Quand saint Jean parle des enfants de Dieu et des enfants du diable en 1 Jn 3, quand saint Matthieu parle de l'ivraie et du bon grain en Mt 13, il faut entendre ce qu'ils disent dans une structure qui n'est pas la nôtre (nous l'entendons en général de différents types d'hommes). Cela remet en cause et notre conception de l'homme, et notre conception de la parole de Dieu (son action par rapport au péché).

C'est lors d'une session sur la première lettre de Jean en 2009 intitulée "Connaître et aimer" que Jean-Marie Martin (Cf Qui est Jean-Marie Martin ?) a fait ce commentaire.

 

Semence du diable et semence de christité

1 Jn 3, 9-10 et Mt 13, 24-30

 

 

 «9Tout homme qui est né de Dieu ne fait pas le péché puisque le sperma (la semence) de Dieu demeure en lui et il ne peut pécher, puisqu’il est engendré de Dieu. 10À ceci sont reconnaissables les enfants de Dieu et les enfants du diabolos : tout homme qui ne pratique pas la justice n'est pas de Dieu, ni celui qui n'aime pas son frère. » (1 Jn 3)

Sont nommées ici deux semences :

  • Une semence qui vient de Dieu.
  • Une semence qui vient du diabolos. En effet le diabolos a une paternité, mais celle-ci est une paternité vaine : le diabolos est une vanité, une vanité active, et prodigieusement active, ça fait du bruit.

 

1 – Le texte et notre conception de l'homme.

D"une part il y a un point qui fait difficulté parce que, par expérience, nous savons que quelqu'un qui est enfant de Dieu pèche néanmoins.

D'autre part, il nous est difficile de penser qu'il y ait des hommes de race diabolique et d'autres de race divine. Voilà une grosse difficulté, il faut la pâtir, cette difficulté, parce que de sa solution résulte quelque chose d'extrêmement important, à savoir ce que nous appelons un homme. 

Notre conception de l'homme est celle d'une autosuffisance et d'une unité compacte autonome et bien unifiée, un individu comme nous disons, c'est-à-dire un indivisible. Or l'homme est au contraire divisé : il y a en chaque homme quel qu'il soit semence de Dieu, et en chaque homme quel qu'il soit semence de diabolos. Voilà l'ouverture prodigieuse à laquelle nous convie le texte de Jean.

Et ce qui est dit par Jean de la situation globale du monde : « la ténèbre – c'est la même chose que le diabolos – est en train de partir et la lumière déjà (en nous) luit » (1 Jn 2, 8), c'est une autre façon de dire la même chose.

L'homme est un homme déchiré, déchiré à l'intérieur de lui-même et déchiré dans sa relation à autrui (dieskorpisména)[1]. Les enfants de Dieu sont des déchirés pour être des réconciliés avec eux-mêmes et avec autrui simultanément.

Donc en quoi consiste le jugement ? Le jugement ultime, le discernement ultime de ces deux semences, le jugement dernier, ne passe pas entre toi et moi, mais à l'intérieur de chacun de nous. L'ultime jugement sépare ce qu'il y a en chacun de semence diabolique et de semence christique, de christité[2]. Voilà un point très important qui n'est pas, je crois, tellement entendu. Ceci pose ensuite des questions, bien sûr, mais voilà pour moi quelque chose qui est une très grande ouverture.

On ne peut pas entendre Jean si on n'entend pas cette radicale incompatibilité, intransformabilité de ce qui est d'une semence à une autre semence. Il n'y a pas de mutation des espèces dans cette perspective-là, même pas de greffe.

 

2 – La parabole de l'ivraie (Mt 13, 24-30).

l'adversaire sème par-dessus de nuitPour éclairer ce que nous venons de penser, nous pouvons entendre cette fois une parabole qui se trouve dans les Synoptiques, qui n'est pas chez saint Jean mais au chapitre 13 de Mathieu.

Je la résume rapidement[3] : le père de famille a semé dans son champ du bon grain ; l'adversaire, de nuit naturellement, sème par-dessus de l'ivraie. Au bout d'un temps, voilà que l'ivraie paraît avec, ou peut-être même avant, le bon grain. Alors les serviteurs disent : “mais tu as semé…” “Non, dit-il, c'est l'adversaire qui a fait cela”. “Veux-tu que nous allions arracher l'ivraie ?”. “Non, non, de peur que, arrachant l'ivraie, vous arrachiez en même temps le bon grain”.

La haine ("celui qui n'aime pas son frère") c'est de l'ivraie, et ce n'est pas de l'ivraie à arracher de toutes forces. Elle peut être au contraire la condition de la survie. Nous n'avons pas la capacité en nous de séparer ultimement l'un et l'autre, sous peine sans doute de se perdre, tout simplement. Cela seul Dieu le fait car c'est à lui que revient l'ultime discernement, l'ultime jugement.

Ivraie et bon grain

Chacun de nous est le champ en question. En effet cette parabole de l'ivraie a pu être entendue du monde, c'est-à-dire que dans le monde il y a des bons et des mauvais ; mais le cosmos, chez les anciens, c'est aussi le micro-cosmos, et le micro-cosmos, c'est l'homme, c'est-à-dire que l'homme est aussi un champ et, dans le champ de chacun, il y a bon grain et ivraie.

 

3 –  À quoi nous invite la Parole de Dieu ?

Nous avons ainsi une parole de Dieu qui n'est pas une parole de loi, qui est une parole éclairante, une parole qui éclaire notre situation, notre site, et invite à être semblable à lui : c'est toute l'invitation du texte.

« Je vous écris que vous ne péchiez pas » (1 Jn 2, 1) : ceci n'est pas une parole qui condamne du fait du péché, parce que le péché est lui-même la condition du pardon, c'est-à-dire du plus grand don, mais ce n'est pas à entendre comme une invitation à pécher. C'est la grande thèse de Paul.

Paul lui-même est obligé de dire : il ne suit pas de ce que j'annonce ici que nous ayons tout loisir de pécher, que le péché n'ait pas d'importance. Et quand en plus il dit que « là où le péché abonde, la grâce surabonde » (Rm 5, 20), ça ne signifie pas que ce soit une invitation à pécher pour… même si on risque de l'entendre ainsi. Et cependant ce n'est pas parce qu'il y a un risque qu'il faut éviter la parole infiniment précieuse qui porte avec elle ce risque. Il faut entendre la parole infiniment précieuse et essayer d'éviter le risque.

La prédication évite souvent de parler de cela à cause du risque. Je vous ai dit qu'on prêchait souvent le semi-pélagianisme plutôt que la doctrine chrétienne authentique, c'est-à-dire qu'on prêche la responsabilité ultime, la décision etc.

Là, nous sommes sur une crête de pensée et moi, ça m'enthousiasme. Cette lecture doit aussi libérer des fausses conceptions du péché, enfin je l'espère.

 

4 –  Du bon usage des Valentiniens.

C'est l'occasion pour moi de dire une petite chose : je lis beaucoup les Valentiniens, ces gnostiques du début du IIe siècle, qui sont les premiers commentateurs de Jean. Ils gardent la structure johannique et paulinienne de pensée et ils sont légitimement dans la grande Église. Cependant au bout d'un certain temps ils en viennent à penser qu'il y a des hommes qui sont christiques et des hommes qui sont diaboliques, parce qu'ils commencent à entendre ce qu'il en est de l'homme sur le mode occidental d'une humanité close. Et très légitimement ils seront éjectés à ce moment-là de la grande Église.

Souvent les hérésies sont très intéressantes parce qu'elles sont l'indice de quelque chose qui a dévié. En même temps, en perdant cela on perd quelque chose qui était précieux, donc il faut y revenir et les relire. C'est pourquoi les Valentiniens m'ont aidé. La plupart des exégètes, des gens de l'Écriture, lisent le Nouveau Testament à partir de l'Ancien, c'est bien. Moi je le lis à partir des Valentiniens, c'est-à-dire à partir des premiers commentateurs, c'est ce qui me permet de découvrir des choses que d'autres ne voient pas[4].



[3] Matthieu 13. 24Il (Jésus) leur proposa une autre parabole : « Il en va du Royaume des Cieux comme d'un homme qui a semé du bon grain dans son champ.25Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu, il a semé à son tour de l'ivraie, au beau milieu du blé, et il s'en est allé.26Quand le blé est monté en herbe, puis en épis, alors l'ivraie est apparue aussi.27S'approchant, les serviteurs du propriétaire lui dirent :"Maître, n'est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D'où vient donc qu'il s'y trouve de l'ivraie ?" 28Il leur dit :"C'est quelque ennemi qui a fait cela." Les serviteurs lui disent :"Veux-tu donc que nous allions la ramasser ?" 29"Non, dit-il, vous risqueriez, en ramassant l'ivraie, d'arracher en même temps le blé.30Laissez l'un et l'autre croître ensemble jusqu'à la moisson ; et au moment de la moisson je dirai aux moissonneurs : Ramassez d'abord l'ivraie et liez-la en bottes que l'on fera brûler ; quant au blé, recueillez-le dans mon grenier. " » Traduction Bible de Jérusalem.

[4] Cf les messages du tag gnose valentinienne où leur pensée est méditée..