Le temps nous le pensons chronologiquement. Or dans la Bible le thème de "celui qui vient" est très important : c'est le thème de l'attente du Messie, et aussi le thème du précurseur : quand le Christ vient, il est précédé par Jean-Baptiste... La relation père-fils elle-même (ou la relation toi-moi) n'est pas sans lien avec la temporalité...

Jean-Marie Martin (cf. Qui est Jean-Marie Martin ?) nous invite par exemple à méditer phénoménologiquement la situation de l'être précédé.

Voici sur ce sujet des extraits de deux cycles de rencontres qu'il a animés au Forum 104 à Paris : "La Nouveauté christique" ; "Plus on est deux, plus on est un" dont les transcriptions figurent sur le blog. Il y a un troisième texte qui est extrait d'une rencontre sur la Pain de vie (Jn 6), au moment des questions-réponses.

      « Je ne sais que trois jours : hier, aujourd'hui et demain ;
         Mais quand hier reste caché dans aujourd'hui,
         quand demain disparaît, je vis un jour semblable
         à celui qu'avant d'être je vivais en Dieu. »
      (L'errant chérubinique, trad. Roger Munier, Arfuyen 1993, p.111

 

I – Réflexions sur le temps

Extrait de "La Nouveauté christique"

 

sablierAvant et après. Le Baptiste précède "celui qui vient".

Être précédé est quelque chose qui appartient essentiellement à ce qui serait une phénoménologie du temps. L'homme venant est toujours précédé.

Le Christ vient, il est précédé par un précurseur. C'est aussi être attendu. C'est le thème de l'attente du Messie (du Christos).

Je pense que méditer phénoménologiquement sur la situation de l'être précédé serait quelque chose de très fructueux, de beaucoup plus fructueux en tout cas que la compréhension sommaire que nous avons du temps, d'un temps qui est sans rapport à l'homme, qui est tout au plus un cadre, comme l'espace est un autre cadre dans lequel se passent des choses.

 

La caractéristique du temps c'est d'être irréversible, alors que l'espace est traversable en tous sens. Le temps est pour nous une dimension, et c'en est même venu chez nous à être essentiellement un paramètre : on le mesure à partir d'un étalon. Alors il faut trouver des étalons pour mesurer le temps qui sont un peu plus complexes que les étalons pour mesurer l'espace. Vous avez remarqué que les étalons du temps (calendriers, computs solaires ou lunaires) sont inégaux, et que les commencements sont situés inégalement. Les traditions situent le commencement à partir de la fondation de quelque chose comme la ville. Les Hébreux notent par exemple que c'était « la troisième année du règne de Salomon ».

Nous avons pris l'habitude, en Occident, d'un temps d'origine chrétienne puisque nous comptons à partir de la naissance supposée du Christ. Cela ne va peut-être pas durer longtemps car je trouve ça très anormal. C'est de l'ordre des choses résiduelles dans la constitution de la société telle que nous sommes conduits à la vivre dans l'histoire.

Il y a beaucoup de termes du temps : les généalogies, les années, les mois, les jours, les heures, et ces mots n'ont jamais exactement le même sens dans les Écritures. Le mot yom (jour) en hébreu par exemple peut dire un temps indéterminé, « un certain temps », comme si je disais : « oh cette année tout me réussit, c'est mon jour » ; je pourrais le dire à cause de la façon dont nous employons le terme de jour.

 

Nous avons donc un certain nombre de paramètres qui rentrent d'ailleurs de façon essentielle dans des computs. Nous sommes essentiellement dans la "mesure" au sens banal du terme, et c'est pourquoi le terme de "valeur" (ça vaut combien) a une importance tout à fait démesurée et non signifiante dans le langage d'aujourd'hui.

Si je veux construire une maison, évidemment je prends contact avec un architecte qui calcule : il calcule la dimension des pièces, il calcule le temps qu'il faudra pour la construire, il calcule le prix, et ce calcul du prix implique la valeur des matériaux qui aujourd'hui n'est pas dominante, la valeur du transport des matériaux, la valeur du travail de l'homme. Autrement dit l'homme est une bête de travail, une bête de somme, il rentre dans ce calcul du prix de la maison, il est l'animal qui produit. Son travail se compte en heures, mais toutes les heures ne sont pas de prix égal : une heure de transporteur de matériaux ou de manœuvre, n'est pas une heure d'ouvrier spécialisé. Donc vous avez une série de paramètres dont la valeur additionnée me donnera le prix total de l'œuvre. C'est, que vous le sachiez ou non, notre façon native de penser, notre façon première de penser dans la modernité, que ce soit formalisé ainsi ou que ce soit simplement vécu sans plus.

 

Le temps qui serait appréhendé autrement le serait par l'attente (expérience qui est une expérience d'homme), par le regret et éventuellement le remords, par le souci, l'attention portée à, la vigilance (la veille, veiller sur). Le temps sera court s'il est heureux et long s'il est ennuyeux. L'ennui ou la joie sont des sentiments qui n'entrent pas dans le calcul du temps objectif, mais ce mot est très mauvais puisque, en l'employant, je semble acquiescer à la distinction qui pense que le temps objectif c'est le temps de la machinerie, et que le temps subjectif c'est le temps de la psychologie. Et non ! Ce n'est pas aussi simple que cela.

 

éveil par le prince charmantCependant il y aurait plus de profit à essayer de penser le temps à partir de "l'être précédé", par exemple. Je me rappelle très clairement un événement de la petite enfance, que je ne sais situer ni où ni quand, ni la gravité de la maladie que j'avais vécue. Je sais que je ressortais tout d'un coup d'un sommeil profond, mais quand j'ai ouvert l'œil, il y avait déjà là ma mère qui avait l'œil vigilant sur moi et qui attendait avec impatience que j'ouvre l'œil. J'étais attendu. Je pense que l'être attendu est quelque chose d'important.

 

Ceci d'ailleurs donne un sens éminent à l'histoire d'Israël, en tant qu'Israël attend le Messie. Il ne l'attend pas de bonne façon, la preuve c'est que, lorsqu'il arrive, les Judéens ne le reconnaissent pas, ils se méprennent à son sujet. D'où le thème paulinien du rapport entre l'Évangile et Israël, dans l'épître aux Romains singulièrement, mais aussi dans l'épître aux Galates, et dans l'ensemble de l'œuvre paulinienne… Ce qui ouvre la chose du Christ à n'être plus la chose d'un peuple mais ouvrira progressivement sa dimension à la totalité de l'humanité ; autrement dit cela révèle quelque chose de radicalement nouveau qui est de n'être plus la religion d'un peuple qui aurait une ville, qui aurait une loi, une terre, une langue. En effet l'Évangile n'a rien de tout cela, et le fait de ne pas relever essentiellement d'une culture déterminée le rend susceptible de pouvoir être entendu de tout homme ; c'est ce qui le rend susceptible d'être annoncé à toute culture.

Vous me direz que l'Évangile relève d'une culture puisqu'il a été parlé en araméen, que les gens qui l'ont porté ont surtout parlé l'hébreu puis le grec. Pas du tout !

Si vous entendez l'Évangile à partir de l'araméen ou de l'hébreu, point final, vous ne l'entendez pas. Il s'exprime dans une langue, un grec qui est du reste mâtiné de grec tardif, de grec marchand, de grec vulgaire, de grec parlé par des gens qui, par ailleurs, ont des structures mentales plus ou moins sémitiques pour la plupart, qui ont parlé araméen sans doute, qui ont peut-être lu la Bible en hébreu à la synagogue. Oui, le Christ est né dans une culture, mais sa parole ne doit pas être entendue à partir des ressources de cette culture. La parole du Christ a besoin d'être baptisée, c'est-à-dire que les mots ont besoin de mourir à leur sens natif pour se re-susciter de sens, se relever de cette mort en un sens neuf et universel.

Alors n'en concluez pas qu'il serait vain de connaître l'hébreu, l'araméen, le grec. Au contraire, il est bon de bien connaître ces langues pour entendre l'Évangile autrement que ce qu'il deviendra au cours des siècles. Car s'il est voué à parler à tous, à parler aux différentes cultures, il a parlé prioritairement à la culture grecque puis à la culture romaine, donc à la culture occidentale. Il ne peut pas faire autrement. S'il parle pertinemment, il ne parle pas à partir des ressources de la culture grecque et de la culture occidentale latine. Mais il est entendu par les auditeurs à partir des ressources de cette culture, c'est-à-dire qu'il n'est jamais véritablement entendu. Et ceci n'est pas un aléa occasionnel, un malheur en passant, c'est de la structure même de l'Évangile que de venir au malentendu. Il est de l'essence du Christ de venir à la mort, il est de l'essence de sa parole de venir au malentendu. Le malentendu est notre première façon d'entendre. Nous nous plaignons qu'on ne s'entende pas bien, il faudrait au contraire se réjouir d'arriver quelquefois à s'entendre.

Le malentendu est notre première façon d'entendre, donc il y a dans le malentendu quelque chose de positif, à condition que le malentendu soit un début de chemin[1]. Je n'invente rien. Personne n'entend les paroles de l'Évangile, et ce n'est pas une question de culture. En effet les proches, ceux à qui il parle, ses disciples, ne comprennent pas ce qu'il dit. C'est à toutes les pages de l'Évangile et ce n'est pas hasardeux. C'est que pour l'entendre il faut faire un chemin, un chemin d'écoute. Et le chemin d'écoute exemplaire c'est celui qui est raconté au chapitre 4 de saint Jean, le chemin de cette femme samaritaine, donc d'une étrangère par rapport à la judaïté stricte : elle se méprend, mais de moins en moins. C'est un thème que j'ai souvent développé, vous en avez mémoire[2]. Le chemin de la Samaritaine : Jésus s'assied dans son chemin, mais commence le chemin intérieur de la Samaritaine qui occupe tout ce chapitre 4.

 

II –  La relation père/fils et la temporalité

Extrait de "Plus on est deux, plus on est un"

 

Trinité, grandes heures Anne dePère / fils ouvre l'idée de génération au sens des générations qui se suivent, autrement dit ouvre d'une certaine façon la question de la temporalité.

Bien sûr on sait en catéchisme que Père et Fils sont co-éternels, qu'il n'y en a pas un qui est avant l'autre etc. : en un sens, oui ; en un autre sens…

Il faut prendre les choses à l'envers : s'il y a de la temporalité, c'est parce qu'il y a dans l'éternité du rapport Père / Fils, et non pas considérer l'inverse.

 

À ce sujet on trouve un précieux petit texte dans un ouvrage gnostique du IIe siècle dont il est difficile de donner la référence[3] parce que c'est un texte écrit par un auteur dont on n'est pas sûr qu'il en soit bien l'auteur. De plus, ce texte est le résumé d'un ouvrage qui est mis au compte de celui qui probablement ne l'a jamais écrit – il est mis au compte du mage Simon de Samarie dont il est question dans les Actes des Apôtres. C'est sans doute pour décrier la doctrine qui est contenue dans ce merveilleux petit libellé qu'on l'a mis au compte de celui que les apôtres déclarent comme un imposteur. Mais on a fait de même pour Paul : on a présenté la doctrine de Paul sous le nom du même Simon, dans un autre registre. Ce n'est pas la même calomnie, mais c'est quelque chose de semblable.

Ce petit texte a peut-être connu plusieurs rédactions successives. Il a ensuite été résumé par un autre dont on ne sait pas exactement qui il est. C'est magnifique comme travail.

Ce que je veux citer, c'est ceci :

            « Ego kaï su én, pro émou su, to méta sé, égo :
               Moi et toi un ; avant moi toi, après toi moi ».

C'est ici quelque chose qui a toutes chances d'être authentique et authentiquement pris à un ouvrage de sagesse de type gnostique.

C'est une phrase difficile à méditer. On serait tenté de dire : “après toi moi” : laisse ta place que je la prenne. Non, pas du tout. Mais ce qui est très étrange, c'est qu'avant et après sont en même temps l'unité : “moi et toi un”. Et cet avant et après, donc ce qui ouvre le temps d'une certaine manière, ce sont des mots dans le temps ; ils sont donc à entendre ici autrement que dans le sens qu'ils ont à l'intérieur du temps. C'est dans ce sens-là que je dis que cela qui n'est pas proprement temporel est cependant ce qui rend possible qu'il y ait du temps, donne sens au temps.

 

III Nous avons un avoir-à-être, nous sommes précédés…

 Extrait d'une rencontre sur le Pain de vie (Jn 6)

 

► Tu dis souvent à propos de l'Évangile, que "l’on entend véritablement quand cela nous est donné d’entendre"… mais qu’est-ce que ça veut dire au juste ?

J-M M : Au moment où on entend, ce qui nous est donné, c’est finalement notre avoir-à-être. En disant cela, je tiens un discours qui est à rebours de notre mode natif d’entendre, c’est à rebours même de la pensée médiévale et, a fortiori, de la pensée des Lumières et de ce dont nous héritons.

Cela signifie la chose suivante : nul ne se fait, nous sommes donnés à nous-même, nous sommes précédés.

Symboliquement c’est ce qui se joue dans la notion de “nom”. Nous avons un nom, on nous donne un nom. Usuellement, c’est vrai : nos parents nous donnent un nom, un nom qui correspond à notre être-au-monde natif. Or l’Évangile se présente comme une autre naissance, pas comme une addition à ce que nous sommes nativement, mais comme une naissance plus originelle (cf. Jn 3, 3-8). Ultimement, nous sommes nés de Dieu.

Naître de Dieu, c’est la chose la plus cachée de nous-mêmes, mais c’est aussi la chose la plus essentielle. C’est à la première page de l’évangile de Jean : « Ceux qui sont nés, non pas du sang, ni du désir de la chair, ni du désir de l'homme, mais qui sont nés de Dieu » (Jn 1, 13). “Ceux” au pluriel... Donc nous naissons de Dieu et nous recevons notre nom, notre lot, notre héritage… Le mot de “vocation” dit l’appel du nom, la donation du nom...

Autrement dit, nous sommes « destinés »… ça, c’est le mot qui fait horreur parce que nous avons une certaine conception de la prédestination. Pourtant, c'est quelque chose qui, si on ne le présuppose pas, fait que nous n’entendons pas les textes construits sur ce présupposé-là.

 

Nous sommes "destinés", ça veut dire que nous avons un "avoir-à-être".

Le rapport qu’il y a entre “avoir à être” et “avoir été”, c’est cela qui constitue le prétendu présent. Il n’y a pas de présent qui ne soit l’instant simultané d’un "avoir été" et d’un "avoir à être". Ce n’est pas intéressant d’opposer le passé, le présent et l’avenir. En fait, passé, présent et avenir sont des moments constitutifs de la même chose quand ils sont pensés comme tels et bien habités relativement l’un par rapport à l’autre. Et si cette façon de voir critique notre temps usuel, cela ouvre aussi la capacité d’entendre le temps nouveau qu’on appelle parfois "éternité" et qui n’est pas du tout ce que nous imaginons.

“La vie”, chez saint Jean, c’est toujours la vie  éternelle, mais "la vie éternelle", ça ne dit pas des arrière-mondes rêvés ou futurs, ça dit tout autre chose. En effet, c’est un autre mode de vivre le présent, c’est-à-dire de pacifier le rapport de "l’avoir à être" et de "l’avoir été". Rien n’est plus inconsistant que le présent, et c'est ce qui fait sa richesse : il peut être le vide négatif mais il peut aussi être le vide le plus susceptible d’être empli, le beau vide ...

Quand je parle comme je viens de parler, je n’attends pas du tout que vous acquiesciez, ce n’est pas possible dans une première écoute, mais j'attends que vous soyez alertés à des dimensions de questions qui ne sont pas forcément usuelles et qui sont pourtant probablement les plus essentielles… alertés simplement.

► L’expression “avoir à”, que tu utilises dans “avoir à être”, c’est presque “il faut” quelque part...

J-M M : Voilà ! Seulement, le “il faut” – deï en grec, ou “khrê (χρή)” – peut être entendu dans la tonalité de l’injonction (“Tu dois…”), ou dans la tonalité de la donation ("Il t’est donné de pouvoir…").

Je viens de prononcer un autre mot qui est “la tonalité”, qui pourrait être aussi l’intonation. Le mot “tonos”, c’est la même racine que le “ten” de tendre et de tenir. Entendre la parole, c’est essentiellement l’entendre dans sa tonalité. C’est l’ultime. Il est important d’essayer d’entendre la teneur des mots, et très important d’entendre le tenant des mots car finalement, ils ne parlent qu’à la mesure où ils s’entretiennent déjà mutuellement dans le texte. Mais ce qui est décisif, c’est qu’il nous soit donné d’entendre le texte dans sa tonalité ou dans son intonation.

D’ailleurs, c’est la première chose que le bébé entend : il entend la tonalité affective avant de savoir le sens des mots, et la même phrase qui peut avoir  apparemment une teneur sévère n’est pas entendue de la même façon si c’est dit dans la voix de la mère dont il sait qu’il est aimé ou si c’est dit dans la tonalité d’une voix étrangère qui peut donner à entendre qu’il se sente rejeté. La voix affectueuse de la mère ne rejette pas.

Les paroles sévères de l’Évangile – car il y a des paroles sévères –, je les entends si je les entends dans la tonalité première qui est une tonalité d’accueil.

L’Évangile s’ouvre par la parole adressée à l’humanité : « Tu es mon fils ». C’est une façon de dire « Bonjour », c’est un salut. Dieu salue le monde. C’est ce que les Anciens appellent la bénédiction, la bénédiction patriarcale qui donne le nom, l’héritage etc. La naissance dans le monde biblique a lieu lorsque le bébé est posé sur les genoux du père qui dit « Tu es mon fils. » C’est la parole qui donne le Nom, qui donne l’avoir-à-être. Essentiellement, dans ce qui est en question ici, c'est donc l’héritage spirituel, ce qui ouvre la question : En quelle tonalité fondamentalement je me reçois ?

► Ça permet de s’orienter plutôt que de comprendre.

J-M M : Ça donne l’essentiel. L’expression que tu dis est très belle puisque la question essentielle, c’est la question « où ? », et tu dis, « ça permet de s’orienter », c’est-à-dire de sortir du désarroi, de la désorientation ; c’est ce qui me constitue dans un lieu qui soit un lieu, et non pas dans l’effrayant d’un espace : ça me donne lieu, ça donne que j’aie lieu.

► En fait, ma question était en rapport avec la notion d’avoir-à-être, de ce qui nous est donné… par Dieu mettons ! Est-ce que cet avoir-à-être participe de la création  divine ?

J-M M : Notre avoir-à-être, c’est notre semence – la semence est ce qu'une plante a à être–, et c’est ce que les Anciens appellent le moment de la “volonté”. Autrement dit la volonté ne s’oppose pas à l’intellect, la volonté (ou le désir) est la semence, et l’œuvre est le fruit de cette semence (de ce désir). Le mot "désir" ici n’est pas employé dans un sens proprement psychologique.

Le “Que ta volonté soit faite” du Notre Père n’est pas à penser dans la problématique de ma volonté contre ta volonté. Mais, puisque je sais que “ta volonté, c’est ma semence”, “Que ta volonté soit faite” ça veut dire : “Que ta semence vienne à fruit”. Autrement dit, “Que ta volonté soit faite”, ça signifie la même chose  que : “Que j’aie l’entretien de mon avoir à être”.

« Que ta volonté soit faite » et «  Donne-nous notre pain », ça va ensemble. On a cela dans la réponse de Jésus à une question des disciples qui se demandent si quelqu'un lui a donné à manger : « Ma nourriture est que je fasse la volonté de celui qui m’a envoyé et que j’accomplisse son œuvre » (Jn 4, 34). On a ici le rapport volonté-œuvre. Le pain ça désigne cela qui m’entretient, qui me constitue, qui me tient dans mon être... Ce qu'on demande c’est : « que ta volonté – qui est mon être le plus intime – vienne à œuvre. »