Ce passage de saint Jean est comme un testament de Jésus :.« Amen, Amen, je vous dis, ce que vous demanderez au Père dans mon nom, il vous donnera. Jusqu'ici vous n'avez rien demandé dans mon nom. Demandez et vous recevrez, en sorte que votre joie soit pleinement accomplie.... » (v. 23-24). Et Jean-Marie Martin propose une première approche de ce texte.

Fichier pdf de la 7ième rencontre, extrait du fichier complet :  La_Priere_en_st_Jean_Rencontre_7.

 

Jn 16, 16-28 : Première approche du texte

 

Introduction

 

En ce début d'année[1], je ne vous souhaite rien. Je veux dire par là que je ne vous souhaite pas "quelque chose". Il y a du rapport entre le souhait, le vœu, l'optatif et la prière.

Tourné vers "plus grand".

Or un des traits de la prière, si je prends le langage de Paul, s'exprime ainsi : « À celui qui peut en surdébordement par rapport à ce que nous demandons et ce que nous connaissons. » (Ep 3, 20). Autrement dit le vœu, la prière ou la demande ne s'arrête pas au contenu de notre désir ou à la limite de notre pensée.

La prière ou le vœu est une vection, une portée, qui va plus loin que ce que nous savons désirer et que nous saurions connaître. Elle porte plus loin parce qu'elle vient de plus loin. C'est bien un mot de Paul, cela : «huperekpérissôs (en surdébordement) par rapport à ». Chez Jean, un des noms de la région visée ici est : « plus grand ».«Vers plus grand que penser nous ne puissions », c'était une traduction de mon ami Michel Corbin.  

Plus grand est l'un des noms de la Résurrection. Autrement dit nous ne sommes pas ouverts à quelque chose, nous sommes ouverts à plus grand. Et nous demandons que nous le soyons.

Rappelons-nous que la dimension ressuscitée de Jésus se dit : « Je vais vers le Père. » Cela dit sa mort et dit sa résurrection. Nous avons vu que « Jésus, levant les yeux vers le ciel, dit : "Père" » (Jn 17, 1), et nous avons dit que c'était là le jet (ou le trajet) de la prière qui est la même chose qu'aller vers le Père.
– Le Christ n'est rien d'autre que : être tourné vers le Père (Jn 1, 1).
– Qu'est-ce qu'il fait ? Il va vers le Père : « Je vais vers le Père. »
– Qu'est-ce qu'il dit ? Il dit : « Père qui es aux cieux…»
Ces tournures fondamentales se disent dans le langage de l'être, dans le langage du dire et dans le langage du faire. À tous égards, cela dit l'être essentiel christique.

Le Christ est être tourné vers le Père et il dit lui-même : « Vous vous réjouiriez de ce que je vais vers le Père car le Père est plus grand que moi » (Jn 14, 28), voilà une phrase très étrange pour les théologiens classiques.

L'Évangile n'est pas lié à une dénomination

Nous sommes donc ouverts à plus grand et ceci est essentiel à l'Évangile. Cela signifie que l'Évangile n'est pas lié à une dénomination.

Pourtant il est lié au nom de Jésus. Ah ! Voilà une question ! Jésus est-il le nom propre ? Est-il "le" Nom, le Nom qui n'est pas un nom ? Nous avons retenu ce thème du Nom à partir de l'expression« prier dans le Nom » que nous avons rencontrée en début d'année.

Je suis enfoncé dans cette question du Nom depuis un bon nombre de semaines. Il y a des alternances de lueurs et d'opacités. Nous arriverons bientôt à cette question et je vous dirai le point où j'en suis. Mais je crois que c'est quelque chose de très essentiel, alors que l'expression« au nom de » est tout à fait banale et absolument insuffisante pour traduire ce qui s'énonce là : les différents emplois de « dans le Nom ».

Je n'oublie pas que notre thème est la prière et qu'à l'horizon nous avons le thème du Nom, ou plutôt de «demander (prier)[2] dans le Nom ».

Le thème de la prière (la demande dans le Nom) en Jn 16, 23-24.

Tout ceci se résume assez bien, par exemple, dans ce verset : « Amen, Amen, je vous dis, ce que vous demanderez au Père dans mon nom, il vous donnera. Jusqu'ici vous n'avez rien demandé dans mon nom. Demandez et vous recevrez, en sorte que votre joie soit pleinement accomplie. » (Jn 16, 23-24). La joie estl'un des noms qui désigne la région de la Résurrection, et l'accomplissement plénier désigne également la même région.

Nous rencontrons encore ici le mot de prière et nous allons être soucieux de voir le chemin qui conduit à ce mot-là dans ce passage de Jean. Nous l'avons fait au cours de rencontres précédentes dans une séquence du chapitre 14. Nous sommes désormais dans une séquence du chapitre 16. Nous allons voir si nous retrouvons le même mouvement, si ce que nous avons aperçu se confirme.

Nous verrons comment surgit tout d'un coup le mot de prière, pourquoi il est là. En effet le mouvement de la tige est important à garder pour avoir la posture de la fleur qui surgit, il ne s'agit pas ici de fleur coupée, mais de fleur vivante. Il faut donc tenir un mot qui surgit dans le mouvement du texte, dans sa lancée, dans sa croissance. C'est ce que nous allons faire une fois encore.

Pour d'autres raisons, j'ai déjà cité une fois ou l'autre des éléments de ce passage. Vous allez les reconnaître. Mais plus je fréquente ces textes et plus je suis persuadé que nous sommes loin de les entendre. Et revenir sur un texte, fût-ce dans une autre visée ou perspective ou préoccupation, est susceptible de réveiller des choses que nous n'aurions pas déjà entendues dans une première lecture.

 

Jn 16, 16-28 : le chemin qui va vers la prière

 

Nous sommes donc au chapitre 16.

Lecture du texte.

« Un peu et vous ne me constatez plus et inversement un peu et vous me verrez. Certains disciples se disaient les uns aux autres : "Qu'est-ce qu'il nous dit là ? Un peu et vous ne me constatez plus et inversement un peu et vous me verrez ! Et je vais vers le Père !" Ils disaient donc : "Qu'est-ce qu'il dit ? Qu'est-ce qu'il appelle un peu ? Nous ne savons pas ce qu'il dit." Jésus connut qu'ils désiraient le questionner. – C'est le verbe érôtaô (je questionne): le questionner, l'interroger ou lui demander. Et il leur dit : "Vous recherchez entre vous, les uns avec les autres, sur ce que j'ai dit : un peu et vous ne me constatez plus et inversement un peu et vous me verrez". » C'est la troisième citation explicite de cette phrase. Il ne faudrait pas la prendre à la légère, se satisfaire des traductions qui l'adoucissent. Il y a là une énigme. L'accent est porté sur l'aspect énigmatique de cette parole.

« Amen, Amen, je vous dis que vous pleurerez et vous lamenterez, tandis que le monde se réjouira. Vous, vous serez en tristesse mais votre tristesse deviendra pour la joie. – Je traduis très littéralement La femme, quand elle enfante, a tristesse parce que son heure est venue. Mais quand est né le bébé, elle ne garde plus mémoire de l'affliction à cause de la joie, (à savoir) que soit né un homme vers le monde. Et vous donc maintenant, d'une part vous avez tristesse, inversement je vous verrai et votre cœur se réjouira, et votre joie personne ne vous la lèvera. Et en ce jour vous ne questionnerez en rien. Amen, Amen, je vous dis : ce que vous demanderez au Père dans mon nom, il vous donnera.Demander est le même mot que prier. – Jusqu'à maintenant vous n'avez rien demandé en mon nom. Demandez et vous recevrez en sorte que votre joie soit pleinement accomplie. »

On peut ajouter quelques versets : « Je vous ai dit ces choses en paraboles (paroïmiais) – paroïmiais est un mot difficile à traduire : c'est ce qui est dit "en proverbe" mais avec une signification "en énigme" – Vient l'heure où je ne vous parlerai plus en paraboles et je vous annoncerai au sujet du Père ouvertement (parrêsia). – Parrêsia, un mot qui dit la parole familière, aisée, proche, c'est un mot important – En ce jour, vous demanderez dans mon nom et je ne vous dis pas que je demanderai au Père pour vous, car le Père lui-même vous aime puisque vous m'avez aimé et que vous avez cru que je suis sorti du Père. Je suis sorti du Père et je suis venu vers le monde, inversement je quitte le monde et je me mets en marche vers le Père. »

Aller vers le Père c'est venir vers le monde avec un micron de différence.

► Jean-Marie tu nous as souvent dit qu'aller vers le Père et venir vers le monde c'était la même chose.

Ascension, évangéliaire d'Egbert, 10e s

J-M M : Voilà quelque chose que nous aurons à expliquer. Que Jésus meure, cela peut s'appeler "aller vers le Père". Mais sa mort est la même chose que sa résurrection, peut-être à "un peu près" (un micron près, et il faudra voir ce que c'est que ce micron. Ici, les disciples demandent : qu'est-ce que ce micron ?

Or que Jésus aille vers le Père l'accomplit et le manifeste comme Fils du Père, et du même coup il vient vers nous comme Fils. La véritable venue de Jésus vers nous au sens johannique du terme n'est pas ce qu'on appelle couramment l'Incarnation comme moment de la naissance. Il vient quand il vient comme ressuscité. Et il est reconnu quand il est reconnu dans sa dimension de résurrection. Or, pour qu'il vienne dans sa dimension de résurrection, il nous est bon qu'il s'en aille de son autre dimension, de sa dimension banale : « Il vous est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais, le paraclet – le pneuma,c'est-à-dire la dimension pneumatique du Christ – ne viendra pas. » (Jn 16, 7).

J'ai pris soin de reprendre cela, parce que notre texte dit la même chose, non pas du point de vue du Christ, mais du point de vue de ceux qui le reçoivent : "ne plus le constater", c'est sa mort ; "le voir", c'est le voir dans sa dimension de résurrection. Et ce n'est pas un petit bout de temps et puis un petit bout de temps. C'est"un peu" et "un peu inversement".

C'est la même chose que nous ne le constations plus et qu'il nous soit donné de le voir. Voir est un des noms de la foi chez Jean, c'est reconnaître le Christ dans sa véritable dimension.

C'est une chose que nous avons déjà dite sous la forme suivante : son absentement et sa présence de résurrection, c'est le même. La résurrection n'est pas une sorte de retour qui aurait pour tâche de combler l'absence. Il est absenté, radicalement absenté. C'est l'autre face de sa présence de résurrection.

Nous allons re-situer cela dans l'ensemble des chapitres 14 à 17, puisque tout se tient largement. Vous verrez à quel point se confirme ce que nous avons découvert à propos du chapitre 14, à savoir que : « Si vous m'aimez, vous garderez mes dispositions (ma parole), je prierai le Père et il vous enverra… le pneuma ». Ce sont les deux phrases structurant la totalité de ces quatre chapitres. Cela se confirmera en plénitude dans ce que nous avons à lire ici.

Ceci pour vous dire qu'il faut vraiment beaucoup de soin pour lire ces textes, au point qu'on ne peut même pas se fier aux traductions usuelles, dont beaucoup disent : « Encore un peu, vous ne me verrez plus et puis encore un peu et vous me verrez. » En raison de difficultés inhérentes au texte grec, ces traductions utilisent un même mot pour deux verbes différents dont la signification respective est pourtant essentielle.

Nous avons ici une méditation à une profondeur nouvelle de choses qui ont été déjà dites, et dites au sens banal dans des passages antérieurs au chapitre 16. En effet, ce verset reprend en commentaire la phrase dite aux Judéens en Jean, 7, 33 :« Encore un peu de temps…», où le mot khronos est prononcé, et une autre phrase en Jean 14, 19, à l'intention des disciples, où le même verbe théôreïn, est employé deux fois pour dire voir. Dans ces deux cas nous avons le sens banal, premier, d'une annonce, et ensuite, au chapitre 16, nous avons la méditation de ce qui est recélé dans cette phrase énigmatique de Jn 16, 16.

La place de Jn 16, 16-23 dans les chapitres 14 à 17.

Nous avons commencé l'année en disant que la prière n'était pas une activité qu'il nous chanterait de faire ou de ne pas faire, et que la question n'était pas de savoir si elle se faisait de telle ou de telle façon. En effet la prière désigne l'être même du Christ : le Christ est la prière consistante. Autrement dit toute notre prière a place dans la prière consistante.

Je parle de prière "consistante", mais pour nous la prière c'est du souffle, c'est du rien, ce qui est vrai c'est le sujet. Eh bien non. C'est une chose que nous devons regarder avec attention, précisément à propos du Je christique et du Nom christique.

Donc prier le Père et aller vers le Père, c'est la même chose. De même nous avons vu que venir vers le monde et aller vers le Père, c'est la même chose.

Et rappelez-vous ce que nous commentions la dernière fois : « Si vous m'aimez, vous garderez mes dispositions (ma parole) et je prierai le Père et il vous donnera un autre paraclet (une autre parole assistante). » (Jn 14, 15-16). Nous avons dit que la mention de la prière ici était tout à fait essentielle : c'est le mot même de prière qui importe et non pas qui prie ou à qui s'adresse cette prière. Et à partir de ces deux versets nous avions mis en évidence quatre thèmes dans ce motif musical initial qui régit les chapitres 14 à 17 : l'agapê ; la garde de la parole ; la prière ; et la présence du pneuma.

Par exemple si vous regardez le chapitre 16, vous verrez que les versets 1 à 16 concernent l'envoi du pneuma ; et que les versets 16 à 23 que nous avons lus débouchent sur la prière. Donc deux des quatre thèmes sont décisifs dans le chapitre 16.

Nous avions dit aussi que chaque fois que l'un des quatre thèmes venait en premier, il fallait que mémoire soit faite de deux ou trois des autres, même rapidement ; et quand on passe au thème suivant, celui qui vient d'être traité est remémoré. C'est une écriture très musicale.

Jn 16, 16 : Question de regard. Qu'en est-il de voir ?

► Il y a deux façons de voir au début du texte, car même si ce n'est pas le même mot, ça concerne le regard. Le problème c'est de ne pas tomber dans notre répartition spontanée où il y aurait les yeux de la chair et les yeux de l'âme !

J-M M : En effet il faut éviter la distinction post-platonicienne – en disant cela je la caractérise de façon sommaire – qui régit toute la pensée de l'Occident, à savoir la distinction de l'intelligible et du sensible, de l'âme et du corps. Cette distinction n'a pas lieu dans l'écriture du Nouveau Testament, pas une fois. C'est tout à fait capital si on pense aux lectures qu'on peut faire de l'opposition de la chair et du pneuma (de l'esprit), par exemple, pour prendre le langage paulinien[3].

► Et il me semble que pour arriver à naviguer en dehors de ce qui nous constitue, il faut ruser d'une certaine manière avec les mots !

J-M M : En effet il faut ruser, le mot est très bon, à la mesure où le mot de ruse implique une attente, une patience, la mise en œuvre d'essais en sachant qu'ils ne sont que provisoires. Nous n'habiterons jamais pleinement cette parole parce que nous habitons notre parole native qui est la parole de l'Occident, et en plus de l'Occident moderne, et que pour s'approcher de ces textes-là, ce n'est pas fameux comme position ! Mais ce qui est très intéressant, c'est de le savoir sans en être dépités ! Il y a une distance considérable entre cette Écriture et nos capacités natives d'écoute.

► Il y a chez nous une distinction du voir qui fait jouer l'opposition sensible / intelligible alors que, chez Jean, il y a l'opposition entre un voir qui est charnel, qui est encore enténébré et un autre voir. Le voir charnel est de l'ordre de la constatation et on aurait tendance à le rendre assez proche du sensible, du constat. Mais l'autre voir est de l'ordre de la résurrection, quel est-il ?

J-M M : Ce n'est pas en cela que consiste la différence entre les deux voir chez Jean. On trouve cinq ou six verbes pour dire voir, chez lui. Ils sont particulièrement intéressants à considérer dans leur différence lorsque deux de ces verbes sont amenés à jouer entre eux, à s'opposer d'une certaine façon. Mais lorsqu'ils sont pris individuellement, ils peuvent ne pas faire jouer ces différences.

La distinction ici est entre théôrein (constater) et voir (horân) qui désigne le "voir" au sens plein.  Constater n'est pas une traduction heureuse mais le problème est de trouver un mot qui ne soit pas le mot voir au sens plein. Il ne faut pas nécessairement prendre ce verbe "constater" au sens où nous l'entendons habituellement.

Quand Jean dit au début de sa première lettre : « 1Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et ce que nos mains ont palpé du Logos de la vie – c'est-à-dire de la parole de Résurrection. Et là il faut comprendre que ce n'est pas dans notre mode d'entendre, de voir ou de toucher, et que c'est même, d'une certaine manière, dans un sens fondateur, réservé à l'âge apostolique. Mais attention ! Il y a la suite du texte. – 3Cela, nous vous l'annonçons pour que vous aussi vous ayiez koïnonia (communion) avec nous… 4Et cela nous vous l'écrivons en sorte que notre joie – désormaisc'est à vous et à nous – soit pleinement accomplie. » Entendre, voir, toucher, ce sont des mots du langage de la sensorialité, mais ils ne sont pas voués ici à dire la sensorialité banale. Évidemment, l'instrument d'appréhension est mesuré à la chose à appréhender, et ce qui est en question, c'est la dimension de résurrection, le Logos de la vie.

S'insinue donc ici une différence entre la sensorialité banale et cette sensorialité "spirituelle" qui prend la place de notre distinction du corps et de l'âme. En quoi consiste cette sensorialité spirituelle ? Elle réside dans l'espace ouvert par la parole : je ne vois qu'à partir d'entendre, c'est entendre qui donne de voir.

D'une certaine façon, entendre, voir, toucher tels qu'ils sont employés ici désignent tous l'unique expérience de foi. Mais l'ordre n'est pas du tout indifférent. Autrement dit tout cela est suspendu à l'écoute de la parole qui dit : « Jésus est ressuscité. » Cette parole donne une perspective, donne de voir, et c'est la chose peut-être la plus décisive.

Nous croyons que nous manquons de morale ou de je ne sais quoi : ce n'est pas vrai ! Nous manquons de perspective ! Nous n'avons pas entendu une parole qui donne "perspective".

Donc la parole donne de voir. Cette vue est une "proximité à distance", c'est-à-dire que la "perspective" introduit de la dimension. Et cette dimension s'accomplit dans la vraie proximité, proximité qui, ici, est dans la symbolique du toucher.

Il y a là une sorte d'exercice qui est à reprendre à chaque fois. Et je ne peux pas trouver un mot de notre vocabulaire qui désignerait cette nouvelle région. En effet, tous les mots de notre vocabulaire sont issus d'une expérience qui est celle de l'espace et du temps mortel. L'annonce de la résurrection n'a pas de vocabulaire autre.

La question de la nomination. Qu'est-ce qu'entendre "la" voix ?

► Tout est donc suspendu à l'écoute.

J-M M : Tout à fait. Et c'est là qu'intervient le mot de "nommer", c'est-à-dire que le nom a à voir avec ça. Mais par ailleurs ce nom, en tant qu'il est un nom banal, un nom quelconque, de sa propre vertu, ne nomme pas ! Toute la question de la nomination est posée ici.

Dans un autre groupe nous lisons un livre de Heidegger qui pose lui aussi la question de la nomination. Et c'est incroyable le nombre d'approches communes, peut-être d'ailleurs simplement à cause de l'exigence du questionnement puisqu'il n'est pas du tout soucieux de l'Évangile. Il s'agit de Pour servir de commentaire à Sérénité (fragments d'un entretien sur la pensée)[4] : c'est un dialogue entre un professeur, un savant et un érudit. Heidegger a écrit ce texte dans les années 1944-1945, et il a repris certains éléments dans les années 1955-1960.

La question est : quelle serait une pensée qui penserait en mode propre, c'est-à-dire qui ne serait pas d'avance réduite à être la pensée qui représente et la pensée qui calcule ? Le but d'Heidegger est de chercher. Et il y a un moment où il vient à dire que cela dont on parle, quand on le cherche dans ce cheminement de dialogue à trois, ne peut pas être représenté. C'est-à-dire qu'en lisant cela nous apprenons à lire quelque chose qui ne peut pas être représenté. Autant dire que nous avons l'impression de ne rien comprendre, puisque notre pensée est une pensée qui représente, alors que ce dont il est question ne peut être décrit. Et Heidegger ajoute : « Cela cependant nous pouvons le nommer. » C'est donc une pensée qui est tout entière suspendue à un nom, mais par ailleurs ce nom, en tant qu'il est un nom banal, un nom quelconque, de sa propre vertu ne nomme pas. Donc toute la question de la nomination est posée ici. Il me semble que quelque chose de cette réflexion d'Heidegger peut être utile pour nous lorsque nous traiterons du nom au sens biblique du terme.

Pour être simple, nous avons souvent dit que Jean n'a que des verbes du corps. Ce sont :
– des verbes d'allure : aller, venir, monter, descendre, marcher, courir, entrer et sortir…
– des verbes réputés être des verbes de la sensorialité : voir (avec plusieurs verbes), toucher, manger, boire…

Il ne faut pas oublier que le mot même de pneuma que nous traduisons par esprit dit le vent, dit la respiration ! Il n'y a pas un vocabulaire réservé à la dimension de résurrection et un voca-bulaire pour dire l'expérience ordinaire, mais il y a une autre façon d'habiter les mêmes mots.

► Le voir et le toucher dont tu parles sont suspendus à l'écoute.

J-M M : Oui, et je dirai que c'est vrai même dans notre expérience banale ordinaire. Nous croyons que nous voyons avec les yeux. En fait, nous ne voyons qu'avec des yeux accommodés par la parole. Vous ne pouvez pas savoir à quel point les articulations syntaxiques, la grammaire élémentaire, le sens des mots, prédéterminent notre capacité de voir et notre façon de regarder. Seulement cela nous ne le savons pas ! Autrement dit nous sommes déterminés par la parole, et vous ne savez pas à quel point la parole de notre Occident contemporain détermine ce que nous réputons évident !

Lorsque nous parlerons du Nom lui-même, nous pourrons revenir sur cette fonction de la parole, et sur la prise de conscience de ce qu'on entend une parole qui parle à partir d'ailleurs. En effet si on étudie le Nom dans les deux premiers siècles, on voit qu'il y a le couple onoma-phonê (le nom et la voix). La question est d'entendre la voix, mais pas d'entendre des voix.

L'Évangile, c'est cela : entendre la voix qui n'appartient pas aux voix entendues, la voix qui étonne, d'un étonnement du tonnerre ! C'est cela la voix qui est authentiquement à la fois créatrice et salvatrice, c'est-à-dire celle qui révèle l'insu de notre être, ce que nous ne savions pas avoir capacité à entendre. Cette voix, je  l'entends ou je ne l'entends pas. À quelqu'un qui ne l'entend pas, je ne peux rien prouver. Et à cela de moi qui ne l'entend pas – car il y a quelque chose de moi qui persiste à ne pas l'entendre – je ne peux rien non plus ! Je veux dire par là : si je l'entends, cela ne se fait pas sans moi mais cela ne se fait pas par moi.

Pour nous, la foi est essentiellement aveugle puisqu'il y a la connaissance de raison, et la foi c'est aveugle. Jean, lui, emploie le beau verbe voir pour dénommer ce qui s'appelle pistis (la foi). Quand ce mot est prononcé d'origine, il n'est pas du tout pris dans le rapport déterminatif de sens : foi ou raison. Donc il faut essayer de l'entendre à partir d'où il prend sens.

S'entendre ?

► On a parlé du sens qu'on mettait dans les mots. Est-ce que dialoguer avec quelqu'un ce n'est pas ensemble chercher à trouver un sens dans les mots qui font la vie, un sens qui ne soit pas déterminé à l'avance ?

J-M M : Il y a quelque chose de cela. C'est-à-dire qu'il faut être très modeste et savoir que même quand je crois vous entendre, peut-être que je ne vous entends pas, même si en ce moment j'ai l'impression d'avoir entendu un petit quelque chose de ce que vous dites ! Autrement dit, nous nous méprenons nativement, c'est la condition ordinaire. Il ne faut pas s'étonner du fait qu'on ne se comprenne pas. Il faut au contraire s'étonner que quelquefois, en dépit de cela, nous arrivions à nous entendre un peu ! Bien sûr les mots sont dans les tenants d'un certain nombre de mots voisins qui les co-déterminent. Mais ils sont souvent connotés par l'histoire singulière de chacun. Et là, ce qui joue, c'est leur inscription dans une culture, bien sûr, mais aussi dans l'histoire de chacun de nous à la mesure où elle intervient.

Nous pensons trop facilement que notre discours fabrique de la persuasion, fabrique de l'entente, fabrique de la communauté. C'est le contraire. Cela ne peut que révéler ou réveiller une communauté qui sourdement est déjà là, un point, c'est tout. Et c'est énorme ! Car je n'entends que ce que j'avais à entendre et dans le moment où cela m'est donné de l'entendre. La vertu majeure du dialogue, c'est la longue patience. C'est même la longue patience de l'histoire car il est hautement probable que l'accord, dans ces questions-là, est une unité eschatologique qui n'aura jamais lieu dans l'histoire.

 

Nous avons touché à un certain nombre de questions qui sont importantes pour nous pré-introduire à notre texte. Toutes peuvent être développées en le suivant pas à pas. Nous prendrons le temps qu'il faudra.

 


[1] Vous avez ici la transcription de la septième rencontre sur le thème de la prière, qui a eu lieu à saint-Bernard de Montparnasse le 15 janvier 2003.

[2] Le verbe qui figure dans le texte grec c'est aïtéô (demander, prier).

[3] Voir le message  "Différents sens du mot chair chez Paul et chez Jean ; Jn 3, 6 ; Rm 1, 1-4 ; Jn 1, 13-14 " dans le tag "structures de base" du blog.

[4] Ce texte est paru dans Questions III et IV, édition Tel Gallimard, p. 149-182.