En Occident on a tendance à penser Dieu comme extérieur à nous, vivant dans son ciel, et on sent bien que ça ne doit pas être ça. Mais comment le penser autrement de façon authentique ?

Dans ses interventions Jean-Marie Martin (cf. Qui est Jean-Marie Martin ?) propose de reprendre une parole de saint Augustin[1] :

  • « Bien tard, je t’ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard, je t’ai aimée ! Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors, et c’est là que je te cherchais… » (Conf. X, 27, 38)
  • « mais, toi, tu étais plus intime que l’intime de moi-même et plus élevé que les cimes de moi-même (Tu autem eras interior intimo meo et superior summo meo) » (Confessions III, 6, 11)

Voici des extraits de trois interventions qui permettent d'approcher de trois façons différentes ce "plus intime".

 

Penser Dieu comme le plus intérieur que notre intérieur

 

1) Extrait d'une séance sur les éclats du Notre Père en saint Jean[2]

« Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » signifie que le secret de mon être vienne à jour sur terre comme cela est dans le secret déjà au ciel, au ciel en tant qu'il est l'insu ».

Il faut bien voir que le "comme" n'implique pas de soi que l'un soit le modèle de l'autre, nous reverrons ça à propos du pardon des péchés[3].

Par ailleurs il y a une sorte d'équivalence qui a été pensée entre d'une part le haut et le bas, et d'autre part l'intérieur (le centre) et la circonférence. Effectivement, ce sont des choses qui s'égalent en un certain sens. Souvent j'ai dit : si vous avez des difficultés à dire « Notre Père qui êtes aux cieux », dites « Notre Père qui êtes au creux ».  Le ciel peut absolument se refléter dans le plus intime.

 

2) Extrait d'une méditation sur la Vigne (Jean 15)[4]

« 2Tout sarment (klêma) en moi qui ne porte pas fruit, il l'enlève et tout ce qui porte fruit, il l'émonde pour qu'il porte plus de fruit. »

[…]

L'Évangile ouvre une dimension insoupçonnée à l'homme, c'est la révélation de ce que nous ne savons pas de nous-mêmes.

« 5Je suis la vigne, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi et moi en lui, celui-ci porte beaucoup de fruit, puisqu'en dehors de moi vous ne pouvez rien faire. » Le faire qui est essentiel, celui qui a sens et dont il est question ici, est de porter du fruit – nous ne savons rien encore de ce fruit, le texte va nous le dire – ce faire ne peut être le produit d'une identité singulière.  C'est Jésus qui porte le fruit à travers ses sarments, à travers nous.

On passe par le nom de Jésus, mais pas nécessairement le nom articulé. En effet, le nom n'est pas l'énonciation verbale, et les Anciens distinguent le visible et l'invisible du Nom.

 « 6Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors. » Jeter dehors (balleïn exô) est l'expression utilisée pour désigner le jugement, cette krisis, ce discernement ultime dont Jésus dit : « C'est maintenant le jugement (krisis) de ce monde, maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors » (Jn 12, 31). La krisis réside en ceci que la semence du meurtre et de la falsification est jetée dehors. Le diabolos (le disperseur) est jeté dehors.

 « Et le sarment se dessèche ; et on les rassemble et on les jette dans le feu, et ils brûlent. »

Le chiffre de toutes nos destinées humaines est d'être à la fois semence de diabolos (du prince de la mort) et semence de christité, inégalement bien sûr, et ça correspond ici aux deux types de sarments. Le conflit, car il y a en fait un conflit, c'est le conflit en quiconque du christique et du mortel. Ceci est très lié à la question porteuse de l'Évangile qui est la question “qui règne ?” c'est-à-dire : sous le régime de quoi je suis, quelle est la qualité de l'espace dans lequel je vis ? Je suis dans un espace de servitude (être asservi à mourir et à donner la mort, à exclure), ou bien je vis dans un espace de lumière et de vie. D'où l'importance de comprendre que le conflit n'est pas entre ceux qui sont exclus et ceux qui portent du fruit, mais qu'il est entre le prince de la vie et le prince de la mort. Ce combat a eu lieu et le prince de la mort a été jeté dehors, l'exclusion a été exclue, la mort est morte. La victoire est acquise dans son principe et cependant toute la vie continue à être un combat. En effet cette situation-là est celle de toute l'histoire humaine, elle n'a pas eu lieu un beau jour à partir duquel tout commencerait, c'est le chiffre de chaque instant.

Et c'est pour cela qu'indirectement cela parle de moi quand je dis : « Jésus est mort et ressuscité ». Les questions les plus urgentes dans la foi, on a l'air de les dire dans un langage de "il" : il est arrivé quelque chose à quelqu'un un jour. Mais le "il" de « il est mort et ressuscité » est plus intime à moi-même que les "je" que je prononce toute la journée.

 

3) Extrait de la 10e séance sur la vérité en saint Jean du 03/03/2010

hibiscusIl s'agit de penser toutes choses et en particulier de penser les étants comme "émanés" (ekporeuetai), non pas fabriqués ; c'est le terme qu'emploie saint Jean qui est traduit par "procession", c'est-à-dire "ce qui procède de", "ce qui émane de".

« Quand viendra le Paraclet que je vous enverrai d'auprès du Père, le Pneuma de la Vérité qui procède (émane) du Père, lui témoignera de moi. » (Jn 14, 26)

La notion d'émanation a beaucoup d'importance, c'est la bonne odeur et ça a à voir avec l'onction.

Pour les Anciens d'ailleurs la pensée elle-même est une onction. Nous sommes enduits de pensée.

« Dieu nous a donné de son pneuma » c'est-à-dire qu'il nous a enduits de son connaître. Ça a à voir aussi avec le souffle…. L'"impression", l'onction, l'insufflation.

Alors il y a des risques panthéistiques parce que si Dieu était la cause formelle de l'humanité toute la création même serait Dieu. C'est pour éviter ces risques que pour entendre ces choses dans notre culture, on a insisté sur la cause efficiente. Or, ce n'est ni la cause efficiente, ni la cause formelle, mais quelque chose qui précède le déploiement des deux, la distinction des deux. Comme vous n'êtes pas en mesure de répondre "ni l'une ni l'autre", cette démolition-là ouvre une brèche, ouvre un espace que nous n'avons pas parcouru encore. L'espace est ouvert c'est-à-dire que la question est posée, l'énigme est nommée.

Quand on pose la question de savoir si la Sophie de l'Ancien Testament est une autre personne que Dieu, soit une préfiguration de son Verbe égal à lui, soit une première grande créature – donc quelqu'un d'autre –, c'est la question du même et de l'autre qui est posée.

Alors sur "l'autre et le même", Jean ne cesse de dire : « Le Père et moi nous sommes un »… mais il l'appelle "Tu".

Est-ce que le Christ n'est pas le je, le "soi" secret de toute l'humanité dispersée ? Il s'est fait un parmi d'autres mais « Il vous est bon que je m'en aille, sans quoi je ne viens pas dans une autre dimension, je ne me révèle pas dans ma dimension profonde, secrète, d'être l'unité ». C'est précisément parce qu'on ne médite pas ce point-là qu'on ne peut rien apercevoir des rapports du Christ et des hommes, cette relation singulière qui n'a d'égale nulle part. On a l'habitude de voir le Christ comme un Verbe qui descend ; c'est le langage qui est employé. Mais dans un langage qui serait peut-être mieux entendu ailleurs, n'est-ce pas celui qui, étant homme à un certain point de vue, traverse à l'intérieur de lui-même les différents états d'être, pour être ultimement l'ultime intérieur, le plus intérieur que notre intériorité. Et ceci est un mot d'Augustin, un mot heureux.



[1] C'est quelque chose de ce genre qui est repris par Etty Hillesum dans son journal : « Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu ; parfois je parviens à l’atteindre mais plus souvent des pierres et des gravats obstruent ce puits et Dieu est enseveli alors il faut le remettre au jour. Il y a des gens, je suppose, qui prient les yeux levés vers le ciel ; ceux-là cherchent Dieu en dehors d’eux. Il en est d’autres qui penchent la tête et la cache dans leurs mains, je pense que ceux-ci cherchent Dieu en eux-mêmes. » (26/08/1941). Un an après : « Je repose en moi-même. Et ce "moi-même", cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je repose, je l’appelle "Dieu" […] Ma vie n'est qu'une perpétuelle écoute au-dedans, de moi-même, des autres, de Dieu. Et quand je dis que "j'écoute au-dedans", en réalité c'est Dieu en moi qui "est à l'écoute". Ce qu'il y a de plus essentiel et de plus profond en moi écoute l'essence et la profondeur de l'autre. Dieu écoute Dieu. » » (17/09/1942). Les écrits d'Etty Hillesum, édition intégrale, Seuil 2008, p. 149 et 719.

[3] Le mot "comme" ne s'emploie pas toujours au sens d'imitation ou de modèle, par exemple quand on dit « cette fille a les yeux bleus comme son père », le mot "comme" est génétique et générique, c'est une propriété commune qui s'est transmise par descendance.