La liturgie a rassemblé pour la Pentecôte deux passages de Jn 14, un chapitre souvent commenté par Jean-Marie Martin. Vous avez déjà deux longs messages du blog commentant en détail les versets 15-16[1]. Voici un nouveau message qui,  pour les versets 15-16, reprend deux commentaires rapides faits l'un à l'occasion du cycle Maître-disciple (tag MAÎTRE-DISCIPLE), et l'autre à l'occasion d'une soirée sur le Je christique, les deux se complétant bien, et pour les versets 23-26 cela vient de la session sur Jn 14-16 (Ch II. Réflexions autour de l'expérience ; Lecture de Jean 14, 16-31)

Rappelons que J-M Martin évite souvent de traduire les mots agapê (amour, charité…) et pneuma (esprit, souffle…) qui sera parfois écrit sans majuscule même s'il s'agit du Pneuma Sacré (Esprit Saint). Pour savoir qui est J-M Martin voir le message de ce blog qui lui est dédié : Qui est Jean-Marie Martin ?.

 

 

Jn 14, 15-16 et 23-26

L'Esprit Saint Paraclet et la présence du Ressuscité

 

Jésus et les Douze

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous.

Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père, qui m’a envoyé. Je vous parle ainsi, tant que je demeure avec vous ; mais le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. » (Bible de la liturgie)

 

Les chapitres 14, 15 et 16 constituent un tout dont la caractéristique première est d'être un discours aux disciples.

1) Versets 15-16. La présence du Ressuscité au sein de la communauté.

Saint Trinité« 15Si vous m'aimez, vous garderez mes dispositions (entolas), 16et moi je prierai le Père et il vous donnera un autre paraklêtos […] 17le pneuma de la vérité ». 

Le mot entolê a le sens de commandement dans le grec courant de l'époque. Seulement le mot commandement, à notre oreille, implique quelque chose qui est récusé ou réfuté notamment par Paul, mais aussi par Jean. Ce sont des choses que nous avons étudiées à d'autres moments et même ici. L'Évangile est l'ouverture d'un espace de don et la parole est donnante. La parole de Dieu n'est pas une parole qui dit : « tu dois », c'est une parole qui donne que je fasse. Et le don est l'essence même de l'espace de l'Évangile, ce qui est expliqué par Jean en ceci que ce n'est pas un espace de prise violente, et ce n'est pas non plus un espace de droit et de devoir. Or le mot de précepte ou de commandement sonne à notre oreille comme un espace de droit ou de devoir. Je traduis par "disposition" car une disposition, c'est la donation de notre avoir à être, ce qui est déterminé pour nous, ce qui détermine notre être. Par exemple l'agapê est une détermination fondamentale de l'avoir à être de l'homme c'est pourquoi Jésus peut dire : « Voilà ma disposition (entolê) : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés» (Jn 15, 12).

Dans nos versets 15-16 il y a un quadruple thème :

  • « Si vous m'aimez » : premier thème.
  • « Vous garderez mes dispositions » : deuxième thème.
  • « Et je prierai le Père »: troisième thème.
  • « Il vous enverra un autre paraclet (le pneuma) » : quatrième thème.

Regardons ces quatre thèmes apparemment disparates, mais qui ne le sont pas. Je ne reviendrai pas sur la lecture critique faite à plusieurs reprises, qui nous invite à ne pas entendre ceci sur le mode du calcul stratégique le conditionnel (si… alors…)[2].

Comme le texte n'est pas du grec classique, mais un décalque d'une écriture de type hébraïque, il faut entendre que ce quadruple thème n'est pas articulé selon notre mode, ce qui donne : avoir agapê (aimer) c'est la même chose que garder la disposition enjointe, c'est la même chose que la prière, et c'est la même chose que recevoir le pneuma (l'Esprit).

Cet énoncé des versets 15-16 est précédé par du trouble. En effet, le chapitre 14 commence par : « Que votre cœur ne se trouble pas. » ce trouble étant provoqué par l'annonce d'une absence : « Je m'en vais, et là où je vais vous ne pouvez venir » (d'après Jn 13, 33). Et la réponse de Jésus se concentre dans l'énoncé de ce quadruple thème. La question qui se posait aux disciples était : quoi de l'absence et de la présence ? La réponse est : c'est l'absence qui est la présence même. Les modalités, les noms de cette présence authentique et non plus de la courte présence que les disciples avaient avec Jésus, c'est : l'agapê, l'écoute de la parole (la garde de la parole), la prière, le don de l'Esprit. [3]

Voilà donc ce qui importe ici : nous avons l'affirmation de l'entre-appartenance indissociable de ces quatre aspects d'une même réalité fondamentale qui est la présence du Ressuscité au milieu de sa communauté et en chacun :

  1. L'agapê ;
  2. la garde des dispositions qui est plus simplement "la garde de la parole" d'après le verset 23 : Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole ;
  3. la prière : ici le Christ dit « je prierai » oui, mais plus loin il va dire : « Je ne dis plus que je prierai, mais vous prierez vous-même car le Père vous aime » (d'après Jn 16, 26-27). Donc la prière, qui est probablement l'archétype fondamental de la parole : la demande et l'action de grâces, comme attestation que ce qui est en question, là, est de l'ordre du don et non pas de l'ordre de la prise. La prière de demande et la prière d'action de grâces, c'est la même chose, elles sont égales.
  4. et la présence du Pneuma, la présence de l'Esprit paraklêtos.

●    L'écriture musicale des chapitres 14-17.

Ces quatre termes, ces quatre faces, ces quatre aspects de la même et unique présence christique auprès de nous (agapê, garde de la parole, prière, accueil du pneuma) sont les thèmes qui seront développés tout au long de ces chapitres. Autrement dit, vous avez là comme le thème fondamental, un thème avec une arsis, une thesis, une reprise arsis-thesis en quatre termes qui rassemble toute la thématique apparemment désordonnée. Jean va développer un de ces thèmes, mais il mentionnera subtilement les autres (l'un ou l'autre) au cours de ce développement parce qu'ils s'entretiennent, ils sont inséparables. On ne peut pas le savoir si on n'est pas accordé à cela. Que l'agapê soit la garde de la parole, c'est évident puisque la parole essentielle c'est « Tu aimeras ». Que la prière soit la même chose que la venue du pneuma, c'est évident aussi puisque la prière est demande et le pneuma est essentiellement don ; ces choses-là s'entre-appartiennent. Vous avez un secret de lecture de l'unité de composition de ces trois chapitres, auxquels on pourrait ajouter le chapitre 17 qui est la grande prière que Jésus lui-même adresse au Père.

●    Jésus et l'Esprit Saint sont tous deux paraclets.

Le titre de paraklêtos (paraclet) qui apparaît au verset 16 est un titre très intéressant. En général pour nous il désigne simplement la troisième personne de la Trinité, mais en réalité le Christ est le premier paraclet, et c'est pourquoi il leur dit : « Il vous donnera un autre paraclet ». Cependant cet autre paraclet est finalement lui-même car l'Esprit (le pneuma) et le Christos sont un : ils sont un parce qu'ils sont deux, c'est toujours la même chose. Autrement dit, la présence de l'Esprit c'est la présence de Jésus, ils ne sont jamais séparés, jamais séparables.

Le terme de paraclet est employé par Jean à propos du Christ lui-même dans le chapitre premier de sa première lettre : « Si quelqu'un pèche, nous avons un paraklêtos auprès du Père, Jésus Christ le juste » (1 Jn 2, 1).

●    La paraclèse chez Paul.

Donc la notion de paraclet se trouve chez Jean. Chez Paul en revanche il y a la notion de paraclèse et le verbe parakaleïn. La paraclèse est une forme de la parole, un mode de parole, mais un mode de parole que Paul distingue de l'annonce de l'évangile, de la didascalie (de l'enseignement du didascale, donc du maître d'une certaine façon), etc. On pourrait dire que c'est une parole assistante.

Le mot paraklêtos est un mot qui s'emploie dans le grec courant de l'époque du Nouveau Testament pour désigner un avocat, quelqu'un qui plaide pour, qui parle pour. Mais la traduction d'avocat n'est pas suffisante.

Que fait Paul quand il dit « Maintenant je parakale » (je ne sais pas comment traduire le mot) ? Le mot qui paraît être le mieux, c'est parole assistante, une parole d'aide, quelque chose de ce genre.

 

2) Versets 23-24. La garde de la parole et l'agapê.

demeurer, Berna Lopez

« 23Jésus.. dit : “Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole – ici, nous avons la meilleure formulation : garder la parole, c'est la même chose que garder les dispositions, mais c'est une meilleure formule, équivalente de la première – et mon Père l'aimera – en effet, il garde la parole, il est dans l'agapêet nous viendrons – venir, pluriel de erkhomaïauprès de lui, et nous ferons notre demeure auprès de lui” – nous demeurerons, nous ferons notre demeure, meneïn. Nous sommes apparemment dans la suite du développement sur l'agapê comme présence qui a été annoncée, mais ici nous sommes dans le champ de la manifestation. La même formule est reprise, mais à l'envers comme souvent chez saint Jean.

24Celui qui n'aime pas mes paroles ne les garde pas, et la parole que vous entendez n'est pas ma parole, mais la parole de mon Père. » Apparemment, il n'y a pas la réponse à la question : « Pourquoi te manifestes-tu à nous et non pas au monde ? » Nous allons aller plus loin. Nous verrons qu'il y a une véritable réponse à "notre" question.

Celui qui n'aime pas, c'est le monde ?

 J-M M : C'est cela, il n'aime pas et il ne peut pas aimer[4], donc il ne peut pas recevoir. C'est une réponse qui, d'une certaine façon, va de soi. Est-ce qu'elle répond pleinement à notre question ? Pas de façon explicite. Cela demande à être déployé.

 

3) Versets 25-26. Le thème du Pneuma paraclet.

« 25Je vous ai dit ces choses demeurant auprès de vous. – je demeure sur le mode sur lequel vous me connaissez –  26Le paraklêtos, le Pneuma Sacré… – le Souffle Sacré, l'Esprit Saint si vous voulez, puisque hagion, que nous traduisons souvent par saint, sainteté, serait mieux traduit par sacré, à condition qu'on s'interroge sur ce que veut dire sacré. Voilà une autre dénomination du pneuma : Pneuma Sacré. C'est ce qui lui permet d'être un "pneuma de consécration" comme le dit Paul au début de la lettre aux Romains.

que le Père enverra dans mon nom – "Dans mon nom", ceci est très important. Chez nous, faire quelque chose au nom de quelqu'un d'autre, c'est le faire à sa place et en son absence, alors que chez les Anciens, le nom c'est l'identité même. "Mon nom" c'est mon propre. "Être dans mon nom", c'est être dans mon propre. Autrement dit, le Pneuma et le Christos ne sont pas disjoints ici. Le Christos, c'est le Verbe en tant que oint en plénitude du Pneuma. Ils ne sont, de fait, jamais l'un sans l'autre. Même quand le Père envoie et que le Fils vient, ils ne cessent pas d'être ensemble. Même la théologie la plus classique et la plus conceptuelle sait cela. « Le Père a envoyé le Fils mourir pour l'humanité. Le salaud, pourquoi il n'y allait pas lui-même ? » dit l'adolescent. La répartition de autre et même entre les personnes de la Trinité, n'est pas celle qui est d'usage chez nous. Nous reviendrons sur ce point-là éventuellement.

Le pneuma faisait partie du quaternaire énoncé. Voici qu'il revient : « l'Esprit Saint que le Père enverra dans mon nom » c'est-à-dire comme ma présence, dans ma présence.

Esprit Saintcelui-ci vous enseignera la totalité et vous fera re-souvenir (vous remémorera) la totalité de ce que je vous ai dit  (et que vous n'avez pas entendu). » Voilà un point extrêmement important, le pneuma enseigne. Non pas qu'il dise d'autres choses, pas du tout ! Mais il révèle la plénitude de ce qui était contenu dans les paroles qu'on croyait avoir entendues. « Il vous fera re-souvenir (vous remémorera) tout ce que je vous ai dit » : ce thème se trouve au moins quatre fois dans le texte de Jean. C'est la révélation de la structure même de l'Évangile qui est la mémoire de ce qui n'a pas été vécu. L'Évangile ne raconte pas ce que les apôtres ont vécu. Il raconte ce qu'ils ont manqué à vivre. Ils sont dans une relecture à partir de la résurrection. Et ça, c'est structurel comme écriture.

Les apôtres eux-mêmes le confessent : « Ses disciples ne comprirent pas d’abord cela ; mais, lorsque Jésus eut été glorifié, ils se souvinrent que cela avait été écrit de lui, et que [c'était] cela qu'on avait fait pour lui» (Jn 12, 16). Ils ne racontent pas ce qu'ils ne comprennent pas. Ils racontent ce qui était à entendre et ce qu'ils voient maintenant. C'est l'importance de la relecture de l'événement. Nous avons déjà touché à ce sujet-là.

Autrement dit, ce n'est pas l'historien conjecturant ce qui a bien pu se passer qui dit la vérité à ce sujet. La vérité de ce qui s'est passé, c'est ce qui s'en montre lorsque la dimension de résurrection de Jésus apparaît. C'est absolument structurel et c'est oublié, évidemment, par toute lecture qui n'est pas une lecture de la parole de Dieu. N'importe qui peut prendre ceci comme un document d'histoire, ses conclusions seront ce qu'elles sont, ça le concerne, mais il n'entend pas le livre comme il veut être lu. La vraie parole du Christ, ce n'est pas celle que je conjecture qu'il aurait pu dire un jour sur les routes. La vraie parole du Christ est son explicitation dans et par l'Écriture. L'Évangile n'est pas un événement à propos duquel il y aurait de l'écriture. L'Évangile est un événement écrit, ou même est l'écriture de l'événement.

Voilà quelques caractérisations de l'Esprit, de son mode de présence, un mode de présence qui a à voir, ici, avec la garde de la parole. C'est pour cette raison que les quatre ne sont pas absolument disjoints les uns des autres. Ils s'entretiennent de façon mystérieuse.