Ceci est une première lecture de l'apparition de Jésus vivant à Marie-Madeleine qui est extraite de la session que J-M Martin animait sur la Résurrection (Jn 20-21). Des extraits de ce texte figurent dans les messages sur les anges, l'interprétation de la présence de deux anges à la tête et aux pieds étantinterprétée comme une référence à l'Arche d'Alliance : au 6° c) de  LES ANGES. Première partie : les anges dans la Bible et aux premiers siècles ; au I - 3° de LES ANGES. Deuxième Partie : Textes du N T et de chrétiens des 1ers siècles  .

Lors de la session, après cette première lecture de Jn 20, 11-18, J-M Martin a lu le texte de Jn 16, 16-32 (l'énigme, la parabole de la femme qui enfante…) puis a repris le texte. Cette nouvelle lecture figure dans Jn 20, 11-18 : Relecture à la lumière de Jn 16, 16-32. Le double retournement avec des approfondissements sur des thèmes liés au texte, en particulier sur les deux retournements de Marie-Madeleine [1]

 

 

Jn 20, 11-18

Apparition du Ressuscité à Marie-Madeleine

 

 

Nous allons cheminer dans ce texte de la manifestation de Jésus vivant à Marie-Madeleine. Nous le lisons d'abord.

Marie-Madeleine au tombeau, évangéliaire d'Egbert, Xe s

« 11Marie se tenait près du tombeau, en dehors, pleurant. Tandis donc qu'elle pleurait, elle se pencha vers le tombeau 12et elle constate deux anges en blanc assis, l'un du côté de la tête, et l'un du côté des pieds de l'endroit où avait été posé le corps de Jésus. 13Et ils lui disent : "Femme, pourquoi pleures-tu ?" Elle leur dit : "Parce qu'ils ont levé (enlevé) mon Seigneur, et je ne sais pas où ils l'ont posé (déposé)." 14Ayant dit cela, elle se retourne en arrière et elle constate Jésus, debout, mais elle ne savait pas que c'était Jésus. 15Jésus lui dit : "Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ?" Elle, pensant que c'était le gardien du jardin, lui dit : "Sieur, si c'est toi qui l'as enlevé, dis-moi où tu l'as posé et moi je le lèverai (je l'enlèverai)." 16Jésus lui dit : "Mariam !" Celle-ci, s'étant retournée, lui dit en hébreu : "Rabbouni", ce qui se traduit : maître. 17Jésus lui dit : "Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père, mais va vers mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père qui est votre Père et mon Dieu qui est votre Dieu." 18Marie la Magdaleine va annonçant aux disciples : "J'ai vu le Seigneur et voilà ce qu'il m'a dit." »

 

Nous détectons d'abord un moment décisif par rapport auquel il y a un avant et un après, c'est le mot de Jésus, au verset 16 : « Mariam », qui permet de distinguer deux phases :

– La phase qui précède se caractérise par un autre mot de Jésus : « Qui cherches-tu ? »  Cette première phase est donc une phase de recherche, et nous verrons que cette phase, elle-même, comporte deux moments.

– La deuxième phase se résume dans le mot de Marie : « J'ai vu le Seigneur ». Cette phase, qui est proprement l'expérience accomplie de Résurrection, comporte également deux moments : le premier est la confession de Marie, qui dit  « Rabbouni » ; et le second est la mise en garde de Jésus :« Ne me touche pas » et ce qui s'ensuit. Ce dernier moment fait sortir Marie hors du champ du texte et prépare, d'une certaine manière, l'épisode suivant, puisqu'elle s'en va dire aux disciples ; donc elle introduit le thème des disciples qui donnera lieu à l'épisode du soir où Jésus se montre lui-même aux disciples.

Regardons ces deux phases ayant chacune deux moments dont on voit très bien la césure.

 

I - Phase de recherche (v. 11-16)

 

1°) Premier moment : Marie cherche un corps mort (v. 11-13).

a) Marie, le tombeau, le dehors, les pleurs, le "se pencher" (v. 11).

« 11Marie se tenait près du tombeau, en dehors, pleurant.» C'est ici l'avant-dernière mention du mot de "tombeau", car le passage qui s'ouvre va nous faire passer de ce qui précède, où le mot de tombeau était fréquent (le thème étant celui du tombeau vide), au thème de la manifestation de Jésus vivant. Le mot de tombeau va donc s'effacer.

« Marie se tenaiten dehorsCe thème de l'en dehors garde des rapports avec le passage précédent où ce qui prenait une certaine place était la question de pénétrer ou de ne pas pénétrer dans le tombeau. Cette extériorité indique aussi qu'elle n'est pas là où elle veut aller. Le thème du dedans / dehors est une des symboliques les plus essentielles, très complexe, très subtile, qui régit notre discours sans que nous en ayons conscience[2].

« Marie… en pleursNous verrons pourquoi le thème des pleurs est mentionné. Nous pensons déjà qu'il est corrélatif du thème de la joie. La joie, chez Jean, est un des noms de la Résurrection. Nous n'avons pas dans notre récit mention de la joie que nous pourrions attendre puisqu'elle est le pendant des pleurs, mais elle est décalée, elle se trouve dans le récit suivant : « Vint Jésus et il se tint au milieu. Il leur dit : Paix à vous… et les disciples se réjouirent ayant vu le Seigneur » (Jn 20, 19-20). Voir le Seigneur (Jésus dans sa dimension de Résurrection) s'appelle la joie.

Sur joie et pleurs, nous aurons des choses importantes à dire. Je fais signe tout de suite vers les conséquences, pour que vous ne croyiez pas que nous sommes en train de pinailler sur des choses secondaires. J'ai eu quelques scrupules, hier à la célébration, à lire bravement que nous demandions à Dieu – du moins cela pouvait s'entendre ainsi – qu'il nous fasse souffrir avec le Christ dans sa passion pour pouvoir jouir de la résurrection. J'ai eu quelques scrupules, parce que, quand nous entendons une parole pareille aujourd'hui, nous sommes en refus, c'est-à-dire que nous n'entendons pas bien ces paroles. Cela mérite qu'on y regarde de près à cause de la piété doloriste ou semi-doloriste qui a sévi dans les siècles derniers. L'Évangile a subi au cours des siècles un double déficit : une moralisation et une dolorisation, parce qu'il a été lu selon les oreilles qui sont les nôtres, qui sont les oreilles du droit et du devoir, de la morale, de la psychologie, du sentiment en tant que sentiment vécu (la joie, la douleur etc.). Encore une fois, c'est une invitation à prendre distance par rapport à notre première écoute lorsque des mots de ce genre surviennent. Je prends occasion d'un mot ici pour en manifester l'enjeu concret pour nous. Nous sommes au plus près du texte et, en même temps, nous sommes au plus près de ce qui pourrait nous concerner, si on voulait y réfléchir.

« Tandis donc qu'elle pleurait, elle se penche vers le tombeau. » C'est là la toute dernière mention du tombeau.“Elle se penche : la même expression a été dite dans le passage précédent, à propos de Jean qui se penche d'abord vers le tombeau avant d'entrer.

b) Les anges (v. 12).

« 12Et elle constate deux anges en blanc assis, l'un du côté de la tête, et l'un du côté des pieds de l'endroit où avait été posé le corps de Jésus. » Méfiez-vous des traductions du verbe que j'ai traduit par constater, parce que les traducteurs ne sont presque jamais alertés aux différents verbes voir chez saint Jean, et c'est la négligence absolue. Cela se justifiera pleinement par la suite[3]. Pour l'instant je l'indique : “Elle constate.” La traduction de sœur Jeanne d'Arc est respectueuse : “Elle aperçoit.

«Elle constate deux anges. » La présence des anges vous étonne, mais ce qu'il faut remarquer c'est que ça n'étonne pas du tout Marie-Madeleine ! Autrement dit, si nous nous étonnons, c'est que nous ne sommes pas dans le texte. Nous avons néanmoins le droit de nous étonner, mais en sachant que ce n'est pas là pour que nous nous étonnions : la volonté de l'Écriture n'est pas que nous nous étonnions, cependant nous nous étonnons, il faut donc gérer cet étonnement, mais ce n'est pas gérer un problème du texte, c'est gérer un problème de notre rapport au texte.

« Deux anges. » Leur présence n'est donc pas le problème de Marie-Madeleine. Du reste, ce n'est pas ce qu'elle cherche, bien sûr. Ce terme d'ange n'a pratiquement pas de sens dans notre langage, sauf éventuellement pour sourire aux anges, lorsqu'un ange passe, ou à propos de l'ange gardien (ce qui est déjà plus intéressant). Les anges sont complètement déplumés ! Il n'en reste pas grand-chose et c'est dommage.

Cependant, si on voulait faire l'histoire des anges, on s'apercevrait qu'il y a là un lieu de méditation de toute première importance, dont la fonction a été diverse au cours des siècles. Aussi ne peut-on pas, d'un mot, parler des anges sans dire à quel contexte de pensée ils appartiennent.

Question de couleurs.

 «Elle constate deux anges en blanc. » Pour l'instant, nous pouvons dire de ces anges-là qu'ils sont deux et qu'un de leurs traits caractéristiques est qu'ils sont blancs. Mais, même cela nous ne l'entendons pas : nous n'entendons pas ce que veut dire blanc. Savez-vous que les cultures ne voient pas les mêmes couleurs ? Nous en avons un exemple caractéristique : « Vous dites : encore quatre mois et ce sera la moisson. Levez les yeux, regardez, les champs sont déjà blancs pour la moisson. » (Jn 4, 35). Mais les champs ne sont pas blancs pour nous, ils sont blonds ! En effet, les Grecs ne sont pas intéressés par la différence entre le jaune et le blanc, ils ne la voient pas. Et souvent le jaune, c'est très étrange, est plutôt vert que jaune. En effet chloros est le mot qui donne d'une part chlorophylle, plutôt vert, et d'autre part le chlore, plutôt jaune, or c'est le même mot. Il y a un décalage dans la répartition de la chaîne des couleurs suivant les langues, et ce qui intéresse les Grecs, en premier, ce n'est pas la différence du blanc et du jaune, mais la différence du brillant et du mat. Les Grecs sont des hommes de la lumière et, blanc et jaune, quand cela brille, ne présentent pas de différence.

C'est la parole qui donne de voir.

Les grecs ont-ils les yeux faits autrement que les nôtres ou ont-ils une langue constituée autrement ? C'est une question de langue. Nous ne voyons rien que dans une parole. C'est la parole qui donne de voir. Et nous allons voir que c'est le cas ici. C'est parce que Jésus dit : « Mariam », qu'elle voit ce qu'elle ne voyait pas. C'est structurel dans l'évangile de Jean et nous allons montrer les textes qui le disent explicitement.

Il faudrait prendre conscience de notre propre structure de pensée. Nous croyons que nous autres, heureusement, nous ne nous payons pas de mots et que nous constatons des faits tandis que la foi, malheureusement, n'est qu'un on-dit basé sur la parole. Or, nous sommes basés sur les structures langagières de notre culture, nous voyons à partir de ces structures. Si vous voulez, c'est la parole qui accommode l'œil. Vous n'êtes pas forcés d'acquiescer tout de suite, mais c'est une chose très importante. La différence n'est pas que les anciens vivaient dans le on-dit tandis que nous vivrions dans l'observation minutieuse des faits ou des choses. Non ! Nous sommes dans deux paroles différentes. La science elle-même ne voit que dans la parole qu'elle constitue.

Les anges ouvrent l'espace de visibilité de Dieu.Deux anges au tombeau vide, William Blake, 1805

Donc ces anges sont en blanc. Mais il faudrait dire en premier que les anges désignent le premier personnage témoin de toute théophanie (de toute manifestation de Dieu). Quand les anges apparaissent dans un texte, ça veut dire : voici une théophanie qui s'annonce. Les anges sont comme l'espace de parution de Dieu, ils ouvrent l'espace de visibilité de Dieu.

D'autre part, le mot angélos a la même racine que eu-angélia, évangile. Les anges sont comme des fragments de la parole. Les anges parlent. En général ils sont très polis, ils saluent (« Je vous salue Marie »). Ici, ils vont parler à Marie-Madeleine.

Vous vous rendez bien compte que je ne fais pas, en ce moment, un traité complet d'angéologie. Je donne des traits, quelques lueurs partielles, pour inviter éventuellement à penser ce thème-là qui, pour moi, n'est pas du tout une question seconde. Je pense même qu'elle est, d'une certaine façon, pastoralement urgente. Je plaisante, mais pas tant que ça…[4]

À la tête et aux pieds.

«Deux anges en blanc assis, l'un du côté de la tête, et l'un du côté des pieds. »

Une autre caractéristique de notre texte est que ces deux anges sont, l'un du côté de la tête, l'autre du côté des pieds. Nous avons mentionné déjà l'importance chez Jean et de la tête et des pieds, la signification de cette symbolique. Ce n'est pas, du reste, absolument propre à l'évangile. Dans son ouvrage Le symbolisme du corps humain, Annick de Souzenelle étudie la fonction symbolique des pieds, entre autres à partir du personnage d'Œdipe qui joue un rôle majeur chez les psychanalystes, Oïdipous signifiant "les pieds enflés" : oïdos est le même mot que œdème et pous, c'est le pied.

Nous nous sommes servis de ceci déjà pour lire, hier, la répartition des linges et du suaire, et donc pour trouver la signification du suaire par rapport à la tête, à ce qui est en tête, et puis voir que le tissu, le texte, la texture, sont roulés du côté de la tête comme un rouleau d'Écriture[5].

c) Les deux moments des versets 11-15 interprétés comme deux étapes.

Arche d'allianceMais en outre ici, dans cette position des deux anges à la tête et aux pieds, il y a peut-être une référence à la situation des deux anges qui sont aux deux extrémités de l'Arche d'Alliance qui est le lieu de la présence et, d'une certaine manière, pleine de la présence de Dieu et vide. Ce qui signifierait que la première étape de la quête de Marie-Madeleine figure ici la quête du peuple juif. Et la deuxième étape, qui a à voir avec l'adamité en général, c'est-à-dire le gardien du jardin, aurait à voir avec la quête de l'humanité adamique tout entière. Ça va ? Il faut suivre, il faut courir !

L'Arche d'Alliance est constituée ainsi : aux deux extrémités du coffre : un ange et un ange. Or c'est le lieu de la présence qui constitue Israël comme Israël. Il s'agit ici de la présence de ce qui ne se représente pas, qui est donc à certains égards une vacuité : il n'y a rien dans l'Arche, mais c'est néanmoins le lieu de la plus haute présence.

► C'est comme le tombeau vide.

J-M M : C'est cela.  Mais il y a un rien qui n'est pas rien, c'est-à-dire qui a un autre sens que celui que j'employais tout à l'heure.

d) Marie-Madeleine ou l'accession de l'humanité à son accomplissement.

On peut lire l'épisode de Marie-Madeleine simplement comme les émois d'un individu, et ce n'est pas négligeable. Mais Jean écrit toujours plusieurs choses à la fois. Marie-Madeleine est une belle femme si vous voulez, mais c'est aussi l'humanité. Ce que Jean récite ici, c'est la quête de l'humanité.

Jésus rencontre la Samaritaine, www conventofsaintelizabethCeci est clair aussi pour la Samaritaine. Elle est, par rapport à Jésus, dans un rapport d'époux et d'épouse. En effet ils se rencontrent au puits comme tous les patriarches ont rencontré leur fiancée au puits. Le dialogue s'installe entre deux méprises, entre censément un Judéen et une Samaritaine, question de lieux, mais aussi entre un homme et une femme : il est dit de la Samaritaine qu'elle est femme, samaritaine, ces deux thèmes courent tout au long du récit. Et la parole décisive, car dans les étapes il y a toujours un moment décisif, est la parole de Jésus qui lui dit : « Va chercher ton mari ». Elle dit : « je n'ai pas de mari », et en fait elle dit bien. Voilà une parole décisive qui a trait, avec le thème de la Samaritaine en tant que femme, au rapport époux-épouse. Ce qui doit se révéler est que, finalement, le véritable époux, c'est le Christ. Mais le Christ n'est pas l'époux d'une Samaritaine, pas plus qu'il n'est, au point de vue de l'état civil, époux de Marie-Madeleine. Il est l'époux de l'humanité, c'est-à-dire que la Samaritaine aussi bien que Marie-Madeleine sont là pour narrer des étapes de l'accession de l'humanité à son accomplissement dans le Christ.

e) Le thème du Christ-époux (Jn 3, 25-30).

Du reste, il faut chercher les principes de lecture chez Jean lui-même. Vous avez par exemple, à la fin du chapitre 3 (versets 25-30) des clefs de lecture.

On y trouve d'abord les principes d'exégèse pour ce qu'il en est du ciel et de la terre. « 26Ils vinrent auprès de Jean et lui dirent : « Rabbi, celui qui était avec toi au-delà du Jourdain, celui pour qui tu as témoigné, voici que lui baptise et tous viennent vers lui. » 27Jean répondit et dit : « Nul ne peut recevoir qui ne lui ait été donné du ciel. – C'est donc une reprise de la thématique du Baptême, c'est-à-dire de l'ouverture des cieux à la terre. Qu'est-ce que cela veut dire ? Que le secret s'ouvre à visibilité car les cieux, comme on dit, c'est le secret, c'est le creux – (…) 29Celui qui a l'épouse est l'époux. Mais l'ami de l'époux qui se tient debout et qui l'entend se réjouit de joie de ce qu'il entend la voix de l'époux. Donc cette joie qui est la mienne est pleinement accomplie. » Le Baptiste est l'ami de l'époux et il n'est pas l'époux.

Le thème Christ-époux est un thème fréquent chez Paul mais il l'est aussi chez Jean. Et il est stratégiquement mis à la fin du chapitre 3 parce qu'il éclaire rétrospectivement les noces de Cana au chapitre 2, et le chapitre 4 qui vient ensuite : la Samaritaine. C'est une thématique johannique. C'est moins évident que chez Paul qui, lui, reprend explicitement le thème biblique des épousailles du peuple et de YHWH (du Seigneur). Vous avez ici un petit gisement d'indications précieuses pour la lecture[6].

f) Le thème des deux Sagesses.

J'ai donc introduit ici la suggestion de deux étapes : l'étape juive et l'étape de l'humanité tout entière dans leurs recherches. Si on connaît la littérature du IIe siècle qui lit saint Jean, ceci paraît très plausible[7]. Il y a par exemple deux Sagesses, une Sagesse qui est la Sophia des grecs et puis la Sagesse biblique qui justement s'appelle Achamot chez les Valentiniens, mot de même racine hébraïque que hochma (la sagesse). Ce sont des sagesses déficientes. En quoi le sont-elles ? En raison de leur suffisance par rapport à la Sagesse christique qui s'annonce. Ce thème est fréquent et rend plausible notre interprétation, d'autant plus que la question de la destinée comparée du peuple d'Israël et des goïm (des nations), c'est-à-dire de la totalité de l'humanité, est un souci majeur dans les dernières décennies du 1er siècle, et au cours du IIe siècle encore. C'est même un thème essentiel chez Paul. Ceci pour dire que cette conjecture est vraisemblable.

g) La recherche de Marie vue par les anges (v. 13).

Nous nous intéressons maintenant à ces anges qui parlent. Si l'angélologie ne vous intéresse pas, vous laissez tomber et vous dites – ça peut suffire pour commencer – l'ange est une figure littéraire pour dire l'interprétation d'une situation. C'est vraiment le minimum, ça peut suffire provisoirement si vous ne voulez pas entrer dans plus exigeant. L'ange c'est la fonction interprétative d'une situation. C'est une parole, c'est une annonce. On dit un  messager si vous voulez. Que disent-ils ici ?

« 13Et ils lui disent : "Femme, pourquoi pleures-tu ?"» Cela sera dit une seconde fois mais c'est dit maintenant par la bouche même de l'ange. On pourrait dire au moins que c'est le moment où Marie-Madeleine prend conscience de ce qu'elle pleure, c'est la venue à conscience de ce qu'elle est en train de pleurer.

Deux anges au tombeau vide, Giotto, détail« Elle leur dit : "Parce qu'ils ont levé mon Seigneur et je ne sais où ils l'ont posé." » Cela a déjà été dit par Marie-Madeleine aux disciples, au verset 2 du chapitre. Je traduis provisoirement : levé et posé, et bien sûr, dans une traductionpraticable, il faudrait dire : enlevé et puis déposé, car on dépose un corps, on l'enlève. Mais les verbes de Jean, parce qu'ils disent une chose importante, sont les mots les plus simples : levé et posé sans préverbe. C'est pour cette raison que je garde ces termes. Il s'indique par là que Marie-Madeleine cherche un corps mort, un corps que l'on manipule. C'est quasi effrayant, étrange en tout cas, la première fois que l'on prend un corps mort et qu'on le pose. Peut-être cela vous est-il arrivé. On a peur d'avoir tout pouvoir sur quelque chose qui ne peut pas même dire : « Ne me touche pas ». En tout cas, c'est cela qu'elle cherche. Elle cherche un corps, et elle est fondée à le chercher puisque Jésus est mort, pense-t-elle.

Prendre dans une parole qui donne de prendre.

Je pense que ceci est très important parce que c'est la figure de notre mode d'être à autrui de la façon la plus usuelle. Par la violence ou par la séduction, nous sommes tentés de manipuler, d'enlever, de déposer autrui, de le traiter ainsi. Mais bien sûr nous pouvons manipuler quelqu'un impunément et de bonne façon s'il nous dit « Prends-moi », autrement dit dans la parole qui donne de toucher. Prendre, dans la parole qui dit « Prenez », et voir dans la parole qui dit « Voi-ci », donc dans la donation, c'est recevoir, c'est recueillir. Prendre sans la parole qui dit« Voici », c'est être voyeur, c'est être violent. Prendre sans la parole qui dit « Prends-moi », c'est du viol. C'est la décision de la parole, le mot même de la parole, qui donne de pouvoir prendre, de pouvoir toucher. Nous sommes ici dans le fonds décisif de la manifestation d'une humanité qui n'est plus une humanité de prise et de violence, mais une humanité de réception du don. Ceci est plus immédiatement profitable que certaines choses que nous avons dites auparavant dans notre lecture.

Marie cherche mais dans un champ limité.

Marie cherche – nous reviendrons sur le thème de la recherche tout à l'heure – elle cherche et elle ne trouve pas. Elle ne voit pas, parce qu'on ne trouve que ce qu'on cherche. Je veux dire par là qu'on trouve dans le champ de recherche qu'on s'est donné. On se donne un champ de recherche, soit dans le sens le plus usuel, le plus quotidien de chercher quelque chose, soit même dans les programmes de recherche. Le mot de recherche change prodigieusement de sens, et cependant il reste constant qu'on trouve dans le champ de ce qu'on cherche. Marie-Madeleine cherche un corps mort. Il n'y a pas de corps mort, donc elle ne peut pas trouver, elle ne peut pas voir ; et lorsque Jésus se présente, parce qu'elle cherche un corps mort, elle ne peut pas le voir.

C'est pourquoi, mettre des limites au possible de la recherche, c'est s'interdire de trouver quelque chose de plus essentiel que cette recherche. Dieu n'est pas dans la limite du champ de notre recherche. C'est ce qu'on lit dans la grande prière de Paul : « À celui qui peut faire au-dessus de tout en sur-débordement par rapport à ce que nous demandons ou pensons » (Ep 3, 20). Dieu n'est pas dans la limite de notre désir et il n'est pas dans la limite de ce que nous en savons. Ce qui fait la grandeur de la prière, c'est qu'elle ne s'arrête pas à ce que nous savons de Dieu. Nous ne prions pas notre idée de Dieu. Nous prions Dieu plus grand que l'idée que nous avons de lui. Nous ne demandons pas dans la limite de notre simple désir, nous demandons dans la dimension du désir que Dieu lui-même a quand nous disons : « Que ta volonté soit faite. » Tout cela est inclus dans « qui cherchons-nous ? » mot qui vient dans la suite du texte.

 

2°) Deuxième moment : Marie rencontre Jésus comme jardinier (v. 14-15).

a) Le récit (v. 14-15)

« 14Ayant dit cela, elle se retourne en arrière et elle constate Jésus se tenant debout, mais elle ne savait pas que c'était Jésus. 15Jésus lui dit : “Femme, pourquoi pleures-tu, – Jésus dit la même chose que l'ange, mais il poursuit par le mot qui confirme et éclaire sa posture d'être en  recherche – qui cherches-tu ?" »

 « Elle, pensant que c'était le gardien du jardin… » Nous trouvons une structure qui est constante chez saint Jean, c'est la dénonciation d'une suffisance dans un premier temps. Ici Marie-Madeleine savait d'avance ce qu'il en était de Jésus. En réalité pour savoir ce qui est en question, il faut savoir qu'on ne sait pas, et il y a cette limite qui fait voir de l'homme autre chose que cette prétention de le prendre, de le saisir, de savoir ce qu'il en est.

 Le gardien du jardin, nous avons dit qu'il faisait signe vers l'adamité, c'est-à-dire la façon adamique d'être homme qui n'est pas proprement christique[8]. En effet Dieu pose Adam dans le jardin pour qu'il le garde et qu'il le mette en œuvre, qu'il l'œuvre, qu'il le travaille (Gn 2, 15). Le jardinier c'est peut-être bien l'humanité courante, et la question pourrait être ici celle de la détection dans l'homme, singulièrement par le biais de Jésus, d'une dimension qui est radicalement autre que celle que nous savons et que nous vivons de la relation humaine de façon usuelle. Donc ici ce ne serait plus seulement la phase judaïque mais l'ensemble de l'histoire du mode d'être à l'homme qui est en question. Ceci donnerait une dimension considérable à notre texte.

Nous verrons qu'à la fin, ayant vu Jésus, Marie Madeleine va aux frères mais, en un autre mode que celui de l'humanité adamique, puisque les autres sont désormais des frères.

Il y a donc là à la fois la dénonciation de la prétention de savoir ce qu'il en est de l'homme, et une dimension qui apparaît, une dimension qui ne se borne pas à confesser dans le lointain que Jésus a quelque part la dimension d'une humanité neuve. En effet il est donné de revenir sur un autre mode à l'humanité adamique elle-même qui est ainsi relue dans la dimension même du Christ. Cette circularité-là fait partie du texte.

« Elle… lui dit : "Sieur,si c'est toi qui l'a enlevé, dis-moi où tu l'as posé et je le lèverai." » Elle confirme par-là qu'elle cherche un corps mort et c'est là que Jésus va lui dire la parole décisive. Préparez-vous à l'entendre, car nous l'entendrons tout à l'heure.

b) « Qui cherches-tu ? » : le thème de la recherche.

Le mot de recherche est un mot majeur chez Jean, et la question « qui (ou que) cherches-tu ? » est une question quasi rituelle. Elle fait venir au jour la qualité d'une posture, de la posture de recherche, et la nomme, elle nomme un mode d'être. Je pense même que cela nomme l'homme : l'homme cherche. Et je crois même que l'homme serait bien fondé à ne pas chercher une réponse à sa question, mais à chercher déjà la question ; c'est-à-dire que pour pouvoir répondre à « que cherches-tu ? » il faut chercher la question ! L'homme est une question qui cherche à se poser. C'est une question, mais une question non posée. Ce que nous ne savons pas, c'est quelle serait la bonne question que nous sommes.

La question : c'est cela l'essentiel. Il vaut mieux une question sans réponse qu'une réponse sans question. Une réponse sans question, c'est la mort. Une question sans réponse, c'est le principe même du mouvement. Et la question, quelle est-elle ? Est-ce qu'elle demeure toujours question ?

La vie de la pensée est l'approfondissement successif de la question. C'est la recherche de la question et non la recherche de la réponse. Parce que, si la question est la bonne question, l'avoir trouvée, c'est cela la réponse. Le rapport entre chercher et trouver est un rapport d'une extrême subtilité. Ça donne lieu à bien des méditations. « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé » (Pascal, les Pensées) par exemple. Il y en a d'autres qui disent : « Je ne cherche pas, je trouve », etc.« Cherchez et vous trouverez», ça ne veut pas dire : cherchez et vous trouverez la réponse ; mais c'est le chercher qui est le véritable trouver. Il y a un moment dans le rapport de ces mots-là où ils ne sont plus des contraires.

La question de la recherche chez saint Jean.

Cette question est quasi rituelle chez saint Jean, et nous la trouvons à trois reprises majeures : aux chapitres 1, 18, et ici 20. Au chapitre 1, deux disciples du Baptiste se mettent à suivre Jésus. Il se retourne – c'est lui qui se retourne – « Qui cherchez-vous ? » Ici :« Qui cherches-tu ? »Et dans les deux cas, la réponse, la bonneréponse, est une question. Dans le premier cas, c'est :« Où demeures-tu ? » et ici : « Dis-moi où tu l'as posé ».

La question essentielle de l'homme est la question« Où ? », c'est la question dudésorienté : « Où suis-je ?» C'est une question beaucoup plus importante que laquestion :« Que suis-je ?» qui est la question de l'Occident. La question « Où ? » est la question johannique. Autre occasion de marquer que le johannique, donc le lieu, n'est pas circonstanciel, il est la question principale qui donne lieu à la proposition principale et pas à la circonstance de temps et de lieu. Temps et lieu ne sont pas des circonstances : c'est la question, celle de l'identité. D'où je viens, où je vais, c'est cela qui dit ce que je suis. La question « Où ? » est même d'abord la question « D'où ? » C'est la même question que « De qui ? » : « De qui suis-je, de qui suis-je fils ? » Et la question « Qui ? » est la question «De qui ? » car le nom du fils est le nom du père.

La troisième occurrence, en saint Jean, de ce thème de la recherche se trouve au début du chapitre 18. Jésus va à l'entrée du jardin, au-devant des gens qui viennent vers lui et il leur dit la même formule : « Qui cherchez-vous ? » Et là, ils font la mauvaise réponse. La bonne réponse est la question « Où ? », nous l'avons vudans les deux cas précédents. Ici, ils répondent : « Jésus de Nazareth. » Les pauvres, ils saventce qu'ils cherchent, donc ils ne trouveront jamais rien de neuf. Effectivement, ils viennent pour le prendre, lui qui n'est pas prenable s'il ne se donne pas à prendre. C'est la mauvaise réponse qui se manifeste en ce qu'il dit : « Je suis », qui signifie : « C'est Moi », mais dans le double sens johannique, puisque« Je suis » est le nom de YHWH[9]. C'est une théophanie, car ils tombent en arrière, comme on fait dans une théophanie devant le caractère effrayant du sacré qui paraît.

La question de Marie-Madeleine, et celle des apôtres (Jn 1).

J'ai mis en évidence l'importance de la recherche, de la question « Où ? », donc de la symbolique du lieu et de la symbolique du temps. Je remarque cependant que Marie-Madeleine ne demande pas : « Où demeures-tu ? » (Jn 1,38) comme les apôtres, mais : « Dis-moi où tu l'as posé ». C'est que les premières étapes de l'expérience de Marie-Madeleine représentent un état antérieur à l'expérience spirituelle mise au compte des apôtres en Jn 1 comme rencontre archétypique, rencontre modèle du Christ. Il y a un état antérieur, féminin au sens des anciens.

La question « Où demeures-tu ? » est celle de la demeure, et le Christ répond aux apôtres : « Venez et voyez » (Jn 1, 39) ce qu'il ne faut pas traduire par : "venez voir" ou "venez pour voir", mais : "venez" qui est "voyez". Venir et voir sont deux mots qui disent la même chose. Autrement dit, le "marcher" de la recherche, c'est cela qui est le "trouver" ou le "voir" : « Ils allèrent, c'est-à-dire qu'ils virent où il demeure, et ils demeurèrent ce jour-là » (v.39). Voir où il demeure, c'est demeurer tout le jour. Or "le jour" chez Jean désigne le jour du Christ, désigne la présence du Christ, si bien que nous avons là l'attestation de l'expérience intégrale : toute l'expérience apostolique est ramassée en ces quelques versets.

Marie-Madeleine et Jésus, Giotto, détailIci, à la demande « Dis-moi où tu l'as posé » Jésus va répondre par le vocatif « Mariam » qui provoque la prise de conscience de l'appel par son nom propre en tant qu'il est fragment de l'appel de l'humanité convoquée. En effet, il y a toujours une auto-compréhension de l'homme qui est en question dans la reconnaissance du Ressuscité, dans la reconnaissance de la Résurrection. Ce n'est pas un fait quelconque, c'est quelque chose qui renvoie à son nom propre. Nous avons la même chose au chapitre premier développé, comme il arrive chez Jean, non pas dans la scène que nous venons de voir (v.35-39), mais dans la scène suivante (v.40-42) qui est la reprise du thème de la première. Il s'agit cette fois de Simon-Pierre. Nous sommes toujours dans la mouvance de la question « Qui cherchez-vous ? ». Et ce que Jésus lui dit, c'est : « Tu es Simon le fils de Jean, tu seras appelé Képhas, ce qui se traduit Pierre » (v.41), ici il y a une transformation du nom. Retenons de cela une chose que nous aurons à développer sous d'autres aspects : il n'est pas question de disserter sur la Résurrection du Christ sans que ne soit en question la compréhension de ma destinée. C'est une des choses d'ailleurs qui fait que la question sur la Résurrection du Christ n'est pas la question sur un fait de jadis, c'est une question qui me concerne.

 

II - Phase de l'expérience accomplie de résurrection (v. 16-18)

 

1°) Premier moment : Marie identifie Jésus en se réidentifiant (v.16).

a) L'appel par le nom propre.

Reprenons le chemin du texte. Nous sommes arrivés à la parole décisive : « 16Jésus lui dit : "Mariam". » La parole, ici, nomme et reconnaît le propre, le nom propre, c'est-à-dire invite à ré-entendre son propre nom.

Identifier Jésus et découvrir son propre.

Il s'agit d'identifier Jésus, mais nul n'identifie Jésus dans sa dimension véritable sans qu'il ne se ré-identifie lui-même. Identifier Jésus nous ré-identifie. Mariam est renvoyée ici à son propre, à son propre qu'elle ne savait pas. Elle est désormais susceptible de voir, mais non pas à partir de ce qu'elle cherchait ; en effet s'ouvre en elle ce qu'elle ne sait pas d'elle-même et qui cherche au-delà de ce qu'elle croit chercher.

Cela lui ouvre les yeux, cela accommode son regard. Donc trois choses : c'est la parole qui ouvre l'œil ; la parole qui dit le propre ; et le propre que je ne sais pas. J'ai dit tout à l'heure qu'on ne trouve que dans les limites de ce qu'on cherche, et ce serait désolant si je savais de façon close ce que je cherche. En réalité je ne sais pas ce que je cherche et il faut que s'ouvre en moi de quoi faire écho à ce que je ne sais pas que je cherche. Autrement dit, il faut que référence soit faite à moi plus que moi, à plus moi que ce que je sais de moi, c'est-à-dire à ce que j'appelle mon insu. À l'insu de Dieu correspond l'insu de l'homme.

Les psychanalystes disent que la véritable relation psychanalytique est entre l'inconscient de l'analysant et l'inconscient de l'analyste. Il y a quelque chose d'analogue ici. Le véritable dialogue avec Dieu est un dialogue entre l'insu de Dieu et l'insu de moi-même. En effet : « Le pneuma tu ne sais ni d'où il vient ni où il va – à la rigueur je peux encore admettre que le pneuma (l'Esprit Saint), je ne sais pas ce que c'est ; mais – ainsi en est-il de tout ce qui est né du pneuma », c'est-à-dire des enfants de Dieu qui sont nés du pneuma de résurrection. Je n'ai pas savoir sur mon être le plus essentiel. Et le véritable dialogue avec Dieu ne se situe pas dans le bavardage du discours ; c'est un dialogue mais ce n'est pas un dialogue tout entier détenu dans la parole telle que je la pratique. C'est une parole où la parole ne parle qu'à partir de son propre silence, où le savoir parle à partir de son propre insu.

La Samaritaine renvoyée à dire ce qu'il en est d'elle (Jn 4).

Jésus et la Samaritaine au puits, évangile de Géorgie, XIIe s« Jésus lui dit : "Mariam". » : voilà une proposition importante dont on trouve le parallèle avec la Samaritaine : le moment décisif est également un moment où Jésus la renvoie à elle-même, à se dire à elle-même ce qu'il en est d'elle-même, et elle le dit à peine du reste, mais elle le dit quand même : « "Appelle ton mari"..."Je n'ai pas de mari." » (Jn 4, 16-17).La conscience de ce manque est décisive. Ce qui est plein, ce qui est saturé, ne peut pas recevoir. Il faut du vide pour recevoir. La confession du manque est quelque chose d'essentiel : elle est la conséquence de ma non-auto-saturation, de ma non-autosatisfaction, de ce que je ne vis pas en plénitude,  en autarcie.

J'ai le souvenir de la répartie d'un participant à un groupe de lecture de la Samaritaine. C'est dans un de ces moments qui est pour moi occasion de découvrir quelque chose d'important. C'était un groupe très frustre. Au moment où Jésus lui dit : « Va chercher ton mari », quelqu'un intervient vivement : « Quand même, ils étaient gentiment en train de causer sur le symbolisme de l'eau comme vous dites, et voilà qu'il vient l'emmerder avec sa vie privée ! » C'est joli aussi la notion de vie privée ! Alors mon réflexe a été de dire : allons voir le texte pour vérifier si elle ressent cela comme une agression. Pas du tout ! On voit la Samaritaine qui s'en va et qui dit de façon toute joyeuse : « Venez voir, il y a quelqu'un qui m'a dit ce que j'ai fait. » C'est donc vrai !

La tonalité d'une parole.

Cela signifie une chose très importante, c'est que la parole d'autrui qui décèle mon manque n'est valide que dans la mesure où c'est une parole de pardon, de bienveillance. Une parole d'accusation n'ouvre rien. Une parole qui permet l'aveu, qui ne me laisse pas dans le déni, est aussi une parole qui n'est pas une reconnaissance dans le dépit. Les pires choses sont le déni, c'est-à-dire la négation de ce qu'il en est, ou le dépit, c'est-à-dire la reconnaissance de ce qu'il en est mais de façon dépitée. Or la Samaritaine n'est pas dans le déni puisqu'elle acquiesce, et elle n'est pas dans le dépit puisqu'elle est toute joyeuse. Cela veut dire que prêcher la morale dans une condition qui ne soit pas celle du pardon, c'est meurtrier, cela ne peut se faire que dans la lumière du pardon. Il y va là de la capacité de se reconnaître en profondeur, de telle sorte que je ne cache ni ne dissimule ce qu'il en est, même à mes propres yeux, et d’autre part je le reçois sans dépit car le dépit ne peut être que générateur de ressentiment. Voilà le statut de la parole. On est là au cœur de quelque chose d'essentiel dans la parole, qui est sa tonalité.

Si nous avions à dire ce qu'il en est d'étudier la parole, nous dirions qu'il faut en étudier :

–  la teneur (le sens des mots…)

– le tenant, car une parole est toujours dans des tenants, des articulations syntaxiques, parataxiques, dans des articulations diverses, dans un ensemble. Une parole toute seule n'est rien, un mot tout seul ne dit rien. Un mot commence à dire quelque chose lorsqu'il y en a un autre à côté, c'est ce qui s'appelle le tenant.

– Mais plus important que la teneur et le tenant, ou, si vous voulez, plus important que le vocabulaire et la syntaxe, la parole est caractérisée par la tonalité.

Ces trois mots (tenant, teneur et tonalité) sont de la racine ten, ton qui est une racine du toucher. Les mots les plus fondamentaux sont des mots du toucher : tendre, tenir, etc. La tonalité est ce qui s'inscrit le moins bien dans l'écriture. Alors que la teneur et le tenant s'inscrivent, il revient souvent à l'écoutant d'interpréter la tonalité. Or en fait, je ne suis pas maître de cela. J'entends une parole dans sa bonne tonalité quand c'est la même tonalité qui m'est donnée à moi. C'est ce qu'on dit par exemple en langage banal sous la forme : être sur la même longueur d'onde, donc être dans la même tonalité.

Entendre la parole de résurrection sans que le mot soit prononcé.

J'ai fait ici cette petite parenthèse pour répondre à une question qui m'a été posée : toutes les choses que nous faisons ici sont bien savantes, bien difficiles. Faut-il être historien, linguiste, exégète pour entendre l'Évangile ? La réponse est qu'on peut être savant dans la teneur et le tenant d'un texte, mais si on n'a pas la tonalité, on ne l'entend pas. Si on n'est pas très au clair avec la teneur et le tenant, mais qu'on est dans la juste tonalité du texte, cela suffit. Or la tonalité, c'est donné. Il est donné d'être dans la tonalité du texte ou non. C'est pourquoi cela peut être donné aux plus simples : vous avez des saints infiniment simples qui entendent ces paroles d'emblée dans leur juste tonalité, et vous avez des savants qui travaillent d'arrache-pied sur la teneur, le vocabulaire, la syntaxe, les articulations, mais si la bonne tonalité ne leur est pas donnée, ils n'entendent pas. Entendre est donné.

La parole de Dieu n'est pas un don seulement parce qu'elle donne à entendre, mais parce qu'elle donne d'entendre. C'est là le mot décisif. C'est ce que dit Paul : « Le Dieu qui donne le vouloir et le faire. » (Ph 2, 13). Ici, c'est le Dieu qui donne à entendre et qui donne que j'entende. C'est pourquoi nous verrons combien l'écoute essentielle, la foi, peut être vive et authentique avec peu de contenu verbal. Ceci est décisif, même par rapport à une question que vous avez suggérée l'autre jour, de savoir qui entend la parole de résurrection sans que le mot de résurrection soit prononcé, Il vous semblait qu'elle risquait d'être réservée à un petit nombre, le nombre des savants, ce qui serait dommage, ou même peut-être au petit nombre des chrétiens. Dans quelle largeur du champ sociologique cette parole est-elle donnée à entendre hors du champ repérable du christianisme ? C'est une question qui vous occupait je pense. C'est dans une analyse de ce qu'est essentiellement la foi que cela peut se répondre.

Ceci dit, cela ne veut pas dire que j'aie à me reposer et à ne pas à travailler sur la teneur et le tenant ; au contraire, c'est cela qui incite à déployer l'at-traction, le tirement : « Nul ne vient vers moi si le Père ne le tire. » Le Père ne dit rien. Le Christ est toute la parole du Père. Il n'y a rien d'autre à dire. De même : « Qui me voit, voit le Père. » Il n'y a rien à voir en dehors du Fils, en dehors de Jésus ressuscité. Le Père n'est pas à voir en plus. Le Fils est tout le visible du Père, et cependant le Père a cela d'être la tirance secrète qui donne que j'entende et que je voie. C'est un thème majeur chez Jean, surtout dans le chapitre 6, où se trouvent les phrases : «  44 Nul ne vient vers moi si le Père ne le tire » et « 45Ils seront tous théodidactes (enseignés de Dieu) ».

Et comme tout ce qui est secret n'est jamais ce qui vient en premier, il ne faut pas premièrement que je me sente tiré par le Père pour venir ensuite vers Jésus, c'est le contraire. C'est le visible qui me donne à dire ce qu'était le secret. Si je viens de fait vers Jésus, par-là s'atteste que je suis tiré par le Père. C'est le fruit qui donne à comprendre la semence. Le Père est toujours la semence.

J'essaye de remettre ensemble des choses que nous avons dites par fragments et qui circulent entre elles. Elles n'ont de validité que si elles circulent entre elles. Trouver tel petit élément particulier que vous recherchez nécessiterait beaucoup de travail. Ce qu'il faut, c'est tenter d'entrer dans la secrète cohérence du texte et cela ne peut que se confirmer à longueur de lecture. Je dis "se confirmer" car on peut se tromper. C'est cela le processus et il y faut du temps.

L'espace ouvert par la parole ouvrante.

Nous avons mis en évidence la parole décisive qui fait la coupure, la décision, dans notre texte : « Mariam. » S'ouvre un espace nouveau par une parole ouvrante. C'est une parole qui ouvre le monde. C'est la parole : « Lumière soit ». C'est une parolequi ouvre l'accès au monde du royaume, au monde nouveau. Ici, la parole pas très savante dit : « Mariam », et c'est la parole essentielle.

b) Le retournement de Marie Madeleine et du texte [10].

« Celle-ci, s'étant retournée lui dit en hébreu : "Rabbouni", ce qui se traduit : maître. ». Marie-Madeleine, quand elle rencontre Jésus dans la dimension la plus explicite de ce qui était tenu secret en lui, ne trouve rien de mieux à lui dire que « Rabbouni », donc un mot de même racine que rabbi. Et d'après la suite du texte, c'est très bien qu'elle le dise.

Or quand Nicodème arrive tout faraud : « Rabbi, nous savons que tu es didascale – et en plus il sait pourquoi – car personne ne peut faire les signes que tu fais si Dieu n'est pas avec lui » (Jn 3), Jésus prend distance d'avec lui, il lui dira même : « Tu es rabbi et tu ignores ces choses ? » On ne s'instaure pas disciple peut-être. Ici, par contre, Marie-Madeleine est reconnue dans sa dignité de disciple en référence à l'évangile de Jean où le maître-mot c'est « disciple » puisque c'est l'évangile du « disciple que Jésus aimait ».

 

2°) Deuxième moment : Marie est renvoyée aux frères (v. 17).

a) Le non-toucher (v. 17a)

 « 17Jésus lui dit : "Ne me touche pas, car je me suis pas encore monté vers le Père, mais va vers mes frères et dis-leur…" »  Le non-toucher prend ici une grande importance. Vous vous êtes interrogés sur sa signification. Je vais dire celle qui me paraît la plus plausible, et je vais partir d'une étude des mots de la sensorialité chez saint Jean telle qu'elle se trouve, en particulier, dans les premiers versets de sa première lettre.

1 – Les mots de la sensorialité en 1 Jean 1-2.

« 1Ce qui était dès l’arkhê, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont tâté (touché) au sujet du Logos de la vie (l'affaire de la vie, l'affaire de la résurrection), 2car la vie a été manifestée, et nous avons vu, et nous témoignons et nous vous annonçons la vie éternelle… » Nous avons déjà dit par anticipation un certain nombre de choses à ce sujet.

Tous ces verbes sont des verbes de la sensorialité, mais pas de la sensorialité banale, native. Saint Jean ne parle pas ici des paroles qu'ils auraient entendues historiquement de la bouche de Jésus, ni de ce qu'ils ont vu, car justement les apôtres n'ont rien vu puisque : « ils ne comprirent pas alors » (Jn 12, 16, par exemple[11]) ; et Marie-Madeleine : elle ne voit pas au sens où elle ne le reconnaît pas pour ce qu'il est.

Il s'agit ici de la sensorialité ajustée à la chose de la résurrection, à l'espace de la résurrection. Ce qui est ajusté à l'espace de la résurrection, c'est la foi et rien d'autre, mais nous ne savons pas trop ce que veut dire foi, pas plus que ce que veut dire résurrection. Et c'est pour la même raison car le mot de résurrection n'a pas de sens sans le mot de foi, et que le mot de foi n'a pas de sens sans le mot de résurrection. Ce que nous percevons ici, c'est cette entre-appartenance des deux.

Jean déploie le sens du mot foi à travers les verbes entendre, voir, toucher, mais ce sont des mots d'une sensorialité subtile (ou d'une sensorialité spirituelle) qui est adaptée à ce qu'elle vise. Tous ces mots disent la foi. Jean dit « il vit et il crut », et c'est un hendiadys, deux façons de dire la même chose, si bien que d'une certaine façon entendre, voir, toucher, sont des mots qui disent la foi. Et cependant, il y a un ordre dans ces mots-là, et cet ordre n'est pas quelconque.

D'après 1 Jn 1 l'ordre est le suivant :

– Jean commence par « Ce que nous avons entendu » : entendre ouvre l'espace de foi.

– « Ce que nous avons vu de nos yeux » (les yeux du cœur, les yeux du corps intérieur, du corps de résurrection dans le corps au sens usuel du terme) : entendre donne de voir, ouvre une perspective. On oublie que l'essentiel de la parole de foi est d'ouvrir une perspective, d'ouvrir un espace (autre façon de le dire). La perspective est dans la dimension, et supporte le loin et le près qui se conditionnent, car il n'y a du loin que s'il y a du près, et il n'y a du près que s'il y a du loin. Or dans l'état où nous sommes, rien n'est près, rien n'est proche, et surtout pas le prochain. Le prochain n'est pas quelque chose de natif. Le prochain, cela veut dire qu'il faut s'approcher, ce qui suppose une utilisation positive de la distance, de l'espace. La parole donne la perspective, ouvre, mais elle dit aussi bien le proche que le loin.

– le troisième terme, c'est l'avènement de la proximité dans l'espace ainsi ouvert, cela se dit dans le toucher, car je vois de loin mais je ne peux toucher que de près.

Cette structure est constante chez Jean, et si les deux premiers termes sont toujours les mêmes, il y a un grand nombre de façons de dire le troisième terme. Ça commence toujours par entendre qui donne de voir, et le troisième terme peut se dire venir vers, indication de la proximité, peut se dire toucher qui dit également la proximité, peut se dire manger qui est l'extrême de la proximité, l'introduction dans la plus haute proximité, et peut se dire dans d'autres termes également. Cette structure johannique est constante et, en outre elle est développée et même débattue avec les interlocuteurs dans le chapitre 6 où ils demandent un signe, ils veulent voir pour croire. Or voir, au sens usuel du terme, voir un signe, ne donne jamais d'accéder à la foi. C'est la foi qui me permet de détecter que ceci est un signe. C'est d'abord entendre qui donne de voir. Ce débat sur le signe et le fonctionnement ambigu du signe peut être l'objet, à lui seul, d'une grande méditation.

Enfin, puisque nous sommes dans ce chapitre 6, texte sur le Pain de la vie, disons qu'après le débat sur l'entendre qui donne de voir, on a le voir qui s'accomplit dans le manger. Les termes toucher, voir, manger, sont voués à indiquer l'achèvement eschatologique, le dernier moment (eskhaton), l'accomplissement de cette proximité. Le repas eucharistique est la culmination eschatologique, c'est le thème du repas des derniers temps qui est en œuvre dans cette affaire.

2 –  “Ne me touche pas” : la Résurrection n'est pas accomplie en plénitude.

Revenons à notre texte. Entendre la parole qui dit« Mariam » donne de voir. Nous le savons, parce que Marie-Madeleine dira : « J'ai vu – avec le véritable verbe voir le Seigneur, c'est-à-dire le Ressuscité » (v.18), car Seigneur signifie Ressuscité. Comme tous les titres de Jésus, il se pense à partir de la Résurrection.

 « 17Jésus lui dit : "Ne me touche pas". », ce qui signifie : ne me touche pas encore. En effet, le texte dit : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. »

Je poursuis l'explication qui est décisive. Nous avons dit que la résurrection et monter vers le Père sont deux façons de dire la même chose dans le premier christianisme. « Je ne suis pas encore monté vers le Père » signifie que la Résurrection, dans son grand sens, n'est pas encore accomplie. Elle n'est pas accomplie car : « Va vers mes frères et dis-leur... » La Résurrection n'est pas accomplie en plénitude tant que l'humanité n'est pas partie prenante de la résurrection de Jésus.Jésus n'est jamais considéré dans sa singularité, en dehors de son rapport double, premièrement au Père, deuxièmement à la totalité de l'humanité.

3 – Le monter de Jésus vers le Père. Unité de Passion, Résurrection, Ascension…

L'essence de la réponse de Jésus tient en ceci que « Ne me touche pas » signifie « Ne me touche pas encore », car n'est pas accompli le moment eschatologique. En effet, l'eschatologie envisage, non pas la résurrection singulière de Jésus, mais la Résurrection, l'accomplissement de l'humanité en lui. C'est pourquoi Marie-Madeleine est envoyée dire aux frères « Je monte vers le Père.» Le pas encore n'a pas beaucoup de sens pour Jésus car il ne cesse de monter qui est descendre.

Ici descendre et monter c'est la même chose. C'est ce qui est indiqué par l'image de l'échelle de Jacob : « les anges – ils sont là aussi ! – montent et descendent sur le Fils de l'homme » (Jn 1, 51). Jésus est cette vection qui réunit ciel et terre, il est l'échelle, et plus il va vers le Père et plus il vient vers nous.

L'Ascension, dans son sens premier, n'est pas qu'il s'en aille. Il n'y a pas de différence entre l'Ascension et la Pentecôte, chez Jean. Que Jésus monte c'est la même chose que le fait qu'il descende en tant que pneuma (Esprit). C'est pourquoi il y a une petite pentecôte johannique (comme on dit) dans le passage qui suit nos versets, lorsqu'il insuffle l'Esprit (le Pneuma) le soir même de la Résurrection[12].

Il faut nous habituer à ceci qui va se confirmer encore et qui est très important : Jean ne considère jamais l'épisode de la Naissance, l'épisode de la Passion, l'épisode de la Mort, l'épisode de la Résurrection, l'épisode de l'Ascension, l'épisode de la Pentecôte, pour eux-mêmes. Il ne voit que leur unité mystérieuse. C'est pourquoi, dans le récit de la Passion, se trouve déjà la diffusion de l'Esprit et l'intronisation royale du Seigneur : la Résurrection. C'est pourquoi, nous verrons que dans l'épisode de Thomas, le ressuscité a la trace de la Passion : la trace des clous et de la lance. C'est pourquoi, dans ce même premier jour, est posée la descente de l'Esprit.

 « Aller vers le Père » et « Je prierai le Père » (Jn 14), c'est la même chose : il est vection vers le Père. Et aussi« Je prierai le Père » et« le Père vous enverra le pneuma », (Jn 16, 14), c'est la même chose : il s'en va du moment même qu'il vient puisqu' « Il vous est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais, le pneuma ne viendra pas. » (Jn 16, 7). Tout cela est dans le moment d'intelligibilité corrélative de l'unique sens de la totalité du mystère christique. L'œil de Jean qui est l'aigle selon la tradition chrétienne, va jusque-là, jusqu'au cœur de cela !

Nous verrons que, corrélativement, il en va ainsi de notre point de vue : c'est à la mesure où on ne le constate plus dans sa dimension courte de vie pré-pascale qu'on le voit dans sa dimension de résurrection :« 16Un peu et vous ne me constaterez plus, ce qui est qu'un peu à rebours vous me verrez. » Ces mots en forme d'énigme ouvrent le texte majeur qui structure le chapitre 16. Il est lui-même à la base, à plusieurs titres, de tout ce que nous avons dit. J'ai déjà parlé du terme énigmatique qui ouvre la recherche. Et que veut dire cette phrase avec la différence entre le verbe constater et le verbe voir ? Quelle est la réponse que le Christ fait aux apôtres ? Il fait allusion précisément à la recherche, à l'épisode des pleurs, à l'heure de la femme, à la tristesse qui se tourne en joie. Tout cela est contenu dans ce texte majeur. C'est le texte qui porte les éléments que nous trouvons ici dans notre chapitre 20. Vous apercevez où nous allons ? Si tout n'est pas très clair dans votre esprit, c'est on ne peut plus naturel[13].

b) Identifier Jésus pour ce qu'il est par rapport à nous (v. 17b-18).

 

L'annonce de Marie-Madeleine aux apôtres, psautier de saint-Alban, XIIe« Va vers mes frères et dis-leur : je vais vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu. 18Marie-Madeleine s'en va et elle annonce aux disciples : “J'ai vu le Seigneur.»

1 – Comment identifions-nous Jésus ?

Nous avons vu que c'est la résurrection qui identifie Jésus, qui l'identifie comme Fils puisqu'il peut dire : « Je vais au Père» et il l'est si bien que ce sera  « mon Père qui est votre Père, mon Dieu qui est votre Dieu. » On retrouve cela tout au long de l'évangile de Jean. Je crois même que c'est l'essentiel, à savoir que la méprise est toujours de prendre Jésus pour ce qu'il n'est pas. Ceci est important parce que la question est pour nous de savoir comment nous identifions Jésus : est-ce sur le mode d'une anecdote remémorée ou est-ce qu'il s'agit d'autre chose ?

Si nous l'identifions sur le mode d'une anecdote, nous nous méprenons à plusieurs titres. En effet nous posons Jésus dans la reculée d'une histoire anecdotique, c'est-à-dire dans une histoire de temps mortel, et donc nous manquons essentiellement la résurrection, mais nous manquons aussi la dimension collective de Jésus à la mesure où cette dimension mortelle est liée à notre mode d'être à l'individu comme justement à un autre, c'est-à-dire comme la réduplication du pareil.

Mais la révélation de la Résurrection consiste à dire que Jésus est quelque chose de nous, en quoi nous sommes. C'est ce qui est accentué dans le texte lorsqu'il est dit : « Je vais vers mon Père qui est votre Père ». Ça ne veut pas dire simplement que nous sommes des frères qui s'ajoutent. Cela veut dire que notre pluriel accède à une certaine identité dans la dimension de Ressuscité de Jésus, ce qui met en question notre mode usuel d'être à autrui. Nous sommes nativement aux proches sur le mode des pareils, c'est-à-dire que nous sommes sur le mode des pluriels ; et nous verrions en lisant la fin du chapitre 11 et aussi le chapitre du bon berger que le pluriel chez Jean n'est jamais quelconque, le pluriel est le pluriel de la dispersion : nous sommes « les dispersés » c'est-à-dire ceux qui ne se rencontrent pas. Nous sommes nativement sous un mode meurtrier, ce qui est le sens de la dispersion.

2 – Le Fils un et les enfants.

Jean parle du grand dévoilement de la filiation en tant que cela nous concerne, à savoir que la parole « Tu es mon fils », à cause de la Résurrection, s'adresse à l'humanité. En effet dans le récit du Baptême Jean ne rappelle pas le « Tu es mon fils » des Synoptiques, mais il le module en distinguant les enfants de Dieu (ta tékna tou théou) qui sont appelés ensuite les dispersés, et le Monogénês. La distinction qui est faite au sein de la notion de fils, c'est la distinction entre le pluriel et le monos (le un), à tel point que voici un nouveau pluriel qui est le pluriel de la réconciliation. Jean ne connaît que deux pluriels : le pluriel du meurtre et le pluriel de la réconciliation ou de la résurrection, ce qui est la même chose.

Il faudrait aller plus loin parce que le terme d'enfants chez saint Jean signifie que les péchés (c'est-à-dire le meurtre) sont levés comme on lève une hypothèque. C'est pourquoi saint Jean entend, dans la parole « Tu es mon fils », la parole qu'il prête au Baptiste : « Voici l'agneau qui lève le péché du monde ». C'est ainsi qu'il dit : « Je vous écris petits-enfants parce que vos péchés sont levés » (1Jn 2). Être enfant signifie être pardonné.

Il y a donc ici tout un ensemble qui a à voir avec l'identification du Christ. Tant que je pense le Christ comme un tiers, donc comme un autre pareil, je ne le pense pas dans la dimension dans laquelle il se montre quand il s'identifie par la Résurrection.

3 – Conséquences : l'annonce de la résurrection à propos du meurtre et de la mort.

Il y a des conséquences que je ne fais qu'indiquer ici et qui nous conduiraient très loin. Jean dit qu'être mortel c'est être meurtrier. La mortalité est le grand nom de la peur et le meurtre est le nom extrême de la prise sur autrui. Or chez Jean aucun homicide n'a la vie (1Jn 3) : être meurtrier ne fait que déclarer que je suis mort. Ce qui fait que, à rebours, l'annonce que le caractère mortel est traversé par la résurrection, c'est l'annonce même que le caractère meurtrier est dépassé. Et ce qui dépasse le caractère meurtrier, cela s'appelle chez Jean l'agapê.

Ce qui est très intéressant c'est que l'interdit premier c'est le meurtre, mais qu'avant d'être un interdit, c'est un impossible. En effet la résurrection du Christ montre que le meurtre est franchissable, qu'il n'est pas le dernier mot. Que signifie ce franchissement de la mort et du meurtre ? Ce sont de grands mots, le meurtre et la mort. Vous voyez qu'ils sont pour nous la désignation de quelque chose qui est constant à certains égards car nous ne cessons de mourir, nous ne cessons d'empiéter sur autrui, de le faire taire, de prendre la parole à sa place, donc de le mettre à mort de quelque manière. C'est peut-être d'avoir aperçu un certain « d'où je viens et où je vais », simplement, sans trop savoir comment et pourquoi, que je sais qu'en dépit de tout, cela n'est pas le dernier mot de moi-même, ce n'est pas mon nom le plus propre et le plus utile. Si le texte a quelque chose à nous dire, c'est cela.

J'ai accumulé ici un certain nombre de thèmes dans la cohérence johannique telle que je peux l'entendre. Je suis loin d'en avoir montré tous les éléments. Cependant c'est un moment de la lecture que d'entendre non pas à partir de la façon dont cela résonne chez moi, mais à partir du crédit que je fais à la parole que je ne possède pas, qui a sa cohérence propre, son lieu propre, car une parole n'est entendue qu'à partir d'où elle parle. Dans tout ceci il y va de l'identité. Mon identité n'est pas faite seulement de mon su mais aussi de mon insu. Et peut-être même que la véritable écoute, c'est le rapport qui existe entre le su et l'insu de moi.



[1] Tout cela est extrait de la session sur la résurrection (Jn 20-21), mais de nombreuses digressions ne figurent pas ici. Le texte de Jn 16, 16sq est sur le blog : Jean 16, 16-32 : L'énigme ; la parabole de la femme qui enfante.

La lecture des versets précédents est sur le blog : Jean 20, 1-9 : Marie-Madeleine au tombeau, puis Pierre et Jean

.[2] J-M Martin a fait une digression ici sur le soi, l'en-dehors, cette digression (comme d'autres qui ne figurent pas dans ce message) figure dans l'ensemble de la session sur la résurrection (tag JEAN 20-21. RÉSURRECTION).

[3] Le texte qui donnera une autre méditation sur les versets 11-16 en troisième partie, et qui donne en particulier la différence entre constater et voir est médité dans: Jean 16, 16-32 : L'énigme ; la parabole de la femme qui enfante.

[4] Ici J-M Martin a fait une digression sur le sexe des anges. Ceci figure au 5° du premier des deux messages sur les anges ; LES ANGES. Première partie : les anges dans la Bible et aux premiers sièclesLES ANGES. Deuxième Partie : Textes du N T et de chrétiens des 1ers siècles

[6] Ces indications sont développées dans le cycle  Plus on est deux, plus on est un, 5ème rencontre : époux/épouse, la Trinité revisitée, dans la partie intitulée Les épousailles en saint Jean.

[7] J-M Martin fait référence aux Valentiniens qui parlent de deux sagesses : d'une part Sophie, le dernier éon, qui est à l'intérieur du Plérôme et qui a bien des malheurs ; et d'autre part sa fille (c'est-à-dire sa manifestation) qui est jetée hors du Plérôme. Or cette fille s'appelle Achamot. Cf  Gnose valentinienne : Lieux fondamentaux, angélologie, chambre nuptiale. Citations d'Extraits de Théodote..

[8] Voir 1°) c), § « Signification des deux moments des versets 11-15 comme deux étapes ».

[10] C'est quelque chose qui a été dit lors de la première approche du texte : ce qui se passe dans ces versets retourne non seulement Marie mais le texte lui-même. Les deux retournements sont analysés dans la troisième partie.

[11] « Ses disciples ne comprirent pas d’abord cela ; mais, lorsque Jésus eut été glorifié, ils se souvinrent que cela avait été écrit de lui, et que [c'était] cela qu'on avait fait pour lui. »

[13] Ce texte du chapitre 16 qui, en fait, a été lu le lendemain, se trouve dans le message : Jean 16, 16-32 : L'énigme ; la parabole de la femme qui enfante.