Le décès de J-M Martin à qui est dédié ce blog a poussé certains de ses amis à mettre sur le papier des témoignages, des souvenirs et même des lettres à Jean-Marie. C'est le cas du texte qui est publié ici. Sabine a l'art d'écrire, un autre message lui est consacré (Chanson de Sabine G à J-M Martin à l’issue de la session sur le Sacré).

Le tag décès JMM contient des paroles d'amis de J-M Martin. Voici la liste :

 

 

A Jean-Marie en allé

 

Cher Jean-Marie

 

Qui en toi était le premier ? le penseur ? le poète ? l’exégète ? le philologue ? le passeur ? le pasteur ?

 

Tu nous as fait pénétrer si avant dans le cœur des mots, dans leur polysémie, leurs connivences, leurs divergences. Tu nous sommais de les analyser dans leur teneur, et en fonction de leur tenants… Tu n’hésitais pas à les disséquer, les rebaptiser, les inventer…. A les détecter et les recenser aussi : les mots du corps : marcher, manger, boire dans le chapitre 4 de Jean sur le Pain ; entrer et sortir dans les chapitres de la Passion, de Jean encore. Toujours Jean, inépuisable Jean…

 

entendre et rireTout cela pour mieux nous les faire mieux entendre. Et surtout « entendre ».

 

« Entendre », le maître mot de ce vers quoi tu voulais nous mener, tout en nous disant qu’il fallait attendre d’entendre car si l’on pensait avoir entendu, l’on risquait fort d’être dans la méprise. Le mot « prendre » n’avait d’ailleurs pas ta faveur. La Prise n’est-elle pas le contraire du Don ? Même apprendre t’était apparemment suspect… « Vous n’êtes pas là pour apprendre », nous disais-tu en début de session.  Alors pour quoi ? Sans doute pour « pâtir » selon une de tes expressions favorites.

 

« Pâtir » pour tenter d’accéder à une autre façon d’entendre ces mots de l’Évangile, mots écrits dans un mode de penser qui nous était étranger. Pâtir pour nous défaire de ce carcan aristotélicien qui était à la base de la pensée occidentale, notre mode de penser natif. Cela pour nous ouvrir à la pensée sémitique, pensée toute symbolique, métaphorique, seule façon d’approcher l’Insu. Ce n’était pas au texte de venir à nous, mais à nous de venir à lui, dans une démarche particulière, donc une marche, sur un chemin… Le Chemin, un des attributs du Nom… « Je suis le Chemin »

 

Et je me souviens de ta connivence avec Heidegger. Celui qui donne des clefs pour lire Hölderlin, pour tenter de comprendre ces mots de Hölderlin : « L’homme habite en poète ». Habiter, l’un des mots que tu aimais, dérivant de habere, avoir en latin, d’où ta préférence du verbe avoir sur le verbe être, à l’inverse de beaucoup.

 

Jean-Marie, tu ne vas pas cesser de nous habiter. Quant à moi, j’ai tant à « pâtir » encore avant de savoir « entendre ». Un mot de toi me console néanmoins : « Il y a ceux qui croient croire, et ceux qui croient ne pas croire »… Tu le disais avec un sourire mutin. Car en plus, tu aimais rire. Et la poésie avait une telle place en toi.

 

Merci, Jean-Marie, pour ces moments de partage et de jubilation dans le plaisir des mots, et ces chemins de pensée et d’interrogation permanente.