un jardin. Ainsi l'Écriture dit :

Préparez dans la steppe une voie pour notre Dieu.

 

6. Midrache des cœurs et des craintes

Etudes Théologiques et Religieuses 1978 / 4

 Les gens du désert disent : Éloignez vos tentes, rapprochez vos cœurs. Mais les gens d'aujourd'hui font le contraire : Leurs habitations sont serrées les unes contre les autres, mais le cœur de chacun est éloigné de celui du voisin. C'est pourquoi l'Écriture dit : Je veux l'attirer et la conduire au désert, et je parlerai à son cœur (Osée 2,16)

La richesse des choses, c'est le désert des cœurs. On appelle « désert » le lieu où les choses sont absentes, le lieu où les cœurs se rencontrent. En effet, il y a des voix qu'on ne peut entendre que dans le silence, comme il y a des clartés qu'on ne peut voir que dans l'obscurité. C'est ce que disent les gens de Nod : C'est dans le désert qu'on connaît la vraie saveur de l'eau.

Mais là où il y a beaucoup d'hommes, il y a beaucoup de bruits et beaucoup de peurs. C'est pourquoi les cœurs se ferment comme les mains des petits singes hurleurs. C'est une histoire que racontent les sages du pays de Kouch :

Lorsqu'on veut attraper les petits singes hurleurs, on attache à un piquet dans la forêt une calebasse qui contient des graines de mil. Et la calebasse est percée d'un trou par lequel le singe peut passer la main mais non le poing. Le singe introduit sa main dans la calebasse et saisit une poignée de mil, mais il ne peut pas ressortir sa main fermée. C'est ainsi qu'il est pris : à cause de sa peur de perdre les grains de mil. S'il lâchait le mil, il pourrait retirer sa main, mais il ne veut pas lâcher ce qu'il a saisi. Et il est prisonnier de sa main. C'est de la même manière que l'homme est prisonnier de sa pensée.

Il est écrit : Tout scribe versé dans les choses du royaume est comme un maître de maison qui tire de son trésor des choses anciennes et des choses nouvelles (Matthieu 13,52).

Le scribe du royaume tire de son trésor – c'est-à-dire l'Écriture – tout ce qui est nécessaire pour son chemin. Des choses anciennes et des choses nouvelles selon la nécessité. Et d'autres disent : Le maître de la maison est celui qui connaît son propre cœur. Comment ? Il est écrit : Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur (Matthieu 6,21).

 

Et le cœur deviendra un trésor lorsqu'il aura été longtemps retourné. C'est l'histoire du trésor caché dans le champ. On retourne le champ pour trouver le trésor mais le trésor ne s'y trouve pas. Pourtant, le champ retourné peut être ensemencé et, alors, il portera du fruit. C'est pourquoi on dit que le lecteur est un laboureur et que son champ c'est l'Écriture. Et des sages disent que le trésor n'est pas dans le champ : Il est dans le cœur. Ils disent aussi que de même que le trésor n'est pas dans le champ, le sens n'est pas dans le texte. Mais pourtant il n'est pas en dehors du texte. De même que le trésor n'est pas en dehors du champ. Comment comprendre ? Un ancien dit : Celui qui explique ne comprend pas, mais celui qui s'étonne n'est pas loin de comprendre. Et dans l'Écriture, cet étonnement est appelé : « crainte ». C'est ce qui est écrit : Unifie mon cœur à la crainte de ton nom (Psaume 86,11).

À quoi la chose était semblable ? C'est comme un creuset dans lequel sont déposés des métaux différents et des matières diverses. Après la fusion, il n'y a plus qu'un seul bloc. La crainte, c'est le feu qui rend les métaux malléables. Le cœur est un creuset.

Mais l'homme est semblable au prophète Jonas qui s'enfuit de côté de la mer loin de la face de l'Éternel (Jonas 1,3). La peur le fait s'enfuir, mais la crainte le ramènera. C'est ce qui est écrit : Dans ma détresse, j'ai invoqué l'Éternel (Jonas 2,3).

Cela nous apprend que la peur est le contraire de la crainte. Et l'homme qui ne craint pas Dieu est habité par toutes sortes de peurs. On dit alors qu'il suit le cours des fleuves. Et là où les fleuves se jettent dans la mer, les grands poissons l'attendent pour l'avaler. Alors, l'homme a trois jours et trois nuits pour invoquer l'Éternel. Trois jours et trois nuits, c'est le temps d'une souffrance. Quand la souffrance porte à la crainte, le temps du Retour est arrivé. C'est ce que dit l'Écriture : La crainte du Seigneur est une source de vie (Proverbe 14,27).

C'est parce que la crainte fait suivre le chemin qui mène à la source, comme il est écrit : Rien ne manque à ceux qui le craignent (Psaume 34,10).

Et encore : Ceux qui craignent l'Éternel ne sont privés d'aucun bien (Psaume 34,11).

À ceux-là est donnée une vie pleine, une vie forte. C'est pourquoi il est écrit : La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse.

C'est la crainte qui chasse les peurs et oriente vers la Source. Et celui qui craint Dieu est appelé : Bien-orienté. On dit encore qu'il est en marche vers l'Orient. Tous les autres chemins – même les plus beaux – descendent vers la mer. C'est ce qui est écrit : Tous les fleuves vont à la mer (Ecclésiaste 1, 7).

Qu'est-ce que la mer ? La mer, c'est l'abîme sans fond qui menace le monde des vivants. « Tous les fleuves vont à la mer » signifie que tout s'en va vers sa propre mort. La mort, c'est le repos de tout ce qui a été agité. Et c'est la fin de l'histoire. Comment ? Ne dit-on pas que l'histoire a un sens ? En effet, elle a un sens puisqu'elle ne va que dans une seule direction : La mort. Tout ce qui existe, naît, se transforme et meurt. Ainsi la vie se continue. Mais le royaume n'a pas d'histoire. Et, de même, le disciple n'a pas d'histoire. Avant, il avait une histoire personnelle, mais quand il est devenu un disciple éveillé, il n'a plus d'histoire personnelle. Comment est-ce possible ? L'histoire personnelle est comme le lit du paralytique : quand il marchera seul, le paralytique quittera son lit. C'est ce qui est écrit : Lève-toi et marche (Jean 5, 8).

Et d'autres disent que l'histoire personnelle est semblable à la parure d'une femme qui ne se montre qu'à celui qu'elle aime. Lorsqu'elle est avec son amant, elle quitte sa parure et ses habits. Elle-même, en effet, n'est ni parure ni habits.

– Autre explication :

Tous les fleuves vont à la mer… D'où viennent les fleuves ? L'Écriture nous apprend que quatre fleuves sortent du Paradis pour arroser toute la terre. Et de ces quatre fleuves, tous les autres sont nés. Car le Paradis demeure à la verticale du Lieu Saint, et de là partent les eaux qui alimentent toutes les sources de la terre. Ainsi l'homme qui prend le chemin de la mer s'éloigne de la Source. C'est ce qui est écrit : Enfants d'Israël, revenez à Celui dont vous êtes si profondément séparés (Isaïe 31,6)

et encore : Revenez, enfants d'Israël, je guérirai vos égarements (Jérémie 3,22).

Plus on s'éloigne de la Source, plus on s'égare. « S'égarer » veut dire Être tourné vers les idoles, comme il est écrit : Revenez, détournez-vous de vos idoles (Ézéchiel 14,6)

et c'est cela qui est appelé : Le mauvais chemin : Revenez, revenez de vos voies mauvaises (Ézéchiel 33,11).

Mais retourner à la Source, c'est chercher Dieu. Et le premier geste du Retour est appelé : « Crainte de Dieu ». C'est comme un promeneur fatigué qui s'arrête pour boire. Ainsi l'Écriture dit : La crainte de Dieu est source de vie.

Mais un cœur endurci contre la crainte est un cœur fermé au Retour. Tel est le cœur de ceux qui croient qu'ils font des choses définitives. Qu'ils disent des vérités définitives. Et voici le signe qui fera connaître celui dont le cœur s'endurcit à la crainte : il aime le bruit et s'ennuie dans le silence ; il aime le mouvement et s'ennuie dans l'immobilité. C'est pourquoi il est fasciné par l'histoire. Mais le chemin du Retour passe par le désert : C'est là qu'on entend le champ de la Source. C'est ce qui est écrit : Quand tu me suivais au désert… (Jérémie 2,2).

– Autre explication :

Tous les fleuves vont à la mer

Le fleuve c'est l'image de tout ce qui coule et qui passe et ne revient jamais. C'est pourquoi c'est l'image de tout ce qui meurt, en nous et hors de nous. Et c'est l'image de tout ce qui existe, même au-delà de notre terre. En effet, même les cieux sont soumis à la mort… Les cieux ont commencé, comme il est écrit : Voici l'origine des cieux et de la terre quand ils ont été créés (Genèse 2,4).

Et ils auront une fin, comme il est écrit : Les cieux et la terre passeront, mais la parole de notre Dieu demeure éternellement (Isaïe 40,8).

C'est que la parole n'a pas d'histoire. Pourquoi ? Ce qui ne change pas n'a pas d'histoire. On dit : « Dieu fait l'histoire » ; c'est qu'en effet il est la Source de tout ce qui change. La Source est éternelle mais l'Écriture dit : Tous les fleuves vont à la mer… Et les anciens disent que la seule chose qui ne descende pas avec le fleuve, c'est la crainte. Pourquoi ? Parce que, pour craindre Dieu, l'homme doit d'abord se tourner vers la Source. C'est la première mesure, comme il est écrit : La crainte du Seigneur, c'est le commencement de la sagesse. Et plus tard, il remontera le cours du fleuve et traversera le long désert à la recherche de son lieu.

C'est ce qui est écrit : Comme l'oiseau loin de son nid, ainsi l'homme loin de son lieu (Proverbes 27,8).

Quel est le lieu de l'homme ? C'est Celui qui est appelé : la Source, le Rocher, le Gardien. La source, comme il est écrit : Moi, la Source d'eau vive (Jérémie 2,13). Le Rocher, comme il est écrit : Le Rocher dont les œuvres sont parfaites (Deutéronome 32,24). Et ce Rocher est aussi une source, comme il est écrit : Ils buvaient à un rocher spirituel (I Corinthiens 10,4). Le Gardien, comme il est écrit : Il ne dort ni ne veille, le Gardien d'Israël (Psaume 121,4). C'est Lui qui est le lieu de l'homme, ainsi qu'il est écrit : Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle (Jean 6, 68).

On appelle « éternelle » la vie tournée vers la Source. C'est pourquoi les prophètes disent : Reviens, reviens ! Ainsi, l'histoire a un sens et l'homme en a un autre. L'histoire va vers sa fin et le disciple va vers son commencement. Comment ? Par la crainte qui unifie les cœurs. C'est ce qui est écrit : Unifie mon cœur à la crainte de son Nom (Psaume 86,11).

 

7. Midrache des lectures

Foi et Vie n°6, décembre 1985

 Il est écrit : Le roi David était vieux et avancé en âge. On le couvrait avec des vêtements mais il ne se réchauffait pas. (I Rois 1, 1). Un sage dit : c'est la même chose pour le langage des hommes. Le vieux langage peut être paré de tous les vêtements : rien ne peut le réchauffer, parce que son sang est froid. Et il y a si longtemps que les mots sont utilisés qu'à la fin la vie ne circule plus en eux. C'est alors qu'on recherche une jeune fille d'une grande beauté qui sache faire revenir la chaleur chez un homme vieux que le désir a quitté. La belle jeune fille c'est le nouvel amour mais le roi de la connut pas (1 Rois 1, 4). Le désir fait naître la vie, mais la pensée ne peut pas la connaître. Le vieux roi, c'est la pensée.

Et tel est le lecteur pour qui les mots n'ont qu'un seul sens… On dit « au pied de la lettre », comme on dit : « au pied de la montagne ». Mais ensuite, il faut la gravir. Ceux qui prennent les textes au pied de la lettre sont comme ces promeneurs qui ne montent jamais dans la montagne et se contentent de reproductions commentées.

Il est écrit : Ceux qui cherchent Dieu comprennent tout (Proverbes 28,5).

À quoi la chose est-elle semblable ? C'est comme l'enfant qui a faim. Si l'enfant n'avait pas faim, il ne grandirait jamais. Celui qui cherche Dieu est comme celui qui a faim. Et sa faim est toujours nouvelle. Et la nourriture est toujours nouvelle.

Ainsi les paroles de l'Écriture deviennent-elles vivantes pour le lecteur qui a faim. Et quand sait-on que les paroles du texte sont devenues vivantes ? C'est quand le texte résonne. Mais pour qu'il résonne, il ne faut pas l'interpréter. Interpréter c'est se placer soi-même au milieu. C'est intervenir. Et d'autres disent : il ne faut pas interpréter, il faut prêter. C'est ce qui est écrit : Qui prête aux pauvres prête à Dieu (Proverbes 19,17). Le pauvre, c'est le texte quand il est dans les mains du lecteur. C'est pourquoi il est écrit : Que ces paroles soient sur tes mains (Deutéronome 6,8). « Sur tes mains » pour que tu les voies, et non « dans tes mains » pour que tu les façonnes à ton usage.

Un sage explique que l'Écriture est comme un puits profond. Il faut savoir puiser. Et l'homme rusé prend une corde, y attache un seau et remonte l'eau délicieuse. Alors tous peuvent boire l'eau du puits. C'est ainsi – dit-on – que le sage, de parabole en parabole, explique les Écritures.

Et d'autres disent que le lecteur de l'Écriture est comme un pêcheur qui jette son filet dans les eaux poissonneuses. Le filet a des mailles qui retiennent les poissons et laissent échapper l'eau. Mais on raconte histoire d'un pêcheur qui, au lieu d'un filet, utilisait une toile imperméable. Il pensait ainsi remonter même les plus petits poissons. Et la toile pleine d'eau était si lourde qu'on ne pouvait pas la remonter. Ainsi font ceux qui s'arment d'une logique herméneutique pour étudier l'Écriture. La raison, c'est une toile imperméable. C'est pourquoi, il est écrit : Il y avait 153 gros poissons (Jean 21, 11). C'était de gros poissons car le filet avait de grosses mailles.

Et si quelqu'un demande : quel est le sens ? Tu répondras : le sens est une saveur. C'est un goût de vérité. Et les sages disent : « Le savoir est saveur. » Mais pour ceux qui pensent que le sens est dans les mots, le savoir est sans saveur. Il y a quatre degrés du savoir sans saveur : regarder et ne pas voir ; écouter et ne pas entendre ; parler et ne pas dire ; connaître et ne pas aimer.

Il est écrit :

     Ôte le voile de mes yeux
     Que je vois les merveilles de ton enseignement (Psaume 119,18).

Cela signifie que les yeux du corps ne voient que les enveloppes et les habits. Mais ils ne voient pas le corps. Et ils ne voient pas ce qui est dans le corps, c'est-à-dire l'âme. Et ils ne voient pas ce qui est dans l'âme, c'est-à-dire l'âme de l'âme qui contient tous les mondes. Pourquoi en est-il ainsi ? C'est parce que l'éclat de la vérité est comme l'éclat du soleil que nul œil ne peut fixer. Un sage du peuple de Nod nous donne cette comparaison : le soleil aveuglait les hommes. L'Unique fit un écran pour protéger la terre. Mais l'éclat était encore insoutenable pour beaucoup. Et il fit encore un autre écran, plus obscur, pour protéger les faibles. Puis les hommes se sont multipliés et, avec eux, le nombre des écrans. Pourquoi ? C'est qu'ils ont appris à en fabriquer eux-mêmes. Et pour toutes les souffrances il y a un écran. Et la plus grande souffrance, c'est la vérité. Mais le sage dit : Ôte le voile de mes yeux, c'est-à-dire : ôte un écran entre ton soleil et moi. Et lorsque mon œil sera plus clair, tu ôteras encore un écran… Chaque fois qu'un écran est ôté, les yeux voient autrement et un autre sens est découvert.

C'est pourquoi, dans l'Écriture, « comprendre » s'appelle « voir ». Ainsi : Vous avez vu que je vous ai parlé depuis les cieux (Exode 20,22). Vous avez compris que la voix qui vous parvenait n'était pas une voix d'homme. Mais il y a beaucoup de degrés dans la compréhension. Cette compréhension est appelée de quatre noms : le long chemin, la porte étroite, le caillou blanc, les cieux ouverts. C'est pour nous rappeler que la vision n'a pas de fin, comme il est écrit : L'œil ne se rassasie pas de voir (Ecclésiaste 1,8). Mais de même qu'on peut regarder sans voir, on peut voir sans comprendre. C'est ce qui est écrit : Vous avez vu tout ce que l'Éternel a fait sous vos yeux, dans le pays d'Égypte, à Pharaon, à tous ses serviteurs et à tout son pays. Ces grands miracles et ces grands prodiges. Mais jusqu'à ce jour, l'Éternel ne vous a pas donné un cœur pour comprendre, des yeux pour voir, des oreilles pour entendre (Deutéronome 29,2-4).

Il est long le chemin de la compréhension. Et la plus grande compréhension s'appelle : les cieux ouverts. C'est ce qui est écrit : Voici, je vois les cieux ouverts (Actes 7,56). On dit que les cieux sont ouverts lorsque les yeux sont ouverts sur l'âme de l'âme qui contient toutes choses.

Il est écrit : Le méchant emprunte et il ne rend pas (Psaume 37,21). Celui qu'on appelle ici « le méchant » ne prête pas ; il emprunte pour lui-même. C'est comme le bâton que les coureurs appellent « témoin » et qui doit être transmis à un autre coureur. Si on le garde en main, la course est perdue. Tel est le lecteur qui emprunte et ne transmet pas. Celui qui ne transmet pas est une vallée sans écho.

C'est pourquoi il ne transmet pas : il n'entend pas les échos. Et il devient comme quelqu'un qui ne sait pas lire. Comme quelqu'un dont le cœur est fermé à la crainte de Dieu. Un de ceux dont l'Écriture dit : Leur crainte de moi est un commandement d'homme, appris (Ésaïe 29,13). C'est ce qui se passe lorsque les gens de religion deviennent des gens habitués. Alors, ils ne transmettent pas. Ils n'entrent pas et ils ne laissent pas entrer. C'est ce qui est écrit : Vous fermez aux hommes le royaume des cieux (Matthieu 23,13).

À quoi la chose est-elle semblable ? C'est l'histoire d'un serviteur qui avait la garde d'un trésor. Le maître étant loin, le serviteur s'était fait une petite maison distante du Grand Palais et parfois il allait voir si tout était en ordre. Au début, il avait essayé de voir par le trou de la serrure le trésor enfermé dans la pièce centrale du Grand Palais. Mais la pièce était obscure et, avec le temps, il avait renoncé à voir. Pourtant, aux visiteurs il racontait comment était le trésor. Et les visiteurs étaient de deux sortes : ceux qui croyaient le gardien et ceux qui ne le croyaient pas. Mais ceux qui le croyaient lui donnaient quelque chose et il était heureux. Et même, il a écrit un livre dans lequel il raconte les merveilles du Grand Palais où personne ne peut entrer. Ainsi, le gardien est devenu un grand homme aux yeux de beaucoup. Et il a maintenant des serviteurs qui vendent des souvenirs aux visiteurs. Mais la clef du Grand Palais, il l'a perdue dans le parc. C'est ainsi qu'un visiteur parfois – un de ceux qui ne croient pas le gardien – trouve la clef et pénètre dans le Grand Palais. Et quand il sort, il remet la clé au même endroit pour le chercheur qui la trouvera.

Les sages disent : le trésor, chacun le porte en lui-même. Sauf si on le cherche ailleurs. C'est ce qui est écrit : Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur (Matthieu 6,21).

Et le lecteur est semblable à celui qui cherche la clef dans le parc du Grand Palais.

Et quand sait-on que le texte est devenu parole ? C'est lorsque le cœur a été éveillé, comme il est écrit : Est-ce que notre cœur ne brûlait pas au-dedans de nous pendant qu'il nous parlait en chemin… (Luc 24,32).

 

8. Midrache sur aujourd'hui

Foi et Vie n°6 de décembre 1990

 Il est écrit : Aujourd'hui, si vous entendez sa voix (Hébreux 3,7). C'est toujours aujourd'hui lorsqu'on l'entend. Aujourd'hui veut dire : toi maintenant. C'est le moment de la Présence. Et si tu n'entends pas ? C'est qu'alors tu es absent parce que tu n'es pas en ton lieu. Ainsi Dieu ne cesse de dire à l'homme : Où es-tu ? (Genèse 3,9).

Ceux qui n'entendent pas ne sont pas éclairés par le présent. C'est d'eux qu'il est écrit : Ils se sont bouché les oreilles (Matthieu 13,15).

– Autre explication :

Si vous entendez sa voix. Par l'oreille on entend, et par l'oreille les paroles tombent dans le cœur. C'est pourquoi c'est le cœur qui connaît, comme il est écrit : Vous connaissez de tout votre cœur (Josué 23,14). Et c'est le cœur qui cherche Dieu : Tu le trouveras si tu le cherches de tout ton cœur (Deutéronome 4,29). Et encore : Ces paroles que je te donne aujourd'hui seront sur ton cœur (Ibid. 6,6). Il est écrit « sur ton cœur », et non : « dans ton cœur ». Pourquoi ? Parce qu'elles ne sont pas naturellement dans le cœur : il faut qu'elles soient longtemps « sur le cœur » afin de pénétrer « dans le cœur ».

Et elles sont entendues par les oreilles. Les oreilles des sages sont celles qui recherchent la connaissance, ainsi qu'il est écrit : L'oreille des sages recherche la connaissance (Proverbes 18,15). Et du disciple il est écrit : Il éveille mon oreille pour que j'écoute à la manière des disciples (Ésaïe 50,4).

De là nous apprenons que c'est le cœur qui écoute : Le cœur de celui qui a des oreilles de disciple.

Aujourd'hui si vous entendez sa voix :

Quelle voix? C'est la voix qui dit à l'homme depuis le commencement : Où es-tu ? Et c'est la voix qui disait à Moïse : Le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte (Exode 3,5). Une « terre sainte » c'est-à-dire une terre de Présence, et non la terre ordinaire qui est une terre d'absence où la voix ne peut pas être entendue.

Aujourd'hui

Dans les Écritures, Aujourd'hui porte sept noms : Mon jour, comme il est écrit : Abraham s'est réjoui de voir mon jour (Jean 8, 56). Et encore : Ce jour-là comme il est écrit : En ce jour-là… ce sera un jour unique qui ne sera ni jour ni nuit, mais vers le soir la lumière paraîtra (Zacharie 14,6-7). Ou encore : Commencement, comme il est dit dans le verset que les anciens ont occulté sous la forme : En commencement Dieu a créé les cieux et la terre (Genèse 1,1). Ce commencement est le jour unique appelé le Jour Un parce qu'en lui, il n'y a pas de changement (Genèse 1,5 ; Zacharie 14,7).

Et Aujourd'hui est encore appelé : Visite, comme il est écrit : Que ferez-vous au jour de la visite ? (Ésaïe 10,3) et c'est l'année de sa visite (Jérémie 48,44) et le temps de leur visite (Jérémie 50,27). Et encore : Lumière comme il est écrit : Ce ne sera plus le soleil qui te servira de lumière pendant le jour, ni la lune qui t'éclairera de sa lueur, mais l'Éternel sera ta lumière (Ésaïe 60,19). Et c'est encore le jour qui est appelé dernier, comme il est écrit : Quiconque voit le Fils et croit en lui a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour (Jean 6, 40).

Mon jour, ce jour-là, commencement, visite, lumière, dernier : ce sont les six premiers noms par lesquels Aujourd'hui est nommé. Le septième est enclos dans les paroles de la prière : Donne-nous aujourd'hui notre pain essentiel. Cela est expliqué dans le midrache sur le Notre-Père.

– Autre explication :

La voix ne cesse jamais de parler, en tous les temps. Mais c'est toujours aujourd'hui qu'elle est entendue. C'est ainsi que Moïse entendait la voix sur la Montagne. Un sage dit : Tout ce que Moïse a reçu, il l'a transmis. Mais il n'a pas tout reçu, même le plus grand des prophètes (Deutéronome 34,10) ne pouvait pas transmettre ce qu'il n'avait pas reçu. Et comment un homme pourrait-il recevoir ce dont ni lui ni ses contemporains n'auraient l'usage ? Les hommes à venir allaient vivre dans un monde changé et devraient répondre à des questions nouvelles, en des temps différents. Eux aussi, dans l'avenir ils devraient écouter la voix…

Et voici à quoi la chose est semblable : L'homme est devenu puissant, non en lui-même mais par les forces qu'il a appris à utiliser ; l'homme est devenu intelligent, non en lui-même mais par les moyens qu'il a su se donner. Il a transformé son monde, et ce monde lui pose des questions nouvelles. Il doit entendre aujourd'hui la voix qui n'arrête jamais de parler. Et ce qu'elle dit aujourd'hui, même Moïse ne pouvait l'entendre.

Aujourd'hui, si vous entendez sa voix

Il est écrit : Après avoir de plusieurs manières et en divers lieux parlé à nos pères par les prophètes, Dieu en ces temps qui sont les derniers nous a parlé par le Fils (Hébreux 1,1).

Ces temps sont toujours les derniers lorsque la parole est entendue. La voix des prophètes ne retentissait que pour la faire à nouveau entendre. Mais elle n'était pas entendue, pourquoi ? C'est que leur religion était devenue un commandement appris, comme il est écrit : Un commandement d'hommes, appris (Ésaïe 29,13). Un « commandement » c'est-à-dire des mots de connaissance sans la connaissance ; des mots de sagesse sans la sagesse. Mais celui qui veut transmettre des mots et des idées sans les réalités est comme celui qui voudrait nourrir un peuple avec des emballages et des étiquettes.

Dieu nous a parlé par le Fils : parce que par le Fils nous pouvons entendre à nouveau la parole aujourd'hui. Il est écrit : par le Fils, et non : par les paroles qui nous présentent le Fils. C'est pour nous apprendre qu'on ne peut transmettre que ce qu'on est, au contraire de ceux qui pensent pouvoir transmettre ce qu'ils disent.

Aujourd'hui si vous entendez sa voix, n'endurcissez pas vos cœurs

Comment fait-on qu'un cœur peut être endurci ? C'est ce qui est écrit : Celui qui endurcit son cœur tombera dans le malheur (Proverbes 28,14). Et le prophète dit : J'ôterai de leur chair le cœur de pierre et je leur donnerai un cœur de chair (Ézéchiel 11,19).

Au contraire de la pierre, la chair est sensible. C'est pourquoi le cœur doit être de chair et non de pierre. Et comment sait-on qu'il est sensible ? C'est lorsqu'il écoute ; ainsi que le Sage le demandait : Donne-moi un cœur qui écoute (1 Rois 3,9).

De là, nous apprenons qu'un cœur endurci est un cœur qui n'écoute pas. Et ce qu'il n'écoute pas, c'est la parole qui retentit toujours aujourd'hui.

– Autre explication :

Il est écrit : Aujourd'hui n'endurcissez pas vos cœurs comme au temps de l'exaspération (c'était à Méribah), comme au jour de la mise à l'épreuve dans le désert où vos ancêtres m'éprouvèrent par une épreuve, et pourtant ils avaient vu mes œuvres pendant quarante ans (Hébreux 3,8).

Ils avaient vu mais n'avaient pas compris, car pour comprendre il faut entendre et non seulement voir. C'est ce qui est écrit : Vous êtes devenus lents à écouter (Hébreux 5,11).

– Autre explication :

Il est écrit : Vous avez vu tout ce que l'Éternel a fait sous vos yeux (Deutéronome 29,1). Et pourtant vous n'avez pas compris : Mais l'Éternel ne vous a pas donné, jusqu'à ce jour, un cœur pour savoir, des yeux pour voir, des oreilles pour entendre (ibid.). Vous avez vu sans connaître, c'est-à-dire que vous avez vu, mais non avec les yeux du cœur. Jusqu'au jour où enfin vous verrez. C'est ce qui est écrit : Abraham a exulté à la pensée de voir mon jour : il l'a vu et il s'est réjoui (Jean 8, 56). Et s'il l'a vu : Que lui manquait-il ? Vraiment, il ne lui manquait rien. Et de même, il ne manque rien à celui qui n'endurcit pas son cœur aujourd'hui.

– Autre explication :

Il est écrit : Tout est à vous (I Corinthiens 3,21 et 22). En effet, « Tout est à vous » si vous prenez. Mais rien n'est à vous de ce que vous ne prenez pas. Or le Dieu a voulu que nous ne puissions jamais prendre sinon : Aujourd'hui. C'est ce qui est écrit : Aujourd'hui, si vous entendez sa voix etc.

– Autre explication :

Ce que nous pouvons connaître de ce jour qui est appelé « dernier », c'est seulement ce que nous pouvons en voir par nous-même, en un seul instant. Pourquoi ? Pour deux raisons dont chacune est contenue dans l'autre : Il est proche et il est soudain.

Il est proche, comme il est écrit : Le moment est proche (Apocalypse 22,10). Il est soudain, comme il est écrit : Voici, je viens vite (Apocalypse 22,20). Et encore : Comme l'éclair qui sort du Levant paraît jusqu'au couchant (Matthieu 24,26).

D'autres entendent ce texte de l'Écriture comme s'il était écrit : Je viens bientôt. Mais depuis très longtemps dans l'histoire des hommes, le jour ne cesse pas d'être aussi proche. C'est pourquoi Abraham l'a vu, comme il est écrit : Il l'a vu et il s'est réjoui (Jean 8, 56) et c'est pourquoi ceux qui l'attendent après le cours des jours ne le verront peut-être pas.

 

Aujourd'hui, si vous entendez sa voix, n'endurcissez pas votre cœur

C'est pour nous dire que si notre oreille est ouverte mais que notre cœur demeure fermé, notre compréhension restera nulle. Alors le jour présent ne pourra jamais être appelé « aujourd'hui ». Ainsi en est-il des jours qui ne font que suivre la veille et préparer le lendemain.

Mais ce jour-là est appelé « dernier » parce qu'après lui se lève, comme le soleil se lève, la compréhension. Et lorsque le soleil est levé, toutes les lumières pâlissent.

 

9. Petit midrache des lumières

Publié sur prolib.net[32]

 Dans le livre du commencement, il est écrit : Soit lumière et lumière fut. (Genèse 1, 3)

Quelle lumière ? Puisque le soleil n’est créé qu’au quatrième jour ! Il ne s’agit donc pas de la lumière visible, la lumière réfléchie par les surfaces. Mais c’est : La lumière véritable, celle qui éclaire tout homme… (Jean 1, 9)

« Tout homme », même s’il est aveugle de naissance… Car tout homme, même s’il ne voit pas la lumière réfléchie par les surfaces, peut être éclairé par cette lumière-là. Comment ? Il est écrit : Si la lumière qui est en toi est ténèbres : combien grandes seront ces ténèbres ! (Matthieu 6, 23)

De là, nous apprenons qu’il est deux sortes de lumières. La lumière réfléchie par les surfaces et la lumière qui en nous. L’une vient des objets et renvoie la lumière du soleil ou de toute source extérieure. L’autre vient du cœur. C’est cette lumière que les anciens appelaient « la lumière du caché ». En elle, les prophètes ont leurs visions.

- Autre explication  

La lumière, c’est la portée du regard. À quoi la chose est-elle semblable ? C’est comme un homme dans l’obscurité : une allumette lui donne de voir un instant devant lui, mais une lampe lui donne de voir plus loin. Et si la lampe est puissante, le regard de l’homme ira plus loin encore. Et si l’homme est prophète, son regard portera beaucoup plus loin. C’est ce qui est écrit : L’homme au regard clair (Nombres 24, 3)

Cela est dit d’un prophète. Mais les hommes vivent dans l’obscurité. Leur regard n’est pas clair, c’est pourquoi leurs pensées sont troubles. C’est ce qui est écrit : Ils ont cherché toutes sortes de pensées (Qohelet 7, 29)

Ils ont cherché - et trouvé - toutes sortes de pensées, bonnes ou mauvaises. Mais la lumière du premier jour est l’image de la connaissance.

- Autre explication  

On raconte que le premier Adam, grâce à la lumière du premier jour, pouvait voir d’un bout à l’autre de notre monde. Mais lorsque ses yeux s’ouvrirent, il ne vit que dans la lumière visible à l’œil. C’est ce qui est écrit : Vos yeux s’ouvriront (Genèse 3, 5)

Vos yeux ouverts ne verront que les fruits de la science, toujours plus nombreux à chaque saison. Vous ne verrez plus que les choses qui réfléchissent la lumière. Mais la lumière véritable, celle du premier jour, vous ne la verrez pas. Pourquoi ? Parce qu’elle est cachée. Où est est-elle cachée ? Les anciens du peuple de Nod disent que Dieu l’a cachée sous son Trône de gloire.

- Autre explication  

Il leur fit des tuniques de peau (Genèse 3, 21)

Dans la langue des anciens, « lumière » se dit « or », tandis que « peau » se dit « 'or »[33]. C’est presque le même son. C’est pourquoi quelques-uns disent que l’habit de lumière du premier Adam est devenu un habit de peau. Les objets et les corps ont une peau qui renvoie la lumière.

L’homme verra les surfaces de tous ces objets nombreux du monde de la lumière réfléchie. Mais la lumière intérieure - la lumière du premier jour - lui sera cachée. Ses yeux seront ouverts sur un monde d’objets. Et ces objets seront toujours plus nombreux parce que l’arbre de science donnera ses fruits en toutes saisons. C’est pour cela que l’arbre du fruit est appelé « arbre de la connaissance ». Mais cette connaissance-là est la connaissance des objets et des corps. C’est ce qui est écrit : Adam connut sa femme (Genèse 4, 1)  

- Autre explication  

     En ce jour-là
     Il n’y aura pas de lumière
     Il y aura du froid et de la glace
     Ce sera un jour UN
     Connu du Seigneur
     Il ne sera ni jour ni nuit
    
…… et encore :
    Le Seigneur sera roi de toute la terre
    En ce jour-là
    Le Seigneur sera UN
    Et son nom UN               
(Zacharie 14, 6.7.9)

La lumière réfléchie est d’alternance. Ainsi est l’ensemble jour et nuit. Les deux unis sont un jour entier. Ombre et lumière, telle la réalité humaine. Mais là où le Nom de Dieu est UN, il n’y a plus cette alternance. C’est pourquoi le prophète dit qu’en ce jour-là - au dernier jour comme aussi au jour UN - il n’y aura pas d’alternance. Là où le Nom de Dieu est UN, c’est le jour UN.

 

10. Petit midrache de l'espace

Texte écrit le 12 janvier 2004 et  publié sur prolib.net[34]

 Les anciens sages ont trouvé dans les Écritures beaucoup d’enseignements sur les espaces des hommes. Pourtant, leurs paroles sont difficiles à comprendre parce que nous croyons que les paroles sont dans les mots. En réalité, les mots sont transparents pour l’œil qui voit à travers eux. La parole est de l’autre côté. Du côté du ciel. Et il y a beaucoup de cieux.

Il est écrit : C’est toi, Éternel, toi seul, qui a fait les cieux, les cieux des cieux et toute leur armée... (Néhémie 9,6)

Pourquoi est-il écrit « les cieux des cieux » ? C'est parce que, de même qu'au-dessus de la terre les cieux sont étendus, de même au-dessus des cieux, d'autres cieux sont étendus. Les cieux des cieux sont le grand espace. Car au-dessus des cieux des cieux, d'autres cieux encore sont étendus ; plus loin que l'homme ne peut le concevoir dans son cœur. Et comme il y a des habitants de la terre, il y a des habitants différents dans tous les mondes célestes. Ainsi pensait-on, avant que les hommes ne croient qu’ils sont les seuls habitants des mondes et qu’ainsi ils sont le centre et la loi de tout ce qui existe sous le ciel. C’est ainsi que l’homme est devenu un dieu, à ses propres yeux.

- Autre explication

D’autres disent que les cieux donnent la mesure véritable de notre compréhension. Pourquoi ?

Il est écrit : Je vois les cieux ouverts (Actes 7,56)

Dans l’instant de sa mort, Étienne voit les cieux ouverts, jusqu’au trône de gloire. Mais un sage dit : ce ne sont pas les cieux qui s’ouvrent, mais les yeux. Il comprenait ce qu’il n’avait pas compris auparavant. Et ce qu’il voyait l’émerveillait.

- Autre explication

L’Éternel descendit... (Genèse 11,5)

Et encore : Il s’abaisse pour regarder le ciel et la terre (Ps 113,6)

Est-ce à dire que le ciel est là-haut et la terre ici-bas ?  Non. Mais c’est pour nous dire que le ciel est là où nous ne sommes pas. Le ciel ne connaît pas la mort. C’est pourquoi l’on dit que Dieu habite dans le ciel. Mais l'homme habite sur la terre. Il vient de la terre et retourne à la terre, comme il est écrit : Tu retourneras à la poussière (Genèse 3,19)

Ainsi, les cieux disent la distance qui sépare Dieu de l'homme terrestre. C’est ce que les hommes de Babel voulaient effacer, comme il est écrit : Bâtissons-nous donc une ville et une tour dont la tête atteigne les cieux (Genèse 11,4)

Il est peu d’hommes à qui cette folie n’ait, une fois, traversé la tête : être l’égal des êtres divins. Cette folie cause le malheur des hommes.

- Autre explication

L'homme ne peut pas monter au ciel, mais il peut regarder vers le ciel. Le ciel est obscur pour celui dont l'esprit est enténébré : Le soleil s'est couché sur les prophètes (Michée 3,6)

Et la violence et l’injustice sont comme un retour au chaos : J’ai regardé la terre : c’était tohu-bohu (Jérémie 4,23)

- Autre explication

Dieu est un dans le ciel, mais les dieux sont nombreux sur la terre. Puissances, richesses, empires, drapeaux… sont des dieux pour les hommes. Et ces dieux se disputent. C’est alors que les hommes partent en guerre. C'est pourquoi ceux de la voie prient : Que ta volonté soit faite, comme au ciel, ainsi de même sur la terre. (Matthieu 6,10)

De même que dans les cieux règne l'harmonie et la paix, de même : que sur cette terre de violence s’établisse l’harmonie. Là où la paix règne, le ciel s’établit.

- Autre explication

Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant mes pensées sont élevées au-dessus de vos pensées (Esaïe 55,9)

De là, nous apprenons pourquoi l'Écriture nous parle des cieux. Certes, les cieux ne sont pas une maison pour l'homme : faut-il connaître les cieux élevés au-dessus de la terre ? C'est seulement afin que tes paroles soient peu nombreuses, comme il est écrit : Dieu est là-haut dans le ciel et l'homme est ici-bas sur la terre. C'est pourquoi : que tes paroles soient peu nombreuses (Qohelet 5,1)

 

11. Petit midrache sur le commencement de la sagesse

Texte écrit le 19 janvier 2004 et  publié sur prolib.net[35]

Beaucoup de versets du Livre nous disent ce qu’est la sagesse. Pourquoi ne les entendons-nous pas ? C’est que le bruit de nos paroles et de nos cris nous empêche de les entendre. Un sage du peuple de Nod dit : « Les tonneaux vides font le plus de bruit ». Et tu trouveras que le plus grand vide, toujours, fait le plus de bruit. Au contraire, le silence est plein. Écoute et attente sont le début de la sagesse. C’est pourquoi les sages disent que le premier pas de la sagesse, c’est l'écoute. Et c’est ce que demandait le sage roi Salomon : Un cœur qui écoute (I Rois 3,9)

Car le cœur est le centre de la personne humaine. Par un canal, de l’oreille, les mots tombent dans le cœur. C’est pourquoi l’Écriture dit : Cette parole est tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur (Deutéronome 30,14).

Si tu l’écoutes : elle descendra dans ton cœur et elle restera. Sinon, elle sera perdue. C’est pourquoi il est écrit : Marie gardait ces paroles dans son cœur (Luc 2,19).

- Autrement :

Dans un verset du Livre, Dame sagesse dit : Sagesses a bâti sa maison (Proverbes 9,1).

Pourquoi (dans la langue des pères anciens) le sujet est-il écrit dans le nombre pluriel alors que le verbe est écrit dans le nombre singulier ? « Sagesses, elle a bâti sa maison ». Je m’étonne. C’est pour nous dire que toutes les sagesses du monde ne sont qu’une seule sagesse. Ainsi, toutes les sagesses du monde ne bâtissent qu'une seule maison...

- Autrement :

La sagesse dit : L’Éternel m’a créée principe de sa voie (Proverbes 8,22).

La sagesse est la première née, au principe de toute réalité. Par elle, le monde a été créé. Ainsi, dans la langue du Livre, le mot « commencement » (Genèse 1,1) est le même que celui de « principe » (Proverbes 8,22). Mais rien n'est plus vite perdu que ce principe. Il suffit de ne pas prêter l’oreille.

Les gens de l’île aux brumes disent : « Les murs ont des oreilles et beaucoup d'oreilles ont des murs ». Ainsi sont les humains : ils n’entendent que le bruit qu’ils font eux-mêmes.

Ce commencement parle depuis toujours. Il parle sans cesse, mais il ne répète jamais. C’est pourquoi il faut écouter longtemps. Mais celui qui fait sa vie dans les trous de son écoute, celui-là n’entend jamais la voix du commencement. Mais il est écrit : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix… (Hébreux 3,7)

Et c’est toujours « aujourd’hui » si tu l’entends. Mais beaucoup ne vivent pas au présent. Dès lors, pour eux, nul jour n’est « aujourd’hui ».

- Autrement :

Quel est le lieu de la sagesse ? Si on la cherche, il faut savoir où elle se trouve. Et c'est la question du sage : La sagesse d'où vient-elle ? Et quel est le lieu de l'intelligence ? (Job 28,12)

En aucun lieu terrestre la sagesse n'a pu être trouvée. C'est que son lieu est son commencement, c'est la crainte de Dieu, comme il est écrit : La crainte de l’Éternel, voilà la sagesse. Et fuir le mal, voilà l’intelligence (Job 28,28)

Mais cette crainte n’est connue que dans le silence. Les bruits du monde nous détournent de la sagesse. C’est pourquoi il est dit que la voix de Dieu n’est connue que dans le grand silence. Ainsi le prophète Elie sur la montagne : après la bourrasque, le tremblement de terre et le feu, il entendit la voix dans un léger murmure : Une voix ténue (I Rois 19,12)

C’est que par le silence, l’homme rejoint le début de la création. Comment ? Les bruits du monde sont différents selon les temps et les lieux. Mais le silence des commencements du monde est le même en tout temps. Ainsi, la lumière jaillit dans le silence. Au jour UN. Il y eut un soir, il y eut un matin : jour UN (Genèse 1,5)

Et c’est ce que les modernes ont occulté en traduisant : « premier jour ». Mais le premier texte disait « jour UN » ou « jour du UN ». Pourquoi ? C’est que là où l’Éternel est UN unique, dans le silence de toutes les choses du monde, là se tient la sagesse. Au commencement. C’est ce que nous avons appris des anciens. 



[1] Le Notarikon ou la Notarique est l'une des méthodes midrachiques (comme la guématria).  Le notarikon est semblable à la sténographie romaine, dans laquelle les lettres initiales ou finales des mots forment de nouveaux mots. Le terme hébreu de notarikon est dérivé du mot latin "notarius"  écrivain

[2] Cet  article introduisait à la lecture de midraches écrits par Jacques Chopineau. On le trouve sur Prolib.net : Introduction aux midraches

[3] 3e Article.

[4] Sur ce point, voir : Jacques Chopineau, Les mots et la parole, simples questions aux exégètes qui sont aussi des théologiens, Analecta Bruxellensia 3 (1998), pp 7-20.

[5] (Note ajoutée)  «La philologie tout court, sans autre attribution, nous savons tous plus ou moins ce que c'est: ceux qui la pratiquent disent explicitement que c'est un effort pour aborder objectivement une langue et l'histoire du sens des mots de cette langue (sémantique). Elle peut englober des techniques toujours plus ingénieuses et fines, mais sa préoccupation essentielle est d'établir la version exacte, de fixer l'usage linguistique d'une façon rigoureuse. L'aspiration dernière des philologues est d'institutionnaliser le sens et la forme d'un vocable d'une manière univoque, et si après des recherches attentives un mot du vocabulaire devait cependant aboutir à une équivoque, on institutionnalisera même cette équivoque: que les sens et les usages possibles soient innombrables pourvu que chacun ait une place bien précise sur le tableau synoptique de l'évolution et des variations infinies de la langue, de manière à éviter toute confusion. »  (Ariel Rathaus, op. cité note 7).

[6] André Paul : "Limites de l'exégèse et lieux de la lecture". Dans : Spiritus 63 (Tome XVII) mai 1976 ; p 146.

[7] Ariel Rathaus, "Lecture de la Bible dans la tradition midrashique", SIDIC IX n°2 (1976) p. 12-18 (En ligne : http://www.notredamedesion.org/fr/dialogue_docs.php?a=3b&id=1155 ).

[8] R Le Déaut : "À propos d'une définition du midrash",. Biblica 50 (1969) p. 403.

[9] Cf. note 7.

[10] Ce texte figure sur le site prolib.net : 14. Ce sens qui est saveur

[11] Gœthe, Faust, I, vers 1936 à 1939

[12] Le Notarikon ou la Notarique est l'une des méthodes midrachiques (comme la guématria).  Le notarikon est semblable à la sténographie romaine, dans laquelle les lettres initiales ou finales des mots forment de nouveaux mots. Le terme hébreu de notarikon est dérivé du mot latin "notarius"  écrivain. Par exemple, si l’on prend l’expression grecque : Iêsous Christos Theou Uios (Jésus Christ fils de Dieu sauveur) donne le mot grec Ichthus (poisson), soit l’un des premiers symboles chrétiens.

Ne figure dans ce 4° qu'une partie des notes de l'article paru sur ETR. Par ailleurs des ajouts entre crochets et en notes ont été faits pour les non-initiés n espérant qu'ils ne contiennent pas d'erreur.

[13] L. Hertmann : « Scriptural exegesis in the gospel of St. Matthew and the problem of Communication » in : l'évangile de Matthieu, Gembloux 1972

[14] La guématrie d'un mot est le calcul fait d'après la valeur numérique des lettres constituant le mot (hors voyelles) : pour David (dvd) : d = 4 ; v = 6 ; d = 4, d'où le total 14.

[15] P. Bonnard, L'Évangile selon saint Matthieu, deuxième édition Neuchâtel 1970 p. 15.

[16] Filiation davidique (envoi à Israël), filiation abrahamique (le salut aux nations), filiation divine (Dieu avec nous)…

[17] Ne sont notées ici que les consonnes des mots en sachant que la première lettre hébraïque des noms Adam et Abraham est la consonne aleph noté : '. Ainsi : spr (sêper) twldwt (tō-wl-ḏōṯ) yshw'(yeshûa) mshyh (messiah), bn (ben) dwd (David), bn (ben) 'brhm (Abraham) = Livre de la généalogie de Jésus Christ, fils de David, fils d'Abraham.

[18] E. Lohmeyer, Das evangelium des Matthaüs, 3e éd. Göttingen 1962 p. 4.

[19] O. Eissfeldt : "Biblos genseos", dans Gott und die Götter, Festabe für Erich Fasher, Berlin 1958, p. 31-40.

[20] Thèse de doctorat de Jacques CHOPINEAU, Réf ANRT : 10198

[21] L'expression allemande Sitz im Leben signifie littéralement : « situation dans la vie »..

[23] http://prolib.net/pierre_bailleux/bible/217.017.jonas.chop.htm . Des ajouts (surtout en notes) viennent d'un article ; « La ville de la colombe, étude sur Jonas 3 comme relecture actualisante ». Cet article fut publié dans G. F. Willems (éd.), Élie le prophète, Bible, tradition iconographie, Colloque de Bruxelles 1985, puis repris dans  le n°6 de la revue Analecta Bruxellensia de la Faculté universitaire de Théologie protestante de Bruxelles consacré à Jacques Chopineau en 2001.

[24] « La traduction de la Bible du rabbinat pour le texte de Sophonie 3,1 est : « Hélas, elle est salie et souillée, la ville (étourdie) comme une colombe ». Elle est ainsi en accord avec plusieurs interprétations anciennes dont Rachi : « La ville la colombe : comme une colombe naïve, sans intelligence. ». À l'arrière-plan de cette interprétation se trouve les textes qui présentent Israël sous la figure d'une colombe : en particulier Osée 7, 11 et 11, 11. Les anciennes versions grecque et latine faisaient une interprétation analogue. Seule la version syriaque lit : « La ville de Jonas », non –comme on l’a dit- par erreur et « contre toute grammaire », mais par une interprétation qui suppose une relecture profonde (non la seule, certes !). » (D'après J Chopineau,, op. cité)

[25] Voir la deuxième partie du d) suivant.: "Un parallèle dans le texte coranique".

[26] « Israël s'est, dans le passé, comporté comme une colombe sans intelligence (sans cœur, Osée 7,11) et son prophète-colombe ne comprend pas davantage l'attitude divine vis-à-vis de la repentance des Ninivites. (Jonas 4,1).» (J Chopineau, op. cité)

[27] Cf. http://prolib.net/pierre_bailleux/bible/217.007.prophete.chop.htm.. Des ajouts en notes viennent de l'article cité en note 23.

[28] « L'épreuve par excellence est celle de 587, vécue dramatiquement par Jérémie. Le Livre des Lamentations sera attribué à ce prophète. Mais Daniel 9 se fonde aussi – dans un tout autre style – sur la relecture d'une prophétie de Jérémie. L'auteur de Daniel, contemporain de la persécution d'Antiochus IV, par une translation herméneutique d'un lieu à un autre de l'histoire, trouve un éclairage sur la fin de l'épreuve de 164 par la relecture d'un texte jérémien sur l'épreuve de 587.» (J. Chopineau, op. cité)

[29] « Les prophètes se sont toujours adressés à Israël (ou Juda, ou Jérusalem, ou encore à telle personne en Israël). Avec les Jonas, pour la première fois, le monde païen est l'objet de l'application de ce principe énoncé par le prophète Jérémie, principe qui ne trouve nulle part ailleurs d'application concrète. Le livre de Jonas va exposer, de manière circonstanciée, le cas d'un prophète dont l'histoire illustre – bien malgré lui ! – que le pardon divin s'étend à toute nation qui se repent. » (J Chopineau, op. cité)

[30] Dieu veut donc la repentance plus que tout autre chose. Cette perspective sera essentielle dans le Nouveau Testament. Marc place au début de son évangile l'annonce de la repentance (metanoia, Marc 1, 4). Après un prologue historico-théologique, Matthieu et Luc font de même : le commencement de la proclamation de l'Évangile est précédé par le baptême de Jean « pour la repentance, en vue du pardon des péchés » (Luc 3,3), thème constamment rappelé par la bouche des apôtres (Actes 2,38 ; 3,19 ; 5,31 ; 10,43 ; 13,38 etc.). Cette insistance marque que la première prédication chrétienne continue sur ce point l'ancien prophétisme

[31] À deux endroits le mot sela apparaît, il signifie "pause" en français. Ce mot se trouve dans les Psaumes de David et une fois dans le livre d’Habakuk. Les avis sont partagés quant à sa signification.

[33] אוֹר  la lumière ; עוֹר  la peau  : seule la lettre initiale est différente, ces deux lettres aleph et ayin n'ayant pas de prononciation propre, la contraction de la gorge étant légèrement différente..