Ce message comprend deux parties : 1) Le Nouveau Testament accomplit et abolit l'Ancien Testament 2) Le N T est en semence dans l'A T. La première partie vient de la session "Pain et parole" (lecture de Jn 6), il se situe à la fin d'une réflexion sur la symbolique des chiffres, réflexion qui fait l'objet du message Symbolique des chiffres en Jn 6, 1-13 et autres textes. Accomplir et abolir. La deuxième partie commence par un extrait de la lecture de Jn 4 qui fait l'objet du message La rencontre avec la Samaritaine, Jn 4, 3-42, texte de base.,  les questions viennent de la session "Présence / absence".

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Ancien Testament et Nouveau Testament

 

I – Accomplir et abolir

 

J-M M : Je vais répondre à une des toutes premières questions que nous avons évoquées dans cette session : quel rapport y a-t-il entre l'Écriture (ce que nous appelons Ancien Testament) et l'Évangile (le Nouveau Testament), quel traitement est-il fait de cet Ancien Testament : est-ce qu'il est récusé, est-ce qu'il est conforté, est-ce qu'il est retravaillé ?

Accomplir et abolir.

On sait par exemple  que l'eau, dans la Bible, c'est la parole de Dieu ou la sagesse de Dieu. Donc, de même que les six jarres d'eau n'étaient pas pleines aux Noces de Cana (Jn 2), et qu'il a fallu les remplir jusqu'en haut pour qu'il y ait accomplissement (mais alors les jarres ne sont plus dans l'état où elles étaient), de même en est-il de celui qui emplit ou accomplit la parole.

Ainsi le Christ accomplit la Loi, mais accomplir la Loi c'est la supprimer comme loi.

La parole : « Je ne suis pas venu pour abolir mais pour accomplir » (Mt 5, 17) est une parole étrange parce qu'accomplir conserve, mais aussi accomplir abolit au sens où accomplir quelque chose abolit l'état inaccompli de la chose.

► C'est une phrase quand même terrible. « Je ne suis pas venu abolir mais accomplir », ça a l'air respectueux de ce que nous appelons l'Ancien Testament : je ne l'abolis pas, je le respecte. Mais si l'accomplir, c'est l'abolir !

J-M M : Tout à fait, c'est magnifique au contraire, c'est ce qu'il y a de plus beau. Le même mot hébreu de Torah peut être traduit par Nomos (Loi) ou par Graphê (Écriture), c'est en cela que se joue quelque chose d'essentiel. La Torah est abolie comme Loi, et elle est confirmée comme Graphê, c'est-à-dire que la Torah n'est plus entendue comme loi mais elle retrouve son sens le plus originel qui est d'être une Écriture. En ce sens-là ça abolit et ça accomplit.

La question est extrêmement importante et je suis navré de ce que les chrétiens d'aujourd'hui qui pensent et qui lisent ne soient pas attentifs à cela. Il y a une mode judéo-maniaque (de soumission à la pensée juive) malsaine qui vient sans doute d'une mauvaise conscience, mais la mauvaise conscience ne fait pas les bonnes choses. Le plus propre de l'Évangile n'est pas perçu et se trouve effacé. C'est quelque chose qui, pour moi, doit être revisité. Jean donne souvent l'occasion de le faire.

 

II – Le N T est en semence dans l'A T

 

Semaille et moisson, semeur et moissonneur (Jn 4, 35-38).

La moisson, Berna LopezDans ces versets qui se trouvent à la fin de la rencontre avec la Samaritaine, Jésus va révéler quelque chose aux disciples en changeant leur regard.

« 35Ne dites-vous pas encore quatre mois (un quadrimestre) et ce sera la moisson ? Je vous le dis, levez les yeux, les champs sont déjà blancs, prêts pour la moisson (donc c'est maintenant). 36Le moissonneur reçoit salaire, c'est-à-dire qu'il rassemble (recueille, sunageï) le fruit pour la vie éternelle – là il ne s'agit pas d'une simple anecdote de la parabole : un moissonneur ne recueille pas la moisson pour la vie éternelle, mais "le" moissonneur dont il parle et qui est au cœur de la parabole, lui, fait ce recueil – en sorte que le semeur se réjouisse en même temps (homou) que le moissonneur. – Vous avez ici le thème de la joie qui est un thème récurrent chez saint Jean mais qui est toujours un thème eschatologique, et vous avez le thème de qui voit l'accomplissement lui-même en regardant la semence –. 37Car en ceci la parole est vraie : "autre le semeur, autre le moissonneur". 38Je vous ai envoyés moissonner là où vous ne vous êtes pas fatigués, d'autres se sont fatigués et vous, vous êtes entrés dans leur champ. »Le semeur c'est celui qui souffre, celui qui travaille, qui se fatigue.

La fatigue du chemin, la fatigue du Christ est un thème important, et le verbe "fatiguer" ne se trouve que deux fois chez Jean, au début et à la fin de ce récit de la Samaritaine. Autrement dit, Jean fait un rappel. Et nous avions dit que la fatigue c'est la passion car il est la sixième heure (« Jésus, fatigué …, s'assit près de la source ; c'était environ la sixième heure » v. 6), l'heure du commencement de la passion du Christ (« C'était la préparation de la Pâque, et environ la sixième heure » Jn 19, 14).

La semaille et la moisson c'est la même chose, mais c'est la même chose dans une différence : différence de l'état séminal et de l'état achevé (accompli) de cette chose.

Le rapport Ancien Testament / Nouveau Testament.

Pour la même raison, l'Ancien Testament et le Nouveau Testament c'est la même chose, avec cette différence que tout le Nouveau Testament est séminalement dans l'Ancien, et que l'Ancien est sur mode manifesté et accompli dans le Nouveau : c'est la lecture christique de l'Ancien Testament que fait le Nouveau Testament, et il faut qu'elle le fasse. Je ne dis pas que c'est le seul mode d'approche de l'Ancien Testament, libre à d'autres de l'approcher d'autres manières. C'est le mode christique d'aborder l'Ancien Testament, et je ne lis l'Ancien Testament, pour ma part, jamais autrement.

Le temps johannique.

Et le mot important du texte c'est homou : « le semeur et le moissonneur se réjouissent ensemble (homou) » (v.36), ensemble, un adverbe de temps qui signifie en même temps, simultanément. Le rapport eschatologique (le rapport aux choses dernières) est traité toujours dans le rapport semence / moisson et ici semeur / moissonneur. Celui qui entend la parole, la parole qui donne de voir (« Levez les yeux ») est déjà dans la proximité de l'eschaton et de l'accomplissement.

 

Questions.

►  Moi, ce qui m'intrigue, ce sont ces formules différentes qu'on trouve tout au long de l'évangile de Jean : « c'est pour que soit accomplie l'Écriture » (Jn 17, 12) et « la parole écrite dans leur loi » (Jn 15, 25).

J-M M : Oui, il est dit aussi : « dans votre loi » (Jn 8, 17 ; 10, 34 ; 18, 31) chez saint Jean.

► "Dans votre loi", donc il la renvoie aux Juifs ?

J-M M : Absolument. La lecture juive de la loi n'est pas néo-testamentaire. Quand Jésus veut parler de l'Écriture, il l'appelle Graphê, il ne l'appelle pas la loi, or ici c'est : "dans votre loi". Le mot torah, en hébreu, ne signifie pas fondamentalement ce que signifie pour nous la loi. En grec, c'est nomos, la loi au sens où l'Écriture est récusée.

 ► Alors comment entendre le « pour que s'accomplisse » ?

J-M M : C'est quand même très simple : l'Évangile est tout entier en semence dans l'Ancien Testament en tant que torah, – un mot qui ne signifie pas loi, mais enseignement, éclairement, des racines de ce genre[1] – mais il ne l'est pas dans la lecture que les Judéens contemporains en font parce qu'ils lisent précisément l'Ancien Testament comme une loi.

Entre Juifs et Église naissante, il y a des débats considérables, des positions complexes. La façon dont Paul récuse la Loi, c'est quelque chose qu'il faut bien comprendre.

L'Écriture comme Écriture contient en semence la totalité de l'Évangile, mais en semence seulement : Jésus est celui qui dévoile ce qui est contenu en semence dans cette Écriture qu'il accomplit. Mais en tant que cette Écriture est lue comme loi par ses interlocuteurs, elle est récusée par Paul, car le salut ne vient pas de l'observance des œuvres de la loi mais de l'écoute de la parole qui sauve. C'est le b.a.-ba de Paul.

► Oui mais par exemple c'est tout de même très difficile de ne pas lire sous forme de loi ce qui se présente sous la forme : « Ne mangez pas ». C'est peut-être un don, mais ça ressemble à un commandement.

J-M M : Tout à fait, mais la question n'est pas là. Comment expliquer cela ? Il est essentiel de repérer la position de Paul. Et, à l'extrême limite, si on ne pouvait pas montrer la moindre différence entre une loi et la parole de l'Écriture – on pourrait le prétendre –, on pourrait dire simplement que ce n'est sans doute pas la même tonalité. La tonalité de lecture est essentielle.

De plus, dans la méditation que Paul fait du tout premier précepte « Tu ne mangeras pas », la différence est posée entre le « Tu ne mangeras pas » tel que dit par Dieu, et le « Tu ne mangeras pas » tel que répété par le diabolos[2]. Le premier est une parole de sauvegarde, quelque chose comme « Tu ne mangeras par le champignon vénéneux car il comporte en lui la mort ». Le second, c'est « Tu ne mangeras pas le champignon parce qu'il m'est réservé », donc c'est le thème de la jalousie, etc. Il y a une interprétation négative de ce que dit Dieu, en terme de loi, comme volonté adverse et contraignante, qui est faite par le diabolos dans sa relecture (« Le jour où vous en mangerez, vous serez comme des dieux (ou égaux à Dieu) » Gn 3, 5).

Il est amusant de constater que ces choses-là ont été peu méditées dans l'histoire qui est devenue d'un moralisme prodigieux, pire que n'importe quelle loi. Ce qui est très curieux, c'est que l'essence de cette thématique est restée dogmatiquement impeccable. La doctrine de la grâce dans le dogme est absolument paulinienne. Mais la pratique pastorale a été la proclamation de la loi, et de la loi sous la menace de sanctions, donc dans la gestion de la peur. C'est la loi au sens où nous la vivons, c'est-à-dire loi / infraction / sanction, les trois moments constitutifs de ce que nous appelons la loi couramment.

Saint Augustin, quand il commente la Genèse, lit de bonne foi la parole du serpent comme si c'était la parole de Dieu, c'est-à-dire qu'il lit le texte comme proclamant la loi nouvelle. C'est très étonnant.

► Que la première parole soit une parole de sauvegarde, ça c'est très éclairant.



[1] La version de la Septante a traduit le mot hébreu torah par le terme grec nomos qui signifie "loi". Mais le mot hébreu torah vient du verbe yârâh qui signifie: jeter, tirer (au sens de « viser à un objectif ».), et au sens dérivé : enseigner, montrer, indiquer.

[2] « YHWH Dieu commande à l'homme, disant: "De tout arbre du jardin tu mangeras sûrement. De l'arbre à connaître bon et mauvais, tu n'en mangeras pas, car du jour où tu en mangeras, de mort tu mourras"  »  (Gn 2, 16-17).  

« Il (le serpent) dit à la femme : “Ainsi  Dieu l'a dit : "Vous ne mangerez d'aucun arbre du jardin" ”. La femme dit au serpent: “ "Nous mangerons le fruit des arbres du jardin. Du fruit de l'arbre au centre du jardin, Dieu a dit : "Vous n'en mangerez pas, vous n'y toucherez pas, (de peur) que vous ne mourriez." ” Le serpent dit à la femme : "Non, vous ne mourrez pas de mort. Car Dieu connaît : du jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme Dieu connaissant bon et mauvais." » (Gn 3, 2-5).