D'après Jn 8, 30 Jésus s'adresse « aux Judéens qui avaient cru en lui ». Mais ils ont peut-être mal cru, parce que, si vous lisez la suite, c'est une altercation des plus violentes qui existe en saint Jean entre ces Judéens et Jésus. C'est au verset 35 que se trouve une phrase que Jean-Marie Martin cite très souvent : « Si vous demeurez dans ma parole, véritablement vous serez mes disciples ». De nombreux thèmes de base sont touchés par ces versets 31-59 : le thème de croire ;  le "demeurer dans la parole", la garder ; la structure semence-fruit ; l'opposition esclave/fils qui éclaire d'un jour nouveau le mot de "fils" ("le fils demeure toujours" dit la résurrection) ; le mot "péché" à bien entendre… Tout l'évangile de Jean est contenu dans cette simple page !

L'essentiel de ce qui est mis ici vient d'un week-end animé par J-M Martin qui a eu lieu à Versailles en 1999 sur ce texte.

 Deux autres messages ont déjà été publiés sur ce blog dédié à J-M Martin : Demeurer dans la Parole (le message de début de blog qui présente son mode de lire) ; Jean 8, 31-36 : Être disciple (ou fils) et être libre.

 

Jean 8, 31-59

Altercation entre Jésus et des Judéens

 

Le chapitre 8 se passe à Jérusalem, Jésus est au Temple. Au chapitre 9 il sera de nouveau à Jérusalem, mais cette fois à la piscine de Siloé[1]. Le chapitre 8 comporte plusieurs passages :

v. 1-11 : c'est l'épisode de la femme adultère[2],

v. 12-30 : Jésus parle, et sa parole suscite la division. Il commence par dire : «Je suis la lumière du monde. Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres; il aura la lumière qui conduit à la vie», et cela prélude au chapitre 9, celui de l'aveugle-né où Jésus dira « Je suis la lumière » et au chapitre 11 de la résurrection de Lazare où Jésus dira « Je suis la résurrection et la vie ». La lumière c'est l'agapê (amour, charité…) et la ténèbre c'est la haine ou le meurtre Le verset 30 signale que « alors qu'il parlait ainsi, plusieurs crurent en lui ».

 

TEXTE (Traduction TOB légèrement modifiée)

   31Jésus dit donc aux Judéens qui avaient cru en lui : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, 32vous connaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres. »
   33Ils lui répliquèrent : « Nous sommes la descendance d'Abraham et jamais personne ne nous a réduits en esclavage: comment peux-tu prétendre que nous allons devenir des hommes libres ? »
   34Jésus leur répondit: « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui commet le péché est esclave du péché. 35L'esclave ne demeure pas toujours dans la maison, le Fils, lui, y demeure pour toujours. 36Dès lors, si c'est le Fils qui vous affranchit, vous serez réellement des hommes libres. 37Vous êtes la descendance d'Abraham, je le sais ; mais parce que ma parole ne pénètre pas en vous, vous cherchez à me faire mourir. 38Moi, je dis ce que j'ai vu auprès de mon Père, tandis que vous, vous faites ce que vous avez entendu auprès de votre père ! »
   39Ils ripostèrent : « Notre père, c'est Abraham. »
   Jésus leur dit : « Si vous êtes enfants d'Abraham, faites donc les œuvres d'Abraham. 40Or, vous cherchez maintenant à me faire mourir, moi qui vous ai dit la vérité que j'ai entendue auprès de Dieu : cela Abraham ne l'a pas fait. 41Mais vous, vous faites les œuvres de votre père. »
   Ils lui répliquèrent : « Nous ne sommes pas nés de la prostitution ! Nous n'avons qu'un seul père, Dieu ! »
   42Jésus leur dit : « Si Dieu était votre père, vous m'auriez aimé, car c'est de Dieu que je suis sorti et que je viens ; je ne suis pas venu de mon propre chef, c'est Lui qui m'a envoyé. 43Pourquoi ne comprenez-vous pas mon langage ? Parce que vous n'êtes pas capables d'écouter ma parole. 44Votre père, c'est le diable, et vous avez la volonté de réaliser les désirs de votre père. Dès le commencement il s'est attaché à faire mourir l'homme ; il ne s'est pas tenu dans la vérité parce qu'il n'y a pas en lui de vérité. Lorsqu'il profère le mensonge, il puise dans son propre bien parce qu'il est menteur et père du mensonge. 45Quant à moi, c'est parce que je dis la vérité que vous ne me croyez pas. 46Qui de vous me convaincra de péché ? Si je dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ? 47Celui qui est de Dieu écoute les paroles de Dieu; et c'est parce que vous n'êtes pas de Dieu que vous ne m'écoutez pas. ».
   48Les Judéens lui répondirent : « N'avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et un possédé ? »
   49Jésus leur répliqua : « Non, je ne suis pas un possédé ; mais j'honore mon Père tandis que vous, vous me déshonorez ! 50Je n'ai d'ailleurs pas à chercher ma propre gloire : il y a Quelqu'un qui y pourvoit et qui juge. 51En vérité, en vérité, je vous le dis, si quelqu'un garde ma parole, il ne verra jamais la mort. »
   52Les Judéens lui dirent alors : « Nous savons maintenant que tu es un possédé ! Abraham est mort, et les prophètes aussi, et toi, tu viens dire : "si quelqu'un garde ma parole, il ne fera jamais l'expérience de la mort". 53Serais-tu plus grand que notre père Abraham, qui est mort ? Et les prophètes aussi sont morts ! Pour qui te prends-tu donc ? »
   54Jésus leur répondit : « Si je me glorifiais moi-même, ma gloire ne signifierait rien. C'est mon Père qui me glorifie, lui dont vous affirmez qu'il est votre Dieu. 55Vous ne l'avez pas connu tandis que moi, je le connais. Si je disais que je ne le connais pas, je serais, tout comme vous, un menteur; mais je le connais et je garde sa parole. 56Abraham, votre père, a exulté à la pensée de voir mon Jour : il l'a vu et il a été transporté de joie. »
   57Sur quoi, les Judéens lui dirent : « Tu n'as même pas 50 ans et tu as vu Abraham ! »
   58Jésus leur répondit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham fût, Je Suis. »
   59Alors, ils ramassèrent des pierres pour les lancer contre lui, mais Jésus se déroba et sortit du Temple.

 

Nous allons diviser ce texte en trois parties : v. 31-36 ; v. 37-47 ; v. 48-59.

 

1) Première partie v. 31-36 : esclave ou fils ?

Jésus au Temple« 31Jésus dit donc aux Judéens qui avaient cru en lui : “Si vous demeurez dans ma parole, véritablement vous serez mes disciples, 32et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libérera.” Nous avons ici affaire à des interlocuteurs dont il est dit qu'ils ont cru. Mais apparemment, pour Jésus, ils ont cru en un sens qui ne les constitue pas comme disciples (puisqu'il s'agira de demeurer dans la parole). Ceci signifie que le verbe "croire" et le mot "foi" qui sont des mots très fondamentaux, peuvent être pris dans le sens de "croire croire" c'est-à-dire croire qu'on croit. Et par ailleurs nous savons que dans la pensée de Jean : on ne croit que si d'une certaine façon on a toujours cru ; et si on a cru, toujours on croira[3]. C'est-à-dire que l'emploi du terme "foi" dans un sens tout à fait originel ne correspond pas aux vicissitudes éventuelles de l'impression qu'on croit puis de l'impression qu'on ne croirait plus, cela ne se situe pas à ce niveau-là.

« Si vous demeurez dans ma parole, véritablement vous serez mes disciples » : comme toujours chez saint Jean, le "si" n'est pas à entendre comme conditionnel : demeurer dans la parole, c'est la même chose qu'être disciple. L'essence du disciple c'est entendre et marcher avec.

« Vous connaîtrez la vérité ». Il ne s'agit pas d'une énumération de vérités au sens où nous entendons abusivement qu'une vérité est une proposition qui a le trait d'être vraie. La vérité n'est pas premièrement dans la proposition. Chez saint Jean, la vérité c'est un espace puisque la vérité c'est la même chose que le Royaume, et que le Pneuma (l'Esprit). Quand Pilate en Jn 18, 37 pose la question à Jésus : « Es-tu roi ? », il répond « Je suis venu pour rendre témoignage à la vérité ». On a l'impression que le Christ est à côté la question… oui, mais royaume, vérité et pneuma c'est la même chose, simplement c'est la désignation de l'espace de résurrection.

 33Ils lui répliquèrent : "Nous sommes semence d'Abraham (descendance d'Abraham)sperma (semence) : ce mot nous introduit dans la symbolique de la semence et du fruit. Et effectivement "sperma d'Abraham" (Descendance d'Abraham) est une des dénominations du peuple de Dieu, d'autres dénominations étant "ceux de la circoncision", ou "ceux de la Loi"... et nous n'avons jamais été esclaves de quiconque. – La notion de descendance d'Abraham, dans le monde juif de l'époque de Jésus, n'est pas une notion purement raciale. C'est une notion qui a des connotations que nous appellerions de type psychologique et de type religieux dans notre répartition des choses. En effet ils se considèrent comme les fils de la femme libre d'Abraham et non pas de l'esclave Agar. Saint Paul reprend cela mais dans un autre sens (cf Ga 4, 22 sq). Il y a donc un processus d'identification qui est mis en œuvre déjà par les juifs et qui est repris par Paul.Comment dis-tu que vous deviendrez libres ?”Ils ne supportent pas qu'on puisse leur proposer de les libérer. C'est la même chose que ce qui se passera pour les aveugles. Ceux qui se déclarent aveugles ne peuvent recevoir la vue (Jn 9, 41[4]).

La situation est celle-ci : Jésus leur dit « demeurer dans ma parole vous libérera » et ils répondent « je ne suis pas à libérer, je ne suis pas esclave ». C'est un refus radical, et ce refus rend la parole de Jésus totalement inopérante, si bien que sa parole va apparaître dans la suite comme une parole d'exclusion et de condamnation radicale. En fait elle est la révélation de ce qui se passe dans ce dialogue : elle est le révélateur de l'espace de non-écoute qui se produit.

Dans d'autres passages on peut voir que l'attitude des disciples lorsqu'ils sont troublés par une parole. Par exemple ils ne comprennent pas sa parole : « Encore un peu et vous ne me constaterez plus, et puis encore un peu et vous me verrez » (Jn 16, 16), cela les met en recherche, puis la recherche les pousse à questionner et à demander… Et là le Christ répond, il déploie peut-être d'une façon plus explicite ce qu'il y avait d'énigmatique dans la première phrase qu'il avait prononcée. Il pouvait faire cela à l'égard d'une oreille qui n'était pas fermée. Mais, à l'égard d'une oreille fermée, il n'y a rien à faire. Dans certains cas où les oreilles sont fermées, par exemple au chapitre 6 à propos de "manger sa chair", donc une phrase qui n'est pas comprise, non seulement il réitère la phrase mais il l'aggrave, et ce qu'il dit devient de plus en plus inaudible. Or ce n'est pas du tout pour le plaisir d'aggraver mais c'est parce que l'écriture révèle l'opacité de plus en plus grande qui se produit dans le refus d'entendre. Il ne faut pas du tout interpréter cela à la superficie psychologique.

Il faut savoir que chez Jean il n'y a qu'un seul péché, et c'est la surdité spirituelle, c'est ne pas entendre, c'est la non-foi, la non-ouverture à l'écoute.

Donc ici nous allons entrer dans l'exemple d'un dialogue de sourds.

 34Jésus leur répondit: "Amen, amen, je vous dis, tout [homme] qui fait le péché est esclave du péché. – Ce qui s'introduit ici dans la discussion, c'est le thème du péché. Dans une première lecture, nous aurions pu croire que Jésus passe indûment de la thématique de la descendance à la thématique morale. Or nous savons qu'il n'en est rien, et qu'en particulier le péché au sens johannique ne ressortit pas à ce que nous appelons la morale. Cette phrase a un sens banal qui cache le sens essentiel.

Chez saint Jean le mot "péché" signifie le meurtre et la mort – que le péché soit du côté du meurtre, ça va être attesté par notre texte : « Vous cherchez à me tuer » (v. 37) – et alors, reconnaître le péché c'est reconnaître qu'on est mortel et meurtrier : meurtrier d'être mortel et mortel d'être meurtrier. En effet Jean pense la mort à partir de l'archétype de la mort (la première mort) qui est la mort d'Abel et qui est un fratricide. C'est pourquoi d'un côté mort et meurtre vont ensemble, et de l'autre côté vie et agapê vont ensemble, et le retournement de l'un à l'autre c'est ce qui se joue dans la mort du Christ.

Ce qui est en question dans notre texte, c'est que le péché qui est la mort est le fait d'être asservi à la mort et au meurtre : c'est donc la condition même de l'esclave. C'est donc la situation native du tout de l'homme qui est en jeu : nous sommes nativement exclus du fait d'être excluants.

Esprit Saint avec la clef de la liberté35L'esclave ne demeure pas dans la maison pour toujours, le Fils demeure pour toujours. – L'idée de "demeurer dans la maison", de demeurer "pour toujours", c'est le signe que l'identité prend un poids de durée et cela c'est le propre du fils qui le distingue de l'esclave.Le mot de "fils", on a l'habitude de l'entendre le plus souvent dans sa corrélation avec le mot "père". Cependant, ce n'est pas la seule, il y a une autre corrélation qui donne sens au mot de "fils", c'est la corrélation avec "esclave" donc une corrélation d'opposition : fils ou esclave. L'esclave est "asservi à", il dépend du bon vouloir d'un maître, c'est-à-dire que son être, sa situation, est précaire. Et la précarité c'est aussi ne pas demeurer, ne pas habiter de façon persistante. Et justement l'homme est esclave de la mort alors que le Fils est celui qui a maîtrisé la mort, qui n'est plus dans sa dépendance. Il s'est fait maître de la mort par sa résurrection.

« Le fils demeure toujours » c'est la petite phrase qui tient tout le paragraphe. Elle a une signification usuelle dans une maison où le fils demeure toujours tandis que l'esclave ne demeure pas en général, mais elle a simultanément la signification : le Fils de Dieu est ressuscité, il a la vie éternelle

36Si donc le Fils vous libère, vous serez véritablement libres.”»

 

2) Versets 37-47. Semence d'Abraham et semence du diable.

37Je sais que vous êtes sperma (descendance) d'Abraham, mais vous cherchez à me tuer puisque ma parole ne pénètre pas en vous« vous cherchez à me tuer ».Chez Jean,le péché se pense à partir du meurtre. Nous verrons se dessiner progressivement dans tout ce passage que ce qui caractérise la race du diable, chez Jean, c'est le meurtre. Déjà dans sa première lettre on lit cela dans la figure du fratricide d'Abel par Caïn (1 Jn 3, 12), et c'était provoqué par ce que suggérait la mise à mort du Christ par les hommes. Comme le mot "meurtre" a pour équivalent le terme de "haine", ce qui est en question ici c'est tout ce qui isole, tout ce qui exclut, tout ce qui sépare. Jean lit dans l'homme cette attitude meurtrière, attitude meurtrière foncière qui se dévoile dans la volonté de mettre à mort Dieu même. C'est une mise à mort manquée, nous le savons, mais il faut bien voir pourquoi. L'expression "meurtre de Dieu" est une expression qui nous apparaît peu plausible parce que nous avons l'idée que Dieu est de toute façon solide, immortel, immuable etc. Or ce n'est pas cela pour le Nouveau Testament. Ce que dit le Nouveau Testament c'est que c'est une mise à mort manquée parce que Dieu se donne. C'est la fameuse phrase de Jean : « Ma vie, nul ne la prend, c'est moi qui la donne. » Cela le cœur de notre christianisme, ce qui signifie que c'est le don ou le pardon qui ouvre l'espace possible, même pour le meurtre, ressaisis donc dans le pardon.

38Ce que j'ai vu auprès du Père, c'est cela que je dis mais vous, vous entendez d'auprès de votre père. 39 Ils répondirent et lui dirent : "Notre père est Abraham". Jésus leur dit : "Si vous êtes enfants d'Abraham, faites les œuvres d'Abraham. – Nous retrouvons ici le rapport subtil entre la notion de semence et la notion de fructification en œuvre –

40Maintenant vous cherchez à me tuer, moi, un homme qui vous ai dit la vérité que j'ai entendue auprès du Dieu, cela, Abraham ne l'a pas fait.  41Vous, vous faites les œuvres de votre père. –Ceci sera repris au verset 44 où Jésus explique pourquoi ils font ainsi.

Ils lui dirent donc : "Nous ne sommes pas nés de la prostitution,cette réponse procède de ce qui est entendu dans l'expression "votre père" et qui sera développé plus loin : votre père c'est le diable, et le diable c'est le principe de la séduction et de la prostitution. Mais la prostitution dont il s'agit ici n'est pas non plus une affaire de morale dans notre sens, car on retrouve là la grande thématique juive des rapports de Dieu et d'Israël sous le thème de la fidélité, et par suite la notion de prostitution ici a une signification psychologique et religieuse au sens que nous évoquions tout à l'heure. Il s'agit toujours de cette identité. Aujourd'hui l'expression « Fils de pute » touche l'individu même à qui elle est adressée, c'est-à-dire qu'il y va de son identité, il y a là comme une trace lointaine de ce que nous évoquons ici. – Nous avons un seul père qui est Dieu.

 42Jésus leur dit : "Si Dieu était votre père, vous m'eussiez aimé car je suis sorti de Dieu et je viens. – Le mot "aimer" ici à prendre au sens fort, il est le contraire de "tuer" comme dans la première lettre de Jean – Je ne suis pas venu de moi-même, mais c'est lui qui m'a envoyé. 43Pourquoi vous ne connaissez pas ma parole ? Parce que vous ne pouvez pas entendre ma parole.

Cette expérience même que se découvre la dimension du Christ par rapport à ce qui fait que Jésus est célébré eschatologiquement et protologiquement, que les saints de tous les temps ont accédé à cette lumière, ont vu son jour, ont pu accéder à ce jour : « Abraham votre père se réjouit de voir mon jour, et il le vit et il se réjouit »

44"Vous êtes semence du diabolos (vous avez pour père le diabolos) et vous voulez faire les désirs (épithumias) de votre père. – Vous ne pouvez pas faire autrement. En effet le fruit est selon la semence. Et le désir c'est justement la semence. En ce sens, on ne peut faire que le désir (ou la volonté) de son père. En général le mot désir est dit plutôt de façon négative, pour la mauvaise semenceOr votre père était meurtrier aparkhês (depuis l'arkhê) et il ne s'est pas tenu dans la vérité. – "se tenir dans la vérité" : c'est un lieu, la vérité –il ne s'est pas tenu dans la vérité puisque la vérité n'est pas en lui– la vérité ici quelque chose comme le contraire du meurtre. – quand parle le pseudos (la falsification), il parle de son propreparler de son propre, c'est toujours attester qu'on ne parle pas à partir de la vérité, parce que la vérité se tient dans le témoignage de deux ou trois. Celui qui témoigne tout seul de lui-même est un imposteur, ce sera développé par Jésus.puisqu'il est falsificateur ainsi que son père, 45mais moi je dis la vérité et vous ne croyez pas à moi. 46Qui d'entre vous me convaincra au sujet du péché ? Si je dis la vérité, pourquoi ne croyez-vous pas en moi ?

47Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu et c'est pour ça que vous n'entendez pas parce que vous n'êtes pas de Dieu.Ce verset a valeur de principe : on entend à partir d'où on est.

 

3) Versets 48-59.

48Les Judéens répondirent et lui dirent : "N'avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et que tu as un démon".

« Tu es un Samaritain » : le terme "samaritain" est injurieux pour les Judéens, on trouve cette accusation à plusieurs endroits. Ils lui disent aussi « Tu as un démon » et l'expression est commentée dans un passage suivant où elle est reprise : « Il a un démon et il délire ». Ces deux expressions du reste, peuvent avoir un rapport parce qu'il est attesté par ailleurs que la Samarie est un lieu dans lequel les proclamations enthousiasmantes et auto-glorifiantes sont proposées. C'est par exemple en Samarie que se trouve Simon le mage qui fait apparaître la grande puissance divine et qui délire en voulant acheter à Pierre son pouvoir de faire des miracles, on trouve cela dans les Actes des apôtres[5]. C'est de là que vient l'expression de "simonie" : acheter à prix d'argent la capacité de susciter l'Esprit Saint, d'où "acheter les choses".

 49Jésus répondit : "Je n'ai pas de démon mais j'honore mon Père et vous, vous me déshonorez. Ça n'est pas moi qui cherche ma gloire, il en est un qui la cherche et qui juge. – Nous retrouvons ici un thème fréquent par lequel du reste Jésus avance quelque chose qui lui sera reproché par la suite dans l'expression « Qui te fais-tu toi-même ? » Ici nous avons anticipation : « Ce n'est pas moi qui me déclare ».

 51Amen, amen, je vous dis, si quelqu'un garde ma parole, il ne verra pas la mort à jamais (pour l'aïon)ça c'est une affirmation qui va relancer le débat. Elle est là comme quelque chose qui initie un nouvel élément du débat après la comparaison entre Abraham qui est mort et Jésus qui prétend introduire à l'absence de la mort.

« Si quelqu'un garde ma parole il ne verra pas la mort », c'est la chose la plus élémentaire de l'évangile de Jean puisque entendre la parole donne la vie : « Ces choses ont été écrites pour que, croyant (c'est-à-dire entendant) vous viviez » (Jn 20, 31) ici ce n'est pas le verbe "entendre" mais le verbe "garder" qui est une dimension de l'entendre comme nous le savons depuis le début de notre texte. En hébreu "entendre" se dit shama' (שָׁמַע) [Shema' Israël : Écoute Israël] et "garder" se dit shamar (שָׁמַר). On traduit souvent "garder" par "observer", "mettre en pratique" mais si on le traduit ainsi on reste dans nos répartitions à nous où il y a des paroles théoriques qui ensuite sont mises en pratique. Il s'agit ici de tout autre chose. Il s'agit de la garde effective : que la parole soit gardée et qu'elle investisse. En effet la parole est au cœur et investit progressivement la totalité de l'homme, et c'est en ce sens-là qu'elle est gardée : la marche c'est la façon de se comporter ; la main c'est la façon d'être... Il est vrai qu'il y a un rapport avec ce que nous appelons la pratique, mais ce n'est pas du tout dans une opposition théorie / pratique, c'est dans une continuité, une plus grande fidélité de l'écoute, que s'ouvre une garde qui investit l'ensemble de l'être-homme.

« Il ne verra pas la mort pour l'aïon. » Ici on n'a pas en grec le grand verbe "voir" de saint Jean mais comme il n'est pas opposé à un autre verbe, il garde toute sa dimension de "voir". Seulement ne signifie pas "observer de l'extérieur". Au verset suivant les adversaires reprennent cette expression en disant "goûter la mort" au lieu de "voir la mort", et c'est la même chose que "voir la mort" : voir la mort, c'est l'éprouver, c'est ce que nous disions pour le verbe connaître. Cette expression relance la polémique.

52Les Judéens lui dirent donc : "Maintenant nous savons que tu as un démon. Abraham est mort et les prophètes, et toi tu dis : “Si quelqu'un garde ma parole, il ne goûtera pas la mort à jamais (pour l'aïon). 53Es-tu plus grand que notre père Abraham qui est mort ?”Et pour les adversaires ceci n'est pas une question parce qu'il est d'avance entendu que rien n'est plus grand qu'Abraham, ça c'est le sens dans leur bouche. Mais dans la bouche de Jean qui écrit c'est l'intention de marquer précisément que Jésus est plus grand. Et que veut dire "plus grand" chez saint Jean ? Cela signifie la différence entre ce monde-ci et la résurrection : le plus grand c'est la résurrection.

Nous entendons souvent "plus grand", "plus petit" comme étant de l'ordre de la quantité, mais ici il ne s'agit pas de cela. Nous pensons en termes de grandeur d'âme mais il ne faut pas prendre "grandeur d'âme" comme une métaphore. Nous prenons cela un comparatif, c'est grammaticalement un comparatif mais c'est une grandeur incomparablement plus grande. Et puisque ce n'est pas quantitatif, ça nous invite à envisager une autre dimension.

Et les prophètes sont morts. Que te fais-tu toi-même (qui prétends-tu être) ?– À cette question il est répondu en deux temps : premier temps : qu'est-ce que tu te fais ? Et deuxième temps à propos de la mort d'Abraham.

54Jésus répondit : "Si je me glorifie moi-même, ma gloire n'est rienceci prend la suite de ce qui avaient été laissé en suspens – (Il est quelqu'un qui me glorifie) c'est mon Père qui me glorifie, celui dont vous dites qu'il est notre Dieu. 55et vous ne le connaissez pas et moi je le sais. Et si je dis que je ne le sais pas, je serais semblable à vous, menteur, mais je le sais et je garde sa parole.

Et alors intervient le verset 56, décisif. –  56Abraham votre père a frémi dans l'idée de voir mon jour c'est le vœu Abraham de voir "le jour". Il a désiré voir le jour du messie ? Ça pourrait être encore la thématique messianique qu'on pourrait importer à l'âge d'Abraham, mais vous savez, Abraham, dans la perspective juive comme dans la perspective chrétienne, n'est pas un témoin, Abraham est une figure de Dieu, un aspect de Dieu, un nom de Dieu. Vous savez qu'Abraham correspond à des aspects de la manifestation divine. Cela appartient sourciellement au monde talmudique et cela a été merveilleusement situé dans le champ de méditation qu'est le monde de la kabbale : les trois colonnes de l'arbre séphirothique sont Abraham, Isaac et puis Jacob qui réunit les deux. Moi-même je n'ai pas trouvé d'autre lecture qui soient aussi près de celle de l'Évangile.

“… Et il vit et il se réjouit.” La joie désigne la résurrection. Savez-vous que c'est l'expression qui est employée par Jean au chapitre 20 lorsque, dans l'expérience du soir, Jésus entre portes closes parmi les disciples : « Ils le virent, ils se réjouirent » (d'après Jn 20, 20) et c'est la résurrection.

Qu'est-ce donc que ce jour ? "Le jour" c'est quelque chose comme "l'heure", ce sont deux désignations du moment opportun, c'est-à-dire deux désignations du moment faste de la belle saison. La belle saison pour le blé, c'est la moisson, c'est la saison où ce qui était tenu secret et simplement abrité sous la modalité de la semence, se révèle en s'accomplissant. "Le jour", ce n'est donc pas une dénomination qui a à voir premièrement avec le temps, c'est une dénomination qui a à voir avec l'essence de ce que la chose a à être. C'est la révélation de son être profond, de son être séminal. C'est la mise à fruit de son être séminal. Pour Jésus, "mon jour" c'est la dimension ressuscitée qui est la même chose que la gloire.

Tous les patriarches ont contemplé la gloire, c'est-à-dire la présence mystérieuse de Dieu qui est assimilée à la dimension de résurrection de Jésus. Autrement dit Abraham est un témoin majeur de Jésus, et un témoin majeur de la résurrection. Bien sûr ça n'a aucun sens pour un historien.

La lecture de Jean est une lecture dans les structures juives de pensée, et secondement dans l'Évangile. Ce que fut Abraham historiquement parlant, on s'en moque. Notre révélation n'est pas histoire, notre révélation est eschatologie c'est-à-dire dénonciation de la suffisance de l'histoire. L'histoire est quelque chose qui est pensé nécessairement à partir du temps mortel, or la résurrection est la dénonciation du temps mortel, dénonciation de la mort. La résurrection est la relecture de ce qui paraissait mortel, relecture dans une dimension de vie éternelle. Ressasser le passé comme passé au sens de souvenirs éventuels conjecturés sur des indices, ce n'est pas cela la commémoration. La mémoire qui est anamnèse, c'est la mémoire du présent.

Tout ceci ne rend pas caduque les éventuelles recherches de type historique, mais si cette autre lecture se substituait à la lecture originelle, purement et simplement, l'Évangile ne serait plus entendu. Bien sûr cette lecture historique est relativement nécessaire pour nous à la mesure où nous sommes nativement configurés ainsi.

57Les Judéens lui dirent alors : "Tu n'as pas encore 50 ans et tu as vu Abraham ?" 58Jésus leur dit : “Amen amen, je vous le dis, avant qu'Abraham fut, je suis”.– Ça c'est une proclamation « Je suis » sans attribut, une allusion à la révélation de Dieu à Moïse lors de la théophanie du Buisson ardent (Ex 3, 12-14). Or une des caractéristiques des manifestations du « Je suis » c'est-à-dire des théophanies[6] (manifestations de Dieu), c'est qu'elles révèlent si l'interlocuteur est dans la non-écoute ou dans l'écoute. C'est ce qui se passe au chapitre 18 (versets 4-5) lorsqu'on vient prendre Jésus : – Jésus leur dit : « Que cherchez-vous ? » ; – « Jésus de Nazareth » ; v « Je suis » - on traduit parfois par « c'est moi » car c'est la même chose en grec -, et ceux qui viennent prendre Jésus tombent en arrière. C'est-à-dire qu'ils sont hors champ, qu'ils n'acquiescent pas à la révélation du « Je suis ». C'est donc une théophanie avec ce que la théophanie peut avoir d'excluant si je ne suis pas accommodé.

Chez Jean le plus nouveau est la manifestation du plus archaïque. Autrement dit le plus nouveau c'est le plus ancien, c'est la venue au jour de ce qui était resté détenu en secret du plus lointain de l'origine. Il y aurait à méditer sur l'arkhê (commencement, origine, principe…) : « Dans l'arkhê était le Logos (la Parole) » (Jn 1, 1). Le Logos c'est ce qui apparaît dans le dernier jour parce qu'il est au premier jour… Et les modalités de ce Logos sont telles que les figures d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, etc. sont bien avant sa manifestation parce qu'elles sont après le premier jour.

 59Ils prirent donc des pierres pour les lui jeter, Jésus se cacha et sortit du temple. »

 

4) Réponses à quelques questions sur le texte.

► Quand Jésus dit « Si quelqu'un garde ma parole il ne verra pas la mort », on a l'impression que la vie éternelle est réservée à certains et pas à d'autres. Ça me fait penser aux témoins de Jéhovah.

J-M M : Le fait que la vie éternelle serait pour les uns et pas pour les autres, ce sont des choses qui sont très facilement dans nos têtes. Pour libérer l'affaire, il faudrait se remémorer le préalable jamais véritablement perçu et pourtant tout à fait essentiel, à savoir qu'il ne s'agit pas pour nous de déterminer qu'il y aurait "des hommes qui…" et "des hommes qui… ne pas…" ! Ça a l'air de rien mais il faut absolument se libérer de cela, ce qui fait tout de suite tomber vos témoins de Jéhovah, ils sont hors champ tout de suite là-dessus. Mais ce n'est pas si facile que cela à le montrer d'ailleurs parce que c'est un de ces exemples dans lesquels le monstratif partitif "ceux-ci et ceux-là" est pensé en fonction de "nous et les autres" c'est-à-dire en fonction d'une préconception de la fonction des pronoms personnels, autant de choses dont nous héritons spontanément[7].

Dans nos textes, je n'ai jamais un point d'appui pour le discours et cela pose justement la magnifique question : que signifie le « Je suis » de Jésus.

 

► Est-ce que tu peux revenir sur les mots de mort et péché dans le Nouveau Testament ?

J-M M : Dans le Nouveau Testament le mot "mort" peut signifier "le péché" et il peut signifier "la résurrection", à savoir la mort adamique et la mort christique. Il s'agit de deux régions : le monde de notre natif et le monde d'une autre naissance comme Jésus dit à Nicodème : entrer dans le Royaume c'est la même chose que naître à partir de l'Esprit de résurrection[8].

La région de notre natif c'est la région du péché qui est un nom propre de cette région. Elle est caractérisée par son principe régnant, son prince.

Dans la deuxième partie de notre texte le prince de ce monde n'est pas seulement caractérisé comme prince de région mais aussi comme père d'une descendance. Il est meurtrier, falsificateur (pseudos, menteur) et pornos (adultère au sens d'idolâtre, c'est-à-dire d'être ajusté à autre que ce à quoi on est destiné).

Le père c'est la semence, et ce qui sort de la semence ne peut être que selon la semence. Les deux semences ne peuvent produire que selon leur génos.

 

► Dans le texte, saint Jean met en valeur la figure d'Abraham d'une façon assez étonnante.

J-M M : Oui, le mot Abraham est un mot assez important parce qu'il distribue trois aspects du texte.

  • Il est prononcé dans la première partie
  • dans la deuxième partie il est mis en lumière, et c'est simplement le fait que les Judéens en question se prétendent fils d'Abraham : ils le sont (v. 37) mais en fait ils ne le sont pas, leur père c'est le diable.
  • dans la troisième partie Abraham revient d'une façon très étonnante jusqu'à la profession : « Abraham a vu mon jour » (v. 56) qui est à nouveau l'occasion d'une déclaration de l'identité christique


[3] La foi est sans doute pour notre conscience une survenance, mais elle ne peut survenir que parce que de toujours elle est là. Cela est clair dans la première lettre de Jean : « Certains sont sortis des nôtres » et le sens pour Jean, ce n'est pas du tout qu'ils ont perdu la foi, ils ont simplement manifesté qu'ils n'avaient encore jamais eu la foi : «  Ils sont sortis des nôtres mais ils n'étaient pas des nôtres. S'ils avaient été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous. Mais [leur sortie] c’est pour que soit manifesté qu’ils n'étaient pas tous des nôtres.» (1 Jn 2, 19). Cf Le mot "croire" en Jn 4, 46-54, la guérison du fils de l'officier. À quels moments peut-on parler de foi ?.

[5] Selon les Actes des Apôtres, après avoir été baptisé par Philippe, Simon le Magicien veut acheter à Pierre son pouvoir de faire des miracles (Ac 8. 9-21), ce qui lui vaut la condamnation de l'apôtre.

[6] Théophanie : du grec théos (Dieu) et phaïnô (montrer, révéler)