En 2003-2004, dans le cadre des soirées de l'Arbre à Saint-Bernard-de-Montparnasse, Jean-Marie Martin a fait une étude du Notre Père à la lumière de saint Jean, c'est-à-dire qu'il a recherché dans l'évangile de saint Jean des éclats ou des échos du Notre Père. Lors de la première rencontre il avait approché globalement le Notre Père tout en faisant l'étude des différentes versions, lors de la deuxième rencontre il avait lu un extrait du Traité sur la prière de Tertullien, et lors de la troisième rencontre il avait commencé l'étude pas à pas des différentes invocations du Notre Père. Après avoir approché de la demande "Soit ta volonté comme au ciel de même aussi sur terre” qu'il avait rattaché à ce qui précédait, il a détecté que le verbe donner était la source insue du Notre Père, et l'avait donc abordé pour lui-même. Dans la suite des rencontres il avait repris pas à pas les demandes suivantes.

 

 

Chapitre VIII

Notre pain… donne-nous ce jour

 

« Notre pain substantiel donne-nous ce jour. » (Mt 6, 11) Nous étions arrivés là dans notre méditation du Notre Père. Nous avions examiné le verbe donner qui se trouve dans cette mention, mais qui, aussi, éclaire rétrospectivement les demandes ou invocation précédentes et qui prépare les demandes suivantes[1].

J'avais esquissé que le verbe donner qui est au cœur du Pater était le lieu secret d'où la totalité de la prière prenait sa vigueur, son sens. Aujourd'hui je voudrais à nouveau considérer le verbe donner, mais cette fois dans le cadre strict de la demande qui nous retient, il s'y trouve dans des tenants bien déterminés: « notre pain épiousion – mot que je traduis provisoirement par substantiel – donne-nous ce jour ». Voilà un ensemble qui évidemment gagnerait beaucoup à être lu de façon johannique, et il y a un lieu en Jean qui se prête tout à fait à cela, c'est le chapitre 6 qui commence par ce qu'on appelle couramment la multiplication des pains et qui se poursuit par le grand discours sur le pain de la vie.

 

1) Questionner nos répartitions natives sur le pain.

a) Sur quelles distinctions vivons-nous à propos du pain ?

Pour introduire, je pose une question qui se pose de façon tout à fait provisoire : est-ce qu'il s'agit du pain de la boulangerie ? Est-ce qu'il s'agit d'un pain métaphorique qui désignerait par exemple la parole ? On sait en effet que parole et pain sont mis depuis toujours en rapport symbolique. Dans l'esprit de saint Jean, cela peut être "le pain de la vie", une expression qu'on trouve au chapitre 6, et on sait que chez saint Jean, la vie (zoê) c'est toujours la vie ample, la vie éternelle. Est-ce qu'il s'agit d'une métaphore encore plus hardie où le pain c'est Jésus lui-même ? Cela vous paraît peut-être étrange, mais c'est lui qui dit : « Je suis le pain véritable.» Est-ce qu'il s'agit de Jésus dans le mouvement essentiel de sa mort-résurrection, c'est en tant que tel qu'il serait le pain véritable ? « Le pain que je donnerai, c'est moi-même (littéralement ma chair) pour la vie du monde.» Est-ce qu'il s'agit du pain eucharistique et est-ce que nous avons là une demande d'Eucharistie ? Voilà des questions. Nous allons essayer de trouver un lieu de lecture à partir d'où prendre position par rapport aux questions que je viens de poser.

Vous avez entendu des homélies sur les récits de multiplication des pains, et vous pouvez classer les curés en deux catégories : il y a ceux qui prêchent sur la faim dans le monde et ceux qui prêchent sur la messe (l'Eucharistie).

M B : Qu'est-ce qu'on choisirait ?

J-M M : Voilà un beau soupçon. Si on ne choisit pas, on va dire : mais c'est tout ça ensemble. Mais ce n'est pas suffisant non plus.

Il est vrai que cette parole touche aux différentes choses que j'ai évoquées. Mais comment y touche-t-elle et comment se tiennent-elles entre elles ?

En particulier, il faudrait récuser la simple addition comme mes questions le suggéraient tout à l'heure, c'est-à-dire qu'il y ait un sens premier et un sens métaphorique et éventuellement d'autres sens. Comment ces sens s'entretiennent-ils ? Car cela ne laisse pas paisible la distribution que, par jeu, j'ai tenté tout à l'heure.

M B : Pour moi ça revient à la question de la faim.

Du pain et des roses, Ulrika EnglerJ-M M : Oui c'est tout à fait vrai, mais néanmoins on peut poser la question : la faim de quoi ? Probablement que la faim ne peut se définir que par rapport à quelque chose.

Et la faim, par ailleurs dans le texte, elle est dans la forme grammaticale du verbe donner, c'est une demande : « Donne-nous ». Ceci, d'ailleurs, devrait nous donner à réfléchir. Est-ce que c'est la première demande dans le Notre Père ? Est-ce que les mentions qui précédaient étaient des souhaits qui n'étaient pas vraiment des demandes ?  Est-ce que ceci est une demande qui est plus ou autre chose qu'un souhait ? Voilà des questions aussi qui pourraient se poser.

Je rappelle que nous lisons ici le Notre Père aux éclats de saint Jean. Peut-être un jour pourra-t-on se demander quelle est la légitimité d'une telle attitude. Méthodologiquement, ce serait très important de la fonder, de la justifier. Pour l'instant, j'essaie de la mettre en œuvre avant même de la justifier, parce que, pour la justifier, il faudrait savoir de quoi il s'agit, donc il faut déjà avoir tenté d'être dans le mouvement de cette recherche.

Le Pain – je m'attarde encore un peu avant d'entrer dans le mouvement proprement dit – pourquoi pas l'entrecôte : Donne-nous l'entrecôte quotidienne !

► Pour les végétariens ça ne va pas marcher !

J-M M : Oui il y a des végétariens chez nous, mais il y a aussi des cultures qui ne mangent pas de pain.

► Il y a justement le pain qui est l'agneau …

J-M M : Oui, puisque quand on vous présente du pain pour le manger, on vous dit : « Voici l'agneau de Dieu » ![2] 

À propos du pain je remarque que notre langue même dit : "Gagner son pain", ou "gagner sa vie". Est-ce qu'elle le tient de l'Évangile ?

► De la Genèse « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. »[3]

J-M M. Oui, c'est une formule de la Genèse, mais on peut se demander si elle le tient des traditions juive et chrétienne ou s'il n'y a pas quelque chose de plus spontané dans la création d'une pareille formule ? Je ne sais pas.

b) Comment entendre le mot "pain" dans un autre registre ?

Ce qu'on peut dire c'est que le pain désigne ici la nourriture. Chez Jean ces deux mots pain et nourriture s'échangent l'un pour l'autre, par exemple quand Jésus dit : « Le pain (artos) que je donnerai c'est ma chair…. Ma chair est une vraie nourriture (brôsis) » (Jn 6, 51-55).

Jésus devant la foule affamée, Berna LopezDonc la nourriture, ici, n'est pas considérée comme quelque chose de secondaire. C'est probablement nous qui sommes plutôt nantis par rapport à beaucoup ! La nourriture est quelque chose de tout à fait essentiel. Ça nomme quelque chose comme l'entretien même de la vie, c'est-à-dire c'est de la définition même de la vie. Car la vie est donnée mais elle demande à être entretenue. La respiration, la manducation, l'éducation et beaucoup d'autres choses… sont de la définition de la vie. Quand Jean dit "le pain de la vie", il garde cette idée fondamentale et, en même temps, d'après le sens du mot de vie généralement chez lui, évidemment il y a signe vers la vie haute, la haute vie.

On pourrait presque dire que l'homme est l'animal qui mange le pain, ceci au moins dans certaines cultures. On lit par exemple dans l'Évangile de Philippe, un évangile apocryphe et légèrement gnosticisant du IIe siècle, que dans le paradis terrestre, il y avait des arbres qui étaient nourriture pour les bêtes, mais il n'y avait pas de pain car il n'y avait pas encore l'homme[4].

En effet, c'est une chose étrange, le pain, ce n'est pas une chose "de la nature" comme nous disons, c'est une chose faite[5], une chose qui nécessite des éléments : de la farine, du sel, de l'eau, du feu, qui nécessite une action pour pétrir, pour prêter au feu, pour retirer du feu, pour rompre, pour donner, pour manger. Sous ce rapport-là, le pain a cette fonction éminente d'être ouvert sur quelque chose que nous appellerions la culture en la distinguant de la nature, distinction qui ne vaut que ce qu'elle vaut pour le moment dans lequel elle le vaut dans l'histoire de la pensée humaine, mais c'est la nôtre !

Par ailleurs l'homme c'est celui qui a la parole, mais la parole n'est pas à entendre simplement comme l'expression d'un sentiment, d'une idée, d'une opinion, ni comme un simple instrument de communication car c'est loin d'être l'essence de la parole. Et comme le pain, la parole est l'entretien de la vie. La parole est le lieu de l'homme, il y a homme dans la parole – c'est pourquoi, « si vous demeurez dans ma parole…» – c'est vrai de toute parole  La parole est ce qui tient l'homme en tant qu'homme, elle est ce qui l'entre-tient.

C'est d'ailleurs très intéressant que le verbe entretenir se dise à la fois de la parole – avoir un entretien, s'entretenir – et puis de l'entretien au sens de la tenance en permanence dans l'être. Cela tient tout simplement à l'extrême ampleur et richesse du verbe "tenir" dont nous avons si souvent parlé, et qui est un verbe du toucher, dont la racine est ten, soit sous la forme tendre, soit sous la forme tenir.

On pourrait aussi, à propos de la faim (orexis) se poser des questions sur la stricte distinction de ce qui serait de l'ordre du boulanger et de l'ordre spirituel. Et déjà il y a des modes de la faim ou du manque de faim qui ont une ambiguïté entre ce que nous appelons le physiologique et le psychologique. Je parle ici de l'an-orexie. Orexie, c'est le mot même de  faim.

Pour l'instant, petitement, par touches précautionneuses, nous essayons de mettre en question et en péril les strictes et claires divisions ou distinctions que j'indiquais au début.

●   Aller du côté du signe et non plus de la métaphore.

multiplication des pains, Misereor, Alemayehu BizunehQuand nous avons posé la question du sens métaphorique, une réponse plus subtile aurait été de dire que, si ce n'est pas une simple métaphore, c'est quelque chose comme un rapport fondamental de signe. C'est un peu la question que traite saint Jean dans le chapitre 6, et il en traite d'une façon qui récuse cette suggestion en même temps qu'elle lui laisse un sens possible. Tout est dans la question du signe. Comment entendre le signe (sêméion) ?

Nous savons que si le Jésus des historiens fut éventuellement un thérapeute, c'est-à-dire qu'il a effectivement guéri, le récit de cette guérison n'a pas pour but de donner des recettes thérapeutiques. Par exemple quand il a guéri l'aveugle de sa cécité native, saint Jean a présenté la scène comme dévoilant la situation aveugle de l'humanité native et indiquant, annonçant d'où vient la lumière dans un sens extrêmement large. Tout l'Évangile est témoigné comme cela.

Ceci repose la question : que fait un historien quand il fait le tri entre ce qui relève du psychologiquement vraisemblable – car c'est le critère –, et ce qui relève des interprétations surajoutées qui seraient celles des témoins au sens des évangélistes. Chacun met en œuvre la procédure qu'il veut, mais néanmoins celle-ci est une procédure qui ne fait pas droit au texte, c'est une procédure qui déchire le texte en fonction de préjugés qui sont les nôtres sur le rapport du fait et de la pensée interprétative. Il y a infiniment de présupposés et de non-dits dans cette attitude. Et ce sont ces présupposés non-dits qu'il faudrait, en premier lieu, critiquer, examiner. Moins c'est concordiste[6] au sens traditionnel du terme et plus c'est subtilement concordiste par rapport au questionnement non questionné, plus subtilement c'est concordiste avec le questionnement de l'Occident moderne qui n'a pas conscience de sa petitesse, de sa factivité, d'être un moment de l'histoire de la pensée.

Si je dis que c'est ceci et ceci, toute la question est de savoir quel est le rapport intime qui rend possible que ce soit ceci et ceci. Et la perception de ce rapport intime n'est pas facilement à notre portée. C'est pourquoi la question est plus facile à poser qu'à répondre. Et néanmoins c'est ce qu'il faut faire si on veut entendre la parole sans la triturer à notre gré.

 

2) Le pain de ce jour.

Deux précisions sont données à propos de ce pain. Il est d'abord épiousion[7], mot que j'ai traduit par "substantiel", mais quand je traduis ainsi, je fais quelque chose de très approximatif et qui, peut-être, n'est pas définitif. Les différentes traductions latines, françaises, anglaises disent : notre pain quotidien, la version actuelle de Vatican II : notre pain de ce jour. Nous disons « Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour » et cette redondance du aujourd'hui et de ce jour, m'intrigue : de ce jour pourrait-il être entendu du jour comme de l'heure, du jour qui vient, c'est-à-dire de la résurrection ?

En Mt 6 le pain est donné sêmeron[8] (ce jour), ce qui est traduit par "aujourd'hui" dans la version de la liturgie. "Ce jour" c'est Le jour, c'est mon jour, le jour qui est la saison de l'accomplissement. Le Christ est le jour, il est ce jour, le jour eschatologique.

●   Les deux moments de la création.

 Seulement, il faut bien savoir que, chez saint Jean, le jour eschatologique est déjà maintenant. C'est-à-dire que, d'une certaine façon, nous sommes dans le jour eschatologique car nous sommes dans le septième jour de la création. Bien sûr, nous sommes dans le retour de l'octave, mais nous sommes dans le septième jour. Vous vous rappelez, c'est un thème que nous avons rencontré : il y a les six jours de la déposition des semences, et le septième jour cesse la déposition des semences et commence la croissance. Or le Dieu est celui qui, non seulement donne la semence, mais fait croître la semence jusqu'à son accomplissement.

Autrement dit, tout ce que nous appelons l'histoire de l'humanité est dans ce septième jour qui est le jour de la croissance de ce qui est déposé séminalement en Dieu dans les six jours. Il y a deux œuvres qui ne sont pas des œuvres de fabrication, à savoir la déposition des semences et la croissance. C'est le Dieu qui fait croître, et cette tâche est justement dévolue au Christ. Cette lecture de la Genèse est déjà indiquée dans Philon d'Alexandrie. C'est un juif qui vit à Alexandrie et qui est à peu près contemporain de Jésus, il a laissé une œuvre considérable qui introduit la Bible hébraïque dans le monde grec.

●   Référence à Jn 5 : l'œuvre du dernier jour.

CJésus donne le pain à toute l'humanitéette lecture des deux œuvres de Dieu se trouve aussi chez saint Jean, au chapitre 5. Jésus guérit un jour de shabbat. On l'accuse, bien sûr, mais pas simplement pour des raisons de formalisme, car ce n'est pas ça qui est critiqué. Ce qui est mis en question par le Christ, ce sont vraiment les assises symboliques puissantes dans l'Écriture. Le Christ les revisite en s'appuyant sur cet Ancien Testament et il dit : « Le jour du shabbat, mon Père œuvre et moi j'œuvre aussi » (D'après v. 17). Le jour du shabbat, le Père œuvre ? Oui ! En effet c'est la lecture déjà juive qui dit que les six jours, il y a la déposition des semences mais que le septième jour, c'est là une autre œuvre. Ce qui cesse, c'est l'œuvre de déposition : ce n'est pas “Dieu se repose”, c'est le verbe katapaueïn (cesser). Il y a donc cessation (anapausis), et commence une autre œuvre qui est l'œuvre de la croissance : « moi, j'œuvre et donc je guéris le jour du shabbat ». Autrement dit, il s'agit ici d'un symbolisme profond qui est impliqué dans cela. Encore une fois, la critique de Jésus n'est pas une simple critique du conformisme de gens qui disent que le jour du shabbat il ne faut pas marcher plus de tant de verstes etc. Ce n'est pas cela qu'il critique.

Donc, ce jour. Bien sûr, il y a une tension à l'intérieur même de ce jour parce que toute l'histoire de l'humanité est portée par une présence secrète de l'eschaton (de ce qui est dernier), mais de l'eschaton qui n'est pas encore révélé. La révélation de l'eschaton, c'est la moisson, c'est l'eschatologie au sens plus strict du terme, c'est la fin du septième jour.

Et si on entre dans la mystique du huitième jour, l'eschaton c'est le huitième jour qui est le retour du premier, c'est-à-dire du jour un. C'est la mystique qui justifie le dimanche, qui est ou le huitième jour ou le premier comme le dit Justin : « Le jour qu'on appelle le jour du soleil, tous, de la ville et de la campagne se rassemblent en un même lieu […] parce que c'est le premier jour où Dieu, tirant la matière des ténèbres, créa le monde et que ce même jour, Jésus-Christ, notre sauveur, ressuscita des morts. »  Donc vous avez ici quelque chose qui ouvre ce qui sera une mystique du dimanche, une mystique du huitième jour.

 

3) Méditation à partir de Jean 6.

Ceci dit, il serait temps d'ouvrir le chapitre 6, non pas du tout pour le lire, il est long, non pas du tout pour le méditer dans le détail, mais pour ressaisir certains points[9].

a) Le pain c'est l'homme, il ne s'achète ni ne se gagne (Jn 6, 5-6 et 70-71)

Ce chapitre s'ouvre, je le disais, par le récit qu'on appelle la multiplication des pains.

où achèterons-nous des pains, Bernardo StrozziJe répète une chose que nous avons déjà traitée, mais ce chapitre s'ouvre par la question que Jésus pose à Philippe : « Où achèterons-nous des pains pour que ces gens mangent ? » (D'après v. 5). Cette question est mise dans la bouche des disciples dans les synoptiques, elle est mise ici dans la bouche de Jésus lui-même, elle a donc une signification particulière. Elle signifie qu'il s'agit de faire prendre conscience à l'interlocuteur de la question secrète qui est en lui. En effet, c'est explicitement ce qui est ajouté : « 6Il dit ceci en le tentant car lui savait ce qu'il allait faire ». Ce n'est donc pas une question qu'il se pose pour lui-même, c'est une question qui est pour tenter. Tenter, ici – c'est à dessein que je choisis un mot dur, mais je dirai pourquoi – c'est éprouver. Et éprouver c'est faire prendre conscience de la question qu'on n'a peut-être pas encore formulée mais qu'on formulerait, car c'est un thème important chez Jean que Jésus sait ce qu'il y a au cœur de l'homme.

Ce verbe, peirazein (tenter, éprouver) est un verbe que nous allons retrouver parce qu'il est très complexe, il a une longue histoire, il a des sens multiples. Nous le retrouvons dans : « Ne nous introduis pas dans la tentation (peirasmon). » Donc nous reviendrons sur les significations multiples de ce que veut dire tenter ; et pourquoi cela a besoin d'être pris en considération et ce n'est pas par hasard. En effet déjà au chapitre 4 les disciples étaient partis acheter des nourritures, ce qui fait que Jésus est seul et parle avec la Samaritaine, et quand les disciples reviennent avec leurs provisions, ils disent : « Rabbi mange ». Or justement il répond : « J'ai à manger une nourriture que vous ne savez pas » et c'est là que nous trouvons ce mot de volonté. Or tout ceci est fait pour mettre en évidence un verbe qui est un verbe central dans le chapitre 6 et qui est le verbe donner : le pain, ça ne se vend pas, ça se donne ; ça ne s'achète pas, ça se reçoit. Le lieu auquel je fais allusion, c'est le verset 51 que j'ai déjà cité de façon anticipée : « Et le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde », c'est moi-même pour la vie du monde.

●   Les figures de Judas (Jn 6, 70-71) et de Marie-Madeleine (Jn 20).

Le chapitre 6 se clôt par la figure de Judas qu'évoque Jésus lui-même : « Il y en a un parmi vous qui est un diabolos. 71Il parlait de Judas, fils de Simon l'Iscariote. Celui-ci, en effet, devait le livrer ». Judas, c'est celui qui vend l'homme. Cet épisode de la vente de Jésus pour trente deniers se trouve seulement dans les synoptiques. Chez Jean il est sous une autre forme, mais que Judas tienne la bourse et qu'en plus il soit voleur, ce sont deux choses. Qu'il soit voleur n'a pas grande importance, mais tenir la bourse, oui, car ceci désigne la région de l'argent, la région où il y a des choses qui sont substituables, quantitativement, échangeables. Nous avons dans tout ceci la révélation que l'homme, en vérité, désigne ce qui peut "se donner" et ce qui ne peut pas s'acquérir, se prendre, s'acheter.

Prenez et mangezNous avons un équivalent, dans un autre vocabulaire, lors de l'apparition à Marie-Madeleine, où elle cherche un corps, un corps qu'elle puisse enlever : « Où l'as-tu posé… que je puisse le lever » (d'après Jn 20, 15), un corps maniable, un corps disponible, un corps dont on dispose, qu'on soit habilité à prendre. Or rien n'est prenable que dans la parole qui donne. C'est pourquoi la parole de Jésus, « Mariam », lui ouvre les yeux, lui fait le reconnaître… Et c'est aussi le fondement de la parole qui dit : « Prenez et mangez ».

La parole est instauratrice du voir, nous l'avons dit combien de fois, et nous en avons un exemple ici puisque c'est la parole qui l'éveille à voir, à reconnaître et à toucher. C'est pourquoi la parole « ne me touche pas » signifie : « ne me touche pas encore car je ne suis pas encore monté... » La résurrection n'est pas encore pleinement accomplie tant que… « Va vers les frères et dis-leur… » Le toucher qui est apparemment le plus élémentaire, dans un certain langage, des sens humains, est, pour cette raison précisément, susceptible d'être le symbole du plus élevé. Le toucher est eschatologique.

●  Le miraculeux de l'ordinaire.

Donc, le pain, c'est l'homme. L'homme, ça ne s'achète pas, ça ne se vend pas ; le pain, ça ne s'achète pas, ça ne se vend pas. Et je pourrais dire : le pain, ça ne se gagne pas en dépit de l'expression "gagner son pain". Voyez-vous, c'est une expression que j'ai entendue dans les lieux où je commentais le Notre Père de façon très élémentaire, mais c'était très intéressant aussi. Le Notre Père faisait beaucoup de difficultés. En effet, ce sont des paroles qui sont difficiles pour nous et, en particulier « Donne-nous notre pain » faisait difficulté : « Mais Monsieur, mon pain, je le gagne, je ne le mendie pas.», ce à quoi il serait intéressant de répondre que, si je le gagne, c'est qu'il m'est donné de pouvoir le gagner. Donné de pouvoir le gagner. Et c'est quelque chose qui, aujourd'hui, peut parler à beaucoup de gens parce que, justement, ce n'est pas le moment où il est donné à tout le monde de pouvoir gagner son pain. C'est, du reste, profondément significatif de quelque chose d'essentiel.

LeMultiplication des pains, codex d'Egberts miracles ne sont pas faits pour être des miracles. Les miracles sont faits pour révéler le miracle de l'ordinaire. C'est l'ordinaire qui est miraculeux. Qu'il me soit donné de pouvoir gagner mon pain, c'est la création dans le grand sens du terme, et c'est cela qui est miraculeux.

Dans un autre registre, les grandes matriarches sont des stériles. Pourquoi ? parce que ce qui est miraculeux, c'est la fécondité normale. Mais, parce que la fécondité normale est devenue ordinaire, c'est-à-dire qu'on n'y prête pas attention, on a besoin de noter que c'est Dieu lui-même qui donne la fécondité normale. C'est la signification des stériles. Et c'est la signification de la multiplication des pains ou de la manne au désert dont il est question, justement dans le chapitre 6. Donc tout ceci autour du don et de la gratuité.

●  Mendiant de pain[10].

Nous retrouvons cette idée que c'est le verbe donner qui régit l'ensemble du Notre Père : ce n'est qu'à partir de la signification du verbe donner, c'est-à-dire dans la découverte que tout ce qui est essentiel est de l'ordre du don, ce n'est que dans cette considération que la posture de demande prend son sens. Voudrait-on l'appeler même "mendicité" que ce ne serait pas du tout gênant. Mendier ce qui ne peut être que donné, et non pas le gagner, c'est le plus normal, c'est même la prise de conscience de la pauvreté fondamentale qui est l'autre aspect de la véritable richesse. En effet, une façon de manquer ce qui est essentiellement donné, c'est de vouloir le gagner, vouloir le mériter ou le prendre.

Par là je réponds à une difficulté mais en même temps, il faudrait ne pas tirer des conséquences perverses de ce que je dis. Ceci n'exclut pas que je fasse tout pour gagner mon pain, à condition que je sache que, pouvoir le faire et le faire, cela m'est donné. C'est donc la conscience profonde de ce que, ultimement je suis donné à moi-même. Quel est mon rapport à moi-même nativement ? C'est de me trouver là par hasard. Qu'en est-il en vérité de mon rapport de moi à moi ? C'est un rapport de don et non un rapport de captation ou de garde serrée et protectionniste, de maintien de moi-même à moi-même dans l'espace d'une peur de se perdre. Or la qualité d'espace de moi-même à moi-même est déjà de l'ordre du don.

b) La question des signes chez saint Jean (v. 25-30).

voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du mondeRevenons au chapitre 6. Après deux courts épisodes maritimes sur lesquels nous ne nous venons pas, qui ont néanmoins une signification importante dans la structure du texte, lorsque, au verset 25, les gens retrouvent Jésus de l'autre côté de la mer, ils lui disent : « Rabbi, quand es-tu venu là ? 26Jésus leur répondit et leur dit : Amen, amen, je vous le dis, vous me cherchez la réponse de Jésus interprète la question, question qui s'est traduite en mouvement : où est-il, on le cherche, on traverse la mer vous me cherchez non pas parce que vous avez vu des signesvoilà la notion de signe – mais parce que vous avez mangé des pains et que vous êtes rassasiés. 27Œuvrez non pas la nourriture périssable mais la nourriture qui demeure en vie éternelle que le Fils de l'homme vous donnera. car c'est lui que le Père a scellé". »

Il y a ensuite un petit passage très intéressant : « 28Ils lui dirent donc : “Que ferons-nous pour œuvrer les œuvres de Dieu ?” 29Jésus répondit et leur dit : “C'est ceci l'œuvre de Dieu, que vous croyiez à celui qu'il a envoyé”. » Il n'y a pas d'autre œuvre que croire. De même, dans un autre passage de Jean : il n'y a pas d'autre péché que de ne pas croire. Pas d'autre !

On reconnaît la thématique essentiellement paulinienne, mais qui est ressaisie dans cette lecture johannique, et dans un langage et un vocabulaire qui est proprement johannique. Il y a là, à la fois dans la similitude profonde et dans la différence des expressions thématiques, quelque chose de très troublant. On touche à l'essentiel de l'expérience christique telle qu'elle se donne à être témoignée dès l'origine dans des langages aussi différents que celui de Paul et celui de Jean, sans compter les synoptiques si vous vous donnez la peine de les lire.

 « 30Ils lui disent : “Quel signe fais-tu… –Allons bon ! Ils viennent de voir la multiplication des pains ! Quel signe fais-tu… Cela paraît très étrange. C'est ce qui ouvre la question proprement johannique : quelle est la fonction du signe ? Qu'est-ce que voir un signe ? La multiplication des pains, cela ne fait pas problème. Il y a des pains, ils sont là, c'est bien ! 

Quel signe fais-tu pour que nous voyions et croyions en toi ? Qu'œuvres-tu ? » Ici, ce qui est très important, c'est l'ordre des choses. Nous n'avons pas affaire à un hendiadys, comme c'est fréquent : deux verbes qui disent la même chose. Mais ici, c'est bien deux verbes qui disent deux choses différentes : pour ces Judéens, il faut premièrement voir pour croire, il faut premièrement voir pour entendre, entendre ce qu'il en est du sens de la chose ; alors que chez saint Jean, c'est entendre qui donne de voir, c'est la parole qui ouvre l'espace du voir. On voit déjà ici l'importance de la critique du signe et, en même temps, l'usage positif que Jean fait ailleurs du mot de signe.

Les exégètes n'ont pas de grandes difficultés. Ils disent : chez Jean, il y a toute une série de thèmes qui sont des critiques du signe, et puis il y a d'autres passages où les signes sont… La critique est même plus forte dans les synoptiques, puisqu'il est dit en Mt 12, 39-40[11] : « Une génération mauvaise et adultère recherche un signe : il ne lui sera pas donné d’autre signe que le signe du prophète Jonas. En effet, de même que Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre du poisson, de même sera le Fils de l'homme…», donc il n'y a pas d'autre signe que la Résurrection. Mais, chez saint Jean, le signe peut être affecté négativement, comme ici au chapitre 6, ou, au contraire, il peut être affecté positivement : Cana est un signe, c'est le premier, et il y en a un deuxième signe, un troisième, donc en plus il les compte ![12] Et donc pour saint Jean les exégètes expliquent cela facilement : il y a deux auteurs, un auteur qui est pour et un auteur qui est contre. Pas du tout ! S'ils disent cela, c'est l'erreur. Non seulement c'est l'erreur mais c'est la déperdition, ce n'est pas lire le texte, ce n'est pas voir que tout le débat est à l'intérieur même de cette apparente contradiction : c'est l'enjeu même du texte[13]. C'est vrai que j'ai la victoire facile, parce que c'est évident ici, mais méthodologiquement ça vaut pour plus que ce que j'en dis maintenant.

c) Le don de la manne et le don du pain véritable venu du ciel (v. 31-35).

La manne au désertEt alors ils argumentent tout naturellement : « 31Nos pèresil s'agit des pères de l'Exode – ont mangé la manne dans le désert, selon ce qui est écrit : “Il leur a donné à manger un pain venu du ciel” Jean va méditer le mot de pain, le mot de descendre du ciel, le mot de donner et le verbe manger. Cette citation fournit le vocabulaire fondamental du chapitre 6. Cette citation est dans la bouche des interlocuteurs – 32Jésus leur dit donc : “Amen, amen, je vous le dis, ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel, mais mon Père vous donne le pain venu du ciel, le véritable. 33Car le pain de Dieu est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde. »

Bien sûr, la parole de Jésus a ici une signification d'une lecture négative de l'épisode de la manne, alors que chez saint Paul vous trouvez une lecture positive, par exemple : « 1Nos Pères ont tous été sous la nuée… 3ils ont tous mangé la même nourriture pneumatique 4et ils ont tous bu la même boisson pneumatique…» (1 Cor 10), c'est tout de suite intégré positivement. Ici, c'est la différence qui est notée. Mais ce n'est pas le sujet profond du texte.

Voici que se découvre ici un sens du mot de pain qui doit se déployer, qui sera repris jusqu'à la phrase la plus fondamentale : « 51Le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde». Auparavant, nous lisons : «34Ils lui dirent donc : “Seigneur donne-nous toujours de ce pain”. 35Jésus leur dit : “Je suis le pain de la vie”. » C'est la première mention de cette phrase : « Je suis le pain de la vie ». Le Père donnera le pain véritable, le pain.

Il nous faudrait ici, à nouveau, indiquer la nécessité de revenir sur un champ de méditation. Nous étions partis depuis fort longtemps sur le caractère très étrange des affirmations comme celle-ci : « Je suis le pain », « Je suis la porte », les multiples « Je suis »johanniques, en particulier quand les je suis sont, comme ici, affublés d'un attribut : le pain, puisque grammaticalement le pain est un attribut dans « Je suis le pain ». C'est ce qui avait été à l'origine de toute notre réflexion sur le "Je" christique[14]. Tout cela serait à remémorer.

Mais ce que je veux noter ici, c'est « Je suis le pain », et non pas seulement le pain, mais le pain véritable ou vrai, alêthês ou alêthinos ;on trouve les deux mais je pense qu'il n'y a pas grande différence chez Jean. Or Jésus n'est pas un individu qui dit : moi, je suis le pain, ce n'est pas possible. Entrevoir ce qu'il en est d'être le pain, c'est cela qui peut nous donner quelque sens de ce que peut vouloir dire "Je" quand il est employé dans sa dimension christique de résurrection. "Je" est le mot le plus mystérieux. Ce n'est pas le pain, c'est "Je"  qui fait problème.

Le pain "véritable". Très curieusement, la question se posera très tôt de savoir si Jésus était véritablement un homme. C'est toute l'hérésie docète. La première difficulté par rapport à Jésus n'a pas été de se demander s'il était Dieu, la première difficulté a été de se demander s'il était véritablement un homme. Ce à quoi les Pères de l'Église répondirent : absolument, il est un homme, il est vraiment un homme. Seulement ça, c'est l'envers de la question johannique. La question, chez Jean, n'est pas de savoir s'il est un homme comme nous, mais précisément de savoir en quoi il n'est pas un homme comme nous. C'est la première question, la question porteuse. Être véritablement un homme n'est pas la même chose que d'être l'homme véritable, le pain véritable ou l'homme véritable. En un certain sens, Homme est un des noms éternels de Jésus.

Je ne dis pas que cette considération que je viens de faire épuise ce que nous appelons la question de l'Incarnation. Je dis que ça en est le point de départ. Le Christ est Logos et il est Anthropos, deux noms éternels du Fils monogène (du Fils un). Et dans l'ordre, c'est d'être parole qui lui donne d'être Homme, l'Homme que, précisément, individuellement nous ne sommes pas. Il faut voir que ce que nous nommons l'Incarnation demande à être médité comme la Passion du Christ. Par exemple « Le Logos (la parole) fut chair » (Jn 1, 14) ne désigne pas ce que la théologie classique appelle l'Incarnation comme union d'une nature divine et d'une nature humaine car, chez saint Jean, la question ne se pose pas puisque le concept de nature n'a aucun sens chez lui. « La Parole fut chair », c'est l'homme donné : dans tous les cas le mot sarx (chair) désigne l'homme précisément dans sa faiblesse, et dans le cas du Christ, il le désigne précisément dans sa faiblesse acquiescée, dans sa faiblesse voulue[15]. Autrement dit, « le Verbe fut chair », c'est la Passion, la Passion qui a en elle la Résurrection. Car la Résurrection n'est pas quelque chose qui survient après coup, la Résurrection n'est que la manifestation de ce qui est contenu dans le mode donné de mourir de Jésus. Ceci est au cœur de l'Évangile.

Ils le reconnurent à la fraction du pain, Berna LopezCe développement se trouvait au chapitre 10, à propos « 17Le Père m'aime pour cela que je pose ma psychê en sorte qu'en retour je la reçoive. 18Personne ne me l'enlève mais moi, je la pose de moi-même. J'ai capacité de la poser et capacité de la recevoir en retour c'est deux façons de dire la même chose. » Et l'intelligence ultime est en ceci que, si quelque chose est de soi de l'ordre du don, non pas occasionnellement, mais de soi de l'ordre du don, plus ça se donne, plus ça se garde. Quelque chose ne se garde comme étant de l'ordre du don que pour autant que ça se donne.

Cette réflexion est dans la ligne aussi de la grande descente paulinienne du Christ en Philippiens 2 : « comme image de Dieu – c'est-à-dire comme présence vive de Dieu, ce n'est pas un décalque, présence qui est le donné à voir – il n'a pas retenu.. » Et c'est précisément parce qu'il est image de Dieu qu'il ne cherche pas à prendre ou à retenir ou à garder ce qu'il est, mais qu'il se vide de lui-même. « C'est pourquoi Dieu lui a donné gracieusement le Nom…»[16]

C'est cette respiration intime qui est dans l'intelligibilité même du verbe donner tel que dans l'Évangile, donner qui est, dans ce cas, le garder, garder qui donne et donner qui garde, c'est le lieu fondamental de l'Évangile. D'où vous apercevez ici à nouveau l'importance de ce verbe donner : je donne ma vie, je la donne. Ailleurs : «Personne n'a plus grande agapê que celui qui pose sa psychê (celui qui donne sa vie, qui se donne lui-même) pour ses amis. » (Jn 15, 13).»  Le mot de don a ici un sens tout à fait insigne. C'est de ce don-là qu'il parle puisque nous lirons plus loin : « 51Le pain que je donnerai, c'est ma chair (moi-même)…», précisément dans mon acte de don. Donner et ma chair, c'est, au fond, deux mots qui disent la même chose.

Nous apercevons ici des rapprochements, des attouchements, des aboutements de mots qui ne sont pas selon notre usage et qui sont constitutifs d'une écriture comme celle-là.



[2] C’est cette proclamation que le prêtre répète à la Messe, avant la communion au corps du Christ, tout en montrant une hostie censée être du pain : « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». Sur le symbolisme mis en jeu, voir le message Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde .

[3] « A la sueur de ton front tu mangeras du pain jusqu'à ce que tu retournes à la terre puisque tu en es tiré, car poussière tu es et à la poussière tu retourneras. » (Gn 3, 19)

[4] « (15) Avant que le Christ ne vînt, il n’y avait pas de pain dans le monde. C’est comme le paradis, le lieu où se trouvait Adam : il contenait de nombreux arbres en guise de nourriture pour les animaux, mais il ne contenait pas de blé 10en guise de nourriture pour l’homme. L’homme se nourrissait comme un animal. Mais lorsque vint le Christ, l’Homme parfait, il apporta le pain du ciel afin que l’homme se nourrisse de la nourriture de l’homme. » (Évangile de Philippe)

[5] A la liturgie il est bien précisé : « Tu es béni, Dieu de l'univers, toi qui nous donnes ce pain, fruit de la terre et du travail des hommes ; nous te le présentons ; il deviendra le pain de la vie. »

[6] Méthode de lecture qui consiste à interpréter la Bible en la mettant d'accord avec les données de la science.

[7] Le mot épiousios n'existe qu'ici, et on ne sait pas d'où vient le mot "quotidien" qui sert à le traduire dans la version de la liturgie. Deux origines lui sont en général trouvées, J-M Martin traduit par "substantiel" qui est la première : 1/ epiousion est formé de epi (sur) et de ousia (essence). D’où le sens de substantiel, et certains Pères de l’Église disent "supersubstantiel" 2/ pour ceux qui connaissent bien le grec, la première solution ne va pas, et dans épiousion le i ne se rattache pas à epi mais à iouson, c'est donc un adjectif qui dérive du participe présent d'épeimi (aller sur, aller à), en grec classique et dans les Actes on trouve le mot épiousia : hè épiousia hèméra, c'est le jour qui vient, c'est-à-dire le lendemain. Saint Jérôme le rattache aussi à l’araméen: « Dans l’Évangile dit "selon les Hébreux" au lieu de "supersubstantiel", j’ai trouvé mahar, c’est-à-dire "du lendemain", d’où le sens : “Donne-nous aujourd’hui le pain du jour qui vient”, c’est-à-dire "à venir" » (Commentaire sur Saint Matthieu livre I. SC 242)

[8] Là il y a une différence entre Matthieu et Luc : en Mt « ton arton hêmôn ton epiousion dos hêmin sêmeron (ce jour) » et en Luc : «ton arton hêmôn ton epiousion didou hêmin to kath' hêmeran (chaque jour).»

[9] Le chapitre 6 de saint Jean est longuement médité dans la session Pain et parole (tag  JEAN 6)

[10] Cette partie vient d'une session sur le Notre Père qui a eu lieu à Nevers. Le titre "mendiant de pain" évoque un autre titre : "mendiant d'amour".

[13] « Concernant l'évangile de Jean, il y a plus de 100 conjectures, mais la plus connue est celle de Marie-Émile Boismard, selon laquelle un texte primitif se serait développé en incorporant des matériaux divers, les auteurs successifs appartenant à un même milieu qu'on appelle le milieu johannique. C'est une question qui peut être intéressante pour un historien. Mais c'est une question qui est nulle pour nous. “Pour nous” : J'appelle nous ici ceux qui lisent l'évangile dans un contexte ecclésial. » (J-M Martin)

[14] La transcription de la série de rencontres sur le Je christique paraîtra d'ici quelques mois sur le blog.

[16] Voir un peu plus d'explications sur Ph 2 au chapitre VII, et aussi dans Ph 2, 6-11 : Vide et plénitude, kénose et exaltation .