Dans sa chronique spirituelle de février dernier, Anne Lécu a choisi de s'appuyer sur le cycle de Jean-Marie Martin dont la transcription a été publiée sur le présent blog : Plus on est deux, plus on est un (tag PLUS 2 PLUS 1)[1]. Elle a mis l'adresse du blog en note.

Occasion de remettre en valeur ce thème qui a été un des axes de recherche de Jean-Marie Martin, et de présenter Anne Lécu en copiant ce qui figure sur le site de la revue Études[2].

  • Anne Lécu est religieuse dominicaine de la Présentation, docteure en philosophie pratique et médecin, elle exerce la médecine en maison d’arrêt depuis vingt-cinq ans. Elle est membre de la cellule de lutte contre les dérives sectaires dans l’Église catholique et autrice d’ouvrages de spiritualité. Elle tient chaque mois pour Études une chronique de spiritualité biblique. Elle a notamment publié La prison, un lieu de soins ? (Les Belles Lettres, 2013), Le secret médical, vie et mort (Cerf, 2016) et Lettres à Marie (Cerf, 2020).

L'article lui-même est en libre accès[3].

 

DU DUEL AU DUO

Anne Lécu

 

duoEn hébreu comme en grec, il existe une forme particulière de conjugaison au duel, lorsque deux objets ou sujets sont en jeu. La Bible met en scène un certain nombre de façons d’être deux, qui vont du duo, dans le meilleur des cas, au duel meurtrier. Ainsi Caïn tue Abel, Jacob se dispute violemment avec Ésaü, Léa prend la place de Rachel, Saül se retrouve en rivalité avec David… et la liste serait encore longue.

 

Comment passer du duel au duo ? Car il y a de multiples façons d’être deux. On peut être dans une relation de complémentarité, de rivalité, d’accord, de contradiction, de filiation, de couple, d’amitié, de fraternité. Lorsque Jésus dit : « Le Père et moi, nous sommes un » (Jean 10, 30), que dit-il ? Ou, quand il dit, en parlant des couples : « L’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme et, en étant deux, ils seront un » (Matthieu 19, 5), que dit-il ? Ou encore, lorsque, dans la confession de foi, le Credo nous fait dire de Jésus qu’il est « consubstantiel au Père », à la fois distinct de lui et de même substancia, que disons-nous ? Il en va de la question de l’unité et de la différence, ou encore de l’unité et de son déploiement pour reprendre les termes de Jean-Marie Martin dont je m’inspire ici[4].

À l’extrême, on a d’un côté l’assomption de l’union des deux en un dans la rencontre amoureuse. De l’autre extrême, la rivalité et le conflit débouchent sur des clivages, des déchirures, des violences jusqu’au déchirement, à l’écartèlement, au démembrement du duo ou plus généralement du corps social. Et cela donne à penser : la pensée unique ne peut que dégénérer en positions extrémistes qui s’opposent, tandis que le débat entre pensées diverses et assumées est facteur d’unité.

 

Le « plus… plus… » est un mode de pensée sémitique auquel nous sommes peu habitués. Plusieurs exemples sont parlants : dans la vie chrétienne, plus nous sommes habités de la vie de Dieu, plus nous sommes nous-mêmes. Dans un couple, plus on est deux, plus on est un, et inversement. Plus le couple est uni, plus chacun peut vivre de sa personnalité propre. On peut bien sûr étendre cela à un groupe ou une communauté. Le deux (ou le duo ?) n’est pas encore tout à fait le pluriel, mais il l’ouvre. Plus nous sommes ajustés et unis, plus il y a de la place pour chacun, et moins il y a de clones. Il ne s’agit pas de dire « “bien que” nous soyons deux, nous sommes aussi un », ou « “bien que” chacun soit unique, nous sommes unis dans la communauté », ou « “bien que” chacun soit différent, notre paroisse (ou groupe, ou société) est unifiée », non, mais plutôt « “pour autant” que nous sommes deux, nous sommes un ». Pour autant que le Père et le Fils sont des personnes distinctes, ils partagent la même substancia. Nous sommes unis pour autant que nous sommes des êtres singuliers.

 

Le « bien que » porte en lui-même le germe de la division. Il est comme une sorte de concession ou de regret. Il indique ce que nous vivons tous chaque jour : le déchirement entre nous, les relations qui ne collent pas, qui sont blessées ou que l’on n’arrive pas à ajuster. Le grec a un nom pour cela, que Jean précise dans son évangile : les dieskorpismena. Alors que Caïphe propose de se débarrasser de Jésus, en précisant qu’« il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple », Jean explique : « Ce qu’il disait là ne venait pas de lui-même ; mais, étant grand-prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus allait mourir pour la nation ; et ce n’était pas seulement pour la nation, c’était afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés [dieskorpismena] » (Jean 11, 51-52). L’autre du duo, c’est la dispersion. Nous sommes déchirés, en nous-mêmes et entre nous. Nous sommes toujours dans une forme de non-coïncidence avec les autres et avec Dieu. En d’autres termes, lui seul, le Christ, fait l’unité.

 

C’est ainsi que l’on peut comprendre à quel point l’unité n’est pas l’uniformité. Vivre en duo, et non en duel, vivre unis et non dans le conflit permanent ne peut se faire qu’en encourageant la singularité de chacun, mais une singularité ouverte, en dialogue, et, pour nous chrétiens, enracinée dans le Christ qui est lui seul le fondement de toute forme d’unité.



[1] On peut télécharger la transcription de l'ensemble du cycle en fichier docx, pdf ou epub sur Fichiers docx, pdf et epub des 19 sessions animées par J-M Martin et publiées sur le blog.

[4] J.-M. Martin, « Plus on est deux, plus on est un… », La christité, 21 septembre 2013 (consultable sur http://www.lachristite.eu/archives/2013/09/21/28058855.html).