Les chapitres 14-16 constituent les dernier grand discours de Jésus aux siens. Les versets 15-16 du chapitre 14 donnent une clef de lecture pour tout cet ensemble, en donnant les quatre modes de présence du Ressuscité. C'est ce que Jean-Marie Martin, spécialiste de saint Jean,  a développé à de nombreuses reprises.

Ce qui est mis ici est constitué de deux extraits, le premier datant des années 1975 et le second de 2007.

J-M Martin retraduit lui-même le texte, voici d'abord le texte en version classique :

  • 15Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements;16et moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre paraclet, pour être avec vous éternellement, 17l'Esprit de vérité, que le monde ne peut pas recevoir, parce qu'il ne le voit pas et ne le connait pas; mais vous, vous le connaissez, parce qu'il demeure avec vous, et qu'il sera en vous.
    18Je ne vous laisserai pas orphelins; je viens à vous. 19Encore un peu de temps, et le monde ne me verra plus; mais vous, vous me verrez; parce que moi je vis, vous aussi vous vivrez. 20En ce jour-là, vous connaitrez que moi je suis en mon Père, et vous en moi et moi en vous. 21Celui qui a mes commandements et qui les garde, c'est celui-là qui m'aime; et celui qui m'aime, sera aimé de mon Père; et moi je l'aimerai, et je me manifesterai à lui.

 

Jean 14, 15-21

 

détail de l'évangéliaire, Bibliotheque de Karlsruhe1) Jean 14, 15-18

  • « 15Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements 16et je prierai le Père qui vous donnera un autre paraclet pour qu'il soit avec vous pour toujours, 17l'Esprit de vérité que le monde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit ni ne le connaît. Vous, vous le connaissez parce qu'il demeure avec vous et qu'il est en vous. 18Je ne vous laisserai pas orphelins. Je reviendrai vous voir. »

Prenons bien le temps d'examiner ce texte.

Il y a une première façon de le lire : « Si vous m'aimez bien, alors vous mettrez en pratique mes commandements ; en conséquence je prierai le Père, et donc le Père vous donnera un autre paraclet, une autre personne qui porte le nom de Paraclet pour qu'il reste avec vous à jamais. » Dans cette lecture, nous n'avons fait qu'ajouter des mots articulaires : "si… alors", "en conséquence"... Pourquoi ? Mais parce que ces mots articulaires toujours implicitement nous les introduisons. « Si vous m'aimez bien… en conséquence vous pratiquerez mes commandements. » Ce texte alors est d'une banalité étonnante du point de vue de la structure.

 

●   Deux aspects du mot "paraclet" que met en évidence le mot "assistance".

Nous allons procéder à partir d'ailleurs puis nous reviendrons sur la lecture de ce texte dont nous venons de proposer une lecture que nous considérons comme mauvaise.

Nous allons partir du terme de "paraclet". C'est un terme difficile, et il est remarquable que dans les traductions courantes, suivant le contexte, ce n'est pas le même mot français que l'on emploie. Il se traduit plus couramment soit par "défenseur" (ou "avocat"), soit par "consolateur". Nous vous proposons de ne pas traduire ce mot mais de nous traduire devant lui. Et au point où nous en sommes, le mot qui nous traduit au texte, c'est le mot d' "assistance".

Nous insistons sur deux choses.

1/ D'abord sur la forme abstraite, "assistance" : nous vous invitons à vous en approcher en lisant ainsi : « Il vous donnera un autre mode d'assistance ». Ceci rejoint les préoccupations qui nous poussent à lire souvent à l'infinitif[1] ; et la raison c'est que nous avons une façon de substantifier ou personnaliser cet "autre paraclet" qui nous fait introduire subrepticement une autre personne. Or cette idée d'autre personne, au point où nous en sommes, dans l'approche du texte, ne peut que nous nuire dans la compréhension. Nous ne disons pas que le Saint Esprit n'est pas une "autre personne", nous disons que ce présupposé-là qui ne structure pas le texte, ne peut que nous nuire. D'où l'intérêt de cette façon de nous en approcher en disant "assistance".

2/ D'autre part, le mot "assistance", encore qu'il ne soit pas, dans une étymologie stricte, défendable comme approche parce qu'il ne traduit pas littéralement le mot "paraclet", cependant comporte à la fois cette idée de présence et cette idée d'aide que nous verrons tout au long incluse dans la notion de paraclet et de paraclèse.

Vous apercevez peut-être un peu maintenant la différence que nous faisons entre "traduire un texte" et "se traduire au texte".

 

Reprenons chacun des deux points précédents.

D'abord "paraclet" n'est pas, chez saint Jean, un nom propre. En effet il est employé dans la première lettre de Jean pour désigner le Christ : « Mes enfants, je vous écris en sorte que vous ne péchiez pas. Et quand quelqu'un pèche, nous avons un paraclet auprès du Père, Jésus Christ, le juste » (1 Jean 2, 1).

D'autre part tout le contexte dans lequel se trouvent les versets que nous avons retirés, concernent la présence du Christ : le don de la paraclèse, c'est ce qui fait que nous ne sommes pas orphelins et que le Christ vient près de nous (erkhomaï pros humas) au verset 18.

Notez en passant que le mot "orphelin" ici est à nouveau assez étonnant car il suppose normalement l'absence du Père et non pas celle du Fils, alors que c'est le Christ qui dit : « Je ne vous laisse pas orphelins, je viens. » Encore une fois, à partir de tous ces indices, il faut que nous ayons bien dans l'esprit que le Père, le Fils, le Pneuma sont pensés chez Jean à partir de l'identité. Cette identité n'est pas une identité inerte, et elle suppose une subtile circulation du don réciproque, mais notre notion de "personne" est aujourd'hui inapte à rendre compte de cela. Si vous voulez, même en langage théologique postérieur, après que l'on eut distingué les trois Personnes, les Pères de l'Église insistaient sur ce qu'ils appelaient la "circumincession", c'est-à-dire la constante présence de l'un à l'autre : nulle part n'est l'Esprit sans que le Fils et le Père n'y soient, etc. Ce qui est une façon de retenir quelque chose de hautement préférable à notre imaginaire pluraliste. Donc une fois encore essayons de penser cela à partir de l'identité.

Dans un texte que nous allons voir tout à l'heure (Jn 14, 26), il est dit : « l'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom ». Or cette traduction accuse chez nous l'aspect de dualité, parce que nous n'avons pas l'intelligence du nom. Pour les Anciens, le nom, c'est la présence. Et il faudrait se traduire devant le texte en disant : « l'Esprit Saint que le Père enverra comme ma présence » ou « en tant que ma présence ».

 

●   Les quatre formes de présence du Ressuscité[2].

Après cette approche, nous prenons le texte où figurent d'abord quatre expressions que je mets à l'infinitif :

  • avoir agapê ;
  • garder mes commandements ;
  • prier le Père ;
  • recevoir le don du paraclet.

Voici par exemple une proposition de traduction pour les deux premières :

  • « D' "avoir égard (ou soin) pour moi", c'est la même chose que "garder ma parole joignante ou enjoignante" ».

Il faut voir que les quatre expressions disent la même chose sous une autre forme, il n'y a pas entre elles "ensuite", "par conséquent", etc. En tout cela, il est question de la présence du Ressuscité.

D'après les deux premières expressions, la présence du Ressuscité se nomme : "avoir soin" (ou égard à lui) ; "tenir en garde sa parole" en tant qu'il est parole joignante ou enjoignante – dans le texte de Jean on a le mot "commandement", mais il n'est pas question de commandement pensé à partir du verbe "tu devras", voilà pourquoi je préfère traduire par "parole joignante ou enjoignante" [NOTE : plus récemment J-M Martin traduit par "disposition"[3]].

Ensuite on a une troisième expression : « Moi je prierai le Père » qui dit la même chose que les deux premières. Il s'agit ici de l'éternel dialogue du Logos tourné vers le Père dont il est question en Jn 1, 1 et dont l'écho se trouve en Jn 17 quand Jésus dit « Père… » C'est cela qui est la présence de Jésus aux siens, c'est cela qui est le don de cet autre mode d'assistance, d'être "avec vous" : « qu'il soit avec vous pour toujours ».

Les quatre expressions disent la même chose, et nous pensons que c'est un point où notre pré-structure de lecture peut aisément montrer sa faille. Il nous faut apprendre à supprimer les articulations du discours que nous mettions au début : d'une part, chez Jean, les "si… alors…", les "afin que", les "parce que" n'ont pas du tout, pour une raison que l'on peut considérer comme proprement culturelle[4], la rigueur que cela a dans le grec classique, et d'autre part, les articulations sont chargées par Jean de marquer les jointures de la résurrection et de nous-mêmes, et par suite il s'agit d'une grammaire inouïe. Il faut donc apprendre à lire le même en chacune de ces quatre expressions.

Et ce qui est extrêmement important, c'est que de lire le même, de par la différence de structure, cela change tout le sens des termes. Autrement dit,

  • agapê ne se pense plus à partir "d'aimer bien" (c'est pourquoi j'ai traduit par "avoir égard ou soin") ;
  • "commandement" ne se pense plus à partir de "devoir" (j'ai traduit par "parole joignante ou enjoignante")[5] ;
  • "garder" (ou tenir en garde) ne se pense plus à partir de "mettre en pratique" – mettre en pratique un commandement ou une théorie ;
  • la prière ne se pense plus à partir de l'attitude religieuse, etc.

Cela laisse la résurrection faire fermenter le vocabulaire. Et le lexique ou le dictionnaire, c'est-à-dire la définition, c'est ce qui interdit cette fermentation. C'est pourquoi lire c'est toujours œuvrer, toujours accomplir l'acte maintenant de s'approcher d'un texte. Et cela est beaucoup plus important que de faire une traduction parfaite.

 

●  Le mot "monde" chez saint Jean

Il nous faut encore ajouter l'expression « que le monde ne peut pas recevoir ». Le verbe lambaneïn (recevoir) est le terme technique qui désigne également la foi ou le voir chez saint Jean. Et nous savons dès le début de l'Évangile que le monde ne l'a pas reçu. Mais ici, plus important, le monde ne peut pas le recevoir. Ceci nous ramène à l'intelligence du "monde" à partir de l'incapacité de recevoir. Qui est certain, c'est que dans notre langage le mot de "monde" ne peut absolument pas traduire ce qui est en cause dans le mot kosmos chez Jean, il faudrait pouvoir de ne pas conserver cette traduction avec le mot "monde". Que faut-il faire ? Il ne faut pas le traduire… encore une fois, il faut s'approcher, il faut essayer de se traduire devant le mot kosmos chez Jean. En disant quoi ? Nous n'avons pas encore trouvé !

Ce qu'il faut retenir c'est qu'avec le mot kosmos (monde) chez Jean il s'agit toujours d'un terme qualifié et non pas d'un terme qui pourrait désigner l'humanité en tant qu'elle peut recevoir ou ne-pas-recevoir. Il s'agit précisément d'un terme qualifié puisque c'est à partir de cette qualification même que saint Jean l'emploie

Nous indiquons en passant que cela nous ouvre à la question que nous avons déjà rencontrée, de ce que voulait dire le Christ quand il disait : « Tant que je suis dans le monde… » Spontanément nous entendons cela du séjour historique de Jésus sur la terre. Or l'historique, cette façon d'être dans le monde, est une façon neutre, c'est-à-dire ni positive ni négative par rapport à recevoir. Or saint Jean ne traite pas de la question de Jésus historique par rapport à Jésus Ressuscité pour la bonne raison que la question de Jésus historique ne peut naître qu'à partir d'une précompréhension de l'histoire qui est la nôtre, nous qui sommes vingt siècles après Jésus. Cela ne veut pas dire que nous n'avons pas à nous poser des questions sur Jésus historique, mais cela veut dire qu'il ne faut pas en chercher la réponse sous cette forme chez Jean.

« … Le Père vous donnera un autre paraclet pour qu'il soit avec vous pour l'aiôn ». Ce qui est en question ici, c'est bien, comme nous le pensions, la réponse à la question de la présence, de l'être-avec. Ce n'est pas gratuitement que je fais état de ce verset pour dire les quatre termes de la présence. « Pour l'aiôn » : l'aiôn, c'est la vie neuve, nouvelle, on dit "éternelle". Le mot "éternel" n'est pas très bon, non pas qu'il soit trop fort, mais il n'est pas suffisant. Nous avons une conception trop vaine de l'éternité. L'aiôn dit toute la nouveauté christique. Nous verrons d'ailleurs que ce mot va être repris sous une autre forme bientôt.

 

Christ aux visages multiples, Annie-Vallotton2) Jean 14, 19-21. L'effective présence.

 « 19Encore un peu et le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez puisque je vis et que vous vivrez (vous commencez à vivre). » Le "puisque", ici, est important, ce n'est pas un causal, c'est le déploiement d'une équivalence. On ne peut voir chez Jean qu'à partir d'où l'on est. On ne peut entendre qu'à partir d'où l'on est.

Ici on voir (théoreïn) que je traduis souvent par "constater", ce n'est pas le grand verbe "voir" (oran), mais comme il n'est pas mis en opposition avec l'autre comme en Jn 16, 16, il n'y a pas à la dévaloriser.

Voir et entendre ne sont pas des activités éventuelles qui s'ajoutent à l'être, ce sont des modalités de l'être même. Vous me direz que ça pourrait être très affligeant si je ne peux entendre qu'à partir de ce que je suis ! Ce serait tout à fait affligeant si je savais ce que je suis. Il n'est pas du tout dit que je ne peux entendre qu'à partir de ce que je sais que je suis. Et précisément, je ne peux entendre qu'à partir de mon insu, de ce que je suis dans mon insu. C'est capital comme structure de pensée, comme différence d'avec nous. Seul celui qui vit entend le vivant, la parole vive.

 « 20En ce jour-là… – Qu'est-ce que ce jour-là ? C'est la même chose que "pour l'aiôn" (fin du verset 16), mais l'aiôn c'est déjà maintenant. Nous avons déjà dit que la répartition entre un moment présent et un retour du Christ appartient à une tentative de mettre en place les rapports de la nouveauté christique et de notre temps. Ce n'est pas chez saint Jean.

vous connaîtrez… – mais ce jour-là c'est aussi maintenant, donc il faut traduire : « vous commencez à connaître » puisque le futur n'est pas un futur, c'est un inaccompli hébreu, un non-pleinement accompli[6].

… que je suis dans le Père et que vous êtes en moi et moi en vous. » Voilà l'être-dans qui concerne le Christ par rapport au Père, et les hommes par rapport au Christ et donc par rapport au Père. Voilà l'effective présence.

Nous serons obligés, pour bien entendre Jean, de faire une différence entre ce qu'il en est effectivement et notre conscience. Nous sommes ici dans les réalités pneumatiques (spirituelles), et le psychique ne juge pas le pneumatique. Notre je usuel qui est le je psychique – la façon dont je dis "je" nativement – n'a pas la capacité de dire quoi que ce soit sur mon je insu, sinon ce qu'il en entend dans la parole christique. Cela pose des questions par rapport à la notion d'expérience. Tant que expérience garde un sens proprement psychique, il ne peut être adéquat à ce qui est. Mon expérience de la chose ne peut être adéquate à ce qu'elle est, à ce qu'il en est. Mais alors, est-elle totalement étrangère, qu'en est-il ? Voilà des questions que nous aurons à nous poser. Cette dimension insue qui court tout au long est tout à fait décisive pour entendre bien notre Nouveau Testament.

 « 21Celui qui a mes préceptes (mes dispositions) et qui les garde, c'est celui-là qui m'aime. » Vous avez ici une reprise à l'envers de : « Si vous m'aimez, vous garderez mes dispositions. » (v. 15). Autrement dit, nous avons une reprise, un rappel rapide de cette phrase parce que nous avons ensuite un court développement sur l'agapê (l'amour, la charité, le soin), ce qui donnera lieu à une nouvelle question de l'apôtre Judas. Le précepte (ou la disposition) signifie l'avoir-à-être, c'est-à-dire la volonté de Dieu au sens de la donation en semence de mon avoir-à-être.

« Celui qui m'aime sera aimé de mon Père… – Ici nous avons apparemment le mouvement inverse de ce que Jean dit dans sa première lettre : « L'agapê ne consiste pas en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce que Dieu, le premier, nous a aimé. » (1 Jn 4, 10). C'est qu'il y a une entre-appartenance de ceci et de cela. Il n'y a pas d'avant et d'après, en réalité. Mais l'ensemble se pense en premier à partir de l'agapê du Père.

… et moi, celui-là, je l'aimerai et je me manifesterai moi-même à lui.– "je me manifesterai" : voilà le verbe provocateur qui va susciter la question du disciple au verset suivant. Le verbe "me manifester" (me montrer) appartient au vocabulaire du dévoilement ou de la manifestation. Phanerôsis ou apocalupsis (dévoilement) est un vocabulaire constitutif essentiel chez Jean. Ici, le verbe a un préfixe : em-phanizô. Phaneïn, phanérôsis, c'est la manifestation ; em-phanizô : je me montrerai, je me dévoilerai à lui. C'est bien notre question : en quoi Dieu se montre-il ? En quoi se manifeste-il ? C'est cela qui donne occasion à Judas (pas l'Iscariote) de poser sa question.



[5] Plus récemment J-M Martina choisi le mot "disposition" pour traduire entolé (commandement) tout en reconnaissant que ce n'est pas complètement satisfaisant. Cf. Comment entendre le mot "commandement" dans le NT ? Exemples chez saint Jean