Dans le dernier message il était question de deux types de peur dans l'évangile de Jean. Maintenant il est question du trouble explicitement nommé, soit chez les disciples, soit chez Jésus. Jean-Marie Martin à qui est dédié ce blog (cf. Qui est Jean-Marie Martin ?) en a parlé à de nombreuses reprises. Ce qui figure ici est une sorte de dossier reprenant des extraits de plusieurs interventions. Le présent message est consacré au trouble des disciples, le suivant sera consacré au trouble de Jésus.

 

Le traitement du trouble dans l'évangile de Jean

 

Le mot "trouble" (taraxis) désigne un ébranlement, il est employé surtout à propos de la mer lorsqu'elle est en furie, mais aussi à propos des troubles gastriques. Or dans les chapitres 11-14 de l'évangile de Jean, le verbe correspondant figure 5 fois : 2 fois pour les disciples et 3 fois pour Jésus.

  • Au chapitre 14 le trouble (taraxis) concerne les disciples sous la forme : « Que votre cœur ne se trouble pas (mê tarassesthô) », et nous savons que ce trouble est à l'origine de la recherche ; et à la fin nous avons : « 27Que votre cœur ne se trouble pas (mê tarassesthô), ni qu'il s'inquiète. 28Vous avez entendu que je vous ai dit… »
  • Les trois autres mentions du trouble concernent Jésus, ils sont mentionnés aux chapitres 11 (étaraxen), 12 (tétaraktaï), et 13 (étarakhthê). Ils sont des éléments de la mort christique : c'est la mort de l'ami Lazare (Jn 11, 33), c'est la perspective de l'heure (Jn 12, 27), c'est la séparation de Judas (Jn 13, 21[1]).

 

Jésus parle à ses apôtres

I – Le trouble chez les disciples

 

C'est au chapitre 14 que le trouble est mentionné pour les disciples, par deux fois (v. 1 et 27) et avec la même formule.

« Que votre cœur ne se trouble pas. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » (v. 1) Le premier mot qui est mis en regard du trouble, c'est pistis, la foi. La foi indique ici une idée de fermeté. Si la taraxis du trouble peut être comparée à la taraxis des eaux turbulentes, la pistis a pour symbole le roc, la solidité.

Nous avons ici une sorte d'écho d'une opposition bien connue dans les psaumes : la turbulence des eaux et la solidité de Dieu. Voici un extrait du psaume 17 (18) dans une traduction du grec de la Septante

  • « 3Seigneur, mon appui, mon refuge et mon libérateur ! Mon Dieu est mon champion, j'espèrerai en lui, il est mon défenseur, la force de mon salut ; c'est lui qui me protège. … 5Les angoisses de la mort m'ont environné ; des torrents d'iniquités m'ont grandement troublé (éxétaraxan) … Et la terre a été ébranlée, elle a tremblé, et les assises des montagnes ont été troublées (étarakhthêsan) jusqu'en leurs fondements ; et elles ont chancelé, parce que le Seigneur était courroucé contre eux. 16Il étendit sa main d'en haut, il me saisit, Il me retira des grandes eaux… » (Psaume 17 (18))

Le mot pistis correspond à l'hébreu 'emet qui est la même chose que amen ou emuna : emuna (foi), 'emet (vérité) et amen, confirmation, fermeté, affirmation. C'est la même racine. La question qui a été ouverte trouve ici sa réponse : que le trouble soit un trouble en vue de la fermeté, de la quiétude : « Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi ».

 

● Le processus johannique provoqué par le trouble.

Jean en a analysé le processus au chapitre 16. Le trouble en est un moment constitutif car il ouvre la recherche. La recherche se mue en question lorsqu'elle accède à son plus propre qui l'invite à la demande, car ce qui est digne d'être cherché ne peut qu'être demandé. La demande est donc le mode de progression de toute recherche, c'est pourquoi le processus se termine toujours chez saint Jean par aitêsis (la prière).[2]

Au chapitre 16, versets 16 et suivants,

  • Jésus dit un mot énigmatique qui laisse les disciples perplexes, ils n'osent pas l'interroger ;
  • il provoque l'interrogation – c'est le deuxième moment – en reprenant la même énigme ;
  • puis il commente le trouble né de l'énigme par la parabole de la femme qui enfante
  • et cela se termine par la mention de la demande de ce qui n'a d'existence que demandé, c'est-à-dire ce qui est de l'essence du don[3].

C'est Jésus lui-même qui nomme l'expérience qu'ils ont vécue : « 25Je vous ai dit ces choses en énigme – pour traduire paroïmia le mot "comparaison" est faible ; en effet paroïmia désigne une sentence énigmatique qui, comme telle, est susceptible de susciter le trouble, une parole énigmatique qui s'oppose à la parole en clair – vient l'heure où je ne vous parlerai plus en énigme, mais en parole claire (parrhêsia). »

L'énigme est donc le contraire de la comparaison : celle-ci est faite pour éclairer, tandis que l'énigme est faite pour obscurcir ! Et ce qui est dit de la paroïmia, ici, se dit ailleurs de la parabola, la parabole.

Nous pensons que les paraboles sont des simplifications pour faire comprendre. Pas du tout. Jésus nous le dit : « Je leur parle en paraboles en sorte qu'ils ne comprennent pas. » (Mt 13, 13). C'est en toutes lettres. Cela signifie qu'il y a une volonté de mettre en marche un processus de pensée, un chemin de pensée[4].

En effet, nous avons dit que le trouble, qui peut être un trouble de fait, mais qui peut être le trouble induit par une parole, met en mouvement la recherche. Ici c'est Jésus qui donne le nom à ce qu'ils sont en train de vivre : « vous cherchez (zêtéité : zêtêsis, recherche) » et « ils veulent le questionner (érotan ; érôtaô, je questionne) ».

On a donc le processus trouble, recherche, question, prière :

  • le trouble ("Nous ne savons pas") ;
  • met en route la recherche (Jésus lui-même dit : "vous cherchez") ;
  • il y a la question qu'ils n'osent pas formuler, Jésus les aide à la formuler ;
  • et enfin, au terme, il y a la prière : « 23En ce jour-là vous ne me questionnerez pas. Amen, amen, je vous dis, ce que vous demanderez en prière au Père dans mon nom, il vous le donnera. ».

Et ce processus est mis en œuvre, articulé, par exemple en Jean 20 dans l'épisode de Marie-Madeleine[5]. Les termes mêmes sont réemployés. Ce qui a été analysé par Jésus devant ses disciples en Jean 16 est mis en œuvre dans le récit de l'identification du Ressuscité et en articule les étapes qui aboutissent à « J'ai vu le Seigneur ». Tout cela est soigneusement analysé par Jean.

 

● Le trouble créé par l'absence du Christ

Revenons au chapitre 14 où le trouble est mentionné par deux fois.

Nous avons analysé cela d'autres fois[6] et nous avions vu ce même processus :

  • le trouble est mentionné au début du chapitre 14.
  • la recherche suscitée par le trouble n'est pas mentionnée au chapitre 14 mais elle l'est au chapitre 16,
  • la question posée : il y a les deux questions des disciples Thomas et Philippe,
  • et enfin cette question posée se tourne en prière qui est une "demande dans le nom", et une demande exaucée : « Si vous demandez dans mon nom, je ferai. » (v. 13)

Il faut voir qu'au fond c'est le problème de la véritable absence du Christ qui trouble énormément la première communauté chrétienne. Il ne s'agit pas de substituer une présence rêvée pour colmater l'authentique absence, mais il s'agit de déceler que l'absence du corps à un certain point de vue est la condition même de la présence à un niveau plus intime et plus répandu que la simple convivialité locale jadis de Jésus avec ses disciples : « Il vous est bon que je m'en aille. Si je ne m'en vais, le pneuma ne viendra pas (ma dimension ressuscitée ne s'accomplira pas)». La seconde présence évacue la première. Ça n'est pas une tentative de colmater la première absence.

Le Christ est effectivement absent dans le mode sur lequel il était présent à ses disciples et il ne sera plus jamais présent sur ce mode. Seulement cette absence peut être tournée de sens, c'est-à-dire pas simplement vécue comme une absence totale, mais être la condition d'une présence autre, la condition de la présence selon laquelle il serait toujours avec nous, ce qui est la signification de la résurrection.

Il y a un deuil authentique à faire, pour les disciples, mais la résurrection n'est pas là pour colmater, elle est là pour les ouvrir à une dimension de présence qui est autre. C'est le même et c'est une altérité, c'est pour cela qu'il dit : « Je vous enverrai un autre paraclet. » L'autre c'est le même avec un micron de distance.

Les deux versets suivants (v. 15-16) donnent les quatre modalités de la nouvelle présence,

      « Si vous m'aimez,                  vous garderez mes dispositions (ma parole)
      et moi je prierai le Père         et il vous donnera un autre paraclet. »

 Lorsque nous avions étudié cela[7], nous avions gardé les quatre termes de la présence : agapê – garde de la Parole – prière – don du pneuma (de l'Esprit). Bien sûr, ces mots-là demandent à être, en eux-mêmes, examinés. Nous n'entendons pas forcément, à leur simple énoncé, ce qu'ils sont amenés à dire.

Ces quatre termes sont ensuite développés dans l'ensemble des chapitres 14 à 17 qui sont tout entiers portés par la gestion de cette question de l'absence de Jésus qui est la condition – ou peut-être simplement l'envers – d'une véritable autre présence.

 

La deuxième mention du trouble est au v. 27, dans les mêmes termes.

« Que votre cœur ne se trouble pas ni qu'il ne s'inquiète. 28Vous avez entendu que je vous ai dit : "Je vais et je viens près de vous". – Aller vers le Père, ce n'est pas nous quitter, ça peut être, en un certain sens, venir vers nous. Non seulement qu'il aille est la condition extérieure pour qu'il vienne, mais le geste d'aller est un geste de venir. En effet, à la mesure où il va vers le Père, il est attesté comme Fils, donc il vient à nous comme Fils, plus précisément comme Fils un et unifiant.  Ce venir, sa présence, est en même temps un absentement. La nouvelle présence révèle, mais elle révèle que Dieu n'est pas contenu en elle, c'est-à-dire que la dimension d'absence doit être au cœur de la présence.

Dieu vient vers nous en manifestant la dimension d'humanité qui est en lui, mais en prenant une humanité singulière selon laquelle Jésus est un en plus ; cependant cet "un en plus" doit s'effacer pour devenir, non pas un en plus, mais l'unité unifiante de la totalité de l'humanité.

Si vous m'aimiez, vous vous seriez réjouis de ce que je vais vers le Père… – « Je vais vers le Père », la mort du Christ, c'est la joie. C'est la Bienheureuse-Mort-de-Notre-Seigneur-Jésus-Christ. Le mot de "mort", qui est négatif en un sens, et qui est même un synonyme, un nom propre du Satan, a un autre sens qui est la Bienheureuse Mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le thème de la joie qui apparaît ici et qui est récurrent chez Jean sera également repris dans un grand passage du chapitre 16.

… Car le Père est plus grand que moi. » L'expression "plus grand " est une expression constante chez Jean pour dire, soit ce qu'il en est de la résurrection par opposition à ce monde, soit pour dire le Père en rapport à Jésus dans ce monde : « je vais vers plus grand ». C'est un mot qui fait difficulté aux théologiens à la mesure où, d'un autre point de vue, il a été défini au concile de Nicée, très légitimement, que le Père et le Fils sont consubstantiels, égaux, etc. Ceci n'est pas gênant du tout – à condition d'expliquer.

 « 29Et maintenant, je vous dis ces choses avant qu'elles n'arrivent pour que, quand elles arriveront, vous croyiezon a un écho du début : « Que votre cœur ne se trouble pas. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » (v. 1)  et, puisque "croire", c'est "entendre", cela signifie que "vous serez introduits dans l'espace du salut".



[1] « Ayant dit ces mots Jésus fut troublé (étarakhthê) dans son pneuma (dans son être) et il témoigna en disant : "L'un d'entre vous me trahira”. » (Jn 13, 21)

[3] Le chapitre 16, verset 16 est à nouveau commenté peu après, dans le commentaire du verset 7, sous un éclairage un peu différent. Voir aussi Jean 16, 16-32 : L'énigme ; la parabole de la femme qui enfante.

[5] Voir l'apparition à Marie-Madeleine dans ce cahier dans le commentaire du verset 7 plus loin, et Jn 20, 11-18 : Apparition du ressuscité à Marie-Madeleine. Première lecture  et Jn 20, 11-18 : Relecture à la lumière de Jn 16, 16-32. Le double retournement.