Voici une méditation par Jean-Marie Martin du long chapitre 15 de la première épître aux Corinthiens de saint Paul, chapitre qui part d'une question sur la résurrection. C'est un texte auquel il se réfère assez souvent.

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1 Corinthiens 15 : la résurrection

 

Aujourd'hui[1] nous venons au chapitre 15 de la première aux Corinthiens. Nous allons procéder paragraphe par paragraphe, chacun de ces paragraphes va à la fois nous apporter quelque chose et nous poser des questions.

1) Versets 1-11.

Le premier paragraphe nous conduit du verset premier au verset 11. Nous l'avons déjà sommairement regardé[2].

 

Jésus ressuscité et ses disciples« 1Je vous rappelle, frères, l'Évangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu et dans lequel vous demeurez fermes, 2par lequel aussi vous vous sauvez, si vous le gardez tel que je vous l'ai annoncé ; sinon, vous auriez cru en vain. 3Je vous ai donc transmis en premier lieu ce que j'avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, 4qu'il a été mis au tombeau, qu'il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures, 5qu'il est apparu à Céphas, puis aux Douze. 6Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois – la plupart d'entre eux demeurent jusqu'à présent et quelques-uns se sont endormis – 7ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. 8Et, en tout dernier lieu, il m'est apparu à moi aussi, comme à l'avorton. 9Car je suis le moindre des apôtres ; je ne mérite pas d'être appelé apôtre, parce que j'ai persécuté l'Église de Dieu. 10C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce à mon égard n'a pas été stérile. Loin de là, j'ai travaillé plus qu'eux tous : oh ! non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi. 11Bref, eux ou moi, voilà ce que nous prêchons. Et voilà ce que vous avez cru. » (Traduction Bible de Jérusalem).

 Il s'agit ici de définir l'Évangile au singulier. L'Évangile au singulier ce n'est pas un des quatre petits livres que nous appelons évangiles, c'est la première annonce : evangelion, belle annonce. L'annonce se dit aussi dans un autre mot qui est à la fin du paragraphe : « ainsi nous prêchons (kêryssomen) » ; ce verbe s'emploie pour la proclamation que fait le héraut qui annonce la victoire ; le mot kérygme est de même racine.

Il y a le verbe évangéliser : « 1Je vous fais connaître (gnôrizô), frères, l'Évangile que je vous ai évangélisés la traduction précédente avait employé deux termes différents, mais c'est la même racine en fait. Ça s'annonce et ça se reçoit, c'est le verbe qui vient ensuite – et que vous avez reçu, dans lequel vous êtes établis fermementce n'est pas une nouvelle qui s'apprend d'une oreille et qui s'oublie, c'est une annonce qui constitue un état, un état qui est appelé le salut – 2et par lequel vous êtes saufs, à condition de le garder (d'y demeurer) tel que je vous l'ai évangélisé sinon vous auriez cru en vain. »

« 3Car je vous ai livré (paredoken) en prôtois la traduction précédente disait “en premier lieu”, en effet l'expression en prôtois peut désigner “en un premier temps”, mais elle peut signifier aussi “comme première chose”, comme chose essentielle, comme ce qui est premier à entendre ce que j'ai reçu, à savoir que… » C'est là que nous trouvions le cœur de ce qui deviendra le Credo dit des Apôtres, avec aussi, je le remarquais en récitant ce Credo hier, des choses comme « selon les Écritures » qui se trouvent plutôt dans la tradition du concile de Nicée. Vous savez que les Églises se sont formé des Credo autour de l'annonce essentielle, et il y a des variantes. L'une d'elle est devenue dominante, c'est le Credo qu'on appelle Symbole des Apôtres, mais il y en a d'autres. À partir du Symbole de l'Église d'Alexandrie sera développé le Symbole issu du premier grand concile œcuménique à Nicée.

Ce cœur du Credo consiste d'abord en ceci : « Le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, 4il a été ensevelije préfère “a été enseveli” plutôt que “a été mis au tombeau” parce que l'importance de l'ensevelissement dans le premier Évangile est liée à la symbolique de la semence – et il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures. » Nous avions remarqué que la nouvelle consiste en « Jésus est mort et ressuscité » et nous verrons que ces deux choses sont inséparables, non pas simplement parce qu'on ne peut pas ressusciter si on n'est pas mort, mais aussi parce que la résurrection est inscrite dans le mode de mourir de Jésus.

Nous avons dit en outre que le texte donnait des attestations.

1. Il y a une attestation très archaïque qui est « selon les Écritures ». Or nous avons vu qu'il y a une façon de lire les Écritures qui est propre à l'Évangile – elle est propre mais elle n'a pas surgi comme ça d'un seul coup. Mais que veut dire lire, que veut dire entendre l'Écriture (puisque lire c'est le mode d'entendre la chose écrite) ? Il y a une lecture talmudique, il y a une lecture cabalistique, il y a une lecture évangélique, il y a une lecture historico-critique, et puis on a fait des lectures marxistes, des lectures structuralistes, des lectures psychanalytiques… Que veut dire lire ?

Donc ici un des traits qui est commun au monde juif et au premier christianisme, c'est de lire tout “selon les Écritures”, à partir des Écritures. Et c'est un mode de lecture qui pour nous ne paraît pas toujours aller de soi, c'est un autre mode de lire. Comment est-ce qu'il se justifie dans l'Évangile ? Pour l'expérience évangélique, tout est déjà dans ce que nous appelons l'Ancien Testament (dans l'Écriture) mais séminalement. Or c'est au fruit qu'on connaît la semence, donc c'est à partir de la résurrection qu'il faut relire l'Écriture. Autrement dit ce n'est pas considéré comme une preuve, c'est considéré comme une manière de dire de Dieu qui est un usage très antique, et de s'y retrouver dans ses manières. Il faudrait peut-être préciser davantage mais je le dis en passant.

2. L'autre attestation c'est “nous”, et nous c'est l'âge apostolique. Vous vous rappelez le petit dégagement que j'ai fait, nous trouvions cela dans le prologue de saint Jean : il y a d'abord le témoignage de l'Écriture – l'Écriture c'est la Torah et les Nevi'im, c'est-à-dire la Loi et les Prophètes qui sont Moïse et Élie – et « nous avons contemplé sa gloire », nous sommes témoins de sa résurrection. Ici sont énumérés un certain nombre de témoignages « 5il s'est donné à voir à Pierre, puis aux douze 6ensuite il s'est donné à voir à plus de 500 frères… » Tous ceux qui sont cités, par exemple par l'évangile de Luc, ne sont pas nécessairement repris ici, il y a un autre ordre, il y en a qu'on ne connaissait pas par ailleurs. La révélation a des témoins choisis dans un âge ; ce n'est donc pas l'expérience singulière d'un seul individu, mais c'est révélation à ceux qui sont choisis pour rapporter ou témoigner aux autres. Ici c'est pour annoncer puisque le mot kérygme viendra : « 11Ainsi nous proclamons (kêryssomen) ». Jean, lui, emploiera volontiers deux verbes : évangéliser, c'est-à-dire annoncer la nouvelle, et témoigner : le mot témoigner a un sens important dans l'évangile de Jean.

Paul sur le chemin de DamasDans la dernière partie du paragraphe, Paul prend sa place : « 8Au dernier de tous comme à un avorton, il s'est donné à voir à moi aussi. 9En effet je suis le plus petit des apôtres, [moi] qui ne suis pas digne d'être appelé apôtre, parce que j'ai persécuté l'Ekklêsia de Dieu. » Vous savez que Paul a conscience de l'importance de sa mission, de ce qu'il est. Il a simultanément conscience d'avoir reçu une mission de première importance et d'en être tout à fait indigne, ce qui fait qu'il manifeste que sa mission est une donation, ce n'est pas de son propre, il peut même se considérer comme “le plus petit”. Et ce n'est pas le lieu ici d'une fausse humilité, ce n'est pas le genre à l'époque – la fausse humilité c'était plutôt un travers chrétien des siècles postérieurs – parce que cela est lié à sa doctrine de la grâce, c'est-à-dire de la donation. Il marque pour une part son indignité du fait qu'il était persécuteur de l'Église. « 10 Ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu (par donation), et sa grâce (cette donation) en moi n'a pas été vaine, mais plus qu'eux tous j'ai travaillé, non pas moi mais la grâce de Dieu avec moi. » Le mot travailler se trouve chez saint Jean au début et à la fin du chapitre de la Samaritaine ; à la fin c'est à propos du semeur : le semeur s'est fatigué dans le champ et il se réjouit en même temps que le moissonneur.

 

2) Versets 12-19.

Nous passons maintenant au paragraphe suivant. C'est dans ce passage que se décèle la raison du “rappel” de saint Paul (v.1) : c'est une contestation qui se fait à Corinthe à propos de notre propre résurrection.

Il faut bien voir l'enjeu de cette situation. Ce qui est en question dans le discours de Paul ce sont les dernières choses de l'homme. Or d'une part la discussion ici ne porte pas sur la question de savoir si le corps au dernier jour ressuscitera. Je dis ça car de toute façon, pour nous, l'âme est immortelle et a la vision béatifique : nous sommes toujours tentés d'entendre le mot résurrection en ce sens, en nous fondant sur une distinction dont nous avons toujours beaucoup de mal à nous défaire, la distinction entre l'âme et le corps. Ce qui est en question ici, c'est vraiment le destin de l'homme dans sa totalité, de l'homme intégral, sous le terme de résurrection. Et d'autre part la résurrection est le fait non seulement du Christ mais de tous, et c'est cela qui introduit la question qui va désormais nous occuper, celle du rapport entre le Christ et nous, entre le Christ et tous.

Comment entendre ce mot inouï de résurrection ? Disons simplement, de façon négative : en intensité le mot résurrection désigne l'eschaton, les choses dernières, le destin de l'homme intégral ; et en ampleur, dans le Nouveau Testament, il allude toujours au destin de l'humanité dans son ensemble.

 « 12 Or, si l'on prêche que Christ est ressuscité des morts, comment quelques-uns parmi vous disent-ils qu'il n'y a point de résurrection des morts? 13 S'il n'y a point de résurrection des morts, Christ non plus n'est pas ressuscité. 14 Et si Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine, et votre foi aussi est vaine. 15 Il se trouve même que nous sommes de faux témoins à l'égard de Dieu, puisque nous avons témoigné contre Dieu qu'il a ressuscité Christ, tandis qu'il ne l'aurait pas ressuscité, si les morts ne ressuscitent point. 16 Car si les morts ne ressuscitent point, Christ non plus n'est pas ressuscité. 17 Et si Christ n'est pas ressuscité, votre foi est vaine, vous êtes encore dans vos péchés, 18 et par conséquent aussi ceux qui sont morts en Christ sont perdus. 19 Si c'est dans cette vie seulement que nous espérons en Christ, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes. » (Traduction Bible Louis Segond).

Ici il y à l'usage du mot de foi : “votre foi”. Et foi est un autre mot pour recevoir : la réception de l'annonce s'appelle traditionnellement foi. Le mot le plus basique, c'est recevoir, le mot le plus originellement traditionnel, c'est “la foi”, mais le mot de foi se divise ensuite en expressions, tout le vocabulaire du recevoir (entendre, voir etc.). Le point important de ce paragraphe, c'est le double adjectif vide et vain. Et ce qui résume ce paragraphe c'est : « S'il n'y a pas de résurrection, la foi est vide (du mauvais vide) ». Je m'arrête une seconde sur ce point.

Les sondages ne sont pas grand-chose, mais on demande quelquefois aux Français : Est-ce que vous êtes chrétiens ? Il y a encore un bon nombre de réponses « Oui ». Ensuite : Est-ce que vous croyez à la résurrection du Christ ? « Oh non ». Vous voyez le décentrement. Être chrétien, c'est avoir la foi au Christ : sans la résurrection il n'y a rien, c'est vide ; et s'il y a la résurrection, ça suffit, il y a tout, tout comme principe éclairant un ensemble bien sûr, mais c'est ce qui constitue l'annonce de ce qui est le centre. Comment peut-on se dire chrétien et penser que probablement il n'est pas ressuscité, ou être absolument sûr qu'il n'est pas ressuscité ? Vous voyez que ce qui est au centre n'est même plus à la périphérie, il est en dehors. C'est pourquoi notre tâche première est toujours de recentrer, quelques thèmes que nous prenions.

Ceci dit, il ne s'agit pas de tomber dans le mépris ou la critique. Que veut dire ce qui se passe aujourd'hui ? C'est le produit d'une longue histoire qui est, d'une certaine façon, assez compréhensible, parce que les articulations du discours se sont modifiées au cours des siècles dans le travail même de la théologie, et parce que par ailleurs le mot de résurrection est un mot tellement peu important à notre oreille comparé aux questions majeures qui se posent. En effet nous pensons en général la résurrection comme un événement qui est arrivé à un individu entre autres, et non pas comme une annonce qui, annonçant la résurrection du Christ, nous ressuscite déjà intérieurement. La foi, c'est entendre, et entendre la résurrection du Christ me ressuscite maintenant. Et il y a une autre raison, c'est que la résurrection est pensée comme la réanimation d'un cadavre, ce qu'elle n'est pas. Jésus ne revient pas à ce qu'il était. En effet « Jésus ressuscité ne meurt plus » (Rm 6, 9) ; or la vie que nous connaissons est une vie mortelle, donc il ne revient pas à cette vie. Lazare est revenu à cette vie mais on ne prêche par la résurrection de Lazare, on prêche la résurrection de Jésus. Quelle est la fonction de la résurrection de Lazare, c'est une autre question : Lazare est ressuscité mais il est re-mort (si le mot existe).

Il y a deux mots pour dire la résurrection :

1°) le verbe égeïreïn (éveiller), éveiller la semence dormante. C'est un éveil à un espace de vie neuf. Pour Jésus la mort n'est rien d'autre que l'accomplissement même du plus profond sommeil : « notre ami Lazare dort » mais il parlait de la dormition qui est la mort  (Jn 11, 11-13). L'entrée dans un espace de vie neuf ne se fait que par un éveil à cet espace : venir à un monde neuf. Ceci commence dès maintenant, traverse notre état mortel, nous fait accéder à la vie. « Nous avons été transférés – c'est mis au passé –  de la mort à la vie. » (1 Jn 3, 14) c'est-à-dire que ce que l'Écriture appelle la mort, nous l'appelons couramment la vie, c'est-à-dire la vie mortelle : « Nous avons été éveillés à un espace de vie aïônios » – on traduit aïônios par éternel, mais le mot éternel est trop petit pour dire ce que signifie ce mot.

Résurrection des morts2°) et l'autre mot c'est anastasis qui correspond au verbe “se relever”. Et ce mot de se relever, reprendre la posture verticale, a à voir avec la symbolique profonde de la croix elle-même : la posture debout, donc l'élévation, droite, sera à la fois le signe de la mort parce qu'il s'agit d'une mort sur la croix (une mort verticale) et de la résurrection de l'homme debout.

Le « Certains disent» du verset 12 désigne ceux qui sont venus à l'Église de Corinthe où l'on a dit « Jésus est ressuscité », et où cependant certains n'en tirent pas la conclusion que « nous ressusciterons ». Car le problème ici n'est pas la négation de la résurrection de Jésus : « 12Si on prêche le Christ, ce qui est qu'il est ressuscité des morts, comment certains de vous disent-ils qu'il n'y a pas de résurrection des mots (que nous ne ressusciterons pas) ? »

Et toute l'argumentation de Paul est fondée là-dessus ; en effet : « 13S'il n'y a pas de résurrection des morts (si nous ne ressuscitons pas), le Christ non plus n'est pas ressuscitédonc vous êtes en contradiction avec la foi – 14Si le Christ n'est pas ressuscité notre kêrygma (notre annonce) est vide et votre foi est vide. » L'argumentation de Paul est ce qu'elle est, mais l'important, c'est qu'en vérité dans l'expression « Christ est ressuscité » est inclus que nous ressusciterons, d'entrée, d'emblée[3].

Autrement dit le bénéfice de ce passage est de nous apprendre deux choses sur la résurrection au sens paulinien du terme :

– d'abord que son annonce « la résurrection du Christ » est centrale,

– mais qu'elle implique d'emblée, d'entrée, que c'est une annonce qui ne concerne pas seulement un individu Jésus, mais l'humanité tout entière.

C'est ce caractère indissociable de la relation Jésus / humanité qui va s'expliquer chez Jean par la différence entre le Fils un et les enfants, les multiples qui sont réunifiés dans le Fils un. Jésus n'est jamais un individu seul. Jésus dit : « vous serez dispersés chacun vers son propre et vous me laisserez seul – mais il ajoute aussitôt – je ne suis pas seul car le Père est avec moi » (Jn 16, 32). Il est toujours dans la double relation. Parler de Jésus comme d'un individu clos, isolé, n'a aucun sens, ça n'existe jamais dans les évangiles. Il est toujours le Fils, c'est-à-dire dans la relation au Père, et il est toujours « celui qui a en charge la totalité de l'humanité » car « le Père lui a remis la totalité dans les mains », deux expressions de saint Jean.

Si vous lisez les évangiles, regardez les gestes de Jésus. Ce qui est intéressant, c'est de voir comment il est “par rapport à” : il est toujours dans une relation. Par exemple : il se retire dans la montagne et prie le Père ; il lève les yeux et voit la foule qui vient et qui a faim, etc. Le relationnel n'est pas quelque chose qui advient à un individu déjà constitué, c'est une chose absolument fondamentale d'anthropologie : l'homme est d'abord relationnel, il est d'autant plus lui-même qu'il est plus ouvert à. Ce n'est pas d'abord un espace clos qui a ensuite d'éventuelles relations, il est nativement relationnel, c'est pour ça qu'il est nativement “fils de”, forcément. Et s'il a un nom, le nom dit à la fois son nom propre (ce qu'il a le plus en lui-même, la région la plus intime de lui), et en même temps désigne la capacité d'être appelé, donc l'ouverture à. Avoir un nom, c'est pouvoir être appelé parce que j'ai déjà été appelé nativement par Dieu.

Le décentrement de l'Évangile va de pair avec un décentrement de l'homme lui-même qui se pense comme individu. Même dans ce qui paraît souvent être le meilleur de notre pensée comme la déclaration des droits de l'homme, il y a une pré-conception de l'homme comme individu. Dans le contexte même de démocratie, un individu vaut un individu, c'est vrai en un sens et en même temps c'est l'attestation d'une carence profonde par rapport à une anthropologie de type biblique. Il faut tenir les deux.

« 15Nous nous trouvons être de faux témoins de Dieu, puisque nous témoignons à propos de Dieu qu'il a ressuscité le Christ, alors qu'il ne l'a pas ressuscité si donc les morts ne ressuscitent pas. 16En effet si les morts ne ressuscitent pas, le Christ n'est pas ressuscité ; 17Si le Christ n'est pas ressuscité votre foi (pistis) est vide, vous êtes encore dans vos péchés, 18et donc ceux qui se sont endormis en Christ sont perdus 19Si nous avons mis notre espérance en Christ seulement pour cette vie, nous sommes les plus pitoyables des hommes. »

 

3) Versets 20-28.

Nous prenons maintenant le passage suivant. Il faudrait des heures sur ce passage. C'est à partir de ces versets que commence à s'exprimer la relation singulière entre le Christ et tous. Dans cette partie, la comparaison Christ / Adam se fait par rapport au péché, donc en référence à Gn 3. Ici l'opposition est surtout faite entre la mortalité (« tous meurent en Adam ») et la non-mortalité (« en Christ tous seront vivifiés »), le mot de mort étant, dans cette perspective, lié à la notion de péché.

La compréhension que le monde juif a de sa condition par rapport à la mort, par rapport au péché, par rapport à un ensemble de choses, se trouve chiffrée dans la figure d'Adam. Ce qui permet à saint Paul à la fois de s'exprimer selon ce chiffre, et simultanément de proposer le chiffre d'une nouvelle condition humaine, la condition christique. Mais cette nouvelle condition humaine s'exprime par rapport à cette première lecture.

Rm 5, 12 : « De même que par un seul homme le péché s'est introduit dans le monde et par le péché la mort ». Nous avons ici explicitement une allusion au geste adamique caractérisé comme péché : « si vous en mangez, vous mourrez ». La mort est explicitement pensée non pas du tout biologiquement mais précisément en relation à ce geste adamique. Il faut savoir, lorsqu'on aborde ces textes, que nous ne savons pas du tout ce que ni l'auteur de Genèse ni saint Paul appellent “péché”. Ces textes-là ne sont pas la justification ou l'idéologie d'une certaine morale dans laquelle déjà nous avons interprété le péché.

 « 20Mais maintenant Christ a été ressuscité d'entre les morts, prémice de ceux qui sont endormis. 21Car puisque la mort est par l'homme, c'est par l'homme aussi qu'est la résurrection des morts; 22car comme dans l'Adam tous meurent, de même aussi dans le Christ tous seront rendus vivants; 23mais chacun dans son propre rang : les prémices, Christ; puis ceux qui sont du Christ, à sa venue; 24ensuite la fin, quand il aura remis le royaume à Dieu le Père, quand il aura aboli toute principauté, et toute autorité, et toute puissance. 25Car il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait mis tous les ennemis sous ses pieds : 26le dernier ennemi qui sera aboli, c'est la mort. 27Car il a assujetti toutes choses sous ses pieds. Or, quand il dit que toutes choses sont assujetties, il est évident que c'est à l'exclusion de celui qui lui a assujetti toutes choses. 28Mais quand toutes choses lui auront été assujetties, alors le Fils aussi lui-même sera assujetti à celui qui lui a assujetti toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous. » (Traduction Darby).

« 20Mais maintenant Christ est ressuscité des morts, prémice de ceux qui se sont endormis »  c'est-à-dire qu'il est le principe des ressuscités de la mort : prémice n'est pas seulement le premier ordinalement, c'est le mot ap'arkhê, un principe qui n'est pas seulement le début : apo arkhê c'est "dès le principe", mais ap'arkhê en un seul mot c'est la prémice. Référence à la ritualité sacrificielle de la prémice, l'offrande de ce qui est produit le premier rejaillit en bénédiction sur l'ensemble de la récolte, par exemple. Cette idée de prémice est une idée étrangère pour nous, mais on peut avoir quelques représentations néanmoins.

 « 21Puisque par un homme [Adam], la mort, et par un homme [le Christ] la résurrection des morts. – En effet il y a homme et homme à l'origine de la mort et de la vie : l'homme à l'origine de la mort c'est Adam, – 22Car de même que tous meurent en Adamnous avons ici le thème de la référence à Adam comme celui en qui ou par qui s'ouvre le règne de la mort et du meurtre (de la mort et du péché si vous voulez). Ce thème est récurrent chez saint Paul. On le trouve surtout en Rm 5 (et aussi en Rm 7 mais c'est caché, il faut le découvrir) : la situation adamique concerne l'ensemble de l'humanité, c'est toute la thématique qu'on a appelée ensuite thématique du péché originel. Mais c'est pareil, les oreilles contemporaines ne savent pas ce que ça veut dire, c'est quelque chose qui, pour l'instant, reste pour nous mystérieux. Le Christ est la révélation d'une adamité plus originelle que Adam de Gn 2-3, notre père selon la chair. C'est la révélation d'une filiation et d'une paternité de l'humanité plus originelle que la filiation que nous connaissons. Vous retrouvez ici le “naître de plus originel” : « Si quelqu'un ne naît pas d'en haut (de plus originel) » dit Jésus à Nicodèmede même ainsi dans le Christ tous seront vivifiés.Le mot vivifier et le mot de vie (zoê), chez saint Paul et chez saint Jean, désignent toujours la vie de résurrection, nous verrons cela dans le texte même23Mais chacun à son propre rang ; aparkhê (en prémice) le Christ et ensuite les du Christ (ceux du Christ), tous, lors de sa parousie (sa présence). » “Ceux du Christ” est prononcé ici avant même que le mot de chrétien (christianos) n'existe. C'est un usage à l'époque : les disciples de Platon, on les appelle oi tou Platonos, “les de Platon”. Seulement le “de” désigne le rapport que l'homme nourrit par rapport au Christ, rapport d'une autre nature que la simple référence à un maître à penser, philosophe ou autre. Quel est ce de ? C'est dans les petits mots que tout se tient. Les petits mots sont les moins déterminés et sont donc les plus riches de possibilités. C'est là qu'il faut faire attention à ne pas s'en tenir à l'aspect relationnel qui est impliqué par notre compréhension de l'être-de. “Être du Christ” désigne un type de relation qui est tout à fait autre que “être de Bergson” : avoir la même pensée. Non, cette appartenance-là, ce lien, cette relation inclue dans le “de” reste au-delà de nos efforts pour le penser, ce qui ne veut pas décourager nos efforts.

Cela nous donne occasion d'un développement à propos de ces petits mots. Les prépositions sont le plus profond d'une langue. Ici (v.21) nous avons d'abord en grec la préposition dia + génitif : “par” cela comporte la nuance de “en passant à travers” dans le grec commun ou “par le moyen de”.

Ensuite la préposition “en” ou "dans" (v.22) : “en ” en grec. Il est question de l'être-en-Adam et de l'être-dans-le Christ – l'expression la plus usuelle est “dans le pneuma (l'Esprit)” mais il faut savoir qu'il y a une certaine identité entre pneuma et Christ ressuscité. Ici s'inaugure un certain parallélisme à la mesure où il est dit “tous les hommes en Adam”… Mais ne disons pas : voyons d'abord comment sont tous les hommes en Adam, nous comprendrons ensuite ce que veut dire “être dans le Christ”. Faisant cela, vous allez réduire “en Adam” à dire le premier à partir duquel génétiquement ensuite nous sommes issus. Cela déjà ne serait pas du tout conforme à la compréhension de l'être-en-Adam qui est impliquée dans le texte de saint Paul. Mais en outre l'être-en-Adam n'est pas le point de départ pour comprendre ce qu'il en est de l'être-dans-le-Christ, c'est l'inverse : c'est l'expérience de saint Paul que l'humanité est dans le Christ qui suscite chez lui la compréhension, disons provisoirement, d'une certaine “solidarité”, d'un certain être ensemble adamique. Donc soyez rassurés, l'être-dans ici garde toute son opacité, il reste soigneusement inintelligible.

Nous avons noté un principe capital : tout ce qui peut être dit de l'homme sous la figure d'Adam, donc par exemple la notion de péché originel, tout cela n'a aucun sens si on le pense présupposé à l'annonce du Christ. C'est la découverte par Paul de l'être-dans-le-Christ qui dévoile comme une certaine solidarité négative de l'humanité, laquelle prend figure dans Adam. Autrement dit, il ne s'agit pas de creuser d'abord la déficience dans laquelle nous sommes, convaincre du péché, et dire ensuite : vous voyez, il y a un trou là, il faut bien que le Christ vienne le remplir. Non point, c'est l'inverse, c'est la surabondance de l'expérience christique et elle seule qui fait prendre conscience de la profondeur de la déficience dans laquelle nous sommes. Il s'agit d'une profondeur que nous n'aurions du reste jamais éprouvée ni mesurée sans ce dévoilement du Christ. Ce qui est en question ici, ce n'est pas simplement les impressions d'insuffisance, de besoin, de manque, de négativité, de culpabilité, que nous serions susceptibles d'éprouver empiriquement, ce n'est pas cela que le Christ vient combler ; le Christ, venant, “creuse” la mesure de notre déficience, au-delà même de ce que nous pouvions penser. Mais il ne la creuse qu'en la comblant : c'est la confession du Christ qui crée la confession du péché comme c'est du reste l'expérience de la sainteté qui pousse à se déclarer pêcheur.

« 24Ensuite la fin quand il restituera le royaume à Dieu le Pèreici c'est une thématique qu'on n'entend pas trop ailleurs, qui a été reprise par quelques Pères de l'Église plus tard : le Père donne la royauté au Fils, mais de telle façon ultimement, dans la résolution totale, que le Fils restitue la royauté au Père. Vous savez que, dans la donation, plus on restitue, plus on reçoit – vous vous rappelez, n'oubliez pas cela. Si bien que la restitution au Père ne constitue pas une chose qui dépouillerait le Christ de sa royauté, bien sûr ;quand il réfutera (désactivera, détruira) tout Arkhê (tout Principe), toute Exoucia (Puissance), toute Dunamis (Force). » Arkhê, Exoucia, Dunamis sont des mots qui  désignent des ordres angéliques et qui peuvent donc aussi désigner des ordres de puissances adverses. Il y a une angélologie néotestamentaire qui redevient à la mode : je vous signale que les anges sont en train de se remplumer dans bien des endroits. Quand j'ai commencé à enseigner la théologie, il aurait été ridicule d'ouvrir un traité des anges. Aujourd'hui on me le demande, aussi je vais faire une petite session sur les anges, je dirai ce qu'il en est. Ce n'est pas vain, ça a un sens. Lequel ?

Jésus a vaincu la mort« 25Car il faut que lui règnedonc ici il s'agit du royaume du Christ. Rappelez-vous ce que veut dire régner : c'est être le prince ou le principe qualifiant d'un espace, ce qui détermine la qualité d'un espace, c'est-à-dire d'un mode de vie ; et en même temps ça correspond à une qualité de vie autre – jusqu'à ce qu'il place tous les ennemis sous ses pieds ». C'est majeur tout ça. Vous avez ici le thème du combat et de la victoire qui est récurrent chez Jean aussi, particulièrement dans sa première lettre : on ne l'aperçoit pas, mais il y est. N'oubliez pas qu'il s'agit de la victoire où l'ennemi, c'est la mort et le prince (ou le principe) de la mort. C'est pourquoi il a été fait mention des principes adverses comme Arkhê, Puissances, Forces. Qu'il « place ses ennemis sous ses pieds », c'est une citation du psaume 110, psaume majeur pour la christologie, presque tous les versets ont été utilisés dans la christologie. « 26Le dernier ennemi réfutéle dernier mis à mort – la mort quand c'est puisé aux psaumes, les ennemis ne sont pas dans la reprise qui peut en être faite spirituellement. Christiquement l'ennemi c'est la mort, c'est le meurtre, c'est le mal – 27car il a subordonné (hupotaxen) la totalité sous ses piedscitation du psaume 8Quand il dit que la totalité a été subordonnée, il est évident que c'est à l'exclusion de celui qui se subordonne la totalité c'est le Père –. 28 Quand donc la totalité lui sera subordonnée, alors lui-même le Fils sera subordonné à celui qui lui a subordonné la totalité, afin que Dieu soit tout (complètement) en tous. » Vous avez ici le verbe hupotaxeïn (placer dessous, subordonner,) verbe majeur chez saint Paul. Sa syntaxe, son écriture est une hypotaxe, c'est-à-dire la mise dans un ordre, la symbolique du dessus et du dessous. Vous ne pouvez pas ouvrir une page de Paul qu'il n'y ait quelque chose de cette écriture-là.

Ce qu'on traduit par « Femmes soyez soumises » (Ep 5, 21-22), ce n'est pas « soyez soumises » mais c'est « soyez subordonnées » et c'est mieux, c'est tout autre chose parce que c'est la syntaxe générale de Paul. Vous allez voir la dimension de cette syntaxe : dans notre texte, l'ennemi est subordonné à celui qui a la victoire, voilà une subordination qui n'est pas meilleure que la soumission ; mais ultimement le Fils est subordonné au Père et ils sont égaux, voyez ça ! Toute la dimension de l'être deux, depuis la plus intime intimité dans l'égalité, jusqu'à l'adversité meurtrière, tout cela est dans le langage de l'hypotaxis. Donc ne choisissez pas d'être systématiquement heurtés parce qu'on emploie le mot hypotaxis ici ou là, et ne traduisez pas ça par soumission avec le sens que prend ce mot à notre oreille aujourd'hui.

La soumission chez Paul n'est pas une affaire de conseil conjugal, c'est une affaire de grammaire. C'est sa grammaire propre, la subordination. Nous avons encore des propositions subordonnées, mais ce n'est pas la même chose, ici c'est plus originel et plus fondamental. En effet il n'y a pas être sans être à, mais pas être à obligatoirement au sens d'être possédé par, mais “être par rapport à”, au sens d'être relationnel. Si bien que des verbes que nous employons de façon absolue sont employés de façon relative par Paul : mourir, pour nous, c'est vivre ou mourir ; pour Paul on meurt à quelque chose, et mourir à quelque chose c'est du même coup vivre à autre chose. C'est le b-a-ba de ce que serait une bonne lecture de Paul, c'est le b-a-ba de son écriture. Il faudrait, si on voulait ouvrir Paul, passer un mois sur l'hypotaxe, c'est son écriture, et entrer dans l'intelligence de son écriture. Jean n'a pas du tout cette écriture-là, mais ce n'est ni moins ni plus, c'est une autre écriture, à condition d'être bien entendue.

► Est-ce que concrètement je peux comparer l'hypotaxe à la relation de la mère et du bébé où le bébé est vitalement dans la dépendance de la mère ?

J-M M : C'est un aspect partiel. Il y a effectivement des subordinations. Autrefois c'était vrai du maître et de l'élève, je ne suis pas sûr que ce soit vrai aujourd'hui ; c'est vrai de la mère et de l'enfant et, justement ça a trait à l'évangile que nous allons lire demain dans la célébration[4] : comment se comprend dans l'Évangile le rapport de filiation et de maternité ? Comment se comprennent aussi les expressions : “haïr son père”, “haïr sa mère” qui sont le contraire de la subordination ! Comment mettre en place toutes ces choses ? C'est une question magnifique.

Jésus peut aller jusqu'à paraître méprisant – ce n'est pas le bon mot mais certains sont allés jusqu'à le penser – dans sa relation à sa mère Marie : « Femme, qu'y a-t-il entre toi et moi ? » (Jn 2, 4). Si ce n'est pas exactement méprisant, en tout cas il est clair que Jésus prend distance par rapport à sa famille charnelle. Que signifie prendre cette distance ?

De la même façon que les dépendances, les appartenances doivent être méditées. Il ne s'agit pas d'énoncer ou de claironner quelques principes d'indépendance ou de vitupérer ce qu'on appellerait un christianisme d'appartenance. Dépendance et appartenance sont de beaux mots constitutifs de l'humanité à condition qu'ils soient pensés comme il faut, là où il faut. Et même, à la mesure où l'homme est essentiellement relationnel, du même coup nous touchons à cette question-là. Nous sommes un petit peu loin de la croix ici, mais nous profitons de tout texte pour entendre ce qu'il a à nous dire lorsque nous l'avons ouvert.

Versets 29-34.

Nous passons sous silence le paragraphe des versets 29 à 34 car c'est un thème assez étrange, le thème du baptême pour les morts. On ne sait pas exactement à quoi cela correspond. Il y a plusieurs tentatives d'explication mais je n'entre pas là-dedans, ça n'a pas d'importance pour notre sujet. Il n'y a aucune certitude d'ailleurs sur la signification exacte de ce qui est évoqué. Nous passons donc aux versets 35-38.

 

4) Versets 35-38.

« 35Mais quelqu'un dira : “Comment ressuscitent les morts ? Avec quel corps viennent-ils ?” 36Insensé ce que tu sèmes n'est pas vivifié s'il ne meurt,  37et ce que tu sèmes, ça n'est pas le corps à venir, mais une graine nue, comme par exemple de blé ou de quelque autre chose semblable 38et Dieu lui donne le corps selon qu'il l'a voulu, et à chacune des semences, son corps propre. » (Traduction J-M M)

 « 35Mais quelqu'un dira : “Comment les morts ressuscitent-ils ? Avec quel corps viennent-ils  ?” 36Insenséà la question posée, Paul commence par répondre “Insensé”. C'est une façon de s'adresser à son interlocuteur. Et il va introduire une réponse qui met en œuvre la grande symbolique de la semence et du fruit (ou de la semence et du corps) que nous avons indiquée déjà à plusieurs reprises. Les lieux qui font explicitement allusion à la semence sont nombreux dans nos Écritures, beaucoup plus que vous ne le pensez ; mais en plus, cela régit toute la structure de l'Écriture néotestamentaire – ce que tu sèmes n'est pas vivifié s'il ne meurt ». Vous avez ici, dans une toute petite phrase, l'équivalent exact de Jn 12, lorsque les Hellènes, c'est-à-dire des Juifs de la diaspora, viennent à Jérusalem pour la fête et, s'adressant aux apôtres, disent : « Nous voulons voir Jésus ». Ils accèdent à Jésus et la parole de Jésus est assez étonnante : « Si le grain ne tombe en terre et n'y meurt, il demeure seul. Mais s'il meurt il porte beaucoup de fruit. » (v. 24) C'est donc le rapport semence / fruit qui est en question ici, avec la signification donnée à la mort comme étant de l'essence de la fructification. Le verset suivant parle un autre langage, il y est question de se haïr soi-même ; c'est un texte qui fait grande difficulté aux oreilles des psychologues. Nous l'avons étudié à plusieurs reprises en d'autres endroits et nous ne revenons pas là-dessus, mais nous repérons des constantes. Se familiariser avec un recueil comme nos Écritures, c'est savoir repérer les constantes.

« 37Et ce que tu sèmes, ça n'est pas le corps à venir, mais une graine nue, comme par exemple de blé ou de quelque autre chose semblable. » Il y adonc une différence entre l'état de semence et l'état de fructification. La graine est appelée nue, et c'est un mot important parce que, très curieusement, la symbolique de la semence va occuper une autre symbolique qui est très fréquente dans le Nouveau Testament, qui est la symbolique du vêtement : nu ou vêtu.

Parenthèse : la symbolique du vêtement.

Cette symbolique du vêtement est première mais le vêtement n'y est pas perçu comme nous le percevons. Nous le percevons selon ce qui est dit par Jésus en saint Matthieu : « La vie est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement » (Mt 6, 25). Or on lit par exemple dans l'Évangile de Philippe, un évangile apocryphe qui est très précieux comme témoin de fonctionnements symboliques des thèmes néotestamentaires, on lit cette petite phrase : « Dans le monde d'ici-bas, le corps est plus important que le vêtement, dans le monde à venir (dans le monde qui vient) le vêtement est plus important que le corps. »[5] Vous m'avez entendu très souvent dire une phrase de ce genre. “Revêtir le Christ” : évidemment le Christ est plus important que ce qui est revêtu du Christ. Autrement dit, vous avez là une symbolique dans laquelle, pour le moins, le vêtement est un autre nom du corps mais dit précisément le corps pleinement accompli.

C'est ainsi qu'on lit dans l'évangile de Philippe (sentence 23) qu'un certain nombre de chrétiens sont effrayés, ayant peur de “ressusciter nus”. Ça paraît bizarre, oui, mais “nus” signifie restés à l'état de semence inerte – puisque la semence inerte est appelée ici nue – et non pas re-suscités avec le déploiement de la semence de christité qui est en nous.

Ce thème du vêtement est très important. Il est très différent de notre façon à nous de le penser, mais à certains égards on trouverait des petites analogies lointaines, dans par exemple la signification majeurement identifiante que les adolescents accordent au fait de porter tel vêtement qui est à la mode, ou un tel qu'il ne l'est pas. Ce n'est pas suffisant mais c'est l'indice de ce que le vêtement est l'explicitation du corps.

De même, chez saint Paul le voile n'est pas fait pour cacher mais pour dévoiler la féminité, c'est une extension de la chevelure : c'est la chevelure non pas laissée à l'état sauvage mais ressaisie intelligiblement, manifestée, explicitée. Je ne vais pas développer davantage, et je ne dis pas que c'est la signification du voile partout et toujours : je dis que c'est la signification du voile chez Paul.

Au fond le Christ est notre vrai corps, c'est-à-dire le dévoilement de ce que nous sommes en semence.

► Jean-Marie, c'est à dessein que tu ne parles pas du rapport entre habillé et habité ?

J-M M : Non,  donc un mot simplement : le verbe habere (avoir en latin)  est un verbe de grande importance dans la symbolique. Très souvent on le déprécie par rapport au verbe être. Mais :

  • habere est à l'origine de l'habitudo (pas au sens de l'habitude) qui signifie le comportement, la façon d'être et d'être à, donc ça déploie le verbe être précisément en tant qu'il est relationnel ;
  • habere ouvre la symbolique de l'habitation. Le thème de l'habitation est majeur soit qu'il s'agisse de la tente, soit qu'il s'agisse du temple. Dieu habite, nous habitons en Dieu, Dieu habite en nous. C'est une symbolique liée à un usage encore plus constant de la petite préposition réversible dans : le Christ est en nous et nous sommes dans le Christ. Que veut dire “dans” ? Voilà une question. « Je vis, mais non pas moi, c'est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20). Par ailleurs être, pour un homme, c'est habiter. L'homme habite. Même le nomade habite.
  • Et enfin c'est la symbolique de l'habit, donc du vêtement. L'habit est justement la manifestation de l'habitudo, de l'être intime, la révélation de ce par quoi j'interprète et présente mon corps. C'est sûr que le vêtement est une interprétation du corps.

Donc vous avez ici des grandes symboliques qui sont très fréquentes dans l'Antiquité. Il faut les lire dans l'ensemble qu'elles prennent à l'intérieur d'une tradition déterminée. Parce que même les symboles dits universels ont besoin à chaque fois d'être lus dans l'usage qu'on en fait dans telle ou telle culture, dans telle ou telle écriture.

Fin de la parenthèse.

 « Tu sèmes une graine nue […] 38et Dieu lui donne le corps selon qu'il l'a voulu. » On traduit souvent : « et Dieu lui donne le corps qu'il veut » comme réponse à la question « Avec quel corps viendront-ils ? » Mais pas du tout, parce qu'il y a deux œuvres de Dieu : l'œuvre de la déposition des semences lors des six jours ; et le septième jour commence l'œuvre de la croissance. Et nous sommes dans ce septième jour. « Je le ressusciterai au dernier jour » signifie : « Je suis en train de le ressusciter dans ce septième jour dans lequel nous sommes. »

Nous apercevrons des choses de ce genre-là en parcourant l'évangile de Jean dans les prochains jours. Cela est fortement développé dans les débats au chapitre 5. Dieu a deux activités : l'activité de déposer les semences, et l'activité de faire la croissance des semences, les faire croître jusqu'à ce qu'elles viennent à leur corps propre, leur accomplissement, leur fructification dernière.

« Selon qu'il l'a voulu ». Nous avons dit que semence et désir disaient la même chose. Donc la volonté (le désir) dit le moment germinal, spermatique puisque semence se dit sperma en grec. On voit la signification que cela peut avoir s'il s'agit du corps : c'est le rapport au corps comme sperma accompli ; ou de la semence : c'est le rapport au fruit s'il s'agit de l'exemple végétal ; et le fruit est selon la semence. Le “selon” est extrêmement important, il rejoint la formule des Synoptiques selon laquelle un bon arbre porte de bons fruits, un mauvais arbre de mauvais fruits. L'équivalence ici, c'est qu'une graine (un gland) de chêne ne donne pas un peuplier.

Donc il y a ici une détermination qui est plus riche, mais correspond un peu à ce qui, dans l'Occident, sera la détermination de l'espèce. « Selon son espèce » (Gn 1) : seulement cette détermination a la souplesse de la symbolique que le concept de “spécifique” ne garde pas dans la logique occidentale.

« Et à chacune des semences, [il donne] son corps propre » : un corps, c'est-à-dire la fructification (la venue à corps) qui est propre à ce qui est secrètement dans la semence. Donc c'est la manifestation et l'accomplissement. Rappelez-vous ce que nous avons dit sur l'accomplissement : rien ne se fabrique, ça s'accomplit à partir de la semence.

 

5) Versets 39-53.

Paul va noter rapidement les différentes choses qui existent, ont une chair propre ou un état propre. Dans cette partie la comparaison Christ /Adam ne se fait plus par rapport au péché mais par rapport au modelage d'Adam, donc par rapport à Gn 2 : le premier Adam est issu de la terre, modelé de la terre, alors que le second, le Christ, vient du ciel. Ici il sera surtout question de l'opposition entre la corruptibilité de l'Adam modelé et de l'incorruptibilité du Christ.

« 39Toute chair n'est pas la même chair : autre celle des hommes, autre la chair des bêtes, autre la chair des oiseaux, autre des poissons. 40Il est aussi des corps célestes et des corps terrestres. Mais autre la gloire des célestes, autre celle des terrestres; 41autre la gloire du soleil, autre la gloire de la lune, autre la gloire des astres : oui, un astre diffère en gloire d'un autre astre. 42Ainsi pour la résurrection des morts. Ce qui est semé dans la corruption se réveille dans l'incorruption; 43ce qui est semé dans le déshonneur se réveille dans la gloire; ce qui est semé dans l'infirmité se réveille dans la puissance; 44ce qui est semé corps psychique, se réveille corps pneumatique. S'il y a un corps psychique, il y a aussi un corps pneumatique. 45C'est écrit ainsi. “Le premier homme, Adâm, est devenu un être vivant”. Le dernier Adâm, pneuma vivifiant. 46Mais non premièrement le pneumatique, mais le psychique ; ensuite, le pneumatique. 47Le premier homme est tiré de la terre, un boueux ; le deuxième homme, du ciel. 48Tel est le boueux, tels aussi les boueux ; tel le céleste, tels aussi les célestes. 49Comme nous avons porté l'image du boueux, ainsi nous porterons aussi l'image du céleste. 50Oui, je le dis, frères, la chair et le sang ne peuvent hériter le royaume de Dieu, ni la corruption hériter l'incorruptibilité. 51Voici, un mystère, je le dis : nous ne nous endormirons pas tous, mais nous serons tous transformés. 52En un instant, en un clin d'œil, au nom du shophar ultime – oui, il sonnera, le shophar – et les morts ressusciteront incorruptibles, et nous serons transformés. 53Il faut que la corruption revête l'incorruptibilité, que le mortel, revête l'immortalité. 54Et quand la corruption aura revêtu l'incorruptibilité et que le mortel aura revêtu l'immortalité, alors ce sera la parole écrite : “La mort a été engloutie dans la victoire. 55Mort, où est ta victoire ? Où, de toi, mort, l'aiguillon ?” ».  (Traduction de Chouraqui légèrement modifiée).

« 39Toute chair n'est pas la même chair, mais autre d'une part celle des hommes, autre d'autre part la chair des bêtes, autre la chair des oiseaux, autre celle des poissons. – ensuite ce sont les corps qui ne sont plus des vivants –40Et [il y a] des corps célestes et des corps terrestres ; mais différente d'une part la gloire des célestes, différente d'autre part celle des terrestres. – le mot gloire ici est magnifique : la gloire désigne le corps manifesté, la gloire est la manifestation de l'être. « Nous avons vu sa gloire », c'est-à-dire nous avons vu son corps de résurrection manifesté. – 41Autre la gloire du soleil, autre la gloire de la lune et autre la gloire des étoiles ; et d'une étoile à une autre étoile, en effet elles diffèrent en gloire »

Ce qui est marqué dans le passage préliminaire, ce sont les degrés différents de gloire (de doxa) des différents sômata (corps). Saint Paul emploie d'abord le mot sarx (chair) pour marquer qu'il y a une chair différente des hommes, des animaux, des poissons. Le mot sarx ici n'est pas à prendre comme dans le rapport opposant sarx et pneuma ; c'est un exemple caractéristique. Et de toute façon notre compréhension de la constitution physico-chimique de l'univers est nulle et non avenue pour nous introduire à ce qui est en cause dans le texte. D'autre part Paul fait une distinction entre les corps terrestres et les corps célestes qui est, elle aussi, absolument étrangère à notre compréhension spontanée de la cosmographie. Donc un très considérable effort de lecture est à faire parce que finalement, ce qui est en cause ici, c'est la compréhension d'une expression que nous employons facilement à tort et à travers, et qui est très importante à propos de la résurrection, l'expression de corps glorieux. C'est la notion de gloire qui revient avec ses différents degrés.

 « 42Ainsi en est-il de la résurrection des mortsaprès ces principes qui ont été apportés, nous revenons à la question initiale de la résurrection d'entre les morts –. Il est semé en corruption, il ressuscite en incorruptibilité. » Le mot corruption indique la mort ou la mortalité par opposition à l'éternité ; la corruption signifie que le corps se corrompt. Je vous signale que le corps humain est réputé se corrompre à partir du quatrième jour après la mort, c'est pourquoi le Christ a connu la mort mais pas la corruption. C'est une des significations de « ressuscité le troisième jour », entre autres. Et cela se confirme à propos de Lazare, lorsque Jésus demande qu'on lui ouvre le tombeau et que Marthe lui dit : « Il est de quatre jours, il sent déjà » (Jn 11). Cette thématique de l'odeur de corruption s'oppose à ce qu'on traduira par odeur de sainteté, mais qu'il faudrait entendre comme odeur de sacralité, de consécration. C'est pourquoi toute la symbolique du parfum et de l'odeur, qui a à voir avec le pneuma, s'inscrit dans ce langage.

Suivons pas à pas le texte. « Il est semé en corruption, il ressuscite en incorruptibilité. » La mort / la résurrection. Et c'est beaucoup plus subtil qu'il n'y paraît, et plus difficile à penser encore que vous ne le croyez, car en réalité vous pouvez me dire : mais la semence ne meurt pas ! En fait elle ne meurt pas en elle-même, mais elle quitte son état séminal donc sa solitude séminale. Ceci correspond à ce qui est dit au chapitre 12 de saint Jean, lorsqu'il s'agit de faire l'opposition entre la solitude de la semence (qui resterait seule et qui ne germerait pas parce qu'elle n'est pas semée en terre) et le « porter beaucoup de fruit ». Cette expression « porter beaucoup de fruit » est constante et chez Paul et chez Jean. Et ici il ne faut pas prendre simplement le fruit comme une espèce de métaphore, comme on parle des fruits du travail, pas du tout, il faut rester près de la symbolique qui est en question.

« 43Il est semé en déshonneur (ou en infamie), il ressuscite en gloire ; il est semé en faiblesse, il ressuscite en puissance.Vous avez ici des mots qui préparent la formule dernière, parce que le mot faiblesse est chez saint Paul un synonyme de chair. La chair ne désigne pas un élément composant l'homme dans sa totalité, un élément entrant en composition, la chair désigne tout l'homme en tant qu'il est mortel, en tant qu'il est faible et éventuellement meurtrier. C'est cela la faiblesse. C'est pourquoi nous lisons aussitôt après – 44Il est semé corps psychiquela psychê c'est l'âme – il ressuscite corps pneumatique (spirituel). S'il est un corps psychique, il est aussi un pneumatique. » Nous arrivons donc au psychique dans son rapport au spirituel. Le cheminement est très important pour que vous compreniez le sens du mot chair, le sens de faiblesse, le sens de corruptibilité.

Je vais citer, pour dire l'incompatibilité radicale des choses qui sont ici opposées, un mot de Jean qui se trouve au chapitre 3 et qui en cela reprend exactement le vocabulaire paulinien sur la chair, comme il lui arrive à plusieurs reprises de le faire : « Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né du pneuma est pneuma. » (v. 6). Nous avons deux statuts de l'être homme : un statut charnel et un statut pneumatique (spirituel). Le corps est semé psychique, semé par la mort ou par la génération peu importe, et il se relève corps spirituel.[6]

Le mot psychique ici demande une certaine précision. Il faut bien voir qu'il se détermine, comme tous les mots, à partir du mot qu'on lui oppose. Un mot a un champ extrêmement vaste de possibilités de signification, il ne prend un sens déterminé que de par son rapport à un autre mot. Un exemple simple : le mot “physique”. Il n'a pas le même sens si je distingue la physique et la chimie ou si je distingue le physique et le moral. Il change de sens suivant le terme auquel il a rapport, et suivant la qualité du rapport qu'il a avec le terme ; parce que ça peut être un rapport de complémentarité ou d'opposition, il y a une indéfinité de façons d'être deux.

Ici le mot psychique est pensé par opposition à pneumatique (à spirituel), alors que dans notre usage, le psychique s'oppose plutôt à l'organique ou au physique. Cette distinction du psychique et de l'organique n'est pas une distinction rêvée, elle régit le monde, elle régit la disposition des plaques sur les portes : si j'entends mal, j'ai à choisir entre aller chez un oto-rhino ou aller chez un psychologue (la psyché, c'est ça). On fait entrer dans la psyché très souvent le spirituel car la vraie distinction, pour nous, est entre l'organique et tout ce qui relève de l'animation sensible, de la prétendue connaissance, des sentiments. Je sais que cela est un peu vitupéré aujourd'hui, mais il ne s'agit pas de rabouter les deux, il s'agit de voir que cette distinction n'est pas celle de l'Écriture où le psychique s'oppose au pneumatique. Autrement dit dans l'Écriture le psychique désigne la totalité de ce que nous considérons comme la vie humaine aujourd'hui, et le pneumatique est quelque chose d'étranger et de nouveau par rapport à cela.

Aujourd'hui tout ce qui veut sortir de l'ordre mécaniciste qui règne se fait une spiritualité, mais ce n'est pas une spiritualité car on confond spiritualité et psychologie. Le pneuma dont il est question dans l'Évangile est quelque chose qui survient, ou quelque chose qui relève d'une autre semence que celle qui constitue l'homme adamique, l'homme que nous connaissons.

Deux structures pour le rapport sperma/sôma.

Nous venons de voir que le statut charnel (ou psychique) de l'homme est opposé au statut pneumatique, et nous avons vu aussi que le rapport sperma/sôma est un rapport d'état germinal à état accompli du même, à la floraison. Alors comment entendre ce que dit Paul «Il est semé corps psychique, il ressuscite corps pneumatique » (v. 44) ? On peut l'aborder de deux façons :

– puisque le rapport sperma/sôma est un rapport d'état germinal à état accompli du même, c'est que le sperma est un état faible par rapport au sôma qui est l'état accompli ; et lors de la résurrection l'état accompli évacue son état faible qui était un état inaccompli. Ainsi nous avions mis en rapport le v. 42 (« Il est semé en corruption, il ressuscite en incorruptibilité ») avec le grain tombé en terre : s'il meurt à sa solitude (donc s'il évacue l'état où il est inerte et seul), il porte beaucoup de fruits. Pour le rapport psychique / pneumatique, on dira que ce sont deux aspects du même, le psychique étant l'aspect faible qui a vocation à être grand, mais il faut bien voir que ceci contredit la règle où le pneumatique est considéré comme complètement étranger au psychique.

– puisque le sperma est essentiellement ce qui se cache comme la semence est cachée sous la terre, on peut dire que le sperma est le sôma en caché, mais caché dans autre que soi, car si c'est caché, il y a autre. Autrement dit ce caché-là prend le sens d'une sorte de dissimulation qui fait qu'il peut y avoir méprise pour ceux qui voient – on pourrait lire quelque chose de ce genre dans le "homoiôma", le "comme un homme" de Ph 2, il y a sinon simulation, du moins simulation aux pécheurs dont il n'était pas car de toujours la dimension de résurrection est présente en lui – et c'est là que s'introduit une certaine lecture de la différence qui n'est plus les deux états du même, mais la différence entre le psychique et le pneumatique.

Au point de vue structurel fondamental, ces deux structures qui ont souvent du mal à se mettre ensemble chez différents auteurs du IIe siècle, sont à percevoir pour comprendre le verset 44.

 « 45C'est ainsi qu'il est écritvient une citation de Gn 2, 7le premier homme, Adam, fut en psychê vivante, – en effet Dieu lui insuffle un souffle et il devient psychê vivante – le dernier Adam est en pneuma vivifiant. » L'un est psychê, l'autre est pneuma (le Christ ressuscité est pneuma). La psychê est un souffle faible, ce qui signifie un souffle mortel, et il ne s'agit pas simplement du reste d'un simple souffle respiratoire, c'est le souffle animateur d'une vie fragile, faible, mortelle ; et le pneuma est le souffle puissant, vivifiant, de Dieu. L'un est passif, reçoit une parcelle de vie ; le pneuma donne la vie, il est zoopoioun : faisant la vie, donnant la vie, c'est la même chose que ressuscitant. Vivifier chez Jean et chez Paul signifie ressusciter, c'est-à-dire faire vivre de vie neuve.

Les deux Adam de 1 Cor 15, 45

Vous avez donc l'intervention des deux Adam dont nous avons parlés. Nous voyons comment ils interviennent ici.

Cette distinction d'ailleurs entre le souffle faible (pnoê) et le souffle fort (pneuma) est déjà chez Philon d'Alexandrie qui pose la même question : alors qu'il a dit que le pneuma était porté sur les eaux (Gn 1, 2), pourquoi ne dit-il pas que l'homme est insufflé de pneuma mais qu'il est insufflé de pnoê (Gn 2, 7) ? Réponse : parce qu'il s'agit ici d'un souffle faible, le souffle animateur de vie animale (pas animale au sens de bestiale, mais au sens de vie animée, y compris ce que nous appelons la vie humaine).

Dans la suite du texte notre distinction entre psychê et pneuma va se déployer comme une opposition entre deux qualités de semence, avec deux figures fondamentales, les deux figures d'Adam. Chez Paul, Adam premier est celui qui apparaît le premier, et c'est celui de Gn 2-3 ; alors que le second Adam, celui qui vient à la fin, c'est celui de Gn 1, c'est-à-dire que séminalement il est premier. Il faut suivre et je sais que c'est dur.

Nous avons vu que, dans le langage de Paul, Adam de Gn 2-3 estdit "Adam premier" car c'est celui qui apparaît le premier, mais il ne faut pas entendre cela dans un schéma ponctuel qui nous est très familier, dans lequel le Christ est un petit moment de l'histoire, avec un avant et un après. S'il est vrai que l'on peut situer Jésus historiquement et parler d'un avant et d'un après, ce n'est pas du tout la façon totale, globale dont il a été perçu par ceux qui en ont fait l'expérience, puisque justement c'est la dimension même de ce qui apparaît en Jésus Christ qui les invite à dire que c'est lui le premier, à postuler sa pré-existence. Mais là encore, l'expression “avant le monde”, il faudrait fortement la critiquer. Nous ne posons pas d'abord un "avant le monde" avec un Dieu avant le monde : nous cherchons au contraire à détecter que, par rapport à l'expérience que nous faisons du monde, l'expérience du Christ est englobante, c'est-à-dire qu'elle le dépasse.[7]

La même chose va être dite dans une série d'attestations.

« 46Pas d'abord le pneumatique mais le psychique, et ensuite le pneumatique.on est donc dans l'ordre de l'apparition : Adam de Gn 1 est le dernier dans l'ordre de l'apparition – 47Le premier homme (dans l'ordre de l'apparition)est tiré de la terre, boueux ; le second homme [vient] du ciel. Vient ensuite une formule qui rappelle celle de Jean à propos des pneumatiques et des psychiques, mais dans un autre langage – 48Ainsi le boueux, de même les boueux ; ainsi le céleste, de même les célestes autrement dit,ce qui est né du ciel est ciel, ce qui est né de la terre est terre – 49et de même que nous avons porté l'image du boueux, nous porterons aussi l'image du céleste. » Entendez bien : il y a deux semences, deux semences en chaque homme. Il y a la semence première par laquelle nous venons à ce monde, et une semence secrète, retenue, qui se déploie ultimement par la manifestation du Christ qui est, lui, semence. En ce sens-là le Christ n'est pas chair.

Voici un petit schéma de la série d'oppositions, d'antithèses qui structurent le texte :

PREMIER

PSYCHIQUE

VIVANT

DE LA TERRE

BOUEUX

CHOIKOS

BOUEUX

DERNIER

ESCHATOS

PNEUMATIQUE

VIVIFIANT

DU CIEL

CÉLESTE

CÉLESTES

 

Nous apercevons ici l'opposition entre un certain statut d'humanité et un autre type d'humanité qui apparaît en Jésus Christ. Paul découvre une dimension de la vie juive qui n'était pas forcément explicite dans le judaïsme à la mesure où nous disons que la venue du jour dénonce la nuit et que la venue du Christ dénonce, fait venir au jour, des déficiences qui n'étaient pas nécessairement perçues. De la même manière une expérience authentique du Christ serait, par rapport à notre conception empirique de l'homme, non pas seulement quelque chose qui s'accorde avec elle, mais quelque chose qui la dénonce et qui en fait percevoir des dimensions (ou des aspects) qui n'eussent pas été spontanément perçus sans cette lumière.

Nous venons de dire deux choses. La première c'est que l'on ne parle pas du Christ par rapport à rien, Paul en parle par rapport à l'homme, mais pas non plus par rapport à n'importe quelle conception de l'homme : il en parle par rapport à une certaine compréhension de l'expérience humaine qui s'est figée dans la réflexion juive à partir d'Adam. Et de même que Paul ici détecte certaines dimensions négatives de sa vie humaine telle qu'il la lisait, de même sans doute l'apparition du Christ nous invite à une prise de conscience de manque ou d'insuffisance dans notre façon spontanée d'être homme.

► Le Christ ne participe pas de l'homme boueux ?

J-M M : Question très difficile : si vous entendez par homme boueux, la nature humaine (en notre sens), bien sûr il participe. Mais si vous entendez par boueux la nature humaine en tant que corrompue par le péché originel, c'est non. C'est à dessein que je garde un langage mixte entre le langage de la théologie classique et le langage de Paul, pour vous faire comprendre. Cette différence de langage va donner lieu, au cours du IIe siècle, à beaucoup de tentatives d'appréciation à ce sujet, sur l'identité du Christ. Il y aura des erreurs de toute sorte, ce qui montre que le conflit de langage peut apporter un conflit important de pensée.

Entre-temps nous avons aperçu que ciel et terre étaient intervenus comme une égalité entre la distinction pneuma et chair, ce qui n'est pas toujours le cas. Pour les deux mêmes mots il y a une indéfinité de relations diverses. Ainsi ciel et terre peuvent être pris comme des opposés. Mais ciel et terre peuvent être entendus comme masculin / féminin c'est-à-dire comme un couple : lorsque le couple est en bonne entente, c'est tout l'espace qui les retient qui est pneumatique ; et lorsqu'ils sont divorcés, c'est tout l'espace qui est entre eux qui est ténèbre.

La symbolique est d'une grande subtilité, il n'y a pas un sens pour un mot. C'est notre rêve : on croit qu'on s'entendrait bien tous s'il n'y avait qu'un sens pour un mot, mais ce serait la mort même de la pensée ! D'autant plus que la condition de l'approche, c'est l'éloignement, la condition d'entendre, c'est le malentendu. Ceci est très important. Ne rêvez pas d'un idéal où on s'entendrait. Entendre, c'est toujours chercher à entendre mieux, c'est notre condition. Le malentendu a aussi en lui quelque chose de positif. Et au lieu de vous lamenter de ce qu'on ne s'entend pas – vous ne comprenez pas ce que je dis par exemple, c'est une façon de ne pas s'entendre – essayez de penser que le malentendu est le premier moment de l'entendre, et qu'il ouvre un chemin vers l'entendre. Quand on arrive à s'entendre quelquefois, c'est la merveille, car le malentendu est une de ces données de la situation de manque native. L'expression "péché originel" peut servir à cela, mais si elle gêne, laissez-là tomber, ce n'est qu'une considération du fait qu'on ne s'entend pas facilement, quotidiennement, premièrement. Prendre acte de cela.

« 50Je déclare ceci, frères, que la chair et le sang voilà une autre distinction, mais ici c'est une expression qui existe. La chair et le sang, c'est également une façon de dire la faiblesse humaine, car la faiblesse humaine se manifeste par le sang répandu, donc par la séparation de la chair et du sang. Quand le sang n'est pas dans son bon lieu, dans son vase, lorsqu'il est répandu, il est néfaste. Je pense que ça va loin dans les cultures parce qu'il peut s'agir même du sang menstruel, ce qui n'a rien à voir avec des problèmes de sexualité comme on croit, mais le problème est que chaque chose soit à sa place. Ça, c'est dans le profond des symboliques antiques – …"la chair et le sang" (c'est-à-dire l'homme natif) ne peut hériter le Royaume de Dieuc'est-à-dire qu'il y a en nous semence du royaume de Dieu autre que la chair et le sang. “Ne peut” : on ne passe pas d'une espèce à une autre espèce, « ce qui est chair est chair et ce qui est pneuma est pneuma », ce ne sont pas des parties composantes comme le corps et l'âme dans notre langage, ce sont des principes (ou des princes) opposés : vivre selon la chair ou vivre selon le pneuma – ni la corruption hériter de l'incorruptibilité. »

« 51Voici que je vous dis un secret (mustêrion) : nous ne nous endormirons pas tous, mais tous nous serons transformés. » Le mot mustêrion est très important chez Paul, il dit justement le moment retenu, le moment secret de ce qui va se manifester, se dévoiler dans un dévoilement accomplissant. Le mot mustêrion est le mot corrélatif de apocalupsis au sens de dévoilement (kalumma, le voile) : donc retirer le voile ; la chose est retenue avant de se dire, la parole est dans son propre silence avant de se déployer comme parole. Voilà un point important car c'est toute la problématique du déploiement, de la venue à corps, à accomplissement. Déploiement, accomplissement, dévoilement – c'est la même chose – de ce qui est tenu dans le silence, dans le secret. Et cette retenue est au fond la mémoire fondamentale de toute chose. C'est cette retenue qui retient les choses qui sont déployées ou dans le temps ou dans l'espace, cette mémoire qui est autre chose que le simple souvenir. Le mot mémoire dit ici la capacité d'unité d'être de quiconque. Ce qui est retenu ici, en même temps, se déploie et se retire. Lorsque le déployé ne se retient plus, ça donne le démembré.

La fleur déploie ce qui était secrètement dans le bourgeon, et en le déployant, le retient dans ce qui fait son centre, désormais effacé comme tel, mais qui continue à tenir la totalité du déploiement. Puis lorsque la fleur se fane, elle se démembre, elle n'est plus unifiée et tenue par ce que j'ai appelé son centre. Or nous sommes dans un monde où il y a du déploiement, de la manifestation : tout est affaire de déploiement et de manifestation de ce qui est secrètement en semence ; seulement nous sommes aussi dans un monde dans lequel le déploiement devient souvent démembrement, et c'est le grand thème johannique des dieskorpismena. L'humanité est une humanité démembrée, une humanité déchirée c'est-à-dire que chacun est à l'intérieur de soi-même déchiré d'avec soi, que chacun est déchiré nativement d'avec son proche, et que la totalité de l'humanité n'a pas son unité. Les dieskorpismena ce sont des déchirés : il ne suffit pas de dire les dispersés car il y a un autre mot pour dire les dispersés, c'est le mot diaspora, mais la dispersion n'est pas nécessairement le déchirement. Le skorpio est un instrument de torture qui déchire les chairs. Et c'est le “mot” qui est pris au prophète[8] et médité abondamment par Jean, qui est au cœur de la pensée johannique.

Ensuite notre texte utilise un langage apocalyptique pour décrire le dernier jugement :

«52En un instant, en un clin d'œil, à la dernière trompette… » La trompette est sans doute la corne de bélier d'Isaac qui sonne le discernement ultime des choses. Le langage apocalyptique a lui encore, une spécialité tout à fait propre. Il pointe à plusieurs endroits de nos Écritures mais il y a tout une littérature apocalyptique, juive d'abord, intertestamentaire comme on dit, et puis chrétienne. Il y a beaucoup d'apocalypses qui pullulent. J'ai lu ces textes pour aborder l'Apocalypse de Jean qui est dans une langue tout à fait spéciale et d'une symbolique peut-être plus conventionnelle que la symbolique qui est mise en œuvre dans les textes que nous avons lus. Ça me fait envie d'aborder l'Apocalypse mais je n'ose pas. On verra ça dans une dizaine d'années… Je plaisante !

Vous pouvez lire la fin du chapitre tous seuls.

Ce qui importe, ce n'est ni de traiter un thème, ni finalement de dégager des schèmes constants, ce qui importe c'est la lumière qui se fait jour au dire à chaque fois de ce discours. À chaque fois il faut être en état d'écoute devant ce discours. Il n'est au fond même pas intéressant de constituer un traité sur les différentes manières dont saint Paul se situe par rapport à Adam ou même sur le thème de l'adamologie en général. Il faut conserver une faculté d'entente à chaque fois neuve devant un texte, devant un discours ; et le discours c'est l'unité d'écoute. C'est ce qui fait la difficulté de la constitution éventuelle d'un traité de théologie. Le traité ne peut guère se construire qu'à partir de thèmes ou de schèmes. Or les thèmes et les schèmes ne sont pas unité d'écoute. Ce qui est unité d'écoute, c'est un discours. C'est pour cela que nos premiers chapitres sont des approches de certaines unités de discours. Le premier est l'approche de Ph 2, celui-ci de 1 Cor 15.



[1] Cette étude a pour noyau ce que J-M Martin a dit à Nevers lors de la retraite sur le Signe de croix en 2010 (tag ), mais il comporte des compléments tirés des cours de J-M Martin (lorsqu'il était professeur de théologie dogmatique à l'Institut Catholique de Paris).

[2] Ce passage est médité également dans le message : 1 Cor 15, 1-11: L'Évangile au singulier.

[3] « Nous sommes tentés de penser qu'il s'agit ici d'un raisonnement de Paul à partir d'un fait, le fait étant la résurrection individuelle du Christ à partir de laquelle, ensuite, saint Paul raisonnerait pour déduire notre résurrection. Il n'en est rien. C'est parce que c'est notre structure mentale de procéder ainsi que nous la transvasons dans ce texte. En réalité la résurrection du Christ n'existe que comme principe de notre résurrection et ne se pense pas sans elle. Notre résurrection fait partie des entours sans lesquels la résurrection du Christ n'est pas. L'expérience de Paul est l'expérience de résurrection dans toute son ampleur, dans toute son intégralité, et ne peut donc pas être réduite au constat d'un fait. » (J-M Martin, cours de théologie à l'Institut Catholique en 1973-74).

[5] La citation  exacte est : “En ce monde ceux qui revêtent les vêtements sont supérieurs aux vêtements. Dans le royaume des cieux, les vêtements sont supérieurs à ceux qui les ont revêtus dans une eau et un feu qui purifient tout le lieu.” Traduction J Ménard, Letouzet  et Ané 1967, p59 sentence 24.

[6] En général pneuma et psychê sont deux choses différentes ou même deux natures différentes. Or, on ne peut agir que selon la volonté de son principe, de son père. Cela est en toutes lettres chez Jean : “Vous avez pour père le diabolos et vous ne pouvez rien faire que de vouloir me tuer, puisque c'est l'essence même de votre père que d'être meurtrier principièlement : ap' arkhês”. Dans d'autres textes, psychê et pneuma sont deux aspects d'une même chose. Psychê en est l'aspect faible qui a vocation à être grand. Cela correspond à un usage attesté chez les stoïciens contemporains, où l'on trouve par exemple que la psychê est un pneuma ou une idée refroidie, donc un état différent. Cela m'enchante : la finité de la personne est une idée refroidie. Alors, que vienne la chaleur de l'agapê et cela se modifiera ! Les textes sur ce sujet sont magnifiques. Une autre expression, plus proche de l'Évangile, est de dire que la psychê est un pneuma endormi, donc il faut l'éveiller, mot qui traduit le mieux égeïreïn, qui se traduit couramment par ressusciter. La dimension de résurrection est l'éveil de ce qui est ainsi en semence. (J-M Martin, St-Bernard de Montparnasse, le“Je”christique).

[7] Néanmoins, les dimensions inouïes de ce qui s'est montré en Jésus Christ ressuscité se sont d'abord exprimées en langage des dernières choses. Donc le Christ n'est pas lu dans les premières choses ici, il est lu en antithèse aux choses du début, aux choses du début et non pas aux premières choses.

[8] Matthieu (26, 31) cite Zacharie 13, 7 « Tous, vous allez tomber, car il est écrit : “Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées (diaskorpisthêsetai)”. Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée » De même Mc 14, 27. Dans la version de la Septante on a le mot diaskorpisthêto.