Jésus n'a pas fait fortune, il est mort jeune, il n'a pas eu d'enfants, il a été abandonné par ses amis et il est mort sur une croix comme le plus maudit des hommes. Comment peut-on dire qu'il a réussi ?

Cette question a été posée dans le n° 75 de la revue "Aujourd'hui des chrétiens" de novembre 1987 qui avait pour thème RÉUSSIR. Le directeur de ce bulletin de 20 pages était Xavier de Chalendar. Voici deux articles dont les auteurs étaient amis de Jean-Marie Martin à qui est dédié ce blog. Ils ne sont plus parmi nous puisque Joseph nous a quittés il y a presque 20 ans, et Xavier il y a plus de 3 ans. Tous deux faisaient partie de l'équipe du Centre pastoral Halles-Beaubourg créé par X de Chalendar à la paroisse Saint-Merry de Paris[1]. C'est l'occasion de les rendre présents en ce début d'année 2019.

 

Jésus a-t-il réussi ?

Article de Xavier de Chalendar

 

Réussir,, revue dirigée par Xavier de ChalendarJésus n'a pas fait fortune, et, après avoir quitté Nazareth et son atelier de charpentier, il ne possédait rien en propre : pas une terre où reposer la tête.

Il a toujours été en bonne santé, mais il n'a pas atteint un âge vénérable.

Il descendait d'Abraham et de Jacob, de David et de Salomon, mais sa longue généalogie, que citent les premiers versets de l'Évangile, s'arrête à lui. Il n'a pas eu d'enfants.

Il s'est fait acclamer, il a connu quelques mois d'immense popularité, mais quand les foules ont voulu “l'enlever pour le faire roi”, il s'est enfui, comme s'il avait peur d'un pouvoir effectif qui n'a jamais exercé.

Il savait lire et sans doute écrire, mais il n'a laissé aucune œuvre littéraire, aucun poème qu'il ait signé, aucune œuvre d'art à admirer pendant des siècles.

 

Il a connu l'échec absolu : la honte d'une condamnation par les plus hautes autorités religieuses et politiques, l'abandon par la foule, la moquerie, la flagellation, la mise à mort, comme un esclave, sur une croix.

Il a surtout connu la solitude tragique du vide laissé par le départ de ses partisans, de ses disciples, de ses amis.

Il voulait convertir le peuple d'Israël et tous veulent le mettre à mort.

Il annonçait un message de paix et de pardon et il suscite la haine et la violence.

Il a connu l'angoisse et le sentiment d'être abandonné de Dieu même.

Échec de sa mission, de son projet, de son équipe, de sa vie.

 

Comment oser dire que Jésus a réussi ?

 

Et pourtant… S'il nous proposait une autre façon de réussir ? Une réussite qui tienne compte de la souffrance, des difficultés de la vie, des conflits ; une réussite qui porte le mal sans le fuir ; qui le supporte pour en délivrer.

Si c'était sa façon d'échouer qui ouvrait le chemin de la réussite ; son consentement à la croix qui donnait sens à sa vie, à la vie. Une réussite qui ne soit pas une évasion ; qui ne méprise pas le plus petit, le plus raté, le plus échoué des hommes ; qui ne se construise en rien sur l'échec des autres.

Est-ce pour cela qu'à l'heure du drame il a gardé, au-delà de l'angoisse et du tremblement, une paix intérieure si profonde.

A la veille de son arrestation, il peut dire à ses amis : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » et encore : « Je vous dis cela pour que ma joie soit on vous… » N'est-ce pas la plus profonde réussite que d'être capable d'aborder ainsi l'échec le plus cuisant ?

 

Un jour on lui a demandé : « Qu'est-ce que réussir sa vie ? Au point d'hériter d'une vie éternelle ? »

 Il a répondu par une double question : « Dans la Loi, qu"y a-t-il décrit ? Et toi, qu'y lis-tu ? » Chacun, par sa façon propre de lire les Écritures, est seul capable de trouver le chemin de la réussite.

Et Jésus a fait sienne la réponse du légiste qui l'avait interrogé : « Tu aimeras Dieu, tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

Jésus a réussi sa vie et sa mort parce qu'il a aimé jusqu'au bout ce Dieu qu'il appelle son Père ; parce qu'il a aimé jusqu'au bout les hommes ses frères, y compris ceux qui ne l'aimaient pas ou qui ne lui faisaient plus confiance, parce qu'il s'est aimé lui-même à la perfection.

 

Alors il pourra dire : « Tout est accompli. » Sa réussite est un accomplissement.

Alors ses disciples reconnaîtront qu'il a réussi au-delà même de la mort, et que Dieu lui a totalement donné raison : non seulement à son œuvre ou à son message, mais à sa personne, à sa condition humaine : c'est le sens de leur foi en la résurrection. C'est bien plus qu'une réussite posthume. C'est le signe de la réussite par excellence.

 

La réussite dans l'enseignement de Jésus

Article de Joseph Pierron

 

Quand Jésus se met à prêcher, la paix romaine s'étend au Proche-Orient ; elle est toute relative cependant, troublée par des revendications de personnes, de nations, de races, de religions. Dans ce contexte, le modèle de la réussite est le guerrier, le conquérant, le chef, qui, pour le bien des autres, établit la paix. Mais Jésus dit : « qui dégaine l'épée, périra par l'épée. »

Si ce n'est pas le guerrier, est-ce le riche ? L'empire a besoin des greniers d'Orient, donc de grands propriétaires, de commerçants, de fonctionnaires des impôts… En Luc, Jésus nous parle d'un propriétaire satisfait de sa récolte, dont les greniers sont pleins, qui pense profiter de cette paix. « Insensé, dit Dieu, cette nuit-même, on va te redemander ton âme… »

Alors, l'idéal ne serait-il pas le sage cultivé ? La culture hellénistique, pourvoyeuse de raisonnement et d'outils logiques, a laissé la porte grande ouverte à l'angoisse, à la nostalgie d'un ailleurs, à l'attente d'un salut. Être sauvé, mais comment et à quel prix ?

 

Jésus n'emploie pas le mot "réussir". Il utilise des mots qui n'ont guère de rapport avec ce que nous appelons aujourd'hui réussite. Il dira par exemple :

  • accomplir,
  • porter du fruit,
  • arriver à.

 

Accomplir : Jésus ne parle pas de "s'accomplir", de "se réaliser".

Mais il parle de l'accomplissement du temps : il faut se situer dans une histoire, y prendre part. Nous sommes des héritiers, mais c'est pour mieux inventer, pour mieux créer, car la création est nouvelle : c'est toujours le "jour un".

Il parle aussi de l'accomplissement des Écritures. L'Écriture est le corps de la Parole, donc de la Promesse, de la Présence, en définitive de l'Esprit. Il faut que l'Écriture se fasse une demeure en nous.

Pour finir, Jésus parlera aussi de l'accomplissement de la joie : « Pour que votre joie soit accomplie, qu'elle soit pleine. » Être pleinement unifié, être en paix.

 

voie et amourUn autre terme tient une grande place dans le message de Jésus : arriver àentrer dans… La question que les disciples lui posent n'est pas « Qui es-tu ? » mais « Maître, où demeures-tu ? » Et Jésus de répondre : « Venez et voyez. » Tu es situé dans un passage et rien n'est encore joué. Tu es en route, en marche, toujours à l'horizon de toi-même.

Une fin est bien indiquée : entrer dans le royaume… entrer dans la vie, arriver au repos. Le mystère n'en est pas levé pour autant ; la résurrection ne peut être imaginée ou conçue ; elle ne peut être que crue et espérée. La vie comme une traversée, avec un point de mire qui est une ouverture : « Je suis la porte » ou encore « J'ai ouvert une porte que nul ne peut fermer. »

 

Mais sur cette route, il n'est pas question d'être une pierre qui roule et qui n'amasse pas mousse : il faut porter du fruit et les images s'accumulent : être planté, croître.

On ne sait plus très bien ce que c'est que de porter du fruit, sauf que demeure une parole de Jésus : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul ; s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. »



[1] « Saint-Merry, ce n’est pas une paroisse qui gère des sacrements. Ce n’est pas une communauté qui organise des débats, des expositions et des concerts. C’est une aventure spirituelle... » (Daniel Duigou)